MORTS LE 11 MAI 1646, JOUR DE LEUR MARIAGE
La grande croisée et la porte de la chambre nuptiale furent murées; on avait jeté deux grands voiles noirs sur les portraitsdesjeunesépoux. L'ameublement resta intact. On ne lava pas même la place où les cadavres furent trouvés gisants; une sueur corrosive, la sueur de la mort et du poison, avait dessiné, pour ainsi dire, la forme des deux corps sur le marbre.
Par ordre du duc d'Arcos on fit de sévères perquisitions dans la ville et la campagne pour découvrir le moine soupçonné du crime. Tout fut inutile. Il n'était plus retourné à son couvent, et le lieu qu'il avait choisi pour retraite fut un mystère pout- les Umiers du vice-roi.
Le souvenir de cette épouvantable nuit laissa dans le château une teinte lugubre, un nuage de consternation, que les jours, en s'écoulant, ne pirent elfacer. Seulement les deux mères, d'abord inconsolables, et décidées à subir le suicide du désespoir, se résignèrent
à Vivre; la certitude d'une maternité uouvelleleur avait fait un devoir de se fortifier contre le souvenir d'un grand malheur accompli. Dix mois après, la comtesse de Las Vegas mit au monde une fille qu'elle fitnommer Stellina, et à quinze jours d'intervalle, son amie accoucha d'un nouveau Léontio. Une joie triste et peu confiante en l'avenir environna le berceau de ces nouveaux nés. Ottayano et Las Vegas avaient fait à tout le monde, même aux parents ou intimes, un secret de la grossesse de leurs épouses; la naissance des deux nouveaux enfants fut en,veloppée du môme mystère. Un prêtre fut introduit clandeslinement et de nuit par Las Vegas auprès du berceau, et il les baptisa sans savoir de quels parents ils étaient nés. Les deux familles poussèrent à l'excès le scrupule des précautions, afin de dérober cette sorte de résurrection à l'invisible ennemi qui calculait si bien ses vengeances et savait attendre de longues années pour frapper plus à propos. Las Vegas et Ottayano, qu'une épouvantable catastrophe et les craintes vagues de l'avenir dégoûtaient de Naples, formaient le projet de passer en Espagne dès que les deux enfants seraient assez forts pour supporter le voyage. Les deux mères approuvaient fortement ce projet: elles avaient pris le château en horreur.
La fatalité n'avait qu'ébauché son œuvre contre les deux familles : lorsqu'elle met ses ongles de fer sur quelque victime, cette fiitalité, elle la torture longtemps ; enfin elle l'abandonne, mais écorchée vive ; puis elle y revient pour ronger le squelette.
Or, voici ce qui arriva :
Le 10 juillet 4647, le quatrième jour du règne de Mazaniello, règne d'une semaine, le peuple se précipita au palais du duc de Matalone pour le massacrer; leducs'élait enfui. Son frère Joseph fut décapité à sa place, car il fallait un membre de cette famille à la vengeance du peuple. On avait appris que le duc avait
payé des gens pour assassiner Mazaniello, et c'était la cause de l'irritation. Les amis du duc de Matalone furent voués au même sort, comme complices; le comte de Las Vegas et d'Ottayano furent assaillis à Largo di Castello, massacrés et jetés à la mer. Un lazzarone, qui se faisait suivre d'une bande nombreuse et dévouée, avait commandé cette exécution ; cet homme inconnu, mais si fidèlement obéi, comme tous ceux qui montrent dans les révoltes une intelligence supérieure, s'adressa aux lazzaroni, ses compagnons, et leur dit d'une voix calme et douce, voix qui contrastait avec la scène d'assassinat qu'il avait provoquée : « Mes amis, la mort de ces deux traîtres ne nous sufiit point; il faut monter à leurchâteau pour continuer notre vengeance; le duc de Matalone y a cherché un refuge. 11 nous faut le sang de Matalone ! Venez avec moi. »
Le lazzarone inconnu entraîna cette foule, ivre de sang, vers le château de Las Vegas. On n'y trouva que le concierge Stéphane. Ce domestique assista paisiblement à la dévastation de cette belle résidence. L'événement tragique des deux époux avait fait sm* lui une si forte impression qu'il était réduit à un état d'imbécillité. Pendant qu'on ravageait, le lazzarone inconnu marcha droit au tombeau de la chapelle, il ouvrit la porte de bronze, il enleva les cadavres de Léontio et de Stellina, et du haut de la colline il les jeta aux oiseaux de proie qui volent dans la profonde vallée d'Ottayano. Ce luxe de vengeance parut lui faire plaisir; car sa figure rayonnait.
Les deux dames et leurs jeunes enfants auraient probablement été les victimes de ces forcenés et de leur chef mystérieux ; mais la destinée leur réservait une autre chance.
Après l'assassinat de Las Vegas et d'Ottayano, le domestique qui les suivait (on le nommait Limerio) courut au château avec précipitation pour apprendra
aux deux veuves le sort de leurs infortunés maris, et les arracher d'une demeure où il présumait que les assassins se dirigeraient infailliblement.
Limeriosejetaaux genoux de la comtesse Las Vegas : — Sauvez-vous, sauvez-vous, dit-il, vous n'aviez pas un instant à perdre ; dans une heure la mort sera dans ce château.
D'autres serviteurs, arrivés de Naples, répandirent l'alarme, confirmèrent le double assassiu;.t de Las Vegas et de son ami. Les deux martheureases veuves tremblèrent pour leurs enfants. Il fut résolu qu'on abandonnerait sur-le-cliamp le château pour chercher un asile dans quelque ville du littoral de Tltalie.
Limerio était un marin de Procita; il savait conduire une barque à la voile ; il était dévoué aux deux familles. Ce fut à lui que les épouser de Las Vegas et d'Oltayano se confièrent dans cette heure de désespoir. Elles amassèrent à la hâte leurs bijoux, leurs diamants, toutes leurs richesses portatives. Limerio déposa les deux enfants dans un berceau commun, et cette famille fugiti\e, composée de cinq personnes, le domestique compris, descendit la colline à travers les bois par un sentier détourné, jusqu'à la petite anse d'Ottayano, où était amarrée une vieille barque dépendante du château.
On mit à la voile : le vent était frais et favorable : on s'abandonna au vent. Aux approches de la miit, le temps tourna à l'orage ; lamcr, prodigieusement agitée, tourmentait les deiLx dames; les enfants dormaient. Limerio, privé de boussole et ne connaissant pas les parages où la force du vent le poussait, manœuvrait pour ne pas être englouti et pour s'éloigner de la terre. A minuit, la tempête était si horrible qu'il parut impossible à Limerio de se sauver dans sa frêle embarcation.
Pour comble de malheur, une voie d'eau se déclara
l'ame transotse, 2o
soudainement, comme si le plancher de la barque eût été percé par une pointe de rocher, en glissant sur quelque récif à fleur d'eau. Les deux pauvres femmes poussèrent des cris d'effroi, et elles élevèrent surleurs genoux le berceau de leurs enfants, tandis que l'infatigable Limerio rejetait hors de la barque l'eau qui entrait en abondance. Seul, il était trop faible pour lutter ainsi contre la tempête et la voie d'eau. Une lueur despoir se manifesta pourtant; le vent diminua sensiblement aux premières clartés de l'aube ; la mer parut se remettre au calme ; on apercevait confusément à l'horizon les lignes sombres de la côte; mais la barque, qui depuis la veille avait été emportée par le vent avec une merveilleuse rapidité, n'avançait plus que fort lentement, car le volume d'eau qui l'envahissait était un fardeau bien lourd, qu& tous les efforts de Limerio ne pouvaient alléger.
— Nous sommes perdues ! s'écria la comtesse de Las Vegas en jetant un regard d'eflfroi sur le berceau.
Limerio garda le silence.
L'eau montait toujours par la voie ouverte; elle était presque au niveau des deux banquettes. La côte se dessinait légèrement et bien loin.
— Qui dois-je sauver? s'écria Limerio.
— Sauvez nos enfants, répondirent les mères.
— Priez - la sainte Vierge pour nous trois, dit Limerio.
Kt il prit le berceau, que la voie d'eau atteignait déjà; il le déposa sur la mer tout à fait calme, le dirigeant d'uue main et nageant de l'autre.
La barque était submergée. Limerio tourna la tête un moment et ne vit plus que la flamme verte de l'antenne.
Limerio nagea trois heures avant de toucher la côte ; il avait maintenu le berceau dans un parfait équilibre. Les enfants, que leurs mères avaient allaités sur la
barque pour la dernière fois^ s'étaient rendormis sur leur lit llottant. Limerio, épuisé de fatigue et frissonnant de fièvre, venait enfin de les déposer sur la côte d'Ostie, presque aux portes d'un couvent de religieuses clairistes.
Deux frères quêteurs s'emparèrent du berceau et donnèrent des secours à Linierio agonisant. Une hospitalité généreuse lui fut donuée dans une petite maison de campagne qui dépendait du couvent.
Par devoir ou par curiosité, le podestat vint, quelques heures après, taire son enquête sur le naufrage. Limerio était au lit. L'homme de loi l'accabla de questions. L'honnête serviteur répondit d'abord avec vérité aux questions qu'il jugeait insignifiantes. Ainsi il déclina son nom et ceux de Stellina et de Léontio ; puis, craignant de compromettre l'avenir de ces deux enfants, que de terribles ennemis avaient sans doute intérêt à détruire, il improvisa une fable; il dit qu'il était un pêcheur de Civita-\'ecchia, que, la nuit dernière, il avait recueilli dans sa barque, d'un vaisseau naufragé, ces deux enfants avec leurs mères. Les détails qu'il donna ensuite étaient véritables, ceux même qu'on a lus.
Le podestat promit d'écrire, le jour même, au cardinal Albrucci pour l'instruire du dévouement évaugélique de Limerio et solliciter une récompense ; mais le pauvre serviteur se débattait déjà sous les premières atteintes d'une pleurésie qui devait l'emporter au tombeau. Trois jours d'émotions et d'intolérables fatigues lui avaient porté un coup de mort. Il ne se releva plus du lit hospitalier où le quêteur de Sainte-Glaire lavait déposé tout tremblant de l'humidité des vagues. Limerio mourut dans un accès de délire, où il révéla d'étranges choses, des choses qui fiu'ent bien mystérieuses à ceux qui les entendirent. A travers l'incohérence des songes récités par Limerio agonisant, se
glissait souvent quelque i ncldent vrai des tragiques histoires du château de La:s Vegas.
Les deux enfants, la jeune Stellina, le jeune Léontio, furent placés par les frères quêteurs sous la protection du couvent.