‹ L'âme transmiseChapitre 4 sur 14 · L ROME · texte numérisé non relu

L ROME

Le 2 novembre 1666, un jeune artiste dessinait un mélancohque paysage de ruines, au milieu des Thermes d'Antonin; auprès de lui, une jeune iille blonde, assise sur un chapiteau, travaillait à un ouvrage de broderie. Ils paraissaient de même âge Tun et l'autre : dix-huit ans environ. Leur costume n'annonçait pas l'aisance : ils étaient tout entiers à leurs travaux, comme si leur pain du jour en eût dépendu.

Une cloche sonna lentement aucampanille de l'église des saints Nérce et Achilée.

Le jeune homme tressailht et laissa tomber son crayon.

— Cette cloche m'a fait peur, dit-il d'une voix sourde. Stellina, est-ce déjà V Angélus du soir?

— Non, mon frère, ce sont les derniers glas de la fête des Morts. Nous n'avons pas récité un seul Miserere.

— En quelle intention l'aurions-nous récité, ma sœur? dit le jeune homme avec un sourire triste.

— Pour les pauvres âmes du purgatoire.

— Tu as raison, Stellina. Si les âmes de notre père et de notre mère sont en souffrance, tu les aurais soulagées peut-être avec tes prières, toi, Stellina, toi si pure, si angélique ! Écoute, ma sœur, il me semble que nous perdons nos habitudes pieuses, nos pratiques

dévotes, à mesure que nous avançons en âge. Il y a trois ans que nous avons quitté cette bonne maison hospitalière de Sainte-Claire, où nous avons été élevés si chrétiennement : et cela me fait peur à penser combien depuis nous avons pris de goûts mondains, moi surtout, ma sœur, moi; car tu ne fais, toi, que ma volonté. Tes vertus t'appartiennent, tes fautes sont à moi. Aujourd'hui, par exemple, n'est-ce pas un crime devant Dieu et les hommes d'avoir laissé passer la fête sans avoir récité les sept Psaumes dans quelque coin d'église î On dirait que nous sommes conduits par un esprit malin.

La jeune lîlle se rapprocha vivement de son frère avec une convulsion nerveuse, et ses grands yeux noirs se détachèrent d'une manière effrayante sur la pâleur de son visage.

— Allons à l'église, dit-elîe, j'ai besoin de prier. Viens, mon frère, quittons ces ruines, elles sont trop tristes pour nous.

Léontio écoutait sa sœur, les yeux attachés sur elle : il semblait que cette voix, pleine de notes mélodieuses, l'arrachait momentanément à quelque pensée habituelle d'horrible mélancolie. Stellina ne parlait plus, et Léontio la regardait encore de l'air d'un homme qui écoute. Aux paroles de Stellina avait succédé un étrange silence; le vent d'autonme tourmentait la foret de lichen et de lierre incrustée sur les colossales voûtes des thermes ; et à chaque secousse du vent dans les plantes pariétaires, il en tombait une grêle de mosaïques. Par intervalles, revenait un calme de désolation : le ciel se plombait de nuages dans toute l'étendue de la voie Appia. Depuis le pied du Palatin jusqu'au tombeau de la liiie de Crassus, on ne distinguait pas un seul être vivant. Cet imuiense désert ressemblait au cimetière de quelque monde où Ton auuait bouleversé les cyprès et les tombeaux.

Ce deuil incomparable qui attriste cette partie de la campagne de Rome agissait sans doute sur l'imagination nerveuse de Léontio ; il s'abandonnait avec uni! sorte de joie à l'impression désolante du paysage; il se prenait subitement de dégoût pour le dessin qu"il avait commencé et cherchait dans la plaine quelque point de vue nouveau : c'était tantôt la ligne triomphale et brisée des aqueducs, tantôt la muraille noire et crénelée de la vieille enceinte aurélienne, ou bien un tronçon de colonne granitique, ornement du vestibule des thermes, aujourd'hui gisant sur un lit de violettes, de marguerites blanches et de gazon. Stoîlina ne brodait plus : elle était immobile, les yeux fixes et sans regard déterminé : oa aurait cru voir la statue de la Pudeur exhumée des ruines. La cloche de l'église voisine sonna une seconde fois, et la jeune fille se leva vivement, comme si elle s'arrachait d'un rêve pénible.

— Viens, mon frère, viens, murmura-t-elle tout bas, allons prier.

Léontio reprit son manteau brun et usé; il jeta sur les épaules de Stellina une mantille rouge, et il se dirigealentement vers la porle des thermes. La vieille femme qui leur ouvrit cette porte secoua tristement la tête en les voyant passer, et les recommanda, dans une courte prière, à la sainte Vierge. Ils étaient livides et convulsifs comme des agonisants.

Les portes de l'église se fermaient quand ils parurent devant le porche. Léontio put distinguer encore les treize cierges de cire jaune qui brûlaient autour d'un catafalque noir semé de larmes blanches.

— Vous arrivez trop tard, lui dit le sacristain, on vient de faire la dernière absoute.

Léontio glissa une petite pièce d'argent di us la main du s^itTistain.

— C'est pour une messe de morts, dit-il.

Le sacristain ouvrit un registre déposé sur une petite table à l'entrée de l'église.

— En quelle intention faut-il célébrer cette messe î demanda-t-il à Léontio.

— PouT* les âmes de notr? père et de notre mère.

— Qiels noms faut-il écrire?

Léontio ne répondit pas.

— Les noms du voire père et de votre mère, poursuivit le sacristain ; les noms de baptême seulement. Le prêtre les prononce au Mémento... Vous les avez oubliés?

— Oui, répondit Léontio avec un soupir étouffé. Stellina s'appuyait sur une des petites colonnes du porche et pleurait.

— Pauvres enfants, dit le sacristain, que les patrons de notre église intercèdent pour vous ! Nous vous dirons une messe de morts.

Et il offrit de l'eau bénite à Léontio et ferma la jwrte de l'église.

Léontio se serra étroitement dans sou manteau. Ut signe à Stellina de le suivre, et s'avança d'un pas rapide sur la voie Appienne.

Ils laissèrent à gauche la masure lépreuse qui recouvre les tombeaux des Scipions, et plus loin cette campagne inculte où s'étend l'immense ellipse de ruines qui furent le cirque de Caracalla, et ils arrivèrent aux limites de Rome aurélienne, au pied de cette tour tumulaire qui a éternisé le plus grand deuil paternel dont la ville de Rome ait été lémoin.

Le jour Laissait en tournant à l'orage ; le vent d'est B'engouffrait dans la tour de Cécilia iMétella et la remplissait dune harmonie lugubre comme la mélopée des funérailles antiques; les touffes larges et profondes du lici'iû élernel qui domine le tombeau comme une couronne de deuil laissaient tomber dos plaintes à chaque rafale. Parfois on aurait dit que toutes les têtes

saillantes de taureaux incrustées sur la frise mugissaient comme les grandes victimes de Clitumne devant la hache du sacrificateur. Le vent qui tonnait sur cette campagne en se heurtant aux ruines avait toutes les paroles, toutes les voix, tous les cris de la désolation : chaque ruine lui donnait sa pensée. Ce vent jaillissait en mille coups de foudre de toutes les arches des aqueducs, de tous les portiques du cirque d'Antonin; il courait sur la voie Appia et creusait les dalles avec un bruit de chariots ; il se brisait dans les créneaux des murailles auréliennes en imitant les clameurs des barbares de Théodoric ; pas un éclat de ce vent solennel qui ne rappelât une grande chose éteinte, une chute de colosse, une lamentation de l'univers.

Léontio s'abandonnait avec ivresse aux embrassements de cette puissance invisible de l'air qui lui parlait une langue si bien comprise de son cœur.

— Ah! on respire ici, n'est-ce pas, ma sœur? On ne souffre pas seul ici, on souffre avec tout ce qui a souffert ; on pleure avec tout ce qui a pleuré. Oh ! comme ce deuil est large ! toutes les larmes qui ont coulé ici, tenues par Dieu en réserve, changeraient la voie Appienne en torrent. Je puis sourire enfin, cela me donne un peu de joie.

Et il se mit à examiner avec attention la tour sépulcrale de Cécilia Métella. En ce moment, des feuilles de lierre arrachées par le vent tombaient à flots comme des larmes sur la touchante inscription du tombeau.

— Pauvre fille ! et surtout pauvre père î dit Léontio ; qu'elle doit avoir été grande, la douleur qui s'est exprimée avec tant de simplicité !

C£CILIyB Q. CRETICI. F. METF.LLiE CRASSI.

Rien do plus ! et combien de générations se sont

attendries là-devant!.. Écoute, Stellina, on est bien ici, n'est-ce pas? Ce tombeau est vide, choisissons-le pour notre maison.

— Avec toi, mon frère, un tombeau est un palais.

— Bonne sœur ! j'ai pris Rome en dégoût ; personne ne me ressemble dans cette ville; je suis là, dans la rue Saint-Théodore, comme un homme venu de l'autre monde; les petits enfants ont peur de moi, quand je les regarde ; notre voisinage est mauvais ; ailleurs il ne vaudrait guère mieux : tous les quartiers de Rome se ressemblent; on n'y voit partout que des femmes folles de leurs corps, et ma sœur ne doit vivre que dans une atmosphère d'anges, ou bien loin des hommes.

— 0 mon frère, dit Stellina avec une voix si touchante et qui ressemblait si peu à une voix humaine qu'on aurait cru entendre sortir du sépulcre la plainte de l'ombre de Cocilia, ô mon frère, je ne vis que par toi ; je ne vois que toi dans le monde ; je n'entends rien de ce qui se dit autour de nous ; ta parole est la seule qui aille à mon oreille; mon horizon est la bordure de ton manteau; si je prie Dieu, c'est parce que tu le pries; si je travaille, c'est pour t'imiter ; si je marche, c'esl pour suivre tes pas. Je suis bien triste, Léontio : eh bien ! si je te voyais rire, je rirais. Mon corps n'est que l'ombre du tien; ma vie est un reflet de ta vie. Quand je prononce ton nom, je voudrais que les syllabes de ce nom fussent éternelles, tant je les savoure avec plaisir ; je t'appelle mon frère, parce que je ne crois pas qu'il y ait un nom plus doux ; si tu en sais un plus doux, apprends-le-moi. Je n'ai jamais regardé en face d'autre visage que le tien, je ne soupçonne l'existence d'autres créatures humaines que par le bruit qu'elles l'ont en passant auprès de nous. 0 mon frère, qu'as-tu besoin de me demander des conseils! Veux-tu vivre, je vivrai; veux-tu mourir, je meurs:

maison ou tombeau, tout me sera le ciel sur la terre , pourvu que j'entende ta voix bien près de ma voix.

— Ange de Dieu, céleste enfant, dit Léontio esalté, oh! je t'embrasserais avec délices, si les caresses, même fraternelles, étaient permises devant un tombeau! Non, non, tii ne sais pas combien j'ai besoin du baume de ta parole, car j'ai des chagrins, j'ai des douleurs que nul homme ne connaît et qui font mon visage pâle, qui glacent ma langue, qui brûlent la racine de mes cheveux ; des douleurs si incompréhensibles que parfois je me secoue avec violence comme pour rnarracher d'un rêve étouffant; carde pareils tisons de cerveau ne tombent que dans les rêves des mauvais sommeils. Un jour, j'avais fait un ami; tu ne sais pas ce que c'est qu'un ami... C'est un hoiume qui vous trompe un peu plus poliment que les autres hommes : je me promenais avec lui sur la place solaire de l'Arc des Orfèvres, tout près de notre maison ; oh! comme je souffrais ce soir-là! Je voulus m'épancher; je lui contai mes peines, il ne me comprit pas, je m'efforçai de lui expliquer la nature étrange de ces idées qui me bouleversaient; eh bien ! sais-tn ce que tit cet ami ? il éclata de rire et me traita de fou. Oh! je ne tuerai jamais personne, car cet ami est sorti vivant de mes mains ! il vit, ce grand sage ! il vit, il est heureux,, ou fait semblant de l'être ; il se promène habillé de velours et la main sur un pommeau dépée, tous les dimanches après vêpres, devant Saint-Théodore ; il fait des sonnets sur les beaux yeux des dames; il dîne tous les jours chez un cardinal, il passe la mauvaise saison à Villa Pampliili... Que Dieu lui donne une heureuse fin! il mourra sans s'être douté un instant qu'il a vécu Moi, je suis ravi de lui avoir infligé la vie ; je l'aurais mis trop à l'aise en le tuant. Depuis, j'ai gardé mes secrets, c'est un saint

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trésor qui est en moi ; crois-tu que je doive le confier à ma sœur ?

Stellina serra les mains de son frère et se recueillit pour écouter.

Léontio fit courir ses doigts dans les touffes noires et bouclées de ses cheveux et appuya vivement sa large main brune contre son front ; ses yeux noirs se mouillèrent de quelques larmes. A l'agitation de sa poitrine nue, il était aisé de voir qu'un grand elfort se faisait en lui et qu'il éprouvait une peine insurmontable à traduire avec la parole ce qu'il avait pensé tant de fois ; enfin il parla.

— Ce ne sont pas des doulears ordinaires que je vais te conter, ma sœur. Nous ne devons avoir, nous, que des maux de prédilection ; ne sommes-nous pas les bien-aimés du malheur? Notre vie nissemble-t-elle à une autre vie? Nous ne savons ni ce que nous avons été, ni ce que nous sommes. Bien bas placés dans les diûérentes espèces d'hommes, il y a pourtant au fond de nous une fierté naturelle qui dément notre abjecte condition ; nous sommes pauvres, non pas comme ces malheureux qui font espalier de haillons sur la place Montanara, c'est un autre genre de misère que la nôtre; nos mains droites ne se sont jamais allongées devant la porte d'un cardinal ; nos bouches n'ont jamais murmuré cette psalmodie dolente qui fait violence à Taumône ou provoque le refus. Nous manc-eons du travail de nos mains, mais notre travail est mal payé. J'ai longtemps cherché dans Rome un être vivant (|ui laissât supposer dans son regard et par son extérieur quelque ressemblance de position avec la mienne : j'ai vu bien des misérables, mais ils m'ont paru tous résignés, tous prenant leur indigence en gaieté, comme chose due; ce que je n'ai jamais remarqué sur les visages souffrants, c'est une de ces contractions rapides, un de ces coups d'œil vers le ciel, qui partent

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du cœur comme une accusation contre Dieu. Si j'avais surpris une seule fois un homme eu peine flagrante, en conviction de mallieur, je lui aurais tendu la main; il m'aurait compris, nous nous serions associés pour faire notre vie avec moins de poids sur le cœur. Un jour, je vis à la grille de l'église de Saint-Georges un homme assis qui pleurait ; il faut se méfier des pleurs, ce n'est bien souvent que de l'eau pure; je demandai avec intérêt à cet homme le motif de son désespoir : il avait perdu son enfant. Perdre un enfant, c'est une douleur de la vie, douleur admise dans la langue humaine, douleur classée et qui a un nom; aussi la marche à suivre est toute simple pour se débarrasser de ces douleurs-là; elles ont leurs phases, leur progression, leur décroissemenii. Le lendemain, je rencontrai devant Saint-Paul ce père désolé : il ne pleurait plus; au carnaval, je le revis, il courait avec les masques en habit d'arlequin. J'ai donc reconnu que mon être s'isolait complètement des autres êtres, que mes chagrins n'avaient pas de mot qui les traduisit aux hommes, que dans cette grande ville qui a tant gémi, dans cette ville rongée jusqu'au squelette par toutes les plaies de l'univers, dans cette Rome toute lézardée à force de convulsions, jamais un habitant ne me comprendrait, et qu'il était inutile de me mêler au vulgaire pour échanger des mots et des sons qui ne seraient jamais dans le sens de l'idée qui m'absorbe tout entier. Ainsi je me suis réfugié dans ma solitude : j'ai quelquefois ressenti un mouvement de fierté en pensant que j'avais inventé une soutfrauce, que j'avais créé im malheur. Qui suis-je donc ?

Ce que je suis ! oh ! assieds-toi, assieds-toi, Stellina, là, sur cette frise; les ruines sont nos fauteuils, à nous... \

Ce que je suis! oh ! si tu pouvais parler en ce moment, ombre de jeune fille qui voltige autour de

nous! ce que je suis, Stellina! un homme comme un autre homme? impossible ! je ne me suis jamais assis à leurs banquets; je n'ai jamais fait de libation avec eux, je ne connais ni leurs théâtres, ni leurs jeux, ni leurs plaisirs, ni leurs douleurs, ni leur i'olle confiance, ni leur désespoir. La ville qu'ils habitent m'étouffe ' comme une prison. Je me suis retiré à la lisière, là où commence le grand chemin des tombeaux. Là, je me sens dans mon domaine ; j'aime les tombeaux, non point ceux où le ver a quelque chose encore à faire, mais les tombeaux qui sont eux-mêmes devenus squelettes ; et, gloire soit à Rome, ce luxe funéraire ne lui manque pas ! Ville désolée qui porte partout les insignes du néant , qui s'appuie d'un côté sur le tombeau d'Adrien, de l'autre sur cett* tour de Cécilia, comme une vieille reine débauchée sur deux favoris. Oui, j'aime les tombeaux comme on aime sa maison natale; je les aime, non parce que je dois y rentrer un jour, mais...

— Mon frère ! s'écria Stellina.

— Parce qu'il me semble que j'en suis sorti ! Stellina s'était jetée dans les bras de Léontio en

disant d'une voix sourde : j'avais deviné! Le jeune homme la serrait sur sa poitrine, baisait sa bouche, son front, ses cheveux, avec un délire qui n'avait rien de fraternel. Des paroles s'échangeaient entre eux; mais la tempête les couvrait de sa voix. Une nuit horrible était déjà tombée. Quelques rares éclairs illuminaient par intervalles la tour de Cécilia et la ligne de remparts; tout le reste de la campagne gardait alors une teinte livide. La cloche de Saint-Paul sonnait l'olhce du soir, et les sons portés par le veut semblaient tourbillonner dans la tour vide, comme si ses pierres eussent été d"airain. Les deux jeunes gens se tenaient étroitement embrassés : nu éclair éblouissant les fit tressaillir; Léontio se leva vivement, car il lui

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sembla un instant que la sainteté de leur entretien était violée ; l'éclair vif et large avait illuminé les bas-reliefs de marbre : des figures de femmes éplorées, de suppliants, de sacrificateurs, s'étaient animées à la lueur du météore, et I'ol eût dit qu'un cortège de funérailles s'avançait vers le tombeau.

— Tu le vois, s'écria Léontio, les mains vers le ciel, tu le vois, Stellina; l'enfer est irrité contre moi; j'ai violé mon secret ; j'ai trahi une confidence de la tombe, et... j'ai plus fait que cela!.. J'ai eu une idée!., une idée affreuse ! Oii ! l'excès du malheur nous conseille quelquefois la consolation du crime ! Stellina, j'allais oublier que tu étais... Viens, viens, ma sœur, ma sœur, ma bonne sœur ! Viens, rapprochons-nous des demeures de l'homme; viens, ce lieu est maudit !

Ils descendirent le petit tertre de gazon sur lequel est bâtie la tour ; Léontio tenait la jeune fille par la main, et il lui disait, en marchant sur la voie Appienne :

— Cette idée épouvantable que je ne suis pas né comme un autre homme, que ma vie me vient de la tombe, que j'appartiens à une classe d'êtres intermédiaires entre l'homme et le démon, cette idée de désespoir me reste là, fixée au front, et domine toutes mes autres idées. La nuit, je fais des rêves affreux, des rêves <^ui troublent bien souvent ton sommeil, ma pauvre sœur, car souvent je t'ai trouvée au chevet de mon lit, la lampe rallumée et ta belle figure toute luisante de sueur ; tu devais avoir entendu ces épouvantables mugissements qui me réveillent moi-même lorsque je me sens étoufl'é par mon rêve habituel. Il me semble alors que je su-s inhumé bien profondément, cloué dans une bière, enveloppé à l'étroit de langes comme une momie; je respire uue odeur d"herbes grasses, de suaire, de cierges éteints; je sens se glisser sur ma poitrine, à travers les langes, quelque chose de rampant et de glacé qui me pique comme la

pointe d'une épée; j'entends bien au-dessus pîenrer le veut, dans de hautes herbes, avec des chants d'église, et des coups de bêche sur des fosses. Une teinte blafarde tombe autour de moi comme un éclair d'orage qui ne s'évapore pas. Oh! ce que je vois alors est si aflrcux qu'aulune langue n'a de mots pour le dire, aucune oreille assez de force pour l'écouter. Je roidis mes bras pour rompre mon étroit suaire; je m'épuise à prendre de l'élan pour me lever; mais j'ai comme un carcan de fer aux pieds et au cou, et quand, à force de convulsions, je parviens à" faire un mouA emcnt, mou front se brise contre une voûte plate et gluante sous laquelle je suis écrasé. Et j'ai le sentiment de mon existence, je me rends raison de mon état, j'éprouve la faim, je brûle de soif; je contracte mes lèvres pour tâcher de saisir quelques racines terreuses qui pendent, pour humecter ma langue en feu à l'humidité de la voûte. Je ne saisis rien ; je m'efforce à pleurer afin de boire mes larmes, mon œil reste sec. Je m'essaie à la résignation, mais je n'arrive qu'au désespoir. C'est par une violente crise de désespoir que je me délivre; tout mon cœur se roidit. Après bien des râles et des sanglots étouffés, un cri sort de ma poitrine et me réveille, et il me faut du temps encore pour me convaincre que l'horrible rêve est hni. Que me veut donc ce rêve? Quel pacte ai-je fait avec lui? C'est ce rêve familier qui m'a fait prendre en horreur la seule consolation ullèrte par le ciel au malheur, le sommeil. N'est-ce pas injuste, qu'après une journée désolante, on retrouve dans le remède du sommeil des mensonges plus dochn-ants que les maux réels ? Mais qui a donc fait ce monde ? Oh ! cela me pousserait au blas[)hème !

— Mou frère! mon frère! s'écria Stellina tout en pleurs, calme-toi, ne parle plus; ta main brûle, lu es maladf^...

— Non, non, je veux tout te dire ce soir, tout; après je ne parlerai plus de moi... Écoute, écoute encore, et surtout tâche de me comprendre; je te demande plus que de l'intelligence; je veux de la divination. Nous sommes du même sang; notre organisation, à coup sûr, est la môme ; tu vas me dire si tu me comprends.

Souvent, dans ma vie, il m'est arrivé, toi étant assise à côté de moi, ou moi te donnant le bras en nous promenant, il m'est arrivé d'être bouleversé par une pensée singulière : dans la position relative des objets extérieurs à nous, dans la combinaison accidentelle de nos mouvements, de nos gestes, de nos regards, sous tel aspi^ct du ciel, telle forme de nuages, telle ondulation de montagnes, telle couleur du jour, je crois soudainement me rappeler qu'à une époque inconnue de ma vie, les mêmes choses, les mêmes aspects, les mêmes sensations m'ont été offerts, sans qu'il y manquât un seul accident. Alors il m'est donné de voir mon souvenir en tableau réel. Il est vrai que ciitte impression est fugitive, qu'à peine reçue elle s'évapore : mais l'ébranlement qui la suit est si fort que je ne puis me croire victime d'une illusion, et d'ailleurs peu de jours s'écoulent sans que cette secousse d'imagination ne soit renouvelée. Tu te rappelles la noce du seigneur Corsini, tu sais que je cédai à ta curiosité, et en descendant des vêpres de San-Pietro in Montorio, nous entrâmes dans le jardin du noble époux pour voir la fête...

— Oui, oui, je me souviens de ce jour, dit SloUina. Oh! que tu étais pâle en rentrant le soir à la maison !

— Tu vas voir, ma sœur. Le jardin Cursini était illuminii ; la nuit était belle et embaumée de citronniers; les pins chantaient sur le Uanc du Janicule; il y avait du plaisir et du bonheur dans l'air; je croyais habiter un autre monde. Nous nous promenions sous une treille et à l'écart de la foule; nous nous

efforcions d'être heureux, à bien peu de frais, avec les parfums de la colline^ la musique lointaine de la noce et le doux bruit des cascades. Je n'étais jamais entré dans le jardin Corsini, je n'avais jamais vu de ce côté ni Rome, ni le Jauicule, ni les touffes de pins, ni les allées de citronniers. Eh bien ! il se passa tout à coup dans l'air, dans le jardin, dans les reflets des lumières du bal sur la terrasse de marbre, dans l'accord de la musique, du chaut et des eaux, il se passa quelque chose de mystérieux souvenir qui me cloua par les pieds sur le gazon où je marchais. Je te regardai, et tes yeux étaient dans les miens ; c'est la seconde fois de ta vie que j 'ai vu ainsi ta figure, doucement penchée en arrière^ comme pour attendre un baiser d'époux; c'est la seconde fois que nous nous sonnues arrêtés ainsi tous deux, quand les étoiles luisaient, quand les citronniers embaumaient l'air, quand on dansait sur le marbre, quand les vitres d'un palais renvoyaient le feu des lustres sur l'écorce des pins, quand une volupté irritante s'exhalait des robes de la femme, quand le cœur fondait l'amour, et qu'un mystère de passion langoureuse se révélait dans toutes les voix de la nuit. C'est la seconde fois, Stellina, que j'ai vu ce tableau, ou, pour mieux dire, je ne l'ai pas vu, je l'ai revu... Mais la première! la première! Oh ! voilà l'abîme... Mais, bien sûr, ce n'est pas dans ma vie d'aujourd'hui^ daas ma vie de mes dix-huit ans!

Ma sœur, ces pensée*, ce délire, cette lièvre, ces révélations, tout cela me tue; c'est de la folie peutêtre, et je suis assez raisonnable quelquefois pour le croire; mais, folie ûu non, que m'importe, si une pareille maladie est mortelle ! ne crois pas, au moins, que je redoute la mort; la mort sera peut-être le counneucement de ma vie ! Je me regarde comme un homme qui se serait fait une hal)itude de mourir,

Mais je ne suis pas seul, ma pauvre enfant! je veux vivre, puisqu'on appelle vivre ce que je fais; je veux pourvoir à tes besoins, comme un père, ma honne sœur! Tu as besoin de moi, eh bien ! Stellina, je me guérirai. C'est l'air de Rome qui m'empoisonne; rien de plus triste que la douleur de cette ville, si ce n'est sa gaieté. Moi, si impressionnable aux objets extérieurs, j'ai besoin, sans doute, de vivre sous un ciel plus riant, dans quelque résidence gaie et radieuse, comme on en trouve tant sur les bords de la mer. Il me faut la mer; on dit qu'à Naples elle est bleue et belle à rafraîchir le sang d'un damné; allons à Naples; j'ai idée que nous serons heureux dans quelque cabane d'Ischia, sous quelque treille du Pausilippe. Demain j'irai voir Salvator Rosa, le Napolitain; il aime les artistes ou parait les aimer; je lui demanderai des conseils, il m'en donnera, cela coûte si peu. Le trajet est court; notre voyage sera bientôt arrangé. Y consens-tu, ma sœur? veux-tu aller à Naples?

Stellina embrassa Léontio.

— Nous partirons ! dit Léontio : c'est Dieu, sans doute, qui m'inspire ce projet.

Ils étaient arrivés devant la porte de leur maison. C'était une rue bien solitaire; toutes les lumières étaient déjà éteintes dans le quartier; on ne distinguait que la lueur d'une lampe à travers les vitraux de Saint-Théodore ; on n'entendait que le bruit de la fontaine qui coule au bout de la rue, sur la lisjère du Campo-Vaccino.

L'AME TRANSmSE.

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