LE TOMBEAU
Stellina était revenue de son évanouissement ; assise sur le marbre, elle avait posé sur ses genoux la tête de. Léontio et la couvrait do larmes. Léontio semblait dormir; sa respiration s'entrecoupait de soupirs et de cris sourds : c'était une léthargie, sans doute, pleine de rêves pénibles. Stellina n'osait interrompre ce mauvais sommeil qui, du moins, était une sorte de trêve, une apparence de repos.
La lune était réfléchie dans une glace de la chambre, et semblait regarder le groupe fraternel tout ilhuuiné de ses mélancoliques rayons. Cette triste veillée s'éclairait ainsi au flambeau du soleil des ruines. La jeune fille, protectrice du sommeil de Léontio, avait trouvé dans cette fonction si douce un courage bien au-dessus de sa faiblesse ordinaire. En reprenant ses sens, elle n'tivait plus revu le chartreux ; et quoiqu'elle craignît, à chaque instant, de le voir entrer, elle se trouvait presque heureuse d'être délivrée de la présence de cet homme mystérieux. Léontio tit un léger mouvement de têlo et ouvrit les yeux; ia figure penchée de Stellina qui le regardait lui rendit mi peu de force au cœur.
— Où sommes-nous ? s'écria-t-il d'un air égaré; dis, Stellina, où sommes-nous?
— Tu es auprès de moi, mou frère, répondit la jeune fille avec une voix plus harmonieuse que le son de la lyre qui ejidort les douleurs.
Ta voix delà femme a été notée pour embaumer
l'ame transmise. H'à
la souffrance; la voix de la femme est un écho du ciei.
Léontio baisa les mains de Stellina en versant d'abondantes larmes : tout à coup il jeta de rapides regards autour de lui et dit d'une voix basse et tremblante : Où est-il le spectre de la chartreuse ? sommesnous seuls ?
— Oui, oui, mon frère ; il y a déjà trois heures que je garde ton sommeil, et personne n'est plus entré ici. J'ai entendu deux voix là-bas, sur la terrasse ; une de ces voix m'est connue, c'est celle du chartreux ; l'autre, je ne l'ai jamais entendue; elle est forte, brusque et hautaine. Si j'avais pu t'abandonuer un seul instant, je me serais rapprochée de la croisée ouverte, pour écouter leur conversation ; de cette place, je n'ai pu entendre que des mots sans suite ; nos noms étaient souvent prononcés par ces deux hommes. Il y a bien longtemps qu'ils sont partis, du moins je le présume, car je n'ai plus entendu que le souffle de ton sommeil.
Léontio marcha vers la croisée et regarda la campagne. Pas un être vivant n'animait ce désert ; la brise était suave à respirer; l'aube blanchissait déjà la cime des grands pins; on entrevoyait quelques barques qui cinglaient d'Ischia vers Misèue; l'alouette lançait à l'air des notes claires, veloutées, joyeuses; c'était la seule voix qu'on entendît sur le sommet silencieux d'Ottayano. Stellina, qui s'abandonnait avec sa légèreté de jeune fille aux douces impressions du moment, aussi oublieuse du passé qu'imprévoyante du plus proche avenir, Stellina disait à Léontio : — Mon frère, ce charme de l'aube me fait un plaisir doux comme une de tes caresses; je n'ai jamais vu la nature si belle. Dans la maison où nous avons passé notre enfance, j'ai vu la mer bien des fois; mais cette mer était triste, et la montagne mélancolique. A Rome, je n'ai jamais joui de la fraîcheur
de l'aube que dans notre rue de Saint-Théodore : de^ notre croisée on voyait des ruines noires, de vieux murs de briques et de pauvres gens qui allaient au travail avant le soleil, pour se faire la journée plus longue. Ici, regarde comme tout est beau; respire comme tout est parfumé. Oh! viens, oublions tout, descendons là, dans ce bois ; allons voir lever le soleil, au bord de cette montagne qui s'avance vers la mer. Viens, mon frère, cela te fera du bien.
Léontio, la tête encore bouleversée, se laissa entraîner par Stellina. Ils descendirent l'escalier en ruines et arrivèrent sur l'esplanade.
Ils marchaient au hasard, silencieux et craintifs ; au moindre bruit, Léontio saisissait son poignard, et la flamme lui montait au visage. Il y avait assez de clarté déjà pour distinguer tous les objets voisins.
Un massif de cyprès frappa Léontio : voici un tombeau, dit-il; les tombeaux nous poursuivent! C'est un sarcophage abandonné depuis longtemps , car il est tout couvert de lierre et de hautes herbes; c'est un bel effet de paysage-!
Il s'avança, et coupa avec son poignard les arêtes du lierre collé contre la porte du tombeau. Voici des lettres, c'est une épitaphe sans doute ; j'aime les épitaphes; je veux lire celle-ci; voyons si...
Il ne put achever; ses cheveux se hérissèrent d'horreur; d'un signe il appela Stellina restée un peu en arrière; elle suivit l'indication du doigt de Léontio.
Le jeune honmie prononça lentement et d'une voix sourde les mots de l'épitaplie :
LÉONTIO ET STELLINA.