PAR RAPPORT A DIEU, AUX PERSONNES ET AUX CHOSES DE DIEU
1° Par rapport à Dieu. Le don de piété, avons-nous dit, met dans notre cœur, à l'égard de Dieu, Lex senments que de bons enfants éprou "nt à l'égr.… de leur père. Il nous unit à lui par la chaîne d’w lial amour et par la même chaîne, il nons unit à toutes les créatures, en tant qu’elles appartieruent à Dieu et ont plus ou moins de rapp ::+ avec IL
Ainsi donc, l’âme ornée dc + don divin ne voit plus seulement en Dieu cette Majesté redoutable, devant laquelle les colonnes du ciel tremblent et les Séraphins se voilent la face de leurs ailes ; cette Justice inflexible, dont la seule pensée zlace de terreur ; mais une bonté toute paternelle qui excite à la confiance et enflamme le cœur d’amour. J usque là, l'âme humiliée à la vue de son néant, écrasée sous le poids de ses péchés, osait à peine élever un regard
vers lui ; maintenant, elle le regarde avec une douce assurance. Elle voit en Dieu un Père tendre et aimant, lui ouvrant les bras et l’invitant à aller se jeter sur son sein. Dès lors, son cœur se dilate par la confiance et l’amour, et, toute joyeuse, elle s’écrie : « O mon Dieu, vous êtes donc mon Père.» Et nunc, Domine, Pater noster es tu. Is. Lx1v, 8. « Vous êtes un Père plein de miséricordes, le Dieu de toute consolation. Con: Misericordiarum Pater et Deus totius consolationis.» 2 Cor 1, 3. « Non, écrivait S. Paul aux Romains, vous n’avez point reçu l’esprit de servitude, pour vous conduire encore par la crainte ; mais vous avez reçu l'esprit d'adoption des enfants qui vous fait crier : Mon Père; Ô mon Père:» Non enim accepistis spiritum servitutis, iterum in timore, sed accepistis spiritum adoptionis filiorum in quo clamamus : abba, Pater. Rom. vin, 15. Sous l'impulsion du don de piété, l’âme ressent un désir immense d’aimer son Père céleste, de lui plaire jusque dans ses moindres actions. Ce désir devient comme une passion irrésistible : « Plaire à Dieu et puis mourir », s’écriait S. Alphonse.
Cette âme a soif de l’oraison : les moments qu'elle peut lui consacrer sont pour elle les plus doux de la vie. Elle est heureuse alors, parce qu’elle se trouve auprès de son bon Père. Elle épanche tout simplement son cœur dans le sien, lui dit ses joies et ses peines, ses craintes et ses espérances, lui fait part de ses difficultés, lui expose ses besoins avec une confiance toute filiale et se remet entièrement entre ses mains. L’oraison, dite d’affection, est celle qui lui convient le mieux. Du reste, elle ne cherche pas dans l’oraison sa propre satisfaction, mais uniquement le
bon plaisir de son Père céleste. Si elle n’y trouve que de la sécheresse, de l’aridité, des tentations, elle ne s'en trouble pas, elle ne s’en plaint pas. C’est mon Père qui le veut ainsi, se dit-elle, c’est ce qu'il y a de mieux. C’est assez pour moi de savoir qu’il me veut dans cet état; c’est un trop grand bonheur, une grâce que je ne mérite pas, qu’il veuille me souffrir auprès de lui. Je ne demande pas autre chose. In pace in idipsum, dormiam et requiescam. Ps. 1v, 9: «Je m’'endormirai en paix et reposerai sur son cœur.» Vient-elle à tomber dans quelque faute, elle ne s'en trouble pas non plus et surtout elle n'en conçoit ni dépit ni découragement ; mais s’humiliant dans son cœur, elle en demande amoureusement pardon. O mon Père, dit-elle, quel mauvais enfant je suis, j'ai de nouveau péché contre le ciel et contre vous, je ne suis plus digne de vous appeler mon père et de me dire votre enfant, ayez pitié de moi; je vous promets de mieux faire à l’avenir. Après s'être ainsi humiliée, elle ne pense plus à sa faute, sinon pour la réparer, par un redoublement de vigilance et de ferveur.
Une seule chose l’afflige profondément : c’est la vue de tant d’impiétés, de scandales, de péchés de toutes sortes qui se commettent dans le monde. N'est-ce pas le meilleur des pères qui est outragé ? N'est-ce pas son amour qui est méconnu ? Sa bonté qui n'est payée que d’ingratitudes ? Ah ! comme elle voudrait réparer toutes ces offenses ! O mon Dieu, disait S. Alphonse, que ne puis-je laver de mes larmes et de mon sang tous les lieux où l’on vous outrage ! L'amour n’est pas aimé, s’écriait en pleurant sainte
Marie Madeleine de Pazzi. Avec quelle ardeur, quel désir brûlant, l’âme remplie du don de piété redit les premières demandes de l’oraison dominicale : Pater noster, sanctificetur nomen tuum, adveniat regnum tuum, fiat voluntas tua, sicut in cœlo et in terra. C’est là sa prière favorite.
2° Par rapport à Jésus-Christ. Le don de piété nous inspire également une vive compassion pour les douleurs et les humiliations de Jésus-Christ, et partant, une dévotion spéciale à la Passion du Sauveur.
Si Dieu est notre Père, Jésus est notre frère : un frère tellement aimant que, de Dieu qu'il était, il s’est fait homme comme nous, s’est chargé de tous nos péchés, les a expiés dans son sang, pour nous arracher à l’enfer éternel. L'amour excessif qu’il nous a porté lui a fait passer toute sa vie dans les travaux, les fatigues, les mépris et les douleurs. Enfin, il a voulu nous donner la suprême preuve de l’amour, en mourant pour nous de la mort la plus cruelle, après avoir enduré les affreuses tortures de sa Passion.
Un cœur animé de l'Esprit de piété ne peut oublier un tel excès d’a: our, ni demeurer insensible en présence de tant d: souleurs.
Comment pourrions-nous, demande S. Alphonse, ce grand amant de Jésus crucifié, ne pas être émus jusqu’au fond de l’âme, et ne pas nous sentir embrasé d’amour et de reconnaissance, en voyant un Dieu, devenu notre frère, mourir dans un abîme d’humiliations et de souffrances pour l’amour de nous ! Hélas ! s’écrie S. Ambroise, les rochers se fendent à la mort du Sauveur du monde, et les cœurs ne font que s’endurcir !
Le Saint-Esprit veut nous mettre à l’abri d’un endurcissement si odieux et si fatal. Pour cela, il nous donne le don de piété qui nous amollit le cœur, le rend sensible et compatissant. C’est ainsi qu’il en a agi avec tous les saints.
S. François d’Assise pleurait si continuellement en pensant à la Passion, qu'il en avait presque entièrement perdu la vue. Un jour. on le trouva poussant des cris plaintifs ; on lui demanda ce qu’il avait : «Eh ! que puis-je avoir ? répondit-il. Je pleure sur les souffrances et les affronts de mon Seigneur : et ma douleur augmente à la vue de l’ingratitude des hommes, qui ne l’aiment point, et qui vivent sans penser à lui.» Toutes les fois qu’il entendait bêler un agneau, il se sentait ému de compassion, en pensant à la mort de Jésus, Agneau sans tache, immolé sur la croix pour les péchés du monde. Chaque fois que le frère Jean de l’Averne jetait les yeux sur Jésus couvert de plaies, il ne pouvait retenir l’abondance de ses larmes. Le frère Jacopone entendant lire la passion éclatait en sanglots et en gémissements. Sainte Catherine de Gènes s’attendri. sait tellement chaque fois qu’elle regardait une image de l’Ecce Homo suspendue dans sa chambre, qu’elle ne pouvait plus se tenir debout : la douleur de son âme passait jusque dans les membres de son corps. S. Gérard compatissait tellement aux souffrances de son divin Maître, qu’il voulut devenir lui-même une image vivante de Jésus flagellé, couronné d’épines et attaché à la croix. Il se faisait infliger de cruelles tortures par un ami qu’il avait choisi comme confident. La voix de l’obéissance seule put y mettre fin. Tous les saints,
assure S. Alphonse, ont fait, de la méditation de la Passion, leur occupation favorite et presque continuelle. Cette sainte occupation était certainement la sienne. Il y consacrait souvent des heures entitres. Il a écrit sur ce sujet des livres pleins de pitté et d’onction. Enfin, il a laissé cette belle dévotion, comme héritage, à ses enfants ; car, !] leur a prescrit de méditer chaque jour une demi-heure sur le: souffrances et la mort du divin Rédempteur. Et, s'adressant à toutes les âmes résolues de se sanctifier, il leur dit : « Tâchons donc, âmes fidèles, d’imiter l’Épouse des Cantiques, qui goûtait, disait-elle, un doux repos aux pieds de son Bien-Aimé : Sub umbra illius quem desideraveram sedi. Cant. 1, 3. Mettonsnous fréquemment devant les yeux, surtout le vendredi, Jésus mourant sur la croix ; arrêtors-nous quelque temps aux pieds de ce divin Sauveur, et contemplons avec attendrissement les souffrances qu'il endure et l’amour qu’il nous témoigne, dans son agonie sur ce lit de douleur. Puissions-nous dire aussi que nous nous sommes reposés à l’ombre de la croix ! Oh ! quel heureux repos pour les âmes qui aiment Dieu ! »!
3° Par rapport aux personnes et aux choses de Dieu.
L'amour filial, que nous inspire le Saint-Esprit par le don de piété, se porte également sur tout ce qui appartient de plus près à Dieu, au ciel ou sur la terre. ?
Au Ciel. Ce sont les anges et les saints, et particulièrement l'Auguste Vierge Marie, Mère de Dieu et notre mère, Reine du ciel et de la terre.
{1) Consid. sur la Pass. ch. 1.
(2) 2. 2. q. 121 a. 1 ad 3.
L'âme enrichie du don de piété se sent pénétrée du plus tendre amour pour la Vierge Marie et de la plus entière confiance en sa protection. Le nom de Marie lui est extrêmement cher : c’est le num de sa mère, il lui rappelle sa bonté, sa miséricorde et tous les bienfaits qu’elle a reçus d’elle.
A la voix de Marie, S. Jean-Baptiste tressaillit de joie dans le sein de sa mère, et se trouva rempli du Saint-Esprit. Ste Elisabeth elle-même se sentit toute transportée dès que Murie la salua et, elle aussi, fut remplie du Saint-Esprit. De même, c’est par Marie que nous avons reçu ia vie surnaturelle et le Saint- Esprit qui en est iiséparable. Oui, c’est à vous, 6 Mare, que nous sommes redevables de ce trésor infin'. C’est poürquoi, nous vous appelons notre Mère, comme ncus appelons Dieu notre Père. Et de la même manière que l'Esprit-Saint forme en nous de vrais sentiments d'enfants de Dieu, il forme aussi dans nos cœurs de vrais sentiments d’enfants de Marie. C’est ce qui explique pourquoi tous les saints ont excellé dans la dévotion envers la Très Sainte Vierge. Il en est qui s’y sont particulièr2ment distingués, cels un S. Bernard, un S. Bonaventure, un S. Luuis de Gonzague, un S. Stanislas, un S. Alphonse. Ce dernier disait qu’en fait d’amour de Marie, il ne voulait être surpassé par personne.
Oh ! que “e traits touchants d’amour envers la Sainte Vierge la vie de ces saints est parsemée ! Ils ne semblaient vivre que pour l’aimer et la faire aimer. Le seul nom de Marie les enflammait d'amour. Ils ne cessaient de la louer et de l’invoquer. Imitons ces
SD is
MSc mn rene or
magnifiques exemples. Soyons, nous aus -i, de vrais enfants de Marie, rendons-lui amour pour amour.
Le don de piété nous attire avec force et suavité vers tous les glorieux habitants du Paradis, spécialement vers notre angc gardien, vers saint Joseph, et vers nos saints Patrons. Il nous fait recourir, : vec la plus grande confiance, à leur puissante intercession.
Sur la terre : C’est le Souverain Pontife, le représentant immédiat de Dieu ici-bas. Ce sont les évêques, les prêtres, les supérieurs de tout rang et de tout nom. Ce sont enfin tous les horimes quels qu'ils soient, parce que tous sont les enfants de Dieu, créés par lui, pour le posséder éternciiement dans le ciel ; mais parce que, de tous les effets du don de piété, celui-ci est pour ainsi dire le plus précieux, nous y reviendrons plus loin.
Le don de piété nous fait aimer également la parole de notre Père Céleste, qu’elle soit prêchée ou écrite, comprise ou non comprise, dit S. Augustin. ? S. François de Sales, tout savant et évêque qu'il étuit, aimait à entendre la divine parole, ce qu'il faisait toujours avec une religieuse attention, comme un enfant qui écoute son père. Il disait qu’il n'avait jamais assisté à un sermon, quel que fut le prédicateur, sans en retirer profit. S. Charles Borromée ne lisait la Sainte Écriture qu’à genoux. Les premiers chrétiens portaient toujours sur eux les Saints Évangiles. Les martyrs mouraient en le pressant contre leur cœur.
Enfin le Saint-Esprit porte l’âme à aimer même les créatures privées de raison, parce qu’elles sont
(2) Lib. 2 de doctr. christ, c, f.
toutes les œuvres de Dieu, et qu’elles portent eu elles son divin vestige. !
C’est ainsi qu’on a vu un saint François d'Assise traiter ces sortes de créatures avec une äidmirabie douceur. Il les appelait ses frères et ses sœurs. Il alla un jour jusqu'à ramasser un ver qui rampait au milieu du chemin et le placer sur le côté, de peur qu'il ne fut écrasé, par le pied d’un passant.
Il est donc bien vrai que le don de piété attendrit le cœur, jusqu’à le faire en quelque sorte fondre d'amour : Factum est cor meum tanquam cera liquescens in medio ventris mei. Ps. xxI, 15: (Mon cœur s'est liquifié, comme de la cir:, au dedans de moimême.)