‹ L'âme sanctifiée par les dons du Saint-Esprit [microforme]Chapitre 10 sur 45 · NÉCESSITÉ DE LA CRAINTE POUR UNE VRAIE ET SOLIDE CONVERSION · texte numérisé non relu

NÉCESSITÉ DE LA CRAINTE POUR UNE VRAIE ET SOLIDE CONVERSION

La première chose que le Saint-Esprit veut opérer dans une âme dont il entreprend la sanctification, c'est cette rénovation radicale qui s’appelle La vraie et solide conversion.

Lisez les vies de saints, vous n’en trouverez aucun qui ne se soit converti à l’une ou l’autre époque de sa vie. La conversion n’a pas été la même pour tous. Il en est qui ont passé d’une vie de péché à une vie de pénitence; d’autres d’une vie tiède, dissipée à une vie fervente et recueillie; d’autres d’un état de ferveur moindre à un état de ferveur plus grande. Tous ces saints ont pleuré amèrement leurs fautes ou négligences du passé; tous ont puisé dans leur souvenir toujours présent la reconnaissance envers Dieu, la générosité à son service, une grande indulgence pour les autres. :

Mais que faut-il pour qu’une conversion soit vraie et solide ? Deux choses: 1. que le péché soit réellement banni de l’âme; 2. que plus jamais, on ne lui permette d'y rentrer. C’est par la crainte que le Saint-Esprit obtient ce double résultat.

1. La crainte de Dieu bannit le péché. C’est ce que nous dit l’Esprit-Saint lui-même, au livre de l’Ecclésiastique 1.27: Timor Domini expellit peccatum. La crainte, dont il est ici question, est plutôt la crainte servile qui, selon le Concile de Trente, est un don de Dieu et un effet de l’impulsion du Saint-Esprit, pour préparer l’homme à recevoir le pardon de ses péchés.! Le premier sentiment qui apparaît dans le cœur du pécheur, quand il revient à son Dieu, dit le même Concile, ? c’est la crainte de la divine Justice. Dieu, voulant convertir la ville de Ninive, lui envoya le prophète Jonas pour la menacer de ses vengeances, et lui annoncer le châtiment qui lui était réservé. A cette nouvelle, tous les habitants sont frappés d’une crainte salutaire, ils se livrent à la pénitence, apaisent la colère de Dieu et obtiennent leur pardon. Marguerite de Cortone vivait dans le crime. Tout à coup, en présence du cadavre de son complice, elle pense aux jugements de Dieu, à l’enfer qui l’attend : ses yeux fondent en larmes, elle renonce pour toujours au péché.

Hyacinthe Mariscotti, fille d’un grand seigneur, vivait en mondaine dans le cloître. Pendant dix ans elle avait fait le scandale de la communauté, la

(1) Sess. 14. Cap. 4.

(2) Sess. Cap. 6.

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désolation de ses supérieures. Elle tombe gravement malade. En face de la mort qui la menace, elle tremble à la pensée du sort qui l’attend en l’autre vie, et demande à se confesser à un missionnaire qui prêchait dans la ville voisine. Celui-ci arrive, et, connaissant sa triste vie, il lui parle avec sévérité des jugements de Dieu. Glacée de terreur, la religieuse infidèle se met à regretter et à pleurer ses fautes, elle fait une confession générale, promet si elle guérit de mener une sainte vie. Rendue à la santé, elle tient parole, s’applique à l’oraison, aux œuvres de pénitence et pratique la vertu à un degré héroïque. Elle devient une seconde Madeleine pénitente. La crainte de Dieu avait opéré ce changement ; l’Église l’a mise au nombre des saints.

Saint Jérôme écrivait à la vierge Eustochie, que c'était la crainte de l’enfer qui l’avait conduit dans la solitude, et déterminé à embrasser un genre de vie si austère.

Le P. Lejeune, le modèle des missionnaires au dix-septième siècle, consacrait toujours dans ses retraites et missions plusieurs sermons aux vérités les plus terribles ; l’expérience lui ayant fait voir disait-il, que ces sujets étaient plus utiles aux âmes que tous les autres.

Saint Philippe de Néri exigeait de ses pénitents résolus d’embrasser la vie parfaite, qu’ils méditassent assidûment les vérités qui font naître la crainte et inspirent l’horreur du péché, et il s’appuyait sur ce principe, qu'il faut avant tout purifier l’âme.

Saint Bernard, dans ses sermons sur le Cantique des cantiques, exprime tout à fait le même sentiment. Voici à peu près ses paroles : « Que l’âme chargée de

péchés, sujette encore aux passions de la chair, ne prétende pas s'élever tout d’abord aux faveurs qui sont le partage des âmes pures; mais que, saisie d’une sainte frayeur, elle se tienne prosternée aux pieds de son Seigneur, et qu’elle regarde la terre en tremblant avec le publicain (Luc, xvint, 13) sans oser, pas plus que lui, regarder le ciel ; de peur que, ses Yeux accoutumés aux ténèbres ne soient éblouis par une si vive lumière... Qui que vous soyez, si vous êtes pécheur, tenez-vous aux pieds de Jésus, et que cette place, où la sainte pécheresse se dépouilla de ses péchés et se revêtit de sainteté, ne vous semble ni vile ni méprisable. C’est là, que cette éthiopienne se transforma, et que, revêtue d’une nouvelle blancheur, elle put dire : « Filles de Jérusalem, je suis noire, mais je suis belle.» Si vous me demandez comment elle a mérité une si grande faveur, apprenez-le en un mot : Elle pleura amèrement, et tirant de longs soupirs du plus profond de son âme, elle poussa des sanglots salutaires, et vomit le fiel qui infectait son cœur... À l’exemple de cette bienheureuse pénitente, prosternez-vous aussi, vous quiêtes si misérables, afin de cesser de l'être ; prosternezvous en terre, embrassez les pieds de Jésus, arrosezles de vos larmes, non pour les laver, mais pour vous laver vous-mêmes. » !

Si parmi tant d’âmes qui font profession de piété dans le monde, ou qui ont embrassé la vie parfaite, il en est si peu qui pratiquent la vertu solide et qui arrivent à la sainteté, n’est-ce pas parce qu’on passe

(1) Serm. III sur le Cant. des cant.

trop rapidement sur les exercices de la voie prrgative? on ne se pénètre pas assez du regret de ses péchés, on n’en retire pas l'humilité qu’il faudrait, on n’entretient pas assez en soi-même l'esprit de componction, qui était si cher aux saints, et la reconnaissance envers le Dieu des miséricordes qui a tant pardonné. N'est-ce pas pour cela aussi qu’on en voit qui retournent à leurs anciens désordres, ou qui tombent dans un état affreux de tiédeur et de relâchement.

2. Mais, pour être vraiment converti, il ne suffit pas d’avoir banni de son cœur le péché, il faut encore ne plus le laisser y rentrer. La crainte de Dieu est la sentinelle vigilante qui l’en tient éloigné.

Quand Jésus lui-même, dit Saint Bernard, me dirait: vos péchés vous sont remis, à quoi cela me servirait-il si je ne cessais de pécher ? Que me servirait-il d’avoir lavé mes pieds, si je les sâlis de nouveau ? Je suis demeuré longtemps couché dans le bourbier du vice; mais si je viens à retomber, je serai sans doute dans un état beaucoup plus déplorable qu'auparavant ; car je me souviens de Celui qui m’a guéri et qui a dit: Voilà que vous avez reçu la santé, allez, et ne péchez plus, de peur qu’il ne vous arrive encore pire (Joa. v, 14). Il faut que Celui qui m'a donné la volonté de faire pénitence, me donne encore la force de m’abstenir de pécher; de peur que je ne vienne à retomber dans le crime, et que mon dernier état ne soit pire que le premier. Voilà donc ce qui me reste à demander et à obtenir, avant d'entreprendre de monter plus haut. Autant l’imprudence d’un pécheur déplaîtt à Dieu, autant la modestie d’un pénitent lui est agréable.

Quel excès de hardiesse, qu’un pécheur encore tout souillé de la boue du péché, ose prétendre aux intimités accordées aux âmes les plus pures! Ce n’est que d’hier que vous êtes sortis de la fange et vous aspireriez dès aujourd’hui aux caresses divines. Voilà comment saint Bernard veut que l’âme revenue à Dieu affermisse sa conversion, en s’entreteant dans l’humilité et en veillant à ne plus retomber.

Or, rien n’est plus efficace pour inspirer à l’âme ces sentiments que la crainte de Dieu. Là où est la crainte, là est l’humilité, là est l'application à la prière, dit saint Jean Chrysostôme : Ubi timor, ibi humilitas, ibi studium orationis.

L'âme qui possède la crainte de Dieu se défie d'elle-même, elle veille sur les sens de son corps, sur les passions de son cœur. Elle fuit jes occasions dangereuses. Comprenant que d’elle-même, elle ne peut rien, sentant le besoin de Dieu, elle recourt à la prière, à l’oraison mentale, à la méditation des grandes vérités du salut, à la confession et à la communion fréquentes. En un mot, elle ne néglige aucun des moyens de préservation et de sanctification qui lui sont donnés. Qui timet Dominum, nihil negligit. Eccle. vx, 19.

De son côté, Dieu voyant cette âme si bien décidée à se donner à lui, si généreuse à poursuivre le but qu’elle s’est proposé, vient à son secours et la rend invincible.

Quoi d’étonnant, dès lors, d'entendre les saints Pères et Docteurs de l'Église célébrer à l’envi la force que donne à l’âme le don de crainte. La

(1) S. Bern. Serm. II, sur le Cant. des cant.

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crainte de Dieu, dit saint Ephrem, protège l’âme comme une tour inexpugnable. La crainte de Dieu, dit saint Laurent Justinien, est la vigueur de l’âme, la lumière de l'intelligence, l'espérance du salut. Par le moyen de la crainte, dit Richard de Saint Victor, le cœur est affermi contre les attaques de la concupiscence. Les ennemis du salut ont beau se déchaîner, le monde a beau se piésenter avec ses maximes et ses charmes, les passions peuvent se révolter, rien ne peut ébranler celui qui craint Dieu. Au milieu des plus grandes épreuves, il demeure fidèle et observe les commandements : Qui timent Dominum custodiunt mandata illius. Eccli. 11, 21. Qu'est-ce qui soutient Tobie et le fait persévérer dans sa charité, à ensevelir les morts de son peuple, malgré la défense et les menaces du roi? La craint de Dieu. Sed Tobias plus timens Deum quam regem rapiebat corpora occisorum et mediis noctibus sepeliebat ea. Tob. 11, 9 : « Tobie craignant Dieu plus que le roi enlevait les corps de ceux que l’on avait tués et les ensevelissait au milieu de la nuit.» Le voilà terriblement éprouvé de Dieu: après avoir perdu ses biens, sa liberté, il perd encore la vue; alors sa femme, ses amis se tournent contre lui. Est-ce donc là, lui disent-ils, ce que vous avez gagné à ensevelir les morts? A quoi vous ont servi toutes vos aumônes ? Où sont les belles espérances dont vous vous flattiez? Que fait Tobie? Il leur défend de parler ainsi : Nolite ita loqui. I1ne s’affige pas; mais il demeure inébranlable dans la crainte de Dieu jusqu’à son dernier jour. Non est contristatus, sed immobilis permansit in timore Dei omnibus diebus vitæ suæ. Tob. 1, 14. Quelle force.

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admirable! Celle du saint homme Job l'est plus encore. Impossible d'être plus éprouvé, le démon met tout en œuvre rour le vaincre. Il n'y réussit pas. Pourquoi? Erat vir rectus et timens Deum. Job 1, 1: € Parce que Job était un homme droit et craignant Dieu.» Comment la chaste Suzanne triomphat-elle des embâûches et des calomnies ? Par la crainte de déplaire à Dieu. «Il vaut mieux pour moi, ditelle aux deux infâmes vieillards, de recevoir innocente la mort de vos mains que de pécher en la présence de mon Dieu »: Melius est miki absque opere incidere in manus vestras quam peccare in conspectu Domini. Dan. xin, 23. Comment le vieillard Eléazar surmonta-t-il la crainte de la mort dont on le menaçait, s’il ne voulait pas, au moins, faire semblant de manger des viandes défendues ? Par la crainte plus forte de Dieu qui remplissait son cœur : « Alors même, dit-il, que je me délivrerais maintenant du supplice des hommes, je n’échapperais pas à la main

toute puissante de Dieu, ni pendant ma vie, ni après

ma mort»: Etsi in præsenti tempore suppliciis hominum eripiar, sed manum Omnipotentis nec vivus nec defunctus efugiam. 2 Mac. vi, 29. Abraham préféra immoler son fils unique, Issac, qui lui était si cher, que de désobéir au Seigneur qui lui avait demandé ce sacrifice. Aussi, lorsque l’ange arrêta son bras déjà levé pour frapper l’enfant, il lui dit : « Maintenant je vois que tu crains Dieu, puisque tu n'as pas épargné ton fils unique pour obéir à ma voix.» MNunc cognovi quod times Deum et non pepercisti unigenito filio tuo propter me. Gen. xxnr, 12.

Tous ces faits montrent, d’une manière frappante, Pbuelle force la crainte communique à une âme, pour

rester fidèle à Dieu, en dépit de toutes les épreuves et de toutes les difficultés.

Saint Ambroise avait donc bien raison de l'appeler : la base sur laquelle repose la grâce ; saint Jean Chrysostôme : le bouclier avec lequel elle se défend; s\int Cyprien: le soutien contre lequel elle s'appuie. U'ez cette base, ce bouclier, ce soutien, et vous “urez la ruine. Le vénérable auteur de l’Imitation nous en avertit: Qui sine {i vore est, cito corruet in malum. « Ceiui qui est dépourvu de la crainte de Dieu tombera vite dans le péché.» Et sur quoi donc reposera l'édifice spirituel du salut, si la crainte n'est pas là pour le soutenir ? Sur le sable ::-uvant de l’impression, de la sensibilité. Qu'arrivera-t-il alors ? Notre Seigneur nous le dit : Descendit pluria, et venerunt flumina et flaverunt vents et irruerunt in domum illam et cecidit et fuit ruina illius magna. Math. vis, 25-27. « La pluie est tombée, et les fleuves se sont débordés, et les vents ont soufflé et sont venus fondre sur cette maison; et elle a été renversée et la ruine en a été grande.» £ lors se réalise cette parole de saint Isidore: Ubi timor non est, perditio est et scelerum abundantia. « Là où la crainte manque, il n'y a que perdition et abondance de crimes. »

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