DEUXIÈME ENTRETIEN
Les dons du Saint-Esprit, instruments de sanctification
Emittes spiritum tuum et creabuntur, et renovabis faciem terre.
Vous enverrez votre esprit et ils seront créés, et vous
renouvellerez la face de la terre. Ps. CIII, 30.
C’est une chose inc «table que tout ce quis’est opéré de plus granc + l’ordre surnaturel a été l’œuvre immédiate du : …at-Esprit. C’est de son 2 action vivifiante, qu'ont jailli, dans tous les temps, les Er
grandes lumières et les éminentes saintetés. C’est le Saint-Esprit qui a formé à la vertu les patriarches de l’ancienne Loi, c’est lui qui a inspiré les prophètes, éclairé et soutenu les apôtres, fortifié les martyrs. C’est lui encore qui dirige la sainte Église, à travers tous les âges. Notre divin Sauveur lui-même a été tout rempli du Saint-Esprit. Ils’est laissé guider Par -:s inspirations, jusque dans les moindr:s détails de s. vie; et après être remonté au ciel, il nous l’a envoyé, comme le fruit précieux de ses souffrances et de sa mort; comme le plus riche présent de sa
libéralité infinie. «Il vous est avantageux que je m'en aille, avait-il dit, si je ne m’en vais pas, le Paraclet ne viendra pas; mais si je m'en vais, je vous l’enverrai.» Ezxpedit vobis ut ego vadam: si enim non abiero, Paracletus non veniet ad vos; si autem abiero, mittam eum ad vos. Joa. xvi1, 8. «Et il vous enseignera toute vérité:» Docebit vos omnem veritatem.
Or, ce que le Saint-Esprit veut surtout nous apprendre, c’est la voie de la perfection. Esprit sanctificateur, il veut sanctifier nos âmes. Pour y réussir, il emploie des moyens &.::*° de lui appelés dons du Saint-Esprit. Ce sont come des ressorts divins, par lesquels il imprime à l’âme des élans admirables, qui la transportent jusqu’au sommet de la perfection.
Nos possédons ces dons sublimes, dès que nous sommes en état de grâce. Malheureusement, nous n’en comprenons pas assez la valeur: et voilà une grande cause de notre infidélité habituelle. Les dons du Saint-Esprit sont en nous, comme des trésors que nous devrions faire ‘ructifier; mais n’en connaissant pour ainsi dire pas le prix, nous les laissons dans l’inaction et la stérilité. C’est là un grand mal et un grand malheur, car la perte qui en résulte est si énorme qu’elle dépasse tout ce que nous pouvons nous imaginer.
N'est-ce pas notre devoir de prévenir une perte si déplorable ? Un moyen très efficace d’y réussir est d'acquérir une connaissance aussi parfaite que possible des dons du Saint-Fsprit. Cette connaissance fera naître en nous une profonde estime pour des dons aussi précieux, une grande vigilance pour
ne pas les perdre, et un zèle ardent pour les accrottre et les faire fructifier.
Considérons-les tout d’abord d’une manière générale, nous étudierons ensuite chacun d’eux, en particulier. Cette étude est une des plus belles et des plus profitables que nous puissions faire. O Marie, mère de la divine connaissance, éclaïrez-nous.
SI Nature et excellence des dons du Saint-Esprit
Que faut-il entendre par don du Saint-Esprit ?
Nous savons ce que c’est qu’un don: c’est un cadeau, un présent qu’on fait à quelqu'un, souvent, en témoignage de l’amour qu’on a pour lui. Le don suppose donc l’amitié. On ne fait pas de présent à ceux qu’on n’aime pas; mais quand un cœur se sent porté vers un autre cœur par la puissarre mystérieuse de l’amour, il éprouve le besoin d’exprimer cet amour de quelque manière, et il le fait principalement par des dons, par des présents.
Dieu n’agit pas autrement envers nous. Dès qu’une âme entre dans son amitié soit par le baptême, soit par la pénitence, le Saint-Esprit, à qui sont attribués les œuvres de l’amour, se penche avec tendresse vers cette âme et il la pare d’ornements d’une richesse incomparable, qui ne sont autres que ses dons divins.
Mais hâtons-nous de le dire, les dons du Saint- Esprit ne sont pas seulement pour l’âme une céleste parure, qui rélève sa beauté et la rend plus agréable
cest tinétaamumanrermmnes 2:
. a s: w rar amtthéiennr 2H ES
au Seigneur, ils sont encore des principes d'activité surnaturelle, des moyens puissants d’accomplir le bien.
Considérons ce qu’en disent les Docteurs. Les dons du Saint-Esprit sont des habitudes divines, des perfections surnaturelles que le Saint-Esprit communique à l’âme, pour la rendre souple et docile à ses inspirations: «ut efficiatur prompte mobilis ab inspiratione divina,» * spécialement, quand il la porte à des actes plus relevés de vertu.
L'habitude, dit-on, est comme un seconde nature. Supposez un enfant doué d’une voix claire et suave, en même temps que d’une oreille juste, vous dites que cet enfant à des dispositions pour la musique. Mais attendez qu'il ait été quelque temps à l’école d’un maître habile, que ses dispositions se soient développées par l’exercice et qu’il ait acquis l’habitude de chanter: vous le verrez exécuter sans peine les morceaux les plus difficiles, vous entendrez sa voix argentine monter, descendre, prendre comme naturellement toutes les modulations qu’il voudra lui donner; elle ira droit à votre cœur et le ravira par ses mélodieux accents.
Il en est des habitudes surnaturelles, par rapport à leurs actes respectifs, comme des habitudes naturelles: elles les rendent agréables et faciles.
Les vertus sont aussi, il est vrai, des habitudes surnaturelles, mais il y a entre elles et les dons une grande différence.
Et d’abord, les vertus, à l’exception de la charité, peuvent se trouver dans une âme qui est dans la
(1) S. Thom. 1, 2, q. 68a 1.
disgrâce de Dieu. Ainsi, la foi, l’espérance, Iz prudence, la justice, etc., ne sont pas incompatibles avec le péché mortel. Les dons, eux, sont inséparables de l’amitié divine. Dès qu’on perd la grâce de Dieu, on perd du même oup tous les dons du Saint-Esprit.
En second lieu, les dons diffèrent des vertus de trois manières: 1° par leur destination spéciale ; 2° par leur mode d’agir, 3° par la règle de leurs actes.
1° Par leur destination spéciale. Pour bien comprendre le rôle des dons du Saint-Esprit dans une âme, et comment ils diffèrent des vertus, il faut se rappeler cette vérité fondamentale: que tout mobile doit être adapté à son moteur par des dispositions spéciales, qui lui permettent de recevoir de lui le mouvement ; plus le moteur est parfait, plus doivent être parfaites les dispositions du mobile, pour correspondre à son impulsion. Un moulin peut être mis en mouvement, ou par le vent, ou par l’eau, ou par la vapeur, ou par l'électricité : il est évident que ce moulin doit recevoir des modifications diverses, selon qu’il doit recevoir de l’un ou de l’autre de ces éléments l’impulsion du mouvement. Or, nous pouvons distinguer trois sortes de moteurs qui agissent différemment sur l’âme, et requièrent d’elle des dispositions ou perfections diverses.
Le premier est la raison naturelle. Les dispositions particulières qu’il exige de l’âme, pour qu’elle lui obéisse promptement et sans résistance, dans tous ses actes soit intérieurs, soit extérieurs : ce sont les verius morales, naturelles ou acquises. Ces vertus,
venant pe -tionner les facultés naturelles de l’homme, l’inchient à recevoir docilement teutes les injonctions de la raison. Les actes qui en résultent sont des actes bons, mais d’une bonté purement nar-relle.
Le second est plus noble et d’un ordre bien supérieur : c’est la raison, éclairée par la grâce. Il requiert les vertus morales surnaturelles et infuses qui nous disposent à suivre docilement la lumière et l'impulsion divines. Les actes qui en résultent sont salutaires et dignes d’une récompense éternelle.
Enfin, le troisième incomparablement supérieur aux deux autres: c’est le Saint-Esprit lui-même, qui s'empare de l’esprit de l’homme et l'élève audessus de sa manière ordinaire d’agir, par une impulsion toute spéciale et toute divine. Les dispositions que ce Moteur auguste exige doivent être dignes de lui, par conséquent, très parfaites et d’un ordre supérieur: altiores perfectiones in ordine ad motionem ipsius.' Ces dispositions ou perfections plus hautes sont précisément, dit saint Thomas, les dons du Saint-Esprit. Elles sont dans l’âme, par rapport à l’impulsion spéciale du Saint-Espr'., ce que sont les voiles d’un navire, par rapport au vent qui doit le mettre en mouvement. Par elles, l’âme se trouve disposée à recevoir avec promptitude et docilité la motion particulière que veut lui donner l’Esprit sanctificateur, pour ia faire avancer plus rapidement vers les rivages éternels.
Les dons l’emportent donc sur les vertus morales naturelles ou surnaturelles, acquises ou infuses, pour
autant que le moteur correspondant, dont ils doivent recevoir l’impulsion, est plus élevé que celui des vertus.
Quant aux vertus théologales: la foi, l’espérance e. la charité; parce que ces vertus nous unissent directemert à Dieu, premier et suprême Moteur, elles soni supérieures aux dons. Cependant, ceux-ci leur prêtent un très utile concours; car ils rendent la foi plus vive et plus agissante, l'espérance plus ferme, la charité plus ardente.
2° Les dons diffèrent des vertus par leur mode d'agir.
D'après saint Thomas, les vertus quelles qu’elles soient, naturelles ou surnaturelles, acquises ou infuses, disposent l’homme à faire le bien d’une manière humaine ; les dons d’une manière surhumaine et en quelque sorte divine. Dona a virtutibus distinguuntur in hoc quod virtutes perficiunt ad actus humano modo sed dona ultra humanum modum. Dans les actes qui procèdent des vertus, l’homme agit d’une manière conforme à s« condition humaine, c'est-à-dire, de son propre mouement et en vertu de son initiative personnelle. Sans doute, s’il sagit d’actes surnaturels, le concours de la grâce est nécessaire, celle-ci doit éclairer l'intelligence et incliner au bien la volonté ; mais cette illumination et cetteincitation reçues, l’homme se décide de lui-même à agir. Dans ce dernier cas, les actes, tout en étant surnaturels dans leur principe et dans leur motif, restent naturels et humains, quant an mode suivant lequel ils s’accomplissent.
ee
(1) Sent. lib. III d. 34, q. 1.
PES EEE ARTE AR 264 1eS 2 e0b abnbesmemnes pairs ce cop + vymesesiere cames
Il en est :utrement quand l’homme agit sous l'influence des dons. Ce n’est plus de lui-même qu’il opère, mais en vertu d’une impulsion intérieure toute spéciale, toute puissarte, à laquelle toutefois il se prête volontairement et qui le pousse à faire telle ou telle chose, dont la pensée lui a été soudainement inspirée. De cette sorte, il produit des actes € ultra humanum modum,» d'une manière surhumaine. Son action n’est plus simplement naturelle ou humaine, quant à la manière dont elle s'exécute ; mais en quelque sorte divine.
Saint Thomas, commentant le texte de saint Paul: « Ce sont ceux qui sont mus par l’Esprit de Dieu qui sont les erfants de Dieu »: Qui spiritu Dei aguntur, hi sunt filii Dei. Rom. vint, 14. explique la nature & “ette impulsion spéciale, dont sont fa /orisés les -:fants de Dieu. « Ce n’est point, dit-}, par le mouvement de son libre arbitre, principalement, que l’homme spirituel se porte à l’action; mais par l’excitation du Saint-Esprit. Ce qui ne veut pas dire que les hommes spirituels n’agissent pas volontairement et librement; mais l’Esprit-Saint cause en eux le mouvement de leur volonté et de leur libre arbitre, suivant la parole de l’Apôtre : « C’est Dieu qui opère en vous le vouloir et l'exécution.» Deus operatur in vobis et velle et perficere. Phil. 11. 13.
3° Enfin les dons diffèrent des vertus par la règle qui sert de mesure à leurs actes.
La règle des vertus morales, naturelles ou acquises, c’est la raison humaine perfectionnée par la prudence naturelle. Celle des vertus surnaturelles : la raison éclairée par la foi et dirigée par la prudence
surnaturelle. ! Quant aux dons du Saint-Esprit, qui sont, dit saint Thomas, des perfectinns plus hautes que Dieu nous donne en vue de sa motion spéciale et extraordinaire, leurs actes n’ont d'autre règle que l'inspiration divine et la sagesse du Saint-Esprit.
Généralement, les actes provenant de l'influence des dons dépassent de beaucoup ceux qui proviennent de l'influence de: vertus, Quoi d'étonnant si, partant d’un principe supérieur aux vertus, ils en dépassent la mesure!
Les dons, disent les Théologiens, sont des perfections qui disposent l’homme à des actes plus élevés, plus excellents que ne le sont ordinairement les actes des vertus. Æt hoc est quod quidam dicunt quod dona perficiunt hominem ad altiores actus quam sint actus virtutum.? Saint Thomas déclare que cette opinion est 14 plus conforme à la vériié: «et hœc opinio inter omnes videtur vera. » Ÿ
Parmi ces actes plus élevés, il en est qui sont tellement extraordinaires qu'ils dépassent les limites de la raison, même éclairée par la foi, et que la prudence ordinaire, même chrétienne, n’autoriserait ni à entreprendre, ni à conseiller ; ceperdant, ces actes sont bons d’une bonté supérieure, et ils se trouvent justifiés par cette raison que Dieu, quand il agit, n’est pas obligé de se renfermer dans les limites commandées par notre imperfection naturelle. ‘ Pour se décider à les accomplir, c'est assez que l’on sache qu’ils ont Dieu pour conseiller et pour soutien. Ainsi,
(1) Froget. De l’hab. du S.-Esp. dans !:: âmes justes, (2) 1, 2, q. 68 a 1.
(3) III sent. dist. 24, q. 1, a. 1.
(4) L’Ami du Clergé an. 1892 p. 391.
Samson, mu par l'Esprit de Dieu, n’hésita pas à ébranler les colonnes du temple de Dagon, quoiqu'il sût qu'il trouverait la mort sous les décombres, avec les Philistins.
Toutefois, les dons du Saint-Esprit ne poussent que rarement à ces sortes d'actes extraordinaires. Le plus souvent, ils portent l'âme à pratiquer les vertus à un degré héroïque ; et c’est précisément ce qui fait leur excellence. Les vertus sont à l’âme d’un grand secours pour opérer le bien: elles assouplissent notre volonté au joug et à l'empire de la raison, la rendent docile à la grâce, nous inclinent au bien et nous le font accomplir dans les circonstances ordinaires de la vie, comme les bons chrétiens l’accomplissent communément. Mais qu’il soit question de produire des actes de vertu à un degré héroïque, ou dans des conjonctures particulièrement difficiles, ou même de se prêter sans résistance à ces inspirations spéciales désignées, par saint Thomas, sous le nom (d’instincts divins », les vertus seules demeurent imouissantes; il faut qu’un secours supérieur intervienne, et ce secours extraordinaire ne peut venir que des dons du Saint-Esprit.
Voilà pourquoi l’angélique docteur enseigne que les dons perfectionnent les vertus, en les élevant au-dessus du mode humain! et qu’ils nous sont conférés « in adjutorium virtutum » * pour venir cu aide aux vertus. Il s'ensuit que les vertus, si elles étaient seules, ne pourraient guère élever une âme au-dessus d’une sainteté commune et ordinaire.
(1) Dona perficiunt virtutes elevando eas supra modum humanum. De char. q. un. a. 2 ad 17.
(2) S. Th. in Is. XI, 2.
Les dons, au contraire, la transportent, en peu de temps, jusqu'aux plus hautes ctmes de la perfection.
Cependant, ce serait une erreur de croire que les dons exercent seulement leur action dans les limites de l'extraordinaire et de l’héroïsme; car alors, ils ne conviendraient qu'aux grands saints; tandis qu'ils seraient à peu près inutiles à l'immense majorité des chrétiens, qui vivent dans la grâce de Dieu, sans accomplir des œuvres éclatantes. ' Dans ces chrétiens aussi, les dons sont en activité et viennent en aide aux vertus, dans une foule d'actes qui ne sortent pas des limites de l'ordinaire. La raison en est que, presque toujours, les vertus ne sont possédées que très imparfaitement par ces chrétiens, et cette défectuosité est cause qu’elles sont insuffisantes, dans bien des cas, pour des actes ordinaires en soi, mais que des circonstances particulières rendent plus pénibles et plus difficiles. L'âme a besoin alors d’un secours étranger, d’une direction, ’une motion spéciale qui lui est donnée par les dons du Saint- Esprit.
Ainsi, dit saint Thomas, l'homme qui possède complètement l’art de guérir peut traiter de luimême toutes les maladies; mais le disciple, qui n’a pas toute cette science, ne peut agir que sous la direction du maître. ?
Oh! qui pourrait nous dire le mystérieux et admirable travail qu’opère le Saint-Esprit, par le moyen de ses dons, dans l’âme fidèle à y correspondre ! Comme elle se dégage d’elle-même et de toutes les
(1) Froget.
(2) 1, 2, q. 68, a. 2 corp.
choses d’ici-bas ! Comme elle se transforme ! Comme elle court, comme elle vole dans les voies de la perfection ! Le bâteau muni de simples rames, n’avance que lentement, au prix d’un travail pénible et de vigoureux et continuels efforts ; mais celui dont les voiles sont enflées par un vent favorable, celui surtout qu’entraîne la force de la vapeur, cingle les flots rapidement et comme en se jouant. Ainsi, l’âme juste avance avec facilité et diligence vers le port du salut et de la perfection, quand le souffle du Saint- Esprit, agissant sur elle par le moyen des dons, la pousse et la transport. Sans ce souffle divin, elle se traîne misérablement et avec infiniment de peine.
Voyez un char dont les essieux n’ont plus été graissés depuis longtemps ; avec quelle difficulté, avec quelle lenteur ne roule-t-il pas! Ses roues desséchées ne tournent qu’en gémissant. Qu'on y verse seulement quelques gouttes d’huile ; aussitôt, les frottements sont adoucis, le mouvement devient aisé, le char roule joyeusement, rapidement et sans bruit. Ainsi, dès que le Saint-Esprit répand le baume divin de ses dons dans les facultés de l’âme, lesquelles sont comme les instruments qui la font se mouvoir et agir ; elle s’élance dans la voie de la sainteté et franchit en peu de temps d'énormes distances.
L'histoire des saints est là pour nous convaincre de cette vérité. Les actions généreuses, héroïques, dont leur vie est remplie, ne sont que les effets des dons du Saint-Esprit en eux. S'ils sont devenus tels que nous les voyons, ce n’est que parce qu’ils se sont abandonnés totalement à l’action du Saint- Esprit.
D'après ce qui vient d’être dit, il est facile de comprendre l’excellence des dons du Saint-Esprit, et la raison pour laquelle ils portent ce nom. Sans doute, tout ce que nous sommes, tout ce que nous possédons est un don, un bienfait du Saint-Esprit. Qu’avons-nous, en effet, que nous n’ayons reçu ? Et de qui avons-nous reçu ces biens ? D'un Dieu un en nature, et trois en Personnes; donc, du Saint-Esprit, aussi bien que du Père et du Fils. Cependant, on ne les appelle pas « dons du Saint-Esprit », on dit tout simplement que ce sont des bienfaits de Dieu.
Les dons du Saint-Esprit sont d’une tout autre nature: ce sont des chefs-d’œuvres d’amour qui surpassent en excellence toutes les merveilles créées, angéliques et humaines, visibles et invisibles, toutes les vertus naturelles et surnaturelles, infuses ou acquises. Ils appartiennent, dans le degré le plus élevé, à un ordre de richesses tel, que la moindre parcelle vaut mieux que l'univers entier, dit saint Thomas : Bonum gratiæ unius majus est quam bonum naturæ totius universi.
C’est parce que ces dons sont des chefs-d’œuvres d’amour qu’ils sont attribués au Saint-Esprit, et non au Père ou au Fils; car le Saint-Esprit est l’Amour en Personne: l’Amour réciproque et substantiel du Père et de Fils.
Oh! que nous devons nous montrer reconnaissants pour de tels bienfaits! Jamais; non, jamais nous ne pourrons en mesurer l'étendue. «Donner la vie naturelle à un ange, à des millions d’anges; à un hommes, à des milliors d'hommes; rendre la vue à
(1) 1. 2. 9. 113 a. 9 ad 2.
tous les aveugies, la santé à tous les malades; voilà sans doute, d’inapréciables bienfaits. Mais ramasser dans la poussière souillée où il rampe ce vermisseau, qu’on appelle l’homme; lui communiquer ensuite la vie même de Dieu; remplir son intelligence de lumières divines, sa volonté de forces surhumaines; imprimer à cette volonté une impulsion puissante, soutenue, qui lui fasse produire des actes parfaits de vertu; voilà, dit Mgr Gaume, un bienfait qui dépasse bien plus tous les autres que le ciel n’est élevé au-dessus de la terre. Or, c’est par ces dons précieux que le Saint-Esprit opère en l’homme ces merveilles. Comment donc ne pas nous écrier avec saint Paul : Grâces soient rendues à Dieu, pour sn don inénarrable ! Gratias Deo pro inenarrabili dono ejus. 2 Cor. IX, 15.
$ TI Nécessité des dons du Saint-Esprit
On pourrait croire qu’il en est des dons du Saint- Esprit comme des conseils évangéliques : qu’ils ne sont pas essentiels au salut de l’homme, mais seulement à la sainteté éminente. L'ange de l’école, saint Thomas, pense tout autrement. D’après ce saint docteur, les dons du Saint-Esprit sont absolument nécessaires au salut. Voici ses paroles: « Parmi les dons du Saint-Esprit, la sagesse tient le premier rang et la crainte le dernier. Or, l’un et l’autre sont nécessaires au salut. Car il est dit de la sagesse : Personne n’est aimé de Dieu si la sagesse n’habite avec lui: Neminem diligit Deus nisi eum qui cum
sapientia inhabitat. Sap. vir, 28. Et de la crainte : Celui qui n’aura pas la crainte de Dieu ne pourra être justifié: qui sine timore est non poterit justificari. Eccli. 1, 28. Donc, les dons intermédiaires sont également nécessaires au salut; car c’est de l’un qu'on va à l’autre, ils sont liés entre eux comme les anneaux d’une même chaîne. Ergo et alia dona media sunt necessaria ad salutem.
Cette nécessité nous est enseignée par l’Écriture, c'est-à-dire, par l’Esprit-Saint lui-même qui a inspiré les écrivains sacrés : (« Ceux qui sont conduits par le Saint-Esprit, dit saint Paul, ceux-là sont les vrais fils de Dieu et conséquemment ses héritiers.» Qui spiritu Dei aguntur, hi sunt filii Dei. Si auten. fii, et hœæredes. Rom. vit, 14. 17.
Le prophète royal dit aussi: ( C’est votre Esprit, Seigneur, qui me conduira dans la terre du bonheur.» Spiritus tuus deducet me in terram rectam. Ps. CXLII, 10. Personne ne peut entrer en possession de cette terre des vivants, héritage des élus, que s’il est mu et conduit par le Saint-Esprit. Or, c’est par le moyen de ses sept dons que le Saint-Esprit meut et conduit les âmes, à travers tous les obtacles et tous les dangers.
Pour sauver son âme, il faut, avant tout, l’arracher au péché; il faut éteindre en elle, autant que possible, le foyer de la triple concupiscence qui, activé sans cesse par le mauvais esprit, produit ses tristes manifestations appelées péchés capitaux. C’est de ces péchés que proviennent tous les autres. Or, les dons du Saint-Esprit leur sont directement
opposés. Ils sont, peut-on dire, comme sept fleuves de lumière et d’amour qui viennent éteindre, jusque dans leur foyer impur, les flammes pestilentielles des sept péchés capitaux.
Le salut exige parfois des actes difficiles. C’est un homme élevé en charge et dont l’emploi est l’unique ressource pour soutenir sa nombreuse famille. Ses chefs sont irréligieux, et il ne peut s’acquitter de ses devoirs de chrétien, sans être mal vu d’eux et sans s’exposer à perdre son emploi.
C’est un jeune homme, aux passions ardentes, qui se trouve en butte aux tentations de la chair les plus fortes. De plus, son genre d’occupations le jette, comme malgré lui, au milieu d’occasions séduisantes ; tout en lui et au dehors de lui le sollicite au péché. C’est un père et une mère de famille dont les ressources sont médiocres et qui se voient déjà chargés d’enfants; il leur faut un courage surhumain pour continuer à remplir fidèlement les graves devoirs qu’impose le mariage. Même,en supposant que ces chrétiens possèdent avec la grâce, le premier : la vertu de force, les autres : la chasteté conforme à leur état ; parce que très souvent leur vertu est faible et leur force chancelante, il leur sera impossible de se soutenir longtemps dans le bien, s’ils sont privés du secours spécial, du surcroît d’énergie qu’apportent les dons du Saint- Esprit. Comme tant d’autres, ils se laisseront entraîner dans l’abîme du mal, et peut-être, dans l’abîme de la damnation éternelle. Mais si les dons du Saint-Esprit soutiennent ces âmes ; si le don de force vient, dans le premier, au secours de la vertu de force, et si celui de crainte vient, dans les autres,
au secours de la chasteté, en leur inspirant une horreur plus vive du péché ; ils persévèreront dans la vertu et se sauveront, en dépit de toutes les persécutions du monde, de toutes les attaques du démon et de toutes les révoltes des passions. Par conséquent, les dons du Saint-Esprit sont de toute nécessité pour le salut.
Ils sont à plus forte raison nécessaire Dour acquérir la sainteté.
Il n’est pas hors de propos de rappeler ici ce que disent plusieurs saints docteurs: que le nombre sept est un nombre parfait, et qu’il revient trop souvent dans les Saints Livres pour qu’il ne renferme pas quelque mystère.
Dieu fait et sanctifie le monde en sept jours. Devant son trône, se tiennent debout sept anges ou esprits. Devant son arche sainte, brûlait le chandelier à sept branches. L'année de la rémission était annoncée par les sept trompettes du jubilé. Le livre éternel est fermé de sept sceaux. L’Agneau qui les rompt nous est représenté ayant sept cornes ou rayons et sept yeux ou esprits divins, qui sont envoyés sur la terre. Le Soleil de Justice se communique par sept sacrements, ou sept irradiations différentes, et l'Esprit de charité, qui en est inséparable, se communique par sept dons ou rayons distincts.
Même, dans l’ordre naturel, nous retrouvons le nombre sept, comme condition d'harmonie et de perfection. Rien de plus pur que le rayon du soleil; reçu sur le côté d’un triangle de cristal, il se décompose en sept couleurs principales, qui sont dans les mêmes rapports entre elles que les sept
notes de la musique. La lumière et la parole créées sont, l’une par ses sept couleurs principales, l’autre par ses sept tons, une ombre et comme un écho de la Lumière et de la Parole incréées.
Nous sommes donc fondés à croire que, dans les vues de Dieu, le nombre sept répond à une idée de perfection; et que les sept dons du Saint-Esprit sont destinés à élever l’homme au plus haut degré de ressemblance avec Dieu: à le rendre parfait, comme son Père céleste est parfait.
Telle est aussi la pensée de saint Grégoire. De même, dit-il, que Dieu a créé et perfectionné le monde en sept jours, au point que, l’ayant regardé, il vit que tout était bien; de même, l'Esprit sanctificateur accomplit son œuvre de perfection dans l’âme, par le moyen de ses sept dons. « Comme à chaque jour de la semaine primitive, le Verbe fa;sait jaillir une nouvelle créature des éléments préparés par le Saint-Esprit, ainsi, dans la semaine qu’on appelle la vie, chaque don du Saint-Esprit embellit le monde moral, qui est l’homme, d’une nouvelle merveille. A l’arrivée de chaque don du Saint- Esprit dans une âme, on peut en toute vérité appliquer la parole du Prophète : « Vous enverrez votre Esprit, et tout sera créé, et vous renouvellerez la face de la terre.» Ainsi, pour l’homme comme pour le monde, la venue du souffle divin est une heure solennelle de création, de régénération, de transformation. » !
Cette considération pourrait suffire pour nous convaincre de l’absolue nécessité des dons du Saint-
(1) Mgr Gaume.
Esprit pour acquérir la sainteté. Ajoutons encore quelques autres raisons.
Que faut-il pour se sanctifier? Non seulement, éviter les fautes graves; mais aussi les plus légères, les fautes volontaires surtout. Il faut suivre docilement toutes les inspirations de la grâce. Il faut se porter promptement, joyeusement et habituellement à tout ce qu’on sait être la volonté, et même le simple désir de Dieu. Il faut enfin pratiquer la vertu, jusqu’à l’héroïcité. Or, il est impossible d’en arriver là, sans le secours spécial des dons du Saint- Esprit ; cela résulte clairement de ce qui à été dit plus haut, sur la différence qu'il y a entre les vertus et les dons. C’est précisément pour que nous puissions réaliser ces conditions de sainteté que l’Esprit sanctificateur nous enrichit de ses dons.
Pour se sanctifier, il faut encore la lumière et l'amour : non une lumière ordinaire, un amour médiocre ; mais une lumière vive qui nous découvre d’une manière frappante la vanité des biens terrestres, la beauté des vertus, la splendeur de nos saints mystères, le prix infini des biens éternels , il faut, correspondant à cette lumière, un amour ardent, généreux, prêt à tous les sacrifices. Or, cette lumière et cet amour nous viennent précisément des dons du Saint-Esprit : les dons de sagesse, d’intelligence, de science et de conseil déversent à flots la lumière divine dans l’âme ; les dons de crainte, de piété, de force y engendrent l’amour et le rendent fort, ardent et généreux,
Enfin, pour se sanctifier, il faut l’oraison qui purifie l’âme, l’enflamme du divin amour, l’unit à
Dieu, la transforme, lui donne le goût des choses d’en Haut et la fait agir divinement. Or, c’est au Saint-Esprit qu'est réservé le soin d'introduire l’âme dans les voies mystérieuses de l’oraison, et de lui en faire parcourir, l’un après l’autre, tous les degrés. Il le fait, par le moyen de ses sept dons. Dès que l’homme se trouve en possession de ces dons divins, il devient comme un dieu terrestre ; et ses actes, dit saint Thomas, ne portent plus seulement le cachet ce l’homme, mais celui de Dieu; puisqu'il est devenu participant de la nature divine: ut jam non humanitus sed quasi Deus factus participatione operetur.” Quoi d'étonnant! Quand le Saint- Esprit prend possession d’une âme, ce n’est pas seulement la grâce, la charité qu’il lui communique ; c'est lui-même, substantiellement et personnellement, qui entre en elle pour la sanctifier, par son contact intime et immédiat. Il y deme + (substantialiter et personaliter, » disent les Théolo,1ens. Ils ne craignent pas de comparer cette cohabitation du Saint-Esprit dans nos âmes à celle du Verbe dans la sainte humanité de Jésus-Christ. Le Saint-Esprit, Ait saint Augustin, ne descend pas seulement dans l’âme des fidèles par la grâce de sa visite et de son opération; mais par la présence même de sa divine Majesté. Pourquoi s’étonner encore des grandes choses qu’il opère dans les âmes? Il s’unit à elles de plus en plus, il les pénètre de sa substance, il agit en elles et avec elles, il les transforme et en fait des chefs-d’œuvres d’une beauté ravissante. Ces
(°* Sent. dist. 34 q. 1 a 3.
âmes deviennent comme des livres divins, où l'Esprit-Saint, qui est appelé le doigt de Dieu, { digitus paternæ dexteræ » écrit tous les jours les merveilles de son amour. Que de beautés, que de divins et ravissants secrets sont contenus dans ces livres ! N’est-ce pas pour cela que David a chanté: « Toute la gloire de la fille du Roi est cachée dans son cœur» : Omnis gloria filiæ Regis ab intus. Ps. XLIV, 14. Oh ! que Jésus-Christ trouve de délices à habiter dans ces âmes!
$ III
Nos devoirs par rapport aux dons du Saint-Esprit
1° Notre premier devoir est de bien les connaître. Une des causes du peu de cas que l’on fait de ces grands trésors, c’est le peu de connaissance qu’on en a. Si scires donum Dei. Joa. 1v, 10. «Si vous saviez quel est le don de Dieu !» Si vous connaissiez les richesses infinies que vous pouvez tirer de chacun de ces dons que le Saint-Esprit veut vous faire, vous vous écrieriez avec toute l’ardeur dont vous êtes capable : O Esprit de lumière et d’amour, donnez-moi donc ces précieux trésors, enrichissezmoi de ces dons divins. Les ayant obtenus, vous les conserveriez avec le plus grand soin, vous ne négligeriez rien pour les développer et les faire fruct en vous. Étudions donc les dons du Saint-E Rendons-nous bien compte du rôle qu'ils rempl
dans notre âme. Étudions-les, chacun en parti ulien*: À
DR ENTS
Les entretiens qui suivent nous seront, dans cette étude, d’un grand secours.
2° Notre deuxième devoir est d'enlever les obstacies qui les empêchent de produire leurs effets. Ces chstacles sont les sept péchés capitaux, qu’on peut appeler les sept dons du diable. Ils se trouvent, au moins en germes, en chacun de nous. Nous devons les empêcher de se développer et de produire leurs mauvais fruits. Combattons donc sans relâche nos inclinations à l’orgueil, à l’avarice, à l’envie, à la colère, à l’impureté, à la gourmandise et à la paresse. Posons généreusement des actes opposés à ces tendances pernicieuses : nous imiterons ainsi le cultivateur vigilant, qui enlève les mauvaises herbes infectant son champ, empêchant la bonne semence de pousser et de se développer. Dès que ces obstacles aux dons du Saint-Esprit seront écartés, ceux-ci opèreront librement en nous, ils se perfectionneront et porteront des fruits abondants. Nous étant dépouillés du vieil homme et de ses actes, nous revétirons l’homme nouveau et deviendrons de r.‘1velles créatures en Jésus-Christ. Ezxpoliantes :,s veterem hominen cum actibus suis et induentes r > um. Col. 11, 9. In Christo nova creatura. 2 Cor. v, 1.
3° Nous devons Les faire fructifier. Les dons du Saint-Esprit sont des talents que Dieu nous confie pour que nous les fassions valoir. Le moyen d'y réussir est de produire fréquemment les actes qui leur sont propres. Les dons sont des habitudes surnaturelles ; or, les habitudes s’entretiennent et se perfectionne: par les actes qui leur correspondent. Le Saint-Esprit, voyant notre fidélité à produire
souvent de ces actes et à répondre aux inspirations que ses dons feront naître en nous, récompensera notre générosité et notre ferveur, en donnant sans cesse à ces mêmes dons de nouveaux accroissements. Ainsi nous grandirons en grâce et en vertu jusqu’à ce que l'homme parfait soit formé en nous.
4° Enfin, nous devons adresser au Saint-Esprit les plus ferventes supplications. Méditons et redisons sans cesse celles que la Sainte Église fait monter vers lui dans l'hymne du «Veni creator» et dans la séquence « Veni Sancte Spiritus. » Nous y trouverons de quoi nourrir notre piété et toucher le divin Paraclet. Il veut nous apporter le trésor de ses dons, mais il attend, pour nous les accorder, que nous les lui demandions avec de vives instances.
O Esprit d'amour, je vous remercie des lumières que vous me donnez sur les richesses infinies que vous voulez nous communiquer. Oh! que n’en ai-je connu plus tôt le prix! J'aurais été plus vigilant à les garder, plus empressé à les accroître et à les faire fructifier dans mon âme. Hélas! Pourquoi faut-il que des trésors si grands soient si peu appréciés ? Pourquoi consent-on si facilement à les perdre ? Pourquoi ce malheur m'est-il arrivé tant de fois ? Esprit de bonté et de miséricorde, pardonnez-moi tous mes égarements. Rendez-moi votre grâce, votre douce amitié. Répandez en mon âme vos dons divins.
Qu'ils me fassent surtout progresser dans votre saint amour. Qu'ils me conduisent enfin au séjour de la gloire, pour que j'aie le bonheur de vous voir, avec le Père et le Fils, de vous aimer et de vous bénir pendant toute l'éternité.
O Marie, trésorière de la grâce, par les mérites de vos sept douleur: rrocurez-moi, je vous prie, les sept dons du Sas: Hsprit.
are
AMNS