‹ L'âme transmiseChapitre 7 sur 14 · MORTS LE 11 MAI 1646, JOUR DE LEUR MARIAGE · texte numérisé non relu

MORTS LE 11 MAI 1646, JOUR DE LEUR MARIAGE

Les deux jeunes gens se regardèrent quelques instants dans un silence de stupéfaction.

Le désespoir donna à Léonïio un accès de force, de courage et de fureur; il ouvrit la porte du tombeau et vit deux places de cadavre...

— Vide! s'écria-t-il Mais regarde, regarde,

Stellina, ces deux médaillons de marbre ; reconnaistu ces profils? y a-t-il deux proflls comme le tien au monde? Mon Dieu, mon Dieu, descends, parle-moi sur la montagne, comme à Moïse, ou je meurs fou !

La jeune fille s'était agenouillée sur le gazon et priait, un chapelet à la main.

Tout à coup il se fît une révolution sur la figure de Léontio. Ses traits rayonnèrent, comme de bonheur, ses yeux s'éclairèrent de joie.

— Eh bien, oui! s'écria-t-il, j'accepte l'épitaphe! Merci, tombeau! merci, révélation de la tombe ! Oui, oui, Stellina, ce jour n'est pas un jour de mort; cette aube est le rayon matinal de ma vie ! Ces cyprès sont des myrtes! ces lettres funèbres étincellent d'or ! Stellina, Stellina, lève-toi, lève-toi! tu n'es plus ma sœur ; Léontio n'est plus ton frère ; je suis ton amant ! ton époux ! Oh! je le savais bien, Stellina; Dieu ne m'aurait pas mis au cœur une passion criminelle ! Oui, oui, je suis fantôme, je suis ressuscité, je suis une exception dans la nature ; tant mieux ! Que m'importe de vivre d'une vie de mort, si je puis aimer Stellina comme une amante: je suis prêt à tuer celui qui viendra m'expliquer ce mystère en me rendant une vie et une sœur ! Je veux être mort et ton époux, plutôt que ton frère et vivant.

Et il entraînait Stellina vers la grande allée de pins ; la jeune fille pleurait de joie ; jamais elle n'avait vu Léontio dans cette auréole de bonheur : elle, toujours si soumise à son frère, écoutant sa voix comme la voix de Dieu, elle s'abandonnait à des caresses de flamme, sans crainte ni remords. Bien loin de dissuader Léontio d'une erreur qui consolait l'inconso-

GO l'ame transmise.

lable jeune homme, elle n'ouvrit la bouche que pour mettre le comble à sa joie. — Oui, oui, mon frère... mon ami, mon Léontio, oui, c'est Dieu qui t'inspire ; c'est Dieu qui nous a conduits ici par la main. Eh ! je le sentais bien aussi que je ne faimais pas de l'amour incestueux d'une sœur : oh ! je t'aimais bien mieux! Combien de fois une parole d'amour s'est arrêtée sur mes lèvres ! Et ce matin, quand tu dormais sur mes genoux, tu ne sais pas combien de caresses d'amante tu as reçues sur le front ; c'est ce qui t'a rendu la vie, Léontio, mou frère, mon ami.

— Ton époux! ton époux! notre contrat de mariage est écrit sur le bronze ! Dieu lui-même a semé du herre sur ce registre nuptial, afin qu'aucun doigt profane ne pût l'effacer. Tiens, crois-tu que ces baisers dont je te brûle soient des baisers de cadavre ! Adieu, Naples ! adieu le monde ! adieu tout ! Viens, Stellina.

Et ils étaient entrés dans ce pavillon du bout de l'allée, le même où l'autre Léontio et l'autre SlelUna finent surpris par le moine empoisonneur... On n'entendit plus que le murmure de la fontaine voisine, le chant de la brise dans les aliziers et le son des molles vagues expirantes sur le rivage.

Le soleil était bien haut sur l'horizon quand les deux époux de la mort quittèrent le pavillon nuptial ; Léontio, serein connue un ange du ciel, Stellina, langoureusement suspendue au bras de son ami. Ils étaient tout entiers l'un à l'autre et ne s'apercevaient pas qu'un étranger faisait mine de leur barrer le passage de l'allée.

— Mon ami, rentrons dans le bois, dit Stellina; 'voici encore quelque mauvaise nouvelle qui nous

arrive.

— Oh! maintenant, mon amie, je défie bien l'enfer de m'épouvanter ; tu es ma femme, cela me sulht, tout le reste m'est indifférent.

X i/ame transmise. 67

Il considéra avec attention l'inconnu de l'allée et s'arrêta brusquement.

— NoU;, dit-il^ non, mes yeux ne me trompent point ; c'est Salvator Rosa !

— Oui, vous m'avez reconnu, répondit le grand artiste en se rapprochant; et c'est vous que je cherche. A notre première entrevue, vous étiez sans nom et vous me traitiez d'Excellence , aujourd'hui, c'est le plébéien Salvator Rosa qui salue le duc d'Ottayauo.

Lcontio gardait le silence, ne comprenant rien à ce début. Salvator continua :

— J'aime les aventures, moi; j'aime les hommes de passion orageuse ; je me fais souvent conter des histoires par ceux qui ont beaucoup vu, beaucoup joui, beaucoup souflert. Ma vie est la plus fabuleuse des vies : j'aime les gens qui me ressemblent. Je vous ai suivi pas à pas depuis le jour de notre rencontre au Janicule. Le lendemain je.me rendis à votre maison de la rue Saint-Théodore; on me dit que vous étiez parti pour Naples; j'avais quelques affaires de famille à régler à Naples, je pris donc le même chemin que vous. Un vif intérêt, une curiosité singulière m'attachaient à votre existence. A force d'interroger mes souvenirs, je me rappelai que je fus un jour appelé là, dans ce château, pour peindre deux époux qui portaient le môme nom que vous et madame. J'appris ensuite que cette noce avait fini par un empoisonnement. Je ne crois pas, moi, aux choses surnaturelles, bien que mon imagmation soit folle à volonté; je ne pus admettre que c'était votre figure qui avait passé sous mon pinceau; il fallait donc qu'un autre enfant fût né de la même mère. Mais à qui iii'adresser pour me conduire dans un labyrinthe de conjectures? Tous les maîtres de ce château étaient morts de mort violente ou naturelle; il ne restait de deux familles qu'un concierge fou. Il me vint à l'idée que si deux enfants

nouveaux étaient nés après la mort des premier^, à coup sur un prêtre les avait baptisés sous le même nom que leurs frère et sœur : c'est l'ordinaire consolation des parents malheureux. Après trois jours de recherches dans les églises de Naples, j'ai enfin découvert un vieux franciscain qui s'est souvenu d'avoir donné le baptême à deux enfants, dans une maison éloignée de la ville, et d'y avoir été conduit avec un mystère qui semblait êtrb une précaution contre un ennemi acharné. Le franciscain m'a ajouté qu'il se rappelait fort bien toutes les circonstances de cet événement, car il avait été rémunéré de son oeuvre avec une grande libéralité. — Bien plus, a-t-il dit, je me souviens que la petite tille Stellina avait au bas de sa poitrine une légère empreinte écarlate qui figurait une aiguille d'or, comme celles que les femmes portent aux cheveux.

Léontio poussa un cri de joie, se précipita au cou de Salvator Rosa et le tint longtemps étroitement embrassé.

— Oui, oui, s'écria-t-il, c'est vrai! c'est vrai! Homme du ciel, tu me rends la vie !

St l'ilina pleurait d'attendrissement. Salvator continua :

— -Mes pas étaient attachés aux vôtres, comme je vous l'ai dit : hier soir, à l'entrée, de la nuit, je suis arrivé là, sur cette esplanade, avec deux domestiques; je vous appelai à haute voix par votre nom, et personne ne répondait ; enfin un homme est sorti de ces ruines, j'ai couru à lui, et lui a tremblé eu me reconnaissant : c'était Marco Théona! J'avais longtemps vécu avec lui dans les Abruzzes, moi, peintre de paysages, et lui, bandit. Un grand malheur, le désespoir, la vengeance, avaient jeté Théona dans les Abruzzes; il était toujours sur la route de Naples à Home, comme un chasseur à la piste qui attend le gibier qu'on lui a

L'AME TRANSMISE. fi'l

désigné. J'ai usé de mon ascendant sur Théoua pour lui arracher des secrets, car je savais que son histoire se liait à celle de vos familles; je l'ai menacé de le livrer aux sbires, il a parlé. — Allons à Naples, m'at-il dit, ce n'est qu'àNaples que je puis vous indiquer la retraite de Léontio et dts Stellina. Nous sommes descendus de la montagne. A Portici, nous avons pris une harque. Sur le point d'aborder, Théona m'a dit : Vos deux protégés sont peut-être morts; vous les trouverez dans les ruines d'Ottayano ; il y a tout auprès un tombeau vide avec leurs noms gravés ; vous n'aurez pas beaucoup de peine pour les ensevelir. Quant à moi, mon malheureux destin est accompli !.. Et il s'est jeté à la mer. Au lieu de deux cadavres à ensevelir, j'ai trouvé deux époux à embrasser. Venez prendre vos vêtements de noces.

— Ah ! dit Léontio en baieant les mams du grand artiste, je n'aurais pas cru que le bonheur fût si léger ! Quel jour que celui-ci ! Où puis-je voir finir un aussi beau jour?

— Où il a commencé ! dit Salvator. Demain vous viendrez à ma maison du Pausilippe; là, je vous expliquerai tout; aujourd'hui nous restons à votre cbâteau, duc d'Ottayano; mes domestiques ont songea tous nos besoins. Dans une heure, vous serez mariés à l'église de Résina, et ce soir...

Le soir, dans la chambre nuptiale, tout illuminée, le duc et la duchesse d'Ottayano ,, revêtus des habits de leurs frère et sceur, recevaient les félicitations de Salvator Rosa et de sa famille; puis les flambeaux s'éteignirent, une seule lampe d'argent à quatre rayons éclaira mollement la chambre. De brûlantes paroles d'amour s'écliangèrent encore auprès de ce lit, couvert de la riche ('toUè aux franges d'or; mais cette fois les époux y dormirent.

Le lendemain, Léontio dit à sa femme : Mon frère

et ta sœur sont morts indignement ici; Dieu ne pouvait les ressusciter : mais Dieu est juste, il a fait tout ce qu'il était en sa puissance de faire;, il les a ressuscites en nous.

VANDICR

La ville de Gênes s'était levée, avec le soleil de ses plus beaux jours, pour assister au mariage du comte Brignole. La darse faisait silence, le môle était désert devant la fontaine de Saint-Christophe ; les galères dormaient dans les eaux calmes et bleues qui rellètent, en le brisant, le péristyle du palais Doria. Tout le bruit s'était réfugié dans la via San-Luca; toute la foule amoncelée dans le voisinage dci Banc/n se dirigeait vers 5an-Loren2o, la cafiiédrale, en inondant les rues étroites et tortueuses qui étoutfent cette magnificence gothique, écartelée de marbre noir et blanc.

Les Génoises sont belles, mais la comtesse était plus belle qu'une Génoise. Elle avait dix-huit ans; on n"a jamais vu de plus beaux cheveux noirs que les siens sur un front aussi pur, un plus beau teint sur un visage i)lus angélique : elle était citée eu Italie, à une

époque où l'Italie avait tant de femmes à domier en modèles aux artistes ses enfants.

Le comte Brignole, l'allié des Durazzo et des Doria- Tursij avait (ait bâtir, dans la strada Balbi, un palais digne de l'adorable femme qu'il épousait.

C'était une de ces merveilles de marbre qui ont immortalisé le nom de l'architecte Tagliafico, et valu à la ville cette glorieuse appellation de Gênes la superbe. De splendides mosaïques couvraient les murs et les parquets inférieurs; et quand on montait l'escalier où des marbres de toutes couleurs arrachaient l'admiration par la hardiesse de leur coupe, on était étonné de n'avoir encore vu qu'un faible échantillon des magnificences que renfermait ce palais.

L'église de Saint-Laurent resplendissait de lumières et d'étoffes précieuses où l'or et l'argent se mêlaient en riches dessins à tous les tissus. Toute la noblesse, sortie de ses palais de marbre, inondait la grande nef et le sanctuaire; la bourgeoisie opulente s'entassait dans les nefs latérales ; la populace curieuse se pressait sur l'étroit parvis, sous le porche et à toutes les issues. Personne n'était venu là pour prier ; la reine de la fête religieuse se nommait la comtesse de Brignole. Il était dillicile de l'entrevoir agenouillée devant l'autel; mais quand elle se levait, et que, rejetant son voile en arrière, elle se retournait un seul instant vers les nefs, alors un murmure d'admiration montait aux voûtes avec les notes du chant grégorien, et l'on ne savait plus si la foule adressait une hymne de louanges à la comtesse ou à la Vierge de l'Assoiuption.

Car, par un étrange choix, le jour où se célébrait ce mariage était le quinze du mois d'août, et les deux fêtes, la fête nuptiale et la fête religieuse se trouvaient ainsi confondues en une seule.

Tout ce monde accouru de toutes les parties de la ville formait la parenté ou la clientèle des deux mai-

sons qui s'unissaient. La noblesse de Gênes allait rarement chercher ses alliances au dehors. De la sorte, au bout de quelques siècles, toutes les familles, même celles qui se trouvaient sans cesse en rivalité pour les charges et les dignités publiques, étaient à un degré quelconque unies par les liens du sang. Cela faisait qu'aux jours du danger tous formaient une masse compacte, marchant sous de rares bannières et un fort petit nombre de chefs, toujours illustres et de glorieux renom.

On remarquait aussi, à quelques pas devant la rampe du sanctuaire, un jeune homme d'une figure, d'un regard et d'une pose de corps extraordinaires. A tous ces signes extérieurs il était aisé de reconnaître qu'il n'appartenait ni par sa naissance, ni par sa vie, ni par ses mœurs, à la ville de Gènes. Il n'était habillé ni comme un seigneur, ni comme un bourgeois, ni comme un marchand. Il avait inventé son costume tout d'une pièce, soie et velours noir. Son visage était pâle ; une moustache déliée noircissait sa lèvre; une barbe pointue tombait de son menton. Il ne s'agenouillait pas, il ne priait pas, il ne s'asseyait jamais. Il regardait la belle comtesse avec des yeux d'une mystérieuse expression, il la regardait toujoiu?s. Il était immobile, appuyé contre un pilier ; et si quelques vives émotions tourmentaient son âme, rien ne transpirait au dehors : à le voir ainsi posé, on l'aurait pris pour un portrait en pied tombé de son cadre et incrusté sur un pilier de Saint-Laurent.

Ce jeune homme était le peintre hollandais Antoine Vau-Ùick.

Par quel hasard l'élève chéri du Flamand Pierre- Paul Rubens se trouvait-il à Gènes le jour du mariage de la comtesse Biignole? Ceux qui ont visité la ville n'adresseront jamais celle question. Eu ell'et il n'est pas de ville au monde qui ait fourni autant que Gènes

des modèles au pinceau célèbre du peintre hollandais. Entrez dans n'importe quel palais de la strada Balbi ou de la strada Nuova, vous trouverez des portraits peints par Van-Dick. L'Angleterre paierait de tout son or les toiles accrochées aux galeries de ces palais abandonnés par leurs maîtres pour cause d'infortune. Mais ceux-ci ne les lui. céderaient pas. Le portrait de famille est toujours à leurs yeux la plus belle portion de l'héritage paternel et cela suilirait pour justilîer ce sentiment de prédilection qui ramena si souvent l'artiste hollandais dans les murs de Gênes la superbe.

Debout^ contre le pilier de San-Lorenzo, on eût dit que Van-Dick, en proie à une vive préoccupation intérieure, était étranger à tout ce qui se passai t autour de lui.

Il ne parut s'animer qu'au moment où les bannières et les guidons des confréries descendirent du sanctuaire dans la grande nef et que la statue d'argent de la Vierge, portée par quatre marins de la galère Doria, traversa la foule, comme si elle eût glissé sur les tètes. Après la cérémonie du mariage, la procession commença. La comtesse Brignole marchait après la Vierge; son époux la suivait d'un air singulièrement orgueilleux. Le noble comte était dépourvu de cette spirituelle intelligence que la nature donne à tous les Italiens.

Quand il passa devant le peintre Van-Dick, le grand artiste dit au comte Pallavicini :

— « Ma vie pour un quart d'heure de cet homme! »

Personne n'entendit ces paroles mui'murées à l 'oreille d'un ami; elles se perdirent daus un énergique Salve liegina que le peuple entonnait avec furie, eu brûlant de ses regards la comtesse Brignole qui faisait des largesses aux bassins de tous les couvents.

Van-Dick, arraché à sa contemplation, se mêla au noble cortège et descendit avec la procession vers le faubourg de Sainl-riorrc d'Arena.

C'était au tomber du jour, le soleil s'inclinait sur les belles eaux du golfe ligurien; les collines resplendissaient d'une douce lumière", les cloches sonnaient à toute volée; les vaisseaux saluaient de leur artillerie les deux vierges triomphantes; les handerol les flottaient à la brise; le genêt et l'encens parfumaient l'air, et lorsque de tous ces bruits joyeux, de tous ces parfums de mer et de collines^ de tout ce frémissement de bannières, s'élançait en chœur l'Ave maris Stella, Van-Dick sentait des larmes sur ses joues et des frissons partout.

Le palais Doria ouvrit ses portes au clergé de Saint- Laurent. L'Ave maris stella éclata sous les colonnades qui s'avancent sur l'eau; l'hymne virginale fut répétée à bord de toutes les galères voisines ; il semblait que le ciel, la terre, la mer, saluaient d'un chœur immense la jeune épouse qui étincelait comme un astre sous le porticj[ue de marbre du beau palais Doria.

Van-Dick sortit des rangs et monta aux jardins solitaires qui s'élèvent en amphithéâtre derrière le palais, du côté de la statue du Géant.

Là, il se recueillit pour penser à ce qu'il avait à faire. Il aimait la comtesse, non d'un amour vulgaire, mais d'une passion d'artiste; il l'aimait depuis deux ans; il avait vu éclore cette belle fleur dans les nymphées du palais Tursi, au milieu des fontaines et des citronniers.

Dans l'enfant il avait deviné ce que serait la femme un jour, et l'artiste s'était trompé : la femme eu se développant laissait derrière elle la création idéale d'une imagination exaltée. Elle était arrivée à ce point

suprême de beauté qui supprime toutes les analyses et tous les arrangements pour ne laisser de place dans l'esprit que pour l'adoralion.

Van-Dick, dans le jardin Doria, ne la voyait plus comme jadis dans les jardins parfumés du palais Tursi, mais bien telle qu'elle venait de lui apparaître, au milieu de l'admiration et des désirs de tous à l'église de San-Lorenzo.

Le peintre n'avait rien à offrir à ces familles génoises, plus opulentes que des rois ; il n'avait ni palais de marbre, ni galions dans le port; il s'était donc toujours tenu à l'écart avec le secret de son amour. Un seul homme avait reçu ses confidences, le comte Pallavicini, noble et généreux seigneur, qui aimait les arts et les artistes et avait voué une amitié toute particulière au peintre hollandais. Il aurait volontiers donné sa fortune à Van-Dick ; mais son palais et sa villa magnifique l'avaient ruiné complètement.

La fête, le chant, les cloches, la foule avaient pu un instant distraire Van-Dick. Maintenant, isolé dans la vigne des Doria, il supportait tout le poids brûlant de sa passion. 11 regardait la mer, spectacle sublime qui attriste souvent et ne console jamais; il regardait la superbe ci-mes, assise au soleil sur ses montagnes, chantant sa joie avec les cloches aériennes, associant, sur la même colline, le couvent austère et la villa pleine de profanes voluptés. Van-Dick fermait ses yeux et frappait son front. Alors une brise lui apportait la mélodie lointaine de la procession, refrain expirant, léger, purifié dans l'espace, et doux à sou oreille comme une parole italienne exhalée des lèvres de l'adorable comtesse Brignole.

Van-Dick, la poitrine brisée, se leva vivement et saisit d'une main convulsive son épée qu'il avait suspendue à la feuille charnue et épineuse d'un aloès.

11 descendit du sommet de ce magnifique jardin.

VAN-DICK AU TALAIS BRTGNOLA. 79

escarpé comme une pyramide^ il traversa le pont jeté sur la rue, de la treille au palais, et entra dans la galerie où il avait laissé le comte Pallavicini.

La galerie était déserte. Van-Ûick ne daigna regarder ni les fresques nationales de Perino di Vaga, ni les statues de Philippe Garlone; il suivit les traoes de la procession sur une route de fleurs.

Le clergé de Saint-Laurent était depuis longtemps rentré à la cathédrale ; la f mie était remontée aux maisons ; le cortège nuptial était rentré au palais du comte Brignole ; des groupes encore nombreux s'entretenaient du mariage du jour sur la place de l'Annonciade. Van-Dick, en la traversant, entendit pron'^ncer le nom de la comtesse et exalter sa beauté avec cet enthousiasme bruyant et contagieux qui éclate dans toutes les conversations en plein air chez les peuples du Midi. Il ne s'arrêta pas : la nuit tombait; il se glissa timidement dans la strada Balbi, et une dernière et terrible émotion faillit l'étouffer, lorsqu'il aperçut le palais Durazzo illuminé, pavoisé, bordé de belles dames à toutes ses terrasses et au balcon de ses deux pavillons aériens.

Le bal avait commencé après la procession, le délire de la danse ébranlait déjà ce magnifique palais, montagne de marbre toute ])rodée à jour, toute festonnée, toute pleine d'escaliers agiles et de sublimes colonnades. Vdu-Dick s'appuya sur le mur du palais Serra, et demeura comme anéanti daûs la contemplation. 11 souUrait de cette douleur d'artiste qu'auciia signe, aucun mot, aucune langue ne peuvent exprimer ; de celte douleur si cruellement inventée par la nature afin de puuir les hommes d'élite des dons supérieurs qu'ils ont reçus et qui leur sont si folli.TAoat enviés par la foule stupide qui ne souflVe pas.

Il sortit de sa cuisaute rêverie en apercevant, à la lueur des torches, le comte Pallavicini qui descendait

le grand escalier; il prit vivenie-iit sou bras et l'entraîna dans la petite rue de San-Ciro.

— Parle-moi de cette femme; dis-moi, Tas-tu vue? Ces paroles s'échappèrent brûlantes des lèvres de

l'artiste, et en attendant sa réponse ses yeux restèrent suspendus aux lèvres de son ami.

— Je viens de danser avec elle à l'instant, dit froidement Pallavicini.

— Donne-moi ta main alors, que je la baise; elle a touché sa main.

— Artiste, tu es fou.

— Je suis au désespoir,

— Le temps te guérira.

— Jamais.

— Il m'a bien guéri, moi ! j'ai perdu bien plus qu'une femme ; j'ai perdu deux palais...

— Oh ! je donnerais toute la strada Balbi pour un baiser de cet ange !

— Si la strada Balbi t'appartenait, avant de la donner, tu ferais tes réflexions.

— Je donnerais ma vie.

— C'est plus aisé. Mais voyons, que veux-tu faire? cette femme est mariée...

— Pas encore.

— Comment, pas encore? Tu es fou... J'ai signé son contrat de mariage.

— Pas encore, te dis-je !

— Ah! j'entends!.. Eh bien ! voilà dix heures qui sonnent à Saint-Charles; dans deux heures elle sera mariée...

— Ah ! oui ! malédiction à ce comte stupide ! Eh ! que fait-il, lui?

— Lui! il lait le mari; il suit sa femme dans tous les quadrilles ; il la dévore des yeux; il lui dit des mots à l'oreille, il regarde sa montre à chaque minute; il a fait avancer d'une demi- heure la pen-

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dule du grand salon du bal ; il est heureux, il est fou.

— Et la femme?

— La fenmie danse; elle est ravie de danser; elle sort du couvent son bal de noces est son premier bal ; eUe danserait toute la nuit et tout le lendemain...

— Paraît-elle avoir de l'amour pour son ?..

— Elle danse, te dis-je : quand une jeune femme danse, elle ne pense qu'à elle, à sa toilette et à son danseur.

- — Folle !.. Et c'est pour ces êtres-là que nous nous consumons, que nous incendions nos poitrines, que nous perdons nos âmes, que nous brisons nos corps !.. Et puis elles viennent nous dire qu'elles aiment mieux que nous !.. Atroce dérision !.. Leur amour d'amante n'est que de l'amour-propre; leur amour d'épouse, qu'une conspiration de toilette, leur amour de mère, qu'un instinct commun de la nature... Oh ! je déraisonne; ma tête me brûle; soutiens-moi, ou je me brise le front sur ce pavé.

— Mon pauvre ami !

— Oh ! j'ai là clouée au front une idée intolérable ! une idée qui est un tison ; une idée que je ne puis éteindre !.. Dans deux heures!.. Malédiction !

— Écoute, parlons d'autre chose... As-tu vu la marine d'Arazzi qu'on vient de recevoir à la villa Scoglietto?..

— Non... Arazzi fait des marines?.. Dans deux heures! un homme...

— Il n'excelle pas dans les marines...

— Il n'excelle dans rien...

— Ah ! voilà de l'injustice d'artiste! Sa Bataille du palais Doria est mi chef-d'œuvre.

— Son coloris est faux... Entends-tu? entends-tu? la musique ne joue plus; le bal est tiiii... Viens, rentrons à Ja strada Baibi...

— C'c'St un intermède!., on ne peut pas toujours danser; en ce moment on se repose, on dansera jusqu'au jour...

— Oui, les autres, mais elle?..

— Elle... elle aussi, peut-être... Gomment trouvestu les fi'esques de notre Perino di Vaga?.. Aimes-tu ce talent?..

— Non. . . c'est commun, c'est grossier d'exécution. . . Eh bien ! la musique ne reprend pas... C'est fini! c'est fini!..

— Cela va recommencer... Je veux te faire un cadeau... le dernier tableau qui me reste... c'est une Vierge de Giordano...

— Viens, allons au palais Durazzo.

— Que dis- tu de Giordano?

— Un barbouilleur... un peintre de galères... Garde ton tableau... Mou Dieu! quelle horrible journée !.. L'église, l'encens, les Heurs! VAve maris Stella, la mer, la prière, les folies, le bal, l'amour, l'amour inexorable! C'est un jour chaulfé avec les tlammes de l'enfer pour moi ; pour les autres, embaumé par les roses du paradis... Allons chez Durazzo.,. Viens.

Il n'y avait aucun moyen de résister à cette fougue de l'impétueux artiste. D'ailleurs, en ce moment, l'abandonner eût été un crime. L'amitié que lui portait le comte Pallavicini était profonde et capable des plus grands sacrifices. Le comte se laissa entraîner vers le palais Durazzo.

Ils remontèrent la petite rue escarpée de San-Ciro, et ils s'assirent sur un biocde marbre qu'on travaillait

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pour le palais Serra. La musique du bal retentissait de nouveau; mais il y avait sur les terrasses moins de bruit, moins de foule, moins de joie.

— C'est Fagonie du bal, dit Van-Dick d'une voix sourde; c'est la mienne aussi...

Il se leva vivement.

— Tiens, regarde là... regarde ces quatre croisées que l'on ferme... Sais-tu quelle est cette chambre?.. Je le sais, moi! C'est la chambre du maître!., la chambre nuptiale !.. Comte Pallavicini, êtes-vous mon ami?

— Ton amitié, c'est tout ce qui me reste de ma fortune; j'y tiens.

— Eh bien ! écoute : la nuit CQurt, l'heure brûle ; le sang gonfle mon cœur; je vais mourir, si tu ne m'assistes.

— Parle, que faut- il faire?

— Monte au palais Durazzo, demande à parler au comte en secret, qu'il soit au salon ou dans sa chambre, debout ou levé. Tu lui diras que l'ennemi de son père, le marquis de Gippmo, l'attend au puits de la vallée du Lerbino avec son épée et sou poignard; que Gippino se rend en toute hàle à Florence, et ne s'arrête qu'un instant sous les remparts de Gênes pour ce duel à mort; qu'un refus sera une infimiie pour lui; un retard, une lâcheté. Va, va ! les lumières s'éteignent, les femmes accompagnent la comtesse au lit nuptial ; point de réponse, va.

— J'y v;iis, dit froidement Pallavicini en serrant les mains de son ami.

Un instant après il remontait les degrés du palais Durazzo et se mêlait à la foule des conviés, cherchant à attirer sur lui les regards de l'époux du jour.

Le comte Brignole recevait les adieux de quelques jeunes s.ugneurs, ses intimes, lorsqu'il vit entrer mystérieusement Pallavicini, qui lui lit un signe du

doigt. Ils se retirèrent à l'écart dans un de ces pavillons qui dominent la rue.

Pallavicini prit un air grave, et, d'une voix émue, dit au comte :

— Je vous demande pardon de vous déranger en ce moment. i\Iais l'affaire est pressante. Connaissez-vous le marquis Gippino ?

— Je ne le connais pas, dit le comte; mais je sais qu'une haine mortelle a régné de tout temps entre mon père et lui.

— Son fils vous attend au puits de la vallée du Lerbino; il m'a pris pour son second; avant que vos amis ne s'éloignent tous, choisissez le vôtre.

Le comte Brignole demeura muet.

— Comte Brignole, ajouta Pallavicini, ma parole est-elle assez claire ?

— Je ne refuse pas satisfaction à un Gippino; je la lui donnerai demain.

— Demain votre ennemi, qui n'est pas libre de son temps, sera sur la route de Florence, et il publiera partout votre déshonneur.

— Voilà un singulier moment pour un cartel! Ils choisissent heureusement les Gippino! Eh bien ! soit, je lui demande une heure...

Et il se dirigeait vers sa chambre; la camériste de la comtesse venait d'en sortir, le sourire auv lèvres.

— Une heure! dit Pallavicini eu l'arrêtant; je n'ai pas le pouvoir de vous donner une minute de répit; nous avons déjà même perdu beaucoup de temps...

— Mais c'est une affaire grave, comte Pallavicini; au moins le temps d'embrasser ma femme...

— Bien; le temps de prendre vus armes, voilà tout; chaque minute qui s'écoule ôte un grain d'or à votre blason.

— Que faire? que faire? murmura le comte Brignole entre ses dents.

— Me suivre, répondit Pallavicini.

— Voilà une tyrannie inconcevable ! Je reconnais bien là les Gippino, tels que mon père me les a dépeints cent fois. Voici mon épée : allons !

Il se retourna vers le groupe d'amis.qu'il venait de quitter et dit :

— San-Gallo, si vous pouvez me donner un instant, je vous prie de m'accompagner jusqu'à l'église de la Consolation.

— Vous allez faire votre prière bien loin avant de vous coucher, comte Brignolc, dit San-Gallo en riant.

— C'est ainsi, répliqua froidement le comte ; voulezvous m'accompagner?

Les trois acteurs de cette scène descendirent à la rue et marchèrent silencieusement jusqu'à la poterne; là, ils trouvèrent un homme enveloppé d'un manteau qui paraissait les attendre.

— C'est notre champion, sans doute, dit le comte Brignole.

— C'est lui, repondit Pallavicini.

— Vous connaissiez donc Gippino?

— Nullement, il m'a rencontré dans la strada Balbi ; il m'a demandé si j'étais noble; sur ma réponse, il m'a expliqué son affaire ; j'ai accepté.

— Vous avez bien fait ; au moms, avec vous, nous n'aurons pas à craindre de guet-apens. Nous sommes entre amis et connaissances.

— C'est ce que j'ai pensé.

— Merci,

On entra dans la campagne; Van-Dick marchait le premier, en avant d'une vingtaine de pas; il s'arrêta dans un petit bois de tamarins, dont les sombres rameaux augmentaient encore [obscurité de la nuit.

— C'est donc ici, comte Gippino, que vous voulez inaugurer votre chauip-clos avec ceux de ma noble maisou V

Van-Dick;, jetant à terre son manteau, mit l'épée à la main et ne répondit pas.

— Je vous préviens, continua Brignole, que je vais me défendre vigoureusement, car je ne veux pas faire une veuve la première nuit de mes noces.

Van-Dick bondit sur le terrain et se mit en garde. Ces paroles Pavaient mordu au cœur comme le dard acéré de la vipère. Il lui tardait d'en finir avec cet homme qui l'insultait avec son bonheur insolent jusque sur le terrain du combat. Les deux adversaires croisèrent aussitôt le 1er. Le combat ne fut pas long ; Van-Dick reçut un violent coup d'épée dans le bras droit; faible de constitution, et déjà prédisposé aux atteintes de la phthisie qui le consuma jeune encore, épuisé d'ailleurs par toutes les angoisses de ce terrible jour, il tomba de faiblesse sur le gazon.

— Je vais vous envoyer un chirurgien, dit froidement le comte Brignole.

Et il partit avec San-Gallo.

Pallavicini, resté seul, prodiguait ses soins au malheureux artiste blessé.

— Mon ami, lui dit Van-Dick, j'ai assez d'argent pour racheter ton palais et ta villa; je te le donne. Cours après cet honune, et bats-toi avec lui ; tu seras plus heureux que moi, tu le tueras.

— Ton sang coule, il fiuit que j'arrête ton sang : calme-toi ! la lièvre te brûle!..

— Laisse-le couler, mon sang; laisse-moi mourir... Sais-tu bien ({u'il va rentrer en triomjihe dans son ])alais; que des pleurs de joie, que des caresses de feu l'attendent là-bas ; que le paradis va s'ouvrir pour lui, l'enfer pour moi? Va, te dis-je, atteins cet homme avant qu'il soit aux remparts !

— Calme-toi^ calme-toi ! te dis-je : demain, foi de comte Pallavicini, nous recommencerons. Laisse-moi te panser.

— Ah ! tu as peur !

— Allons ! voilà qu'il m'insulte maintenant ! Arrête, ne bouge pas !

— Eh bien! je vais courir après lui, moi... laisse... laisse... Que m'importe la vie, s'il rentre à son palais. . . je vais. . . Malédiction !

Il s'évanouit.

Lorsqu'il revint à lui, le jour commençait à poindre sur la crête des Apennins.

— Quel horrible songe ! s'écria-t-il.

Ce furent ses premiers mots.

Il promena dans la campagne des regards effarés, et baisa les mains de Pallavicini en les arrosant de larmes; puis, désignant du doigt le gazon ensanglanté, il sourit avec amertume, et leva les yeux au ciel avec une expression que les grandes âmes seules peuvent donner à leur visage dans les heures de désespoir consommé.

— Te sens-tu assez fort pour rentrer eu ville? dit Pallavicini, qui continuait à le veiller avec une délicatesse touchante.

— Oui. . . mais que faire en ville maintenant ?.. Tout est perdu... regarde comme le soleil se lève riant! comme la nature est joyeuse ! J'ai entendu chanter l'alouellc ce matin dans un rêve... Dieu nous fait toujours de ces ironies-là... Que lui importe mon malheur, à la nature?.. Si elle prenait son crêpe noir à chaque être qui souffre, ce serait un deuil éternel... C'est bien ! habille-toi d'azur et d'or,-beau ciel d'Italie, cela réjouit la misère de tes enfants.

— Je crois que nous pourrions rentrer, observa tranquillement Pallavicini.

— Oh ! toi, tu es de marbre, comme la villa que tu as fait bâtir... As-tu aimé quelquefois?

— Cent fois, mais de ta force, jamais.

— As-tu aimé des femmes qui tout montré de l'a-

moiir, dans un jour de coquetterie, et se sont mariées avec d'autres ?

— Certainement.

— Eh bien ! qu'as-tu fait alors?

— Je me suis consolé.

— Tiens, c'est singulier; ta parole me calme. Donnemoi ta main que je la serre, c'est la main d'un ami, tu me fais du bien.

— Vive Dieu ! te voilà en convalescence ! Prends mon bras, et gagnons la ville en nous promenant, comme si nous étions sortis ce matin avant l'aube. Écoute : la comtesse Bri...

— Oh ! ne prononce pas son nom !

— Soit, la comtesse est belle, belle à ravir, c'est vrai; elle a un teint rose transparent, des yeux lumineux et azurés comme le golfe de Gênes, des lèvres de corail, des dents de perles, un cou d'ivoire, des épaules sculptées avec amour, une taille, oh! une taille! Je ne connais qu'une femme qui ait ime taille comme cellelà : c'est la Vénus de ton ami Titien de Venise. Quant à son esprit, à ses qualités du cœur et de l'àme, tu ne m'en as jamais parlé; je vois que tu t'en soucies fort peu... Ainsi, donne-moi vingt-quatre heures, je te donne une autre comtesse Brignole.

— Oh ! tais-toi ! tais-toi ! impossible !

— Impossible ! je veux te donner mieux que la comtesse Brignole... iMoi, j'ai perdu mon palais; qu'on m'en domie un plus beau, et je me console tout de suite, foi de grand seigneur!.. Bon!., tu souris, nous allons mieux. Laisse de côté ces alouettes qui chantent, et la nature qui se moque de toi, parle raison. Mon ami, toutes les comtesses d'Italie ne valent pas le sang qui vient de sortir de tes veines d'artiste... Une femme se retrouve, un artiste comme toi, jamais!

— Mais voyons, trêve d'éloges : de quelle autre femme veux-tu parler?

VAN-DICK AU PALAIS BRIGNOLA. j^f)

— Bénie soit Notre-Dame du Remède, qui demeure dans la rue où nous allons entrer! nous sommes guéri ! Ah ! tu t'intéresses déjà à une autre femme !..

— C'est curiosité pure...

— J'entends... Eh! mon Dieu! l'amour d'im artiste, n'est, je crois, qu'une curiosité délirante. Si la Vénus de la villa Adriani était enfouie à mille pieds sous terre, tu te ferais fossoyeur au grand soleil pour l'exhumer, la voir et l'embrasser le premier...

— C'est vrai.

— Vous êtes des hommes maîtrisés par vos sens; aussi votre insouciance est passée en proverbe; vous vous faites un musée de maltresses, comme un cabinet de tableaux ; c'est votre métier, vous étudiez la nature ; vous ne voyez qu'un beau modèle là où un autre homme verrait l'objet idéal et rêvé d'une platonique et immortelle passion. Eh bien! je veux te donner un modèle qui ferait se draper de jalousie la Vénus Aphrodite dans son bain.

— Son nom ?

— Tu le sauras demain; j'àû promis. Aujourd'hui guéris ta fièvre, et dors.

En causant ainsi, les deux amis étaient arrivés à la porte de leur maison, sur la place de l'Annonciade , par des rues détournées. La ville était encore plongée dans le sommeil. Un chirurgien fut appelé; il trouva la blessure fort légère, malgré la grande abondance de sang répandu. Il ne conseilla pour régime que vingtquatre heures de repos.

Grâce au comte PaTlavicini, qui s'était constitué le gardien et le médecin moral de sou ami, cette ordon-

9!J VAN-WCK AU PAIATS BRIGNOLA.

nance fut suivie dans sa rigoureuse simplicité. Aussi, après vingt-quatre heures^, la fièvre avait complètement disparu et l'artiste se trouvait en état de se lever. Le lendemain, à midi, un domestique, à la livrée de Brignole, porteur d'une missive, entrait dans l'appartement de Van-Dick. Pallavicini habillait l'artiste, qui était encore faible et bien pâle. Le comte Brignole priait Van-Dick de se rendre à son palais.

— Voilà un étrange incident, dit le peintre; que me veut le comte?., il ne me connaît pas; il ne m'a jamais vu.

— Il faut aller voir cependant, dit Pallavicini. Veuxtu que je t'accompagne?

— Certainement, je n'irai pas seul... c'est quelque piège infernal. Le comte s'est douté de quelque chose... Oh ! vite, vite, au palais Durazzo.

— C'est bien fâcheux ; je crains une rechute pour toi, tu vas la revoir, et...

— Elle, la revoir? Jamais! jamais! Je verrai le comte; je n'ai besoin de voir que le comte... Oh! la revoir ! Et pourquoi? J'expirerais devant elle de honte, de jalousie, de désespoir... Viens...

— Tu n'es pas assez calme pour brusquer ainsi cette visite... Le comte n'est pas si pressé, sans doute. Nous devrions attendre demain ou ce soir...

— Pas une minute- de plus...

— Hèlus ! nous voilà retombé.

— Oh ! tu ne me connais pas ! C'est fini, te dis-je ; cette femme n'est plus pour moi qu'un souvenir, un rêve pénible... Allons à Durazzo.

— Allons !

Van-Dick s'était habillé magnifiquement; mais l'éclat de son costume ne pouvait dissimuler sur sa figure sa souifrance et son agitation ; il était horriblement pâle et sa démarche, qu'il s'efi'orçait de rendre hardie, était chancelante comme celle d'un conva-

lescent. Il avait enfoncé la main de son bras blessé dans un crevé du pourpoint, comme par contenance; il s'appuyait de Tautre sur la rampe de marbre de l'escalier du palais. Pallavicini le suivait en soupirant. Il fat introduit dans la galerie où le comte ne se fit pas attendre.

— Seigneur Van-Dick, dit-il en courant vers lui, veuillez bien excuser mon indiscrétion : j'ai appris que vous étiez de retour dans notre ville: je n'avais pas eu l'honneur de vous y connaître à votre nremier séjour : aussi me suis-je empressé de vous offiir celée fjis mon amitié et mon palais. Durazzo est l'bôtellerie des grands artistes, n'est-ce pas, comte Pallavicini?

Van-Dick s'inclina et ne répondit rien : il était bouleversé de cet accueil.

Son ami imita son silence. Une légère inclination de tète fut toute sa réponse à la parole d u comte Brignole.

— Je vous prie de prendre un fauteuil, messifjurs, continua le maître du palais, j'ai à vous parler d'une petite affaire, à vous, seigneur Van-Dick. Je me suis marié avant-hier : sans fatuité, je puis dire, que c'est un mariage d'incliuation; je veux que notre intimité se forme sous des auspices dignes de votre talent et de ma fortune; je veux que vous fassiez le portrait de ma femme. Quand môme je couvrirais votre toile de sequins, je serais toujours votre obligé.

Van-Dick s'inclina de nouveau. Ce silence fut interprété comme timidité d'artiste en face d'un grand seigneur.

— Quel jour le modèle pourra-t-il se mettre à votre disposition?

— Aujourd'hui. Je suis prêt, répondit Van-Dick d'une voix éteinte.

— Vous êtes charmant, seigneur artiste; vous allez au-devant de mes vœux. Vous trouverez dans mon atelier des toiles toujours prêtes ; je veux un portrait

g2 VAN-DICK AU PALAIS BRTGNOLA.

en pied, comme celui de la marquise de Velletri, que vous avez peiut et qui est un chef-d'œuvre, comme tout c-e que vous faites...

Van-Dick laissait parler le comte Brignole sans lui répondre. Celui-ci, croyant en avoir assez dit sans doute pour flatter l'amour-propre de l'artiste, se tourna vers son ami :

— Ali ! dites-moi , comte Pallavicini , comment avez-vous laissé notre champion du Lerbino? Donnezmoi de ses nouvelles.

— Il est parti ce matin pour Florence.

— C'est un spadassin payé par les Gippino ; j'ai su cela. Mes ennemis ont voulu me faire assassiner le jour de mes noces; c'était bien imaginé. Messeigneurs, soyez assez bons pour m'attendre ici un viomentino; je vais vous amener ma femme.

Et il rentra dans ses appartements.

Van-Dick et Pallavicini se regardèrent quelque temps sans parler.

— Un bon conseil, Van-Dick, un conseil d'ami dévoué; le veux-tu?

— Oui.

— Pars.

— Impossible ! Que dirait le comte?

— Que t'importe ?

— Il me croira fou.

— Dans un quart d'heure, si tu restes, tu le seras tout à fait. Préviens le coup.

— Je m'abandonne à mon destin.

— Mais songe que tu es blessé, que ta main ne peut manier le pinceau.

— Je peindrai de la main gauche.

— Tu es pâle, tu souffres, tu es faible et agonisant; tu vas périr à l'œuvre.

— Tant mieux.

La porte s'ouvrit, et la comtesse entra.

On mirait dit qu'elle illuminait la galerie des rayons de son éblouissante beauté. Pallavicini lui-même réprima une exclamation de surprise qui lui était ar- Mchée, car il ne l'avait jamais vue si belle. Elle portait une robe de soie noire brochée : ses épaules et ses bras étaient à découvert^ et l'étofie faisait merveilleusement ressortir leur blancheur lumineuse. Elle salua d'un sourire céleste les deux étrangers ; et, s'adressant à Van-Dick, elle lui dit avec une grâce incomparable :

— Maître, quand il vous plaira, je suis à vos ordres ; c'est bien de l'honneur pour moi de poser devant un artiste tel que vous.

— Passons à l'atelier, dit le comte Brignole ; le seigneiu" Van-Dick choisira à sa guise ses palettes, ses toiles et ses pinceaux.

Les quatre acteurs de cette scène entrèrent alors dans l'atelier de peinture, qui était contigu à la galerie. Comme l'avait dit le comte, tout s'y trouvait préparé d'avance et l'artiste n'avait qu'à choisir.

— Maintenant, poursuivit le comte, vous êtes entièrement chez vous; et c'est à nous de vous demander si vous nous permettez, maitre, de rester?

Van-Dick n'appartenait plus à la terre, il ne répondit pas; mais Pallavicini, j)renant en pitié l'amour de son ami, dit avec le plus grand sang-froid au comte :

— Je connais Van-Dick : c'est un de mes vieux amis; il faut le mettre à l'aise : il n'aime pas peindre devant témoins; sortons.

Et il donna l'exemple. Le comte le suivit. La comtesse et Van-Dick restèrent alors seuls dans l'atelier déserté.

— Je ne connais rien de beau comme votre portrait de la marquise de Velletri, dit la comtesse d'un ton familier, comme pour engager lestement la conversation.

— Je ferai tous mes efforts pour mériter encore aujom'd'hui votre approbation, répondit timidement le peintre.

— Elle vous est acquise d'avance, maître. Je ne la connais pas, la marquise de Velletri ; est-elle bien?

— Je ne l'ai jamais vue, madame...

— Gomment ! sans Tavoir vue, vous avez fait son portrait !

— Ah! la marquise de Velletri... Excusez-moi, pi.adame; je suis tout à ma palette, à mes couleurs... Elle est assez bien, je crois.

— Il parait que vous oubliez facilement vos modèles... Oh! vous allez me peindre assise! je n'aime pas cette pose; je veux être debout, riante, et une fleur à la main. Cette robe vous plaît-elle?

— Non, madame.

— Ah ! Et qu'a-t-e]le de mal ? vous la trouvez trop sombre peut-être?

— J'aime mieux celle que vous portiez l'an dernier, à la fête du palais Doria.

— Vous étii^z au palais Doria le jour des Rogations? Ah ! je ne vous ai pas vu.

— J'ai eu Ihonneur de danser avec vous, de vous parler... Il parait que vous ou])liez aussi facilement vos danseurs que moi mes modèles...

— C'est charmant ce que vous dites là, maître! j'ai eu tant de danseurs, moi !

— Et moi tant de modèles !

— Vous êtes pique, seigneur Van-Dick ; excusez une plaisanterie... Mais si nous causons toujours ainsi, mon portrait n'avancera pas.

— Votre portrait est fini, madame.

— Fini ! Il n'y a rieu sur la toile ! vous n'avez pas donné un seul coup de pinceau !

— Oui, madame, fini depuis un an. Nous pouvons sortir.

Van-Dick se leva, salua la comtesse et marcha d'un pas ferme vers la porte.

— Sérieusement, vous sortez ainsi ? dit la comtesse. Vous partez ?

— Je sors, et vous me permettrez d'emporter la clé de l'atelier; je n'ai pas besoin qu'on me dérange et je veux rentrer ce soir pour mettre la dernière main à votre portrait.

— Faudra-t-il que je pose ?

— C'est inutile, le portrait est fait*

— Je n'y comprends plus rien. Quand me domierezvous le mot de cette énigme?

— Demain.

— Dois-je en parler à mon mari î

— Gomme vous voudrez.

— Je n'en dirai rien.

— Ce sera mieux.

Van-Dick ferma la porte de l'atelier à double tour et alla rejoindre, sur la terrasse, le comte et Pallavicini.

— Voilà une première oémce bien courte et qui ne fatigue pas! dit Brignole.

— Je viendrai ce soir faire la dernière, répondit le peintre d'une voix calme.

— C'est vraiment d'une merveilleuse facilité! il n'y a que vous, luaitre, pour travailler ainsi.

Van-Dick et Pallavicini sortirent du palais ; et quand ils eurent dépassé l'église Saint-Charles, Pallavicini interrogea brusquement son ami.

— Voyons, comment te trouves-tu î

— Guéri.

— Complètement î

gp VAN-DICK AU PALAIS BRIGNOLA.

— Il n-i me manque plus que le remède dont tu m'as parlé. Maintenant il sera efficace.

— Tu l'auras !

— Une folle échappée du couvent! une étourdie qui vous tue à chaque mot ! deux jours de mariage et les allures d'une coquette de quarante ans !

— Bien, bien ! je suis content de toi, mais il faut persister dans cette conversion...

— Oh! sois tranquille... Comment nommes-tu cette personne dont tu m'as tant parlé ?

— Ce soir, nous la verrons, je te le promets... Tout est préparé. On t'attend.

— A ce soir, donc! attends-moi devant Saint- Charles à sept heures ; j'ai une aifaire à terminer.

Van-Dick courut chez lui et détacha du mur de son alcôve un tableau sans cadre et voilé : c'était le portrait en pied de la comtesse Brignole qu'il avait peint de souvenir, magnifique chef-d'œuvre, exécuté dans le délire d'une ardente passion ; seulement on s'apercevait que la main si ferme de l'artiste avait tremblé sur le sein de l'adorable femme et que l'émotion d» l'amant avait trahi la vigueur ordinaire de son pinceau.

Van-Dick s'enveloppa de cette toile comme d'un vêtement, jeta son manteau par-dessus, et retourna au palais Durazzo. 11 traversa hardiment la galerie sans se faire annoncer, ouvrit l'atelier, et plaça dans un cadre le portrait de la comtesse; puis, appelant un domestique, il lui dit :

— Annoncez à iM. le comte que le portrait de sa femme est terminé.

Et il sortit.

Quelques jours après, il épousait la fille de lord Rutwen, comte de Gorée ; mariage qu'il improvisa, grâce aux actives et intelligentes négociations de Pallavicini. Mais le pauvre artiste avait été blessé au

VAN-DICK AU PAXAIS BRIGNOLA. 97

cœur : il mourut de phthisie à l'âge de quarante ans. Les femmes ont tué beaucoup d'artistes et les artistes n'ont jamais tué de lemmes.

Telle est l'histoire qui m'a été contée un jour au palais Durazzo, à Gènes, devant le portrait de la comtesse Brignole, peint par Vaa-Dick.

FIN Ij£ VAM-DIC&.

Apros une représentation des Puritains, au King^s T/iLuire, à Londres, en juillet 1838, je sortis avec le

célèbre artiste L pour respirer un peu de fraî-

tlit'ur dans Portland Place. La journée avait été brûlante, et la soirée aussi. Minuit sonnait à Saiut- Rlnrlin.

Nous entrâmes au parc Saint-James ; il y avait beaucoup de monde, mais de ce inonde nocturne et fantasque, inconnu du soleil. La grande pièce d'eau étmîC'lait de la double lumière de la lune et du gaz. C'était, sous les arbres, une espèce de jour d'un violet clair, Comme celui qu'on fait au théâtre avec des verres do coultjur. Des Anglais péripatéticiens lisaient les journaux de la nuit, assis sur des banquettes; des sentinelles gardaient je ne sai? quoi sur l'escalier de Cardon Jfousc; dos ombres blancliLS de femmes erraient dans les alli'os comme des tourbillons d'àines élyséenuesaubord du SLyx; personne ne parlait dans

(£ moudi; vagabund et étrange. Ou eût dit que tous i. vu '^ ;g

les somnambules de Londres étaient venus faire leurs exercices de nuit sous les arbres de ce beau jardin.

On sait que L est un des premiers artistes de

l'Europe; mais ses amis savent qu'il est aussi le causeur et le conteur le plus brillant et le plus gracieux

qu'on puisse entendre. L a beaucoup voyage,

beaucoup lu, beaucoup observé. Sa mémoire est pleine de délicieuses histoires, son esprit est plein d'idées. On Técoute avec autant de charme qu'on lit un beau livre. C'est surtout dans ces heures tranquilles où les entretiens ont tant d"attrait, que j'aimais à écouter le grand artiste, soit qu'il me parlât de Naples, en entremêlant ses récits de quelque cantilène de Chiaïa; soit qu'il me parlât de sa vie d'Angleterre, toute pleine de triomphes : passant ainsi du Midi au Nord, du soleil à la brume; tantôt lazzarone, tantôt philosophe, toujours spirituel et éminemment observateur.

Cette nuit-là, il s'abandonna de verve à cette causerie intime qu'inspire une fraîche promenade d'été. Il me raconta une simple histoire que j'aurais voulu écrire sous sa dictée, et peindre avec des couleurs de palette plutôt qu'avec des phi'ases d'historien, parce quï" 'imais ce papier froid et mort, ces signes conventionnels qui représentent des idées et des sensations; jamais ces plats hiéroglyphes de l'alphabet, enveloppés d'une feuille blanche comme d'un linceul, ne pourront remplacer la voix, les gestes, l'organe, passionné, les modulations harmonieuses d'un narrateur éloquent. Il faudrait que chaque ligne de mon livre fût notée co.inne un libnllo d'opéra, et que le lecteur put entendre ces récits tels qu'ils ont été chantés par un poète artiste; il faudrait que chaque page fût illustrée d'une de ces belles gravures anglaises où le burin colore comme le pinceau, atinque cette histoire conservât encore dans le sépulcre du

MARIA. 9î

livre un peu de ces parfums que les fleurs, les arbres, lé gazon, nous versaient avec les tièdes rayons de la lune, dans cette nuit de mélodie et d'amour. Telle enfin que mes souvenirs me la rendront, je veux essayer de la redire, cette histoire; je n'y changerai que quelques noms, parce que mes personnages ne sont pas des héros de roman.

J'écoutais encore le récit du grand artiste, et l'aube d'été blanchissait déjà la statue du duc d'York sur sa colonne, et les tours de Westminster aux extrémités opposées du parc. Le soleil montait à l'horizon quand celte histoire fut terminée. Je croyais sortir d'un rêve ; il me semblait que je m'étais endormi sur la grande pelouse devant Carlton Terracc, et que je me réveillais, la tète remplie d'un nouveau monde d'idées, où le gracieux murnmre de la mer, au golfe de Naples, chantait un trio avec la vague polaire de l'Océan et la rivière de Mersey, sur les grèves brumeuses de Liverpool. Une nuit de veille ainsi occupée donne à l'esprit l'incohérence de la folie. Cette brusque interru'jjtion de nos habitudes bouleverse le cerveau; tout prend un air étrange au premier rayon du soleil, mais plus étrange encore si l'on se trouve eu pays lointain, et entouré de monuments qui servent, pour la première fois, de cadres à nos rêveries. Après avoir quitté le grand artiste qui m'avait conté celte histoire, je le suivis longtemps des yeux daus Rc'jent's street, et je le vis disparaître daus la colonnade fantastique de Quadrant, où était sa demeure. Resté seul avec mon rêve, je rentrai dans ma maison .' ; Eing William Street, pour payer au sommeil l'arriéré de la nuit. A mon lever de midi, je courus au parc Saint-James, que le soleil éclairait à travers une gaze de brume qui jaunissaJv ses rayons. Je m'assis sur une banquette, et j'écrivis, dans toute la fraîcheur de mes souvenirs, les premiers chapitres de telle histoire, comme on

écrirait un rêve sous les premières impressions du réveil.

Il y a cinq ou six: ans, — la date importe peu, — ■deux jeunes gens causaient, après souper, dans une chaaibre de VOstcria-Nuova, à Chiaïa, à Naples.

L'un, âgé de vingt-cinq ans, se nommait Patrick O

C'était un Irlandais voué à l'état ecclésiastique ; son costume était cxîvère comme sa figure. Il avait des <:lieveuxd"un ijlond ardent comme de l'or en fusion; ses trait?, d'une régularité mâle,, gardaient cette pâleur nerveuse qui ne vient pas des souffrances du corps, mais des inquiétudes de l'âme. Sur ce fond mat d'une figure tourmentée, luisaient deux yeux noirs et orageux comme des nuages remplis d'éclairs. La contraction du sourire siMiiblait avoir été oubliée dans le mécanisme de ce visage qui exprimait tout, et à tout instant, excepté le plaisir. L'autre jeune homme était à peu près du même âge : il avait une belle ligure brune, et des cheveux vagabonds d'un noir

dÉrcbe. C'était le contcssino Lorcnzo C légataire

à vingt ans d'une fortune immense, qu'il prodiguait sans l'épuiser. L'opulence rayonnait sur toute sa i)frsonne : il étalait avec un orgueilleux dédain une pléiade de diamants à ses doigts annulaires, et la constellation complète d'Orion, en rubis balais, sur son jabot de batiste; toujours prêt à jeter ses étoiles à un ami, à une femme, à un saltimbanque, à un indigent.

L'arrivée d'un domestique suspendit la convcrsatioii des deux jeunes gens. Ou venait leur annom^er que le vaisseau VErinn allait mettre à la voile, et qu'on n'attendiat plus qu'un passager.

Ce passager était Patrick.

Ils se levèrent vivement,, et se dirigèrent vers le môle. Patrick, un pied sur la terre, et l'autre dans le canot, fît ainsi ses adieux à son ami ;

— J'ai quitté Rome sans regret; jy serais devenu sceptique et j'y aurais exercé, cà l'exemple de tant d'autres, un sacerdoce d'habitude comme on fait un métier. J'aime mieux être prêtre dans quelque bourg catholique de mon Irlande. Je prendrai les ordres à Dublin, à la première ordination. Adieu, mon cher Lorenzo; nous nous reverrous quand Dieu le voudra.

— Patrick, répondit le jeune Italien, dans quelque position que le ciel te réserve, si jamais mou amitié peut te rendre un service, songe à moi, et ne songe à personne qu'à moi.

Ils se serrèrent énergiquement les mains, et le canot partit.

VErinn mit à la voile et cingla vers la haute mer. Patrick contempla longtemps, accoudé sur la dunette, le doux rivage de Naples, et descendit, à l'entrée de Ja nuit, dans l'entrepont pour se reposer. La mer était agitée, lèvent contraire. Patrick prit le parti de s'endormir, pour laisser passer le mauvais temps sans être incommodé ])ar la mer.

A son réveil, il fut bien étonné d'apprendre que VErinn, n'ayant pu tenir la mer, était rentré à Naples, et que les passagers avaient la faculté de descendre à terre. Il était alors huit heures du soir.

Patrick usa de la permission avec empressement, 11 convut à l'hôtellerie, dans l'espoir d"y trouver Lorenzo; mais le jeune homme était sorti. Le garçon daubcrge dit à Patrick que son ami avait pris la di-

rectioii de San-CaiiO;, et que fort probablement i! était à l'Opéra.

Ou jouait, ce soir-là, Semiramide.

Patrick hésita quelques instauts par scrupule ; puis, se souvenant des facilités profanes que lo clergé italien se donne volontiers à l'endroit 4u théâtre, il courut à San-Garlo, prit un billet de parterre et entra. Patrick avait toujours vécu loin des plaisirs et des spectacles mondains. C'était la première fois qu'il se mêlait à une foule dans une salle de théâtre.

San-Carlo retentissait d'instruments et de voix. Ou aurait dit que l'harmonieuse salle chantait avec toutes ses loges, car les sons de la scène et de l'orchestre, ne trouvant aucun obstacle dans l'ellipse iuunense, la remplissaient toute, comme un ouragan de mélodie élancé du golfe de Baïa. On était arrivé à la scène du serment et du trône. Le roi des Indes, le pontife, Arsace, les Syriens, le peuple, les mages, juraient tidélité àla reine de Babylone, dans une langue d'amour inouïe; et Sémiramis, du haut de son trône, versait à pleine voix, sur tout ce monde en délire, des torrents de notes mélodieuses, r^jmme des perles prodiguées à l'infini. Le chant du cor, tout rempli d'une volupté langoureuse, s'élevait par dessus toutes ces voix, comme l'écho de l'Euphrate, dans une nuit d'Orient, roule des soupirs inoilables qui montent au sommo* de Babel. Le puissant amour, fils des siècles antiques, embrasait le théâtre et semblait avoir enfin trouvé une langue merveilleuse, oubliée dans Babel, pour réveiller un sens inconnu et exciter la terre à des folies sans nom, telles que les auges en accomplirent avec les filles des hommes, aux époques antédiluviennes, quand le monde trembla sous les hyménées des géants. Auprès de cette harmonie i?i'onnue, l'hantée par des voix et des cuivres surhumains, toute parole ressemblait au bégaiement de l'enfance

OU au vagissement du berceau. C'était comme la révélation de ces hymnes mystérieux qui éclataient la nuit, dans les profondeurs des pyramidee babyloniennes ou dans les chapelles souterraines d'Isis; c'était un écho de ce vent iduniéen qui soufflait une volupté sanglante et fatale sur les villes iiiaudites, et changeait la forme des montagnes daos une nuit de désolation ; et toutes ces voix, ces chants, ces stridents accords du cui\Te et de la corde, ces élancements de notes sublimes, cette éruption de mélodie incréée, toute cette furie d'amour semblait éclater, par un prodige des mages, sous les pieds divins d"uue lemrae, belle comme le soleil d'Orient, embaumée comme l'Arabie Heureuse, vêtue de pourpre et d'or comme les reines d'Ophir et de Saba.

Le jeune ecclésiastique irlandais, qui venait d'entrer à San-Ca''lo pour y chercher un ami, oublia cet ami, s'oublia lui-même, et s'arrêla, debout, la main droite incrustée sur la première banquette, immobile, comme une statue, sous le saisissement de cette foudroyante révélation; son âme, subitement envahie par le démon de ces voluptés extérieures, fut vaincue avant la lutte, ainsi qu'il arrive au soldat imprudent qui passe désarmé sur les limites de l'ennemi et succombe avant d'avoir reconnu son erreur. Patrick garda sa position extatique jusqu'à la chute du rideau. Il vit et entendit ce rêve immense que Rossini nous apporta des lagunes de Venise lorsqu'il s'endormit dans la cité mystérieuse, ce sublime évocateur du passé. Le jeune Irlandais, fils de cette terre virginale qui assiste à l'éternelle symphonie le l'Océan et des montagnes, avait une de ces intelligetiS«s d'élite qui s'initient du premier coup au secret des grandes créations; il passait, sans transition, des innocentes harmonies de Palestrina à la furie musicale de la 5cviiramide, de la cataracte de Terni à la cataracte de

Niagara. Il n'eut pas même le temps d'appeler son ange gardien à son secours, afin d'obtenir la grâce d'une pensée pieuse, dans ce déluge de pensées profanes qui pleuvaient dans son cœur. 11 fut emporté violemment à travers lesci-is de cette Babyloue ressuscitée pour embrasser Balthazar et repousser Daniel. Tout fut saisi au vol, et recueilli par lui, et deviné d'inspiration dans cette fatale soirée; son oreille, son esprit et son cœur s'associèrent pour le servir et le laire marcher, sans rien laisser en arrièj'e, à la conquête spontanée de l'inconnu. ÎNIais peut-être encore cette nmsique, ces voix, ces chœurs, cette pompe, se seraient évanouis avec les ombres de la nuit, si toute cette séduction théâtrale ne s'était pas incarnée dans le corps d'une femme. Désormais, pour Patrick, ce long ravissement d'artiste était inséparable de la cantatrice superbe et rayonnante comme la Sémiramis dont elle portait le nom.

Depuis les jours antiques, où les cirques et les amphilhéâtfes versaient par les vomitoires un monde de spectateurs rassasiés d'un spectacle prodigieux, on n'avait pas vu, en Italie, pareille foule, le soir de cette représentation de Semiranùde. La place publique et les rues avoisinaiit villa Rcalc étaient encombrées à 'la sortie du théàti-e; si bien que Patrick fut roulé comme un brin d'herbe dans une mer orageuse, et •emporté bien loin de son hôtellerie de Ghia'ia. Au Tste, cette foule qui faisait ainsi violence au jtume Irlandais lui ('(ait favorable en ce moment, car elle lui donnait un étourdissement qu'il aurait voulu prolonger a l'infini, ne voyant rien de plus redoutable que le calme et la solitude, après cette agitation sccouiable qui ondoyait autour de lui ; mais aMcuno teiiipête n'est plus vite a[)aisrc ([u'unc t'iupêle <lo foule après un spectacle. Miimit soinie sur le silence €l le dè.sci't, et de tout ce fracas de multitude l'cdlo, il

ne reste que les sons lents tombés des clochers voisins,, symphonie monotome comme le chant qui invite au sommeil. Bientôt, de tout ce monde agité, Patrick seul était debout et veillant. Mar'^hant au hasard, il était arrivé sur les rives du golfe, et lA, comme brisé par la fatigue d'un long voyage, il s'assit sur une pierre, et médecin de lui-même, il se recueiUit pour examiner sa blessure intérieure et lui porter un remède immédiat, sans attendre le lendemain.

Patrick était seul en réalité, mais une ombre l'avait suivi ; une ombre plus terrible que celle de Ninus !

C'était pour Patrick qu'un poëte italien avait fai; cette strophe :

« A Saint-CharluSj cirque où l'on chante

« Sous un ciel tiède, au bord de l'eau,

« Quand expire la voi\ touchaute

« Du jeune Arsace ou d'Olliello;

« Quiltanl Venise ou Babylone,

« On va rêver sous la culomie,

« Près de la mer (juc nous aimons;

« Et comme t. ne ouverture immense,

« L'opéra fini recommence,

« CKai.té par la mer et les monts. »

Hélas! elle recommençait pour Patrick cette soirée d'enivrement, de mystère, d'émotion inconnue, de formidable volupté. Le spectre de Babylone se dressait dans les vapeurs diajthanes de la cuit, sur les (lancs de cette montagne, (jui elle aussi a brûlé des villes couj)ables ensevelies à ses pieds. Le vent nûi> turne, qu'un démon embaume de tous les parfums de Vénus Aphrodite, soufflait de l'archipel napolitain, dont les îles sont des cassolettes toujours fumantes; et cette langueur mystérieuse qui descendait de partout et conseillait l'adultère, semblait donner un démenti au Roi psalinisto, qui, la nuit, demandait à Dieu de le sauver de la flèche volante dans le jour, et de iob-

sesjion irrésistibit du démou de midi. Patrick était peicé de la flèche qui vole à la kieur des consleJlations de minuit. Arrivé au délire de la pensée, il se persuada que tout ce qu'il avait vu à San-Carlo n'était qu'une vision de l'enfer, un verre d'optique placé par le démon devant ses yeux; que le monde n'avait pas assez de pouvoir en ses mains pour créer de pareilles réalités de séduction; que, parmi toutes les tilles des hommes, il n'y avait pas une femme comme la puissante artiste, reme à San-Carlo ; que le démon androgyne de la volupté, nommé Artasté dans les lieux profonds et maudits, avait pris un corps humain pour séduire un pauvre chrétien et l'arracher au service des autels.

Patrick fit un signe de croix, et il lui sembla qu'autour de lui toutes les formes se faisaient douces et riantes, et que des anges descendus sur cette terre la purifiaient des émanations infernales de la nuit. Plus tranquille après une courte prière, il appuya sa tète sur un oreiller d'algues sèches, et il s'eudorrait.

Le soleil de printemps était levé depuis quelques heures, lorsque le jeune ecclésiastique irlandais se réveilla. Habitué, dès sou enfance, à dormir aux étoiles dans les montagnes de Wjcklow, il avait eu pour son repos une nuit aussi bonne qu'à l'hûtellerie de Chialî. A genoux sur la pierre du rivage, il fit sa prière du matin dans le plus magnifique oratoire que Dieu ait donné à l'homme pour recevoir ses hommages; et, trempant ses mains dans le golfe comme dans la conque d'un bénitier naturel, il oignit sou

front de cette eau sainte qui remonte aux réservoirs du ciel. ,

Un souvenir vaporeux comme la gaze d'un songe reporta l'Irlandais vers les images sensuelles de la ■veille, et le jeune chrétien s'indigna de sa faiblesse, et fît un énergique appel à ses devoirs pour arracher de son cœur le dernier atome de cette lie impure qu'avait déposée en lui la coupe d'un démon. Les heures matinales sont pieuses : elles prédisposent l'àme à de bonnes résolutions, cà de saintes pensées. Patrick écouta dévotement les voix qui parlaient autour de lui sur le golfe, la ville et les montagnes. C'était partout un hymne chaste entonné à la création. Il donna le sourire calme des élus à cette nature tranquille, pleine de son Créateur, et il s'achemina rapidement vers le port, avec l'espoir de prendre son vol vers la douce Irlande, cà la faveur de cette sérénité <Iu ciel qui réjouissait les mariniers.

— Oh! quand je te reverrai, se disait-il mentalement, vieille église de mon saint patron, vénérable métropole de Dublin, je me précipiterai à l'ombre de tes deux nefs, comme la jeune colombe sous les ailes de sa mère, et je ne craindrai plus rien de ce monde infâme et tentateur!

Comme il arrivait sur le môle, il vit venir à lui un domestique de Lorenzo, qui le salua et lui dit :

— Mon maître vous fait chercher partout depuis le lever du soleil; il a envoyé des cavaliers sur toutes les routes de Naples... Maintenant il n'est plus temps; VErinn a mis à la voile et il est déjà bien loin.

Ht le domestique montrait du doigt la place vide où l'Erinn était amarré.

Patrick fît un mouvement nerveux, leva les yeux an ciel et soupira.

Le domestique croisa ses bras et regarda le port. Il avait rempli sa mission.

'i*^*' MARIA.

Après une longue pause, Patrick, qui ne savait à quelle résolution s'arrêter, fit cette questitii an domestique.

— Où est ton maître?

— Mon maître, répondit celui-ci, n'est plus à la locanda de la Victoire; il est à la villa de Sorrente, et il m'a chargé de \ous y couduire, si c'est le bon plaisir de Votre Seigneurie! Voilà votre canot, là, tout prêt avec quatre rameurs.

— Eh! s'écria Patrick, pourquoi ne parlais-tu pas d'abord de ton canot?... Vite, vite en mer ! il y a une bonne brise... vite, vite à la voile et à la rame ! nous atteindrons VErinn.

Et entraînant avec lui le domestique, il s'élanoA dans le canot, et délia lui-même les cordes de la voile roulée à l'antenne.

Le cniot partit comme la flèche, et le visage de Patrick rayonna.

— Croyez-vous, dit Patrick au marinier du timon, qu'en allant de cette vitesse, nous povirrons atteindre VErinn?

— Atteindre VErinn! répondit le timonier avec un éclat de rire goguenard; si vous étiez oiseau, vous ne l'atti'indriez pas... Ct; n'est pas un bâtiment sicilien, celui-Jà; c'est un anglais. Comprenez-vous? c'est un anglais ! lèvent ne l'atteindrait pas!

— Essayez toujours, dit Patrick.

— Oh ! nous pouvons faire une promenade, dit le marinier en riant; vous prendrez de l'appétit en mer.

Lorsque l'horizon se fut dévoilé dans toute son immensité, Patrick le mesura d'un œil mélancolique, el il n'aperçut aux limites de la mer que quelques petites voiles latines d'une blancheur éblouissante. C'étaient des bateaux de pêcheurs. VErinn avait disparu.

— Allons-nous à villa Sorrentina? demanda le timonier.

— Allons! rppo'idit Patr.'^k d'ime voix désespéiée. Et, se laissant tomber sur un banc, il garda un

morne silence jusqu'à l'arrivée.

Là, rien ne put le distraire des réflexions pénibles qui l'accablaient en foule : ni la petite baie riante qui servait de débarcadère à la villa Sorrentina; ni les touffes d'orangers suspendues sur une eau calme qui réilécliissait l'or des fruits et l'argent des tleurs; ni l'aspect enchanté de la villa endormie dans les pins, les arbres de Judée, les palmiers et les acacias. Le milieu du jour l'eût trouvé peut-être encore dans cette attitude de désespoir, si la voix d'un ami ne l'etît réveillé comme en sursaut au milieu d'un pénible songe.

— Eh bien ! Patrick, s'écria Lorenzo avec une voix joyeuse, tu relâches à Sorrente en allant à Dublin?

Patrick se secoua vivement et s'improvisa une assurance par nécessité. Il sauta légèrement sur la rive, serra les mains de Lorenzo, et fit une pantomime quï pouvait signifier :

— Me voilà ; je suis résigné à ce contre-temps.

— Je suis enchanté, moi, de ce contre-temps, dit Lorenzo; j'étais vraiment désolé de n'avoir pu te faire les honneurs de ma charmante villa. Regarde, mon ami ; cela vaut bien la baie de Kingstown et le Kippure, n'est-ce pas ?

— CeJa est beau, dit Patrick; mais cela n'est jamais la patrie.

— Mon ami, souviens-toi de ce que je te disais, quand nous étudiions la philosophie au séminaire de la Propagande : 11 n'y a pas de patrie sans orangers. Cet arbre essaie le climat et semble vous dire : Tu peux vivre ici, car j'y suis.

— Lorenzo, après ([uatre ans d'exil, je t'avoue que les forces me manijuentj^si je ne vois pas mon Ëriune avant la un du printeni])S.

— l-.nfaut! lu la reverras, ton Érinue! mais lu te

T. VI. li.

reposeras un instant ici eu passant. Comme j'ai repris ma gaieté, rien qu'en te revoyant! J'étais si triste hier soir, à mon arrivée de Rome à Naples ! Et moi aussi, je suis exilé; moi, né à Siuigaglia, sur le bord de la triste Adriatique ! mais j'adopte Naples et Sorrente, deux charmantes filles qui valent mieux que Sinigaglia. Ah çà! dis-moi, où as-tu passé la nuit, si je puis te faire pareille demande sans indiscrétion?

— La nuit? dit Patrick, s'efiforçant de sourire... j'ai passé la nuit sur le bord de la mer... pour ne pas manquer le bâtiment.

— A merveille! la précaution était bonne... Et le bâtiment est parti saus toi? J'admire tes distractions... Et ton bagage î L'Erinn emporte ton bagage en Irlande?

Patrick fit un signe aiiirraatif.

— Tu n'as gardé que ce très-modeste habit de voyage... N'importe! je t'habillerai plus décemment.

— Et pourquoi?

— Voici. J'ai du monde à la villa... Cela t'étonne?.. Oui, je donne à diner... à des amis... des artistes.

— Il y a des femmes 1 dit Patrick reculant d'un pas.

— Des femmes! non... non. Quelle peur des femmes! Sois tranquille... il yen aura une peutêtre... une... mais ne t'effraie pas ainsi... ce n'est pas une femme. . .

— Et qu'est-ce donc ?

— Tu verras... Nous serons gais, nous chaulerons le Dies irœ de Pergolèse... nous boirous du Champagne... C'est un petit dîner que j'ai improvisé, hier soir, dans les coulisses de San-Carlo, avec d'anciennes connaissances... Ne t'effarouche p;is aiusi... Est-ce que tu n'es pas tolérant depuis ce matin? Que veuxtu? moi, je guis un mondain et un mauvais sujet,

comme un échappé du froc... Aussi, pourquoi mon oncle est-il mort?... je serais diacr(>, comme toi, et bon chrétien comme toi... Un héritage et Naples m'ont perdu. Ote Naples et les héritages de ce monde, et je dis la messe à Saint- Je an de Latran. Naples, vois-t.i! c'est le démon; et le Vésuve, c'est l'enfer. Yoki le paradis terrestre. C'est dans ma villa qu'Eve a tenté Adam.

— Quel langage me tiens-tu là ! dit Patrick avec ce ton moitié sévère, moitié amical, que prend un ecclésiastique qui sait compatir aux faiblesses humaines. Vraiment, Lorenzo, tu me scandaliserais, si je n'étais si fort de la grâce de Dieu. Écoute-moi : je n'accepte pas ton diner. . . Tu me donneras un appartement solitaire, je m'y cloîtrerai tout le jour; et si vous faites vos saturnales du côté du nord, donne-moi une chambre du côté du midi. Je prierai pour vous tous.

— Écoute-moi, Patrick, nous sommes seuls en- «ore; ma flottille de canots chargés de convives n'arrivera que dans une heure. Tu as le temps de recevoir ma confession. Je t'ai trouvé hier à la locanda de la Victoire, eu arrivant de ^.ome; depuis un an je ne t'avais pas vu. Bien des cûoses' arrivent dans un an! le sage devient fou. Il n'a fallr qu'une minute au saint roi David pour voir Bethsabé au bain et pour aimer la femme d'Urie. Je n'ai pas la prétention d'être aussi expéditif dans mes passions, il me faut un an pour me corrompre. Que diable ! l'homme n'est pas parfait! J'ai donc quitté Home après Pâques pour tomber à Naples, hier, à l'ouverture dp San-Carlo. On jouait la Semiramide ; je suis fou de cet opéra. Si l'on ne joue pas la 6'ew<>ami^e au paradis, je refuse la porte à saint Pierre. Tout cela est de l'hébreu pour toi, mon cher ami, mais je suis obligé de te parler hébreu. J'ai une idée dominante dans le cerveau, et je la jetterais à cet arbre s'il me mancjuait un audi-

10 î M ART A.

teur. Patrick, récite un Miserere à mon intention : je suis amoureux !

— Je ne vois pas de mal à cela, mon iils : l'amour est permis à l'homme, l'amour chrétien. Jésus-Christ a institué le mariage.

— Je respecte infiniment le mariage, mon cher catéchiste; mais je le cultive peu... Le mariage est une chose si sacrée, que je me tiens à distance par respect.

— Si c'est une passion mondaine que tu as au cœur, Lorenzo, il faut demander à Dieu la grâce de la combattre.

— Écoute, mon cher abbé : nous avons passé trois années ensemble au séminaire, tu t'en souviens? j'ai entendu donc trois fois trois cent soixante-cinq discours dans le genre de ceux que tu me lais. Il me semble que c'est suilisant.

— Eh ! qu'attends-tu de moi ? Crois-tu que je vais oublier mon ministère pour te donner des conseils impies? Si tu persistes dans tes égarements, je me tairai et je ferai à Dieu une sainte violence ])Our qu'il t'éclaire dans ta nuit et te conduise au chemin de la paix.

— Merci !

— Tu te fais plus libertin que tu ne l'es, mon pauvre Lorenzo !

— Oh! laissons les sermons à la chaire de saint Janvier.

— Comme tu voudras.

— Patrick, donne-moi ton secret ; cojuinenl diable fais-tu pour être saint?

— Lorenzo, je ne suis qu'un pécheur; le juste pèche sept fois par jour.

— Il est bien heureux, ce juste-là !

— Lorenzo, laisse-moi partir; ma présence id gênera ta société, qui ne me paraît pas fort dévote, si j'en juge par toi.

MARIA. , dOo

— Ta resteras! tu resteras!... Partir ! y songes-tu? sais-tu bien ce que tu perdrais en partant? Je veux que tu dises, à Dublin, que tu asdiné... devine...

— Avec?...

Et Patrick trembla.

-- Avec notre grand Rossini, l'auteur de la Smiiramide!... Eh bien ! reconnais le pouvoir d'un nom, moucher Patrick... te voilà tout bouleversé! tues pâle d'émotion... Ah! c'est que tu es artiste, toi, à ton insu. N'est-ce pas toi qui nous a mis en musique, au Vatican, les lamentations de Jérémie? Je me souviens que ton Aleph me donnait des frissons. Tu es un grand musicien, te dis-je, parole d'honneur!... Voyons, as-tu le courage de partir maintenant?

— L'auteur de la Seiniramide no peut être qu'un démon.

Patrick roula des yeux sinistres et Lorenzo poussa un grand éclat de rire. Quand le rire fut calmé, il dit à Patrick, en l'entrainant vers la maison :

— Si Rossini est un démon, tu feras le signe de la croix à table, et il disparaîtra. Nous dînerons plus à l'aise avec un convive de moins.

— Lorenzo, tout bien rétléchi, je reste.

— J'ai deviné. Tu veux voir Rossini?

~ Oui.

— Tu le verras. C'est un bon enfant, et pas plus démon que musicien ! un farceur qui rit toujours ! qui raconte un tas d'historiettes à mourir de rire, et qui déteste les gens sérieux !

— L'auteur de Semirumide /

— Eh oui, l'auteur de Semiramide, qui mange admir.iblement et ne parle jamais nnisique; le meilleur vivant que l'Italie ait nourri de macaroni. Tu vas le voir dans un instant, ce bon démon!... Va t'habiller... Tiens, voilà ma clé. Ce domestique t'indiquera mon vestiaire. Tu choisiras dans les nuances : brunes ou

106 MABIA.

gaies. Tous mes habits sortent de l'atelier du Monte- Citerio ; c'est élégant au dernier point. Va, je t'attends; notre flottille ne peut pas tarder.

— Au fond; se dit à lui-même Patrick en montant au vestiaire; au fond, je ne transgresse aucune loi canonique. Il n'est pas défendu à un sous-diacre de voir Rossini. Qui sait même si Dieu ne m'a pas destiné à le convertir !...

Tous les artistes du théâtre de San-Carlo, chanteurs, choristes et musiciens, garnissent le rivage de la mer, sous la villa Sorrentina. Lorenzo. en habit do gala, est à leur tête, tout prêt à leur donner un ordre que les artistes semblent attendre avec impatience. A côté de Lorenio, Patrick se fait remarquer par sa contenance équivoque, et im costume accusé d'emprunt par la gaucherie avec laquelle il est porté.

On voit à un mille de distance la flottille des canots attendus. Elle est superbement pavoisce aux couleurs de Naples et Sicile: elle vole sur la surface de l'eau avec l'agilité d'une troupe de goélands. Encore quelques élaiis des rameurs, et la colonie est arrivée.

Patrick se pencha mystérieusement à l'oreille de Lorenzo, et lui dit d'une voix émue :

— Ou mes yeux me trompent, ou quelque chose d'affreux se prépare... il y a une femme dans le premier canot!

— Je te dis que ce n'est point une fenmie! lit Lorenzo rœilenfeu; c'est un ange, une divinité, un miracle vivant... un phénomène qui parle, t hante et rit... une vision, un songe palpable, un démon du paradis 1 mais ce n'est point une femme, Patrick...

Et il donna im signal aux choristes et aux musiciens.

Aussitôt les oiseaux cessèrent de chanter dans les acacias^ et la mer fit silence. Le chœur de Semiramide:

Fra <anti regi e popoli,

attaqué d'abord par une seule voix de basse, puis répété par la foule, éclata en plein air, libre et joyeux, délivré des coulisses de carton peint et d'un soleil à l'huile, répandant au loin sur la colline, les bois, la mer, un en( hautement divin. On aurait dit que les notes TossinienDes, élancées vers le ciel, retombaient en pluie de gouttes d'or sur des lames de cristal, et que toute la campagne se faisait harmonieuse pour saluer le créateur de la Semiramide !

Patrick invoquait son patron et désespérait de la grâiîe. La flottille abordait au rivage. Le choeur chantait toujours.

On entendit un long et mélodieux éclat de rire, un éclat de rire admirablement chanté comme un concert» de violoncelle, et une jeune femme s'écria :

— Très-bien! très-bien, mes amis!... Superbe! seigneur Lorenzo!... Jamais la reine de Babylone n'a été reçue avec cette pompe! N'est-ce pas, moucher maestro, qu'on ne chantait pas aussi bien à Babylone, vous qui avez vécu de ce temps-là?... A mon tour.

Et la femme, jetant aux branches d'un oranger son léger chapeau de paille, et laissant tomber sur son cou ses beaux cheveux noirs, entonna le Fra tanti régi, comme à San-Carlo. Rossini cueillit une orange et la mangea.

A la fin du chœur et de la scèue, Patrick dit à Lorenzo :

— Ce lieu n'est pas bon pour moi... je vais me jeter d.uiB un canut et roulrcr à Nai)le3.

Et il allongeait le pied déjà, lorsque Ro?sini l'a- Dorda joyeusement et lui dit en lui serrant la main :

— Où allez-vous donc, jeune homme?... vous nous :|uittez?

Patrick rougit et balbutia quelques paroles décousues.

— Moi, je ne vous quitte pas, dit Rossini. Allons, mon enfant, vous êtes trop timide; prenez mon bras et andiamo a cantina : j'ai faim... N'est-ce pas, seigneur Loreuzo, que l'absinthe du golfe de Baïa vaut mieux que celle du café Anglais?... Oh! le seigneur Lorenzo est sourd, il s'est emparé de la diva/...

Patrick, entraîné par Rossini vers la tablé du festin, ressemblait à un cadavre attaché à un corps vivant. Il ne sortit de son évanouissement moral que sur son fauteuil de convive et à la voix de Rossini, qui s'extasiait sur l'ordonnance du repas.

Le jeune Irlandais donna un coup d'œil rapide autour de lui, et il faillit succomber cette fois à son émotion, en se trouvant placé en face de Lorenzo et de la redoutable femme de San-Carlo. Il ne distingua que confusément les cinquante personnes qui couronnaient la table, cette foule était comme perdue dans les rayons de Sémir? mis. Le voisin de droite, Rossini, rest,ait seulement visible pour Patrick.

Le silence est ordinairement l'ouverture à la sourdine de tout festin d'artistes; mais, la première faim assouvie, un tutti de voix éclata avec plus ou moins d'accord. A la faveur du fraca? du second service, Patrick reprit insensiblement ses facultés physiques et morales, et il se recueillit même pour tourner un compliment à ce grand Rossini, son voisin, qu\ avait eu pour lui tant daffectueuse politesse sans qu'il le méritât. liaifermissant sa voix avec un verre d.V vin do Lacryma-Christi, P.-itrick se tourna vers le maéstt- ■, et s'inclmaul sur son assi(!tte, il dit pumpeusemej:^: .*

— Cygne de Pézaro...

Rossini l'arrôta brusquement en agitant sa fourchette, comme un sceptre.

— Je sais cela, je sais cela, mon cher!...

— Harmonieux fils de l'Ausonie, continua Patrick.

— Oui, oui, touchez-moi la main, mon brave jeune homme, et laissons les cygnes et l'Ausonie en repos. Voulez-vous que je vous apprenne à faire une bonne sauce à votre filet? r/est bien simple. Coupez une tranche de limon, exprimez le jus dans de la poudre de piment d'Espagne et de bon carick de Java; délayez le tout dans un anchois fondu à l'huile, et vous m'en direz des nouvelles. Cette recette vient de M. de Gussi... inclinez-vous devant ce grand nom !

Rossini s'aperçut qu'il avait offensé Patrick, et, se penchant à son oreille, il lui dit :

— Est-ce que l'accueil que je vous ai fait ce matin ne vous a pas étonné?

— Quel accueil m'avez-vous fait? demanda Patrick avec cette dignité que prend subitement un homme fier qui croit avoir reçu une offense.

— Je vous ai abordé comme un ami de vingt ans.

— Un instant je m'en suis enorgueilli : vous ne me connaissiez pas...

— Je vous connaissais! je vous connaissais! dit Rossini avec une émotion qu'il setlbrçait de déguiser.

— Et où m'avez-vous vu? demanda Patrick d'un ton d'inquiétude.

— Hier soir, dit Rossini à voix très-basse, je cherchais un honnue avec la lanterne de Diogène, à San- Carlo, et je vous ai vu.

— Moi ? dif Patrick en pâlissant.

— Chut !... oui, vous, j'ai gardé votre visage toute la nuit, là, dans le front. Vous étiez superbe. J'ai fait Scmiramide, pour vous et pour moi... maintenant

brisons là. Buvez uii veiic du Champagne avec moi. Puis, apostrophant Lorenzo :

— Seigneur Lorenzo, avez-vous dîné quelquefois chez Bifii, rue Richelieu ?

— Souvent, seigneur maestro.

— On y fait bien les ravioli. Savez-vous, Maria, le meilleur faiseur de ravioli à Naples?

— Non, répondit Maria.

Si Rossini eût noté ce Non, il ne l'eût pas fait plus harmonieux à l'oreiUe.

— Maria, poursuivit Rossini, envoyez, tous les jours à midi, au coup de VAnçjelus, votre domestique au traiteur du Violon-d' Apollon, vis-à-vis de Saint- Philippe de Néri... Ravioli première qualité.

Et Rossini continuait à remplir le verre de Patrick. Le jeune Irlandais, sobre de profession et de pays, buvait imprudemment, par politesse et par distraction, tout ce que lui versait le créateur de la Semiramide.

Au dessert, l'exaltation bouillonnait dans sa poitrine, et la moindre cause devait le faire éclater au dehors.

La conversation qui venait de s'établir n'était nullement du goût de Patrick. Il s'attendait à un entretien merveilleux et relevé que devait faire naître naturellement la pr(';sence de Rossini et de la célèbre cantatrice. Au lieu de cela, il assistait à une dissertation sur les ravioti , la pasta-frolla, les pickles, la cuisine de Bifh; et ensuite, si de la cuisine on daignait s'élever à l'art musical, c'était alors une discnssion furieuse sur les airs en ut, en fa, en ré, sur les stretie. les scherze, les cabalette, les accords de tieixe, les andante, \c9, allegro, ]o?,adajyo, iQsmajeni's, /csumiet/rs, les trémolo, les sotto voce, et sur tout cet éternel vocabulaire technique, à l'usage des instiumentistcs qui se plaisent à noyer la poésie et l'idée dans un dialecte magistral et assommant.

MARUL m

Rossini ne repondait à toutes les interpellations sur les scherze et les cabalette que pcir l'éloge du pJat qu'il mangeait.

La célèbre cantatrice disait avec une grâce, un sourire divin, et un verre de punch glacé :

— Mon cher maestro, je suis sincère, moi : je n'aime pas trop mon rôle de Semiramide... je n'ai point de cavatine à mon entrée; c'est affreux! j'entre au temple de Bélus comme dans ma chambre!... Faites-moi une entrée, mon cher Rossini.

— La mode du punch glacé, répondait Rossini, nous vient d'Angleterre; c'est un excitant au rôti.

Patrick se leva, les yeux étincelants et la joue enflammée, comme un homme arrivé au délire de l'exaltation et à l'ouhli de lui-même.

— Rossini! s''écrie-t-il, vous chantez pour des oreilles de sourds! Ces hommes sont trop javants pour vous comprendre ! Il vous faut à vous, dans vos auditoires, des intelligences simples et naturelles ; des imaginations poétiques où les broussailles de la science ne germent pas ! Rossini, vous avez bâti une pyramide nommée Semiramide ; mais, comme l'architecte égyptien, vous avez muré la porte et placé un sphinx devant.

Un premier violon se leva et apostropha Patrick. Mais l'Irlandais, avec un de ces regards et de ces gestes foudroyants qui suppriment la contradiction, s'écria :

— Silencû à l'orchestre ! Il y a deux heures que j'écoute vos bécarres et vos bémols; écoutez-moi à votro tour, ou mangez... Oui, Semiramide est une œuvre impérissable et qui ne peut vieillir, parce qu'elle était âgée déjà de quatre mille ans lorsqu'elle ]].ii|uit. Toute musique a son point de départ, terrestre et connu. La religiou, la liberté, la uiorl et ËUi'toat l'amour, ^^oul h: ]JOiut du dopai L de l'harmouie

dramati(jue. Mais de quelle source est sortie la musique de Semiramide? à quelle impression humaine se rattache-t-elle ? Il ne s'ayit point de la savante combinaison des accords, mais de la pensée dominante qui plane sur cette partition incroyable et impossible. Rossini a dédaigné là tout ce qui fait le triomphe vulgaire et facile. Il n'y a point d'amour, point de passion charnelle, point de liberté qui se révolte contre la tyrannie; point de danse, point d'intérêt bourgeois; rien. C'est une fable renouvelée du déluge; un spectre dont on peut se moquer, si Ton ne croit pas aux spectres; une mère infâme, un Assur féroce, un grandprètre stupide ; un Arsace efleminé qui joue l'homme avec un contralto. Eh bien! avec ces personnages usés jusqu'aux sandales dans les ornières de l'école; avec ce drame sans vérité, sans nouveauté, sans intérêt, Rossini a créé un monde; il a pris toutes ces antiquailles et tous ces pantins de la mythologie de Bélus, et il nous a rassasiés d'émotions inconnues qui nous semblent venir d'un sixième sens. Nous n'avons pas vécu à Babylone, nous ignorons absolument quelles mélodies couraient avec les vents dans les palmiers des jardins suspendus, et un mystérieux instinct d'artiste nous dit que toute cette ardente nmsique est pleine de parfums babyloniens, dans ses joies, dans ses fêtes, dans ses triomphes, dans ses terreurs, dans ses remords, dans ses tombeaux. hyMiiXd. Semiramide, vous ne deviez avoir que des œuvres courtes, belles dans certaines parties, mais expirant faute d'haJeinc. Dans la Semiramide, tout s'clance d'un foyer inépuisable; l'orchestre est comme un volcan quv /)rodigue les pierreries comme le Vésuve les atomes de cendre. C'est une puissance de souille surhumaine, une aspiration colossale, comme si une pyramide entr'ouvrait ses ilancs pour donner passage aux torrents d'air emprisonnés dans elle depuis Ninus. C'est une profusion

dp richesses à épuiser tons les trésors de l'Orient !... Séniiramis, la grande reine, entre comme elle doit entrer, belle, tremblante et muette; Thymne éclate autour d'elle, mais la coupal^le reine se tait. Voici Arsace qui arrive... écoutez ce qu'il chante, et dites si cela vous rappelle un mode connu. Écoutez son duo avec Assur, et dites-moi si jamais la musique, dans des proportions si étroites, a produit quelque chose de plus large, de plus varié, de plus opulent !... Écoutez ces airs de volupté orientale que les femmes delà reine chantent dans les jardins, et dites-moi si vous ne respirez pas le doux poison qui circulait dans le gynécée des reines adultères!... Écoutez le finale du ^ombeau, et dites-moi si jamais la métaphysique des terreurs surnaturelles a trouvé une langue plus formidable pour vous donner les frissons de la mort! Après cette lugubre et terrible scène qui vous fait croire à l'incroyable, il semble que le pouvoir de l'artiste créateur ne peut aller au delà. Comptez sur Rossini : vous n'avez vu encore que le péristyle du temple... vous avez fait un pas; outrez. La nit'me énergie de tons, la même vigueur d'haleine vous jettera d'autres merveilles. Rossini vous fera même assister à une scène qui est le prodige de l'art : il vous attendrira sur une mère couverte du sang de son époux, et qui embrasse son fils; Rossini tirera du néant, pour accomplir celte réconciliation impossible, des notes fondues dans le creuset céleste au jour de la clémence de Dieu !... Kt ue croyez pas que tant de miraculeuses choses soient toutes l'etlet dis savantes combinaisons de l'art, ou même des inspirations solitaires du poëte; il est arrivé à Rossini ce qui ne manque jamais aux génies sublimes : le bonheur! Sous l'obsession de son démon, Rossini obéissait souvent, à son insu, à une loi surnaturelle qui lui dictait les échos d'un monde évanoui. C'était l'association de deux natures, dont

une seule se mnlérialisait et jjrenait un corps humain; l'autre restait dans ces profondeurs do l'espace, où quelque invisible génie garde tous les tré.-iors de joie, de colère, de douleur, d'amour, de flamme, que l'homme a dépensés depuis sa création!...

Patrick se laissa tomber sur son fauteuil... son visage était écarlate, ses cheveux hérissés s'agitaient comme des flammes. Il jeta sur la femme un regard dévorant; et, fermant les yeux, allongeant les bras sur la table, roulant s jn visage sur ses mains, il garda l'immobilité de la tombe ou du sommeil.

La stupéfaction était peinte sur tous les traits des convives. Rossini, le plus spirituel des hommes de génie, grimaça le sourire et chercha, pour la première fois, une plaisanterie de circonstance, mais pour la première fois il ne trouva rien. La belle Maria, convulsivement agitée, avait allongé ses bras nus et superbes sur la +able; et, la poitrine en avant, les tresses déroulées sur les tempes et les épaules, le visage immobile, l'œil fixe et largement ouvert, elle ressemblait à un sphinx de marbre blanc, exhumé d'une fouille du temple napolitain d'Isis et Sérapis.

Mais dé tous les convives, le plus merveilleux à voir était Lorenzo, le maître du festin et de la villa. Ce qu'il avait entendu, ce qu'il voyait, Im paraissait inexplicable; il contiiniait à regarder Patrick avec des yeux humides d'émotion, et bouleversés par une sorte de terreur. Personne n'osait hasarder une réflexion avant Lorenzo, et lui ne savait quelle tournure donner à cette scène sans nom. Tout à coup il se leva, doubla un des bouts de la table, et soulevant Patrick,! I l'emporta évanoui ou endormi daus l'intérieur de b maison.

Un domestique vint annoncer, de la part de son maître, que le seigneur Lorenzo consacrait le reste de la journée à son ami malade, et que chaque convive était rendu à sa liberté.

Les invités, toujours silencieux, se levèrent et marchèrent lentement vers le rivage, où les rameurs les atleiiclaient.

lis étaient déjà bien loin, et la célèbre cantatrice n'avait pas encore quitté sa place.

— Madame, lui dit Rossini, songez que nous avons une répétition à quatre beures.

Maria ût un mouvement nerveux de la tète et des bras, comme si elle eût dormi éveillée, et qu^me voix l'eût arrachée à cet étrange sommeil ; et, se levant avec une vivacité convulsive, elle dit :

— C'est juste... allons à la répétition.

ÏV

Le lendemain de ce jour, Patrick se levait avec le premier rayon du soleil dans i!ne chambre de la villa Sorrentina. Il ouvrit la croisée et respira, dans l'air frais du matin, le meilleur remède que la médecine puisse conseiller après une furieuse agitation.

Lorenzo entra; et les deux amis, un peu embarrassés l'un de l'autre, se serrèrent affectueusement la main.

Avec une question banale on sort facilement d'une position é({uivoque.

— Comment as-tu passé la nuit? dit Lorenzo avec une aisance affectée qui voulait ménager son ami.

— Fort bien, dit Patrick... Est-ce que j'ai été malade?

— Non, c'est une question d'habitude que je te fais. Patrick ferma les yeux comme pour regarder sans

distraction en lui-même quelque souvenir confus do la veille, et prenant la main de Lorenzo ;

— Mon ami, dit-il, viens à mon aide; que s'est-il passé hier? quelque chose me pèse, hi, sur le front... Ai-je dormi longtemps ?

— Quinze heures, dit Lorenzo en riant.

— Quinze heures!... J'ai fait des rêves étranges... Attends... attends... le brouillard se dissipe... je com mence à voir clair... Oh! sainte pudeur !

Et il jeta son visage dans ses mains.

— Enfant ! dit Lorenzo avec un accent d'affection touchante; enfant, ne prends donc pas la peine de rougir ainsi devant moi.

— Lorenzo, c'est décidé ; je pars pour Rome aujourd'hui, j'irai me jeter aux pieds du Saint-Père.

— Kh! quel crime as-tu commis, innocent?

— Patrick!...

— Tu as nu du Champagne et du Lacryma-Christi: voilà de quoi désespérer de son salut !

— J'ai bu l'enfer ! s'écria Patrick.

Et il étreignit fortement sa poitrine dans ses bras.

— Mon ami, dit Lorenzo, parle-moi avec franchise; depuis hier, je suis bouleversé. J'ai passé ma nuit sur le seuil de ta porte pour écouter la voix de tes songes et obtenir une confidence de ton sommeil. Que se passe-t-il en toi dcj mystérieux, d'inexplicable, depuis hier?. .

Patrick ne savait ce qu'il allait répondre, lorsqu'un domestique annonça sur l'escalier qu'il avait une lettre à donner à M. Patrick, de Dublin.

Lorenzo prit la lettre et la remit à son ami.

Patrick ouvrit et lut :

« My dear Sir,

a J'espère que vous serez assez bon pour accoptet* un déjeuner sans façon et frugal à la villa Harbaïa, au Pausilippe. Nous serons aussi peu de moM<l^ ^-j*» vous voudrez.

MAFTA.. 117

« Je vous ai fait retcuir, ce soir, à San-Carlo, ime loge à côté de la loge du roi. On joue votre Semi- -umide. « Maria. »

— Démon ! s'écria Patrick en froissant le billet dans ses mains... Tiens, Lorenzo, lis! Est-ce un tour de Teufcr, celui-là ?

Lorenzo prit le billet, et sa figure se couvrit d'une pâleur mortelle.

— Est-ce à toi ou à moi que ce billet est adressé ? demanda-t-il d'une voix éteinte par l'émotion.

Pour toute réponse Patrick remit l'enveloppe du billet à Lorenzo.

— Oui , dit le jeune Italien; c'est à toi : A M. Patrick 0..., de Dublin... L'adresse est précise, c'est bien

V à toi... Et comptes-tu aller à cette invitation... mystérieuse, Patrick?

L'Irlandais, les bras croisés sur sa poitrine, se promenait à grands pas et paraissait méditer quelque résolution.

— Patrick, poursuivit Lorenzo, il paraît que la belle actrice a découvert ton nom à l'hôtel de la Victoire..,, du moins, je suppose... Il parait que cela lui tenait au cœur.

Patrick ne répondit pas. ^orcnzo sortit un instant de la chambre, sans être remarqué de son ami, et dit quelques mots à l'oreille du domestique sur l'escalier.

Rentré, il prit vivement le bras de Patrick et lui dit:

— Mon ami, tu es appelé à la villa Barbaïa, le saistu? Suis-je indiscret en te demandant si tu me quitteras pour ce dcjenner?

— Eh bien ! s'écria Patrick, puisque l'enfer le veut, l'enfer sera content ! Oui, j'irai à la villa Barbaïa !

— Malheureux! s'écria Lorenzo, tu renies donc tes devoirs? 7

— J'appelle la grâce à mon secours, et la grâce ne vient pas!

— Patrick, songe à l'habit que tu portes !

— L'habit que je porte est le tien, je ne souille pas l'habit de saint Pierre. A quoi songes-tu, de me donner de si sages conseils aujourd'hui, toi si libertin hier?

— Patrick, tu vas me comprendre. Si j'avais reçu une invitation de cette femme, sans y voir figurer toti nom à côté du mien, j'aurais refusé.

— Oui, voilà seulement ce qui le révolte, Lorenzo. Tu es sincère?

— Très-sincère !

— Eh bien ! ce billet m'autorise à choisir ma société. Je t'invite.

— Qu6l)« étrange plaisanterie me ftiis-tu là?

— Je parle sérieusement. Accompagne-moi à la villa Barbaïa.

— Non, non, mille fois non!., je reste. Tl n'y a pas un souvenir d'une ligne pour Lorenzo dans ce billet... L'intention de celle qui écrit est évidente... On veut être seule avec toi.

— Adieu, Lorenzo... Ma tète brûle; la volonté manque à mon âme; je suis sur une pente horrible : l'abîme appelle l'abîme ; il faut aller au fond du gouffre.

— Adieu, Patrick,

— Où te reverrai-je, Lorenzo?

— A San-Carlo, ce soir.

— A fean-Garlo!... Mon Dieu! mon Dieu ! pourquoi m'abandonnez-vous? ce fut le cri du Fils de l'Hommo. sur le Calvaire!... Oui, Loreuzo, je sens sur mon front le sceau de la réprobation... A San-Carlo!

Et il lit un pas vers la porto pour sortir. Lorenzo, au comble de l'agitation, courut à lui; et prenant ses deux mains et mettant sa figure à deux doigts de la sienne, il lui dit d'une voix effrayante ;

MARTA. 4i9

— Patrick, tu l'aimes donc celte femme?

— L'Irlandais jeta sur Lorenzo un regard mélancolique et lui dit :

— Adieu! adieu!

Et il sortit de la chambre avec une précipitation qui ressemblait à la folie.

Lorenzo s'assit et le suivit quelque temps de l'œil avec un sourire où perçait la malignité. Puis, il appela son domestique et lui demanda si ses ordres avaient été suivis. Celui-ci répondit que tous les canots de la villa étaient déjà bien loin, qu'il ne restait dans la baie qu'un batelet plat, sans rame, et à demi submergé.

— C'est bien, dit Lorenzo... Je vais voir rentrer mon Patrick, que j'ai fait prisonnier de guerre. On l'attendra longtemps à la villa Barbaïa ce matin, et à San-Carlo ce soir.

Une demi-heure s'étant écoulée, Lorenzo conçut quelque inquiétude, et il se leva pour jeter un coup î'œii sur le rivage. Sous les arbres, dans les allées, cous la grève, tout était désert et silence. Il appela ■5on ami à haute voix et à plusieurs reprises. La réponse attendue ne résonna pas dans l'air. L'anxiété de Lorenzo augmentait à chaque instant.

— Mais cet homme est un démon incarné ! disaitil à un interlocuteur absent, comme on parle dans le jardin de l'Hospice des fous; cet homme est un démon!... Où diable a-t-il vu Sémiramide? où s'est-il rendu amoureux de cette femme? et maintenant quel chemin a-t-il pris pour aller à la villa du Pausi' lippe?... Et il est aimé ! il est aimé !... aimé de cettr, femme!... et pour un mauvais feuilleton sur Sémiramide qu'il a prêché hier entre deux tlacons de Lacryma-Christi !.,. Oh! ma position est intolérable! il faut que j'en sorte à tout prix.

Le jardinier de la villa revenait de la pêche en ce

120 MABTA.

moment, et passait, les lignes sur l'épaule, devant Lorenzo. A la première question que lui fit son niaitre, la vérité se révék Le jardinier avait vu un jeune homme accourir sur le rivage, et lançant des regards inquiets autour de lui comme pour chercher un canot. Puis, ce même jeune homme apercevant une barque de pêcheur qui cinglait dans la direction de Naples, à peu de distance de la côte, il s'était jeté bravement à la mer et avait atteint la barque en quelques élans.

— Mais cet ange d'hier est donc un démon aujourd'hui ! s'écria Lorenzo.

Puis, s'adressant au jardinier, il lui dit :

— C'est l'heure du retour de la pèche j reste ici, attache tes yeux sur la mer, et ne manque pas de héler le premier bateau qui passera à la portée de ta voix. Il y a cinq ducats à gagner pour le patron. Je t'attends à la luaison, et si tu m'amènes une barque, il y a cinq ducats encore pour toi.

— Je promets à Votre Seigneurie un patron, dans un quart d'heure, dit le jardinier en s'iucliuant.

Et Lorenzo reprit le chemin de la villa, répétant à haute voix son éternel monologue :

— Cet ang6 b&t un démon l

La villa Barbaïa est ime résidence délicieuse, elle est suspendue autlanc du Pausilippe, comme un blanc et frais nourrisson au St>in de sa mère. Il y a des treilles charmantes, de doux abris, de ravissantes t>chap])ées de mer et de montagnes, des bois recueillis où l'on entend des murmures pleins de grâce, de mélodie, de volupté, d'amour.

Patrick se promène sous les arbres qui coure ne ''Jit

la villa bien avant l'heurtî convenue de Tinvitation , il porte un costume élégant, au suprême goût de la fashion; c'est dans la ville de Tolède qu'il s'est habillé mondainement de pied en cap; plus heureux que Léandre qui ne trouvait pas de tailleurs quand il arrivait au pied de la tour d'Héro. Un domestique a promis de le prévenir quand sonnera l'heure de la réception. Le jeune novice irlandais est charmé de ce retard qu'il emploie à préparer des questions et des réponses. Mais^ à chaque instant, il ouvre le précieux billet, et tâche de découvrir, sous le voile des expressions, la véritable et occulte pensée de la femme artiste. Quel admirable plan de vie il s'organise à loisir ! Sans doute, cette villa charmante appartient à la célèbre cantatrice. Ce sont bien là les jardins suspendus de Semiramide. Oh! que l'existence doit être douce entre l'azur de ce ciel et l'azur de ce golfe ! Quel ravissement d'être le maître, le favori ou l'esclave de cette reine superbe, et de la recevoir là, toute palpitante des caresses de San-Carlo, et de dire à tout ce monde en délire et brûlé d'inutiles désirs : Oui, cette femme... Patrick n'osait achever son idée, mais si quelque témoin de son agitation eût passé, il aurait vu que le jeime homme était partagé entre les sentiments les plus opposés, la joie et le désespoir; l'extase et le remords ; la honte et l'orgueil.

A l'heure annoncée. Maria se leva comme une étoile entre deux colonnes de marbre de la villa. Elle portait, conmie toujours, une simple robe blanche, virginalement agrafée à la racine d'un cou pur et blanc comme l'ivoire. Sur sa belle tête nue, l'ébèue tluide des cheveux se divisait mollement, et roulait en bandelettes égales sur ses épaules. Au premier sourire qu'elle laissa tomber de ses yeux veloutés et limpides, cette création immense et sublime sembla sortir du chaos et tressaillir de joie comme l'Édeu à la naissance

122 MAJITA.

d'Kve. Le plus beau paysage sans la femme n'est que la silhouette du néant !

Patrick la vit et sou regard expira d'amour. 11 se raflPormit sur ses pieds et marcha lentement vers la maison. En cet instant décisif, toutes les belles choses qu'il avait préparées s'évanouirent clans sa mémoire. Il ne trouva sur ses lèvres convulsives que des phrases obscures et bégayées. IMaria, avec cette noble familiarité des grands artistes, lui tendit gracieusement la main comme à une ancienne connaissance, et lui dit:

— Vous êtes exact comme un gentilhomme anglais, mon cher monsieur P^rick... Étes-vous seul?

— Oh ! seul!... répondit Patrick avec une expression de mystère qui fit sourire la belle dame.

— C'est que votre ami aurait été de trop ce matin.

— J'ai laissé mon ami à la villa Sorrentina.

— Très-bien, sir Patrick... Votre indisposition d'hier n'a pas eu de suites?

— Pas eu de suites ! répondit Patrick en écho.

— Permettez-moi de vous introduire et de vous présenter à mon cher imprésario.

Patrick n'entendit pas la fin de cette phrase. En ce moment, toutes les cloches de Naples sonnèrent VAngelïis, et cette harmonie aérienne et religieuse fit tressaillir le jeune chrétien, comme si sa mère l'Église lui eût envoyé un reproche et un conseil par toutes les saintes voix de l'air. Quelques larmes de remords tombèrent de ses yeux; mais elles furent bientôt dévorées par la flamme de passion ([ui brûlait son visage, et changées en un sourire par les sons d'un cor qui jouait un air de la Dame du lac.

Attiré par le geste d'une femme, comme le fer par l'aimant, Patrick se trouva, sans y songer, dans une salle charmante peinte à frcs(jue et toute remphe d'images païennes comme uu triclinium de Pompéiau

Patrink s'inclina devant un étranger qu'il supposa être le père de Maria, ce qui donna soudainement à sa position un caractère moral dont il s'estima heureux de s'applaudir.

Il n'y avait que trois couverts. On se mit à table. Patrick, feignant de se retourner, pour regarder une Dauaé sous sa pluie d'or, peinte à fresque, dissimula \mbenedicite et deux rapides signes de croix... «Lâche déserteur que je suis !... » se dit-il dans une réflexion mentale ; et sous les plis de sa serviette qu'il déroulait, il frappa sa poitrine trois fois.

Au premier service, il eut l'air d'excuser son silence par son appétit. La conversation d'ailleurs n'était pas effrayante pour lui. On parlait des receltes de San- Carlo, du prochain gala, d'un hon mot du prince de Syracuse, de la fuite d'une choriste qui s'était enlevée avec une contre-Lasse ; de l'arrivée d'un jeune peintre décorateur qui devait effacer Sau-Quirico; enfin, d'une fouL de ces riens qui défraient les conversations des artistes et des directeurs.

Insensiblement Patrick reprenait sa tranquillité. Mais, au milieu de tous ces petits propos sans consistance et sans but. Maria laissa tomber une phrase qui replongea l'Irlandais dans un trouble alarmant. Cette phrase fut prononcée lentement et d'un ton si affecté que Patrick ne put s'empêcher d'y attacher une intention.

— Moi, avait dit la jeune actrice, ma liberté m'est douce, et si je la perds, ce ne sera qu'en épousant un grand artiste. J'ai refusé des princes, c'est connu.

Patrick fut surtout bouleversé par le regard qui accomjjagnait ces paroles.

Au dessert, l'imprésario, qui était plus que jamais pour Patrick le père de Maria, prit un air solennel, et regardant fixement le jeune Irlandais, il lui dit :

— Sir Patrick, vous allez connaître maintenant

12 i MARIA.

quelle a été notre intenliou en vous priant de vous Tendre seul à ce déjeuner.

— Voilà la proposition de mariage qui arrive, pensa /Irlandais. Et il passa, vingt fois dans une minute, iù l'enfei' au paradis. L'imprésario continua :

— J'espère que vous me répondrez franchement, Fir Patrick. (Patrick lit un signe ailirmatif.) Hier soir, madame notre divine prima donna est revenue de la villa Sorrentina, tout enchantée de votre mérite, et le maestro Rossini lui-même exécutait avec jNIadame, à votre sujet, un véritable duo d'éloges; à tel point que vous avez forcé Rossini à se prendre au sérieux. Cn miracle! on a dit que vous a\iez parlé de l'art en artiste, mais en artiste hors ligue, et qu'il n'y avait en Irlande qu'un seul houune de cette puissance musicale, le célèbre ténor Patrick qui a débuté à Royal- Théâtre, à Dublin, en 183., ainsi que ma correspondance me l'annonça dans le temps. J'ai su depuis que le célèbre ténor est venu se perfectionner incognito à Milan et à Bologne, et qu'il a chanté, à la loggia, chez madame de Valabrègue, avec madame Duvivier, soprano et contralto, un duo à.'Armida de manière à enlever les applaudissements. Le chevalier Sampierri, qui est le premier accompagnateur de la Toscane, m'a confirmé tout cela. Sir Patrick, il nous manque un ténor à San-Garlo pour faire notre saison. Nous en avons un qui, par malheur, est un ténor sfogato. Ce n'est pas mon affiiire. Ikinsla. Seryiiramide, nous pouvons à la rigueur nous passer d'un premier ténor; dans cet opéra, Rossini n'a sérieusement écrit que la bass».-, le contralto et le soprano. Le ténor y est accessoire Mais si nous voulons monter Othello, jiar exemple, qui fait toujours fanatisma, nous sonnnes sans ténor. Comprenez-vous ma position, sir Patrick?

L'Irlandais écoutait ce discours si étrange pour lui, plutôt avec ses yeux qu'avec ses oreilles; il regardait

rimprosariorrun air effarô, qui pouvait passer pour rcxprcssion du vif intérêt que lui inspirait ce préaml)iile. L'imprésario, augurant bien de Tattention muette de son convive, continua ainsi :

— La saison s'annonce bien à San-Carlo. Nous avons cent quarante familles anglaises à Naples, onze princes russes avec leur suite, et nombre de riches Espagnols. Ce n'est pas le bon public qui manque; c'est un ténor. Aussi je suis prêt à faire tous les sacrifices possibles pour avoir un ténor assoluto comme vous. Monsieur... (Patrick bondit...) Oui, comme vous. Monsieur... L'incognito est désormais impossible, et je vous offre mille livres et une réprésentation à bénéfice qui vous vaudra bien autant.

Il n'y a pas une tète dans tous les tableaux des mu sées d'Italie qui puisse donner idée du sentiment iudélinissaïile qui contractait le visage de Patrick. Ses traits semblaient avoir changé de place : il regardait l'imprésario de l'air d'un homme qui, réveillé en sursaut, d'un profond sommeil, serait obligé de faire une réponse à une question inconnue.

L'imprésario, habitué à avoir autour de lui Jes visages les plus extravagants de la terre, crut voir, au silence de Patrick, que ses propositions n'avaient point j)aru assez avantageuses, et il offrait deux cents livres en sus des mille.

— C'est juste ce que je gagne ! dit la prima dona, M. Patrick ne peut plus hésiter.

— Vous ne pouvez plus hésiter, dit rimpresario.

— Cet Erinn! cet Erinn! ce maudit vaisseau qui a été obligé de rentrer dans le port ! s'écria l*atrick ; et il caciiason visage avec ses mains... Après une pause^ il ajouta :

— Fatalité ! fatalité ! la damnation d'un homme est attachée à un coup de vent!

Celle fois, ce fut l'imprésario qui rouvrit les yeux

126 JTARTA.

démesurés. La py^imn dona, les deux coudes sur la table, les mains jointes, avait repris sa position de la veille, et regardait Patrick ^ivec une inquiétude mêlée d'effroi.

Patrick saisit au vol un moment lucide de bonne inspiration et dit à l'imprésario :

— Monsieur, vous m'avez pris au dépourvu; je ne suis pas prêt à vous répondre. Donnez-moi un jour de rétlexion.

— Excusez, monsieur Patrick, l'indiscrétion que nous avons commise en trahissant votre incognito. N'attribuez ce procédé, peu convenable, j'en conviens, qu'au désir de mettre en relief votre talent sur le premier théâtre du monde, et aux nécessités urgentes de service lyrique où je me trouve en ce moment. Vous excuserez un véritable imprésario in angustie.

— Maintenant parlons d'autre chose, s'il vous plaît, dit Patrick.

— Soit, dit l'imprésario.

Et jusqu'à la fin du repas, il se fît un échange de mots insignifiants, comme il arrive après une conversation ardente qui a mis tous les interlocuteurs dans l'embarras.

En se levant de table, l'imprésario dit à Patrick :

— Nous avons quelques petites affaires au théâtre pour la représentation de ce soir, vous nous permettrez de vous accompagner à la ville, dans une heure. Moi, j'ai quelques ordres à donner ici. Mais je vous laisse en bonne compagnie.

— Je suis à vos ordres, dit Patrick.

Lorsque Maria et l'Irlandais se trouvèrent seuis sur la terrasse, la conversation ne tarda pas de s'établir. La prima doua regarda fixement Patrick et lui dit :

— Douze cents livres et un bénéfice ! il n"y a pas de quoi demander vingt-quatre heures de réUexion.

— Madame, dit vivement Partrick, je suis de raco

MAftlA. 127

montagnarde;, et je ne sais pari garder mes sentiments. Si vous m'offriez les trois plus belles choses de ce monde, votre main, votre fortune, votre amour, je vous demanderais un jour de réfle<xion.

— Ah ! dit l'actrice avec un swirire charmant, il paraît que vous êtes habitué au bonheur! Vous le marchandez quand on vous le donne gratis.

— Oh ! ne me raillez pas, ÎNiadaivie ; plaignez-moi ! vous voyez devant vous un homme qui, depuis trois jours, doute de son existence, un homme qui fait un rêve pénible et qui ronge ses poings sans '^youvoir se réveiller.

— Expliquez-vous, Monsieur, (rit l'actrice avec émotion ; et si l'intérêt que vous m'avez inspiré...

— Madame, n'achevez pas ! Il m'est aussi impossible de connaître mon bonheur que mon malheur. Entre vous et moi il y a un abîme ! Je devrais vous fuir... et ma vie s'éteint loin de vous !... Je voudraii rester là sur cette place, et la plus impérieuse des voix me dit de m'éloigner. L'air que je respiie ici me tue et me ressuscite; je seus sous mes pieds le feu de l'enfer et dans mon cœur les extases du paradis. Il y a deux êtres eu moi : l'un blasphème, l'autre prie ; et si cette lutte se prolonge, je sens que ma raison y périra !

— Revenez à vous. Monsieur, dit Maria d'une voix mélodieuse et pleine d'affection. Je pourrais m'offenser de vos paroles ; mais vous êtes si sincère dans l'expression de vos sentiments, que je vous accorde mon estime et mon amitié.

— Eh! Madame, quand vous m'offririez votrd amour, je vous répète qu'il me serait impossible de l'accepter.

— Alors; quel est votre but. Monsieur?... qu'exigezvous?

— Rien I je me plains. Me refuserez-vous la plainte?

la plainte;, seule consolation que Dieu ait donnée à riionime !

— En vérité. Monsieur, je ne sais si je dois plus longtemps entendre...

— C'est bien, INIadame, je me tairai.

— Surtout rétléchissez. Monsieur, à ma position : elle est fort délicate. Je ne suis nullement préparée à une confidence qui me paraît inopportune aujourd'hui, mais qui plus tard...

La subite arrivée de l'imprésario coupa sur ce mot la phrase la plus intéressante de l'entretien. Patrick s'éloigna de quelques pas pour dissimuler à l'imprésario l'horrible trouble qui l'agitait. Celui-ci profita de l'instant pour dire à Maria :

— Eh bien ! l'avez-vous décidé? accepte-t-il ? débutera-t-il dans Othello ?

— C'est possible, répondit au hasard l'actrice, trop préoccupée de la situation pour écouter l'impresarin.

La voiture attenda^.t au bas de la rampe. Patrick refusa d'y monter, pour se ménager le plaisir, disaitil, d'aller à Naples en se promenant.

— A ce soii' donc à San-Carlo ! dit l'imprésario.

— A ce soir! dit Maria.

L'imprésario était déjà dans la voiture. L'actrice tendit la main à Patrick.

— A ce soir! lui dit l'Irlandais, et quand vous serez délivrée à San-Carlo, je vous donne rendez-vous au pied des autels.

Patrick avait cru se réconcilier avec lui-même en légitimant son auiour par cette promesse sainte. Mais bien qull u'eiit pas été encore consacré par le sacerdoce, \\ avait fait d'irrévocables vœux, et chacune de ses pensées était déjà un sacrilège et un parjure devant Dieu.

S'iuitretenant avec ses réflexions, il se promi^na sur le bord de la mer, en attendant l'heure du spectacle.

On jouait l'ouverture lorsqu'il entra dans la loge de San Carlo. Plusieurs convi-v es de la villa Sorreutina y avaient déjà pris place, et Lorenzo était du nombre.

Patrick serra la main de son ami, et ne remarqua pas l'horrible pâleur qui couvrait le visage du Jeune Italien.

Lorenzo fit un sourire forcé, et se penchant à l'oreille de Patrick, il lui dit :

— Que de choses tu dois avoir à me conter, heureux Patrick !

— Silence! répondit l'Irlandais! je veux écouter l'ouverture.

— Encore un mot, mon cher Patrick ; où diable astu vu jouer la Semiramide dans ta vie?

— Patrick, tu es damné !

Le jeune diacre tressaillit; mais le rideau se leva, emportant avec lui dans ses plis les terreurs religieuses de Patrick.

La salle entière attendait Semiramide. Quand elle parut, les cinq rangs de loges éclatèrent, comme un vaisseau à cinq ponts qui ferait feu de tous ses sabords. Deux hommes seuls n'applaudirent pas : Lorenzo et Patrick.

Au moment où le grand-prêtre entonnait le Fra tanti régi e popoli, la cantatrice lança vers la loge de Patrick un de ces regards rapides et lumineux que les actrices savent si bien adresser à un seul visage et dissimuler à toute une multitude. Patrick vit le ciel s'entr'ouvrir, et toutes les joies de la vie entrèrent dans sou cœur.

Alors une voix dit au fond de la loge :

— On demande M. Patrick 0

— Qui m'appi'lle? dit le jeune Irlandais.

— Vous êtes prié de descendre au péristyle, dit la voix.

— Je garde ta place, dit Lorenzo ; et un sourire infernal contracta sa figure.

Patrick descendit.

Un domestique lui remit une lettre scellée des armes épiscopaîes.

Il ouvrit et lut.

Le prélat napolitain menaçait Patrick ô.ta foudres de rexcommunicatioD, s'il n'allait à Flieure même, s'enfermer au couvent des Gamaldules pour y faire une retraite d'un an.

En ce moment, une porte s'ouvrit dans les corridors, et le mot Spavento tomba comme un coup de foudre sur la tête de Patrick.

Patrick releva fièrement le front vers le ciel comme pour invoquer Dieu, et il dit :

— Aux Gamaldules !

Et il sortit du théâtre d'un pas ferme et résolu.

Quinze mois après cette scène, par un beau soir d'été, un jeune prêtre se promenait en récitant son bréviaire sur les rives du lac de Killarnoy, dans le comté de Kerry, en Irlande. Il eût été diliicile de reconnaître dans cet ecclésiastique le fougueux Patrick de la villa Sorrentina, tant il avait été miné par les joùnos, les veilles ardentes de la prière, les austérités du cénobite, la méditation et le repeutir.

Ordonné prêtre, depuis un mois, dans l'église de Saint-Patrick, à Dublin, il avait été envoyé à la petite ville de Kiliarney pour y remplir les fonctions de vicaire, et il s'était enseveli avec joie dans ce recoin de riilaude, cumule dans un tombeau.

Après la scène de Sau-Garlo, il avait embrassé aux

Camaldulés la vie muctlc et coiilemplative des trappistes,, il n'avait parle qu'à son aine, il n'avait écouté d'autre parole que l'incessante voix de la prière^, qui roule nuit et jour dans l'église, le cloîtrC;, le dortoir d'un couvent. Mais après sou ordination, lorsqu'il eut élevé entre le monde et lui une barrière insurmontable, il crut devoir écrire à son ami de séminaire, Lorenzo, une lettre dans laquelle il se révélait à lui dans la pensée de sa nouvelle position, afin que d'anciens scandales fussent effacés de la mémoire de tout le monde. Voici cette lettre, qui fit une vive impression sur Lorenzo :

« Au presbytère de Killarney... 483...

a Mon cher Lorenzo,

« Si je suis mort au monde, je veux au moins être vivant aujourd'hui pour mon unique ami. Ce soir je rentrerai dans mon tombeau.

« J'ai fait trois jours la vie du monde, et ces trois jours ont été brûlants et longs comme trois siècles de l'enfer. Voilà donc ce que le monde peut donner à ses élus! Ceux qui peuvent y vivre sont plus forts que ceux qui renoncent à lui : j'ai fait une chose très-facile en le quittant.

« Rie voilà relégué dans un pays bien favorable aux méditations, c'est le coin du globe qu'il me faut. Dieu l'a créé pour moi. L'Océan n'est pas loin, et je me plais à m'entretenir avec lui des mystères sublimes de la création ; ma pensée l'interroge, et son immensité répond à l'atome.

« J'ai un autre océan dans mon voisinage, le beau lac de Killarney; c'est le portrait en uiiuiature de l'inlini, dans un cadre de montagnes. Les nuages pieseut et boivent dans le lac comme dans une coupe taillée dans le roc. C'est là que je viens m'asseoJr pour penser et prier. Il n'y a pas, sous le ciel, un oratoire

plus religieux. Là, si je pousse un seul cri vers Dieu, ce cri est répété mille fois par Téclio inextinguible des roches circulaires qui couronnent le lac. Le prêtre entonne le verset et toute la nature répond vt prie avec lui.

« Cette terre est une communication éternelle avec le ciel; les plus hautes montagnes s'y élèvent comme d'impérissables pensées, qui parlent de près à Dieu par la voix de la foudre et du veut. Quelquefois je me figure que je suis dans une église immense, dont la voûte est le firmament, et qui a pour piliers les pics sublimes de Maugerlon etdeBautry; les montagnes de Galty et de Naples. Sous le péristyle de ce temple infini, le lac de Killarney n'a que les proportions d'un bénitier ordinaire, Saint-Pierre de Rome n'est qirun grain de marbre dtîvant cette basilique bâtie par la main de Dieu.

V « Oh ! lorsqu'on regarde le monde du haut de cette création, le monde est un atome qui ne vaut pas la peine qu'on se damne pour lui. L'u jour, Lorenzo, tu reconnaîtras la vanité des plaisirs do la terre, et lu to souviendras que, dans un coin de l'Irlande, il te reste un frère et un ami.

« Patrick 0 »

Le jeune prêtre, ayant terminé son oflice du soir, s'assit et déposa son bréviaire à côté de lui. Le dernier rayon du soleil avait disparu.

11 avait fini la prieri' écrite ; il commençait la prière mentale, qui n'a pas besoin d'être formulée pour être

comprise de Celui qu'on prie avec le cœur bien mieux qu'avec les lèvres.

Un grand bruit de voix éclata soudainement dans les solitudes, toujours silencieuses. Au milieu de ces voix, on distinguait les sons d'un cor qui jouait un air de la Dame du lac. Patrick se leva et tressaillit comme si un volcan eût éclaté sous ses pieds.

Il prit son bréviaire, et le serra sur sa poitrine, comme un soldat fait de son bouclier, en entendant le clairon.

Ce fut un terrible moment d'apparition surnaturelle, un mirage d'êtres vivants. Six hommes et une jeune femme se révélèrent sur un plateau de rochers, comme un groupe sur un piédestal. Patrick reconnut distinctement deux de ces personnes, Lorenzo et Maria... les autres, il ne les vit pas!

Maria se détachait sur un fond de ciel d'une transparence si lumineuse qu'elle lui servait d'auréole. L'œil le moins exercé l'aurait, du premier coup, reconnue dans cette favorable position d'optique. Il fut donc impossible à Patrick de croire que son œil l'avait trompé aux approches de la nuit.

Trois fois il regarda l'apparition, et trois fois sa tète retomba sur sou épaule ; il s'appuya de faiblesse sur un rocher, et resta immobile connue lui. Puis un long gémissement sortit de la poitrine du prêtre, et ce bruit, qui dans tout autre endroit, eût passé inentendu, circula décho en écho le long du lac, comme la dernière plainte d'un homme au désespoir, qui se noie et meurt avec le jour.

Tout à coup le cor poussa une note, aign« comme l'invisible lame d'acier qui jaillit du tam-tam, et le formidable finale de Semirnmide :

Quai mesto ^'umito !

écialu sur les tsaux endormie^ du Killarney,

Le chœur était chaulé à sept voix, et le cor l'accompagnait avec des notes stridentes qui roulaient sur répiderine comme une lime d'acier. Dans celte solitude pleine d'échos et relentissante comme l'orgue de Dieu, cet incroyable septuor, entouné par d'habiles voix, semblait être chanté par un monde de choristes, et accompagné par un orchestre puissant.

Une voix, une voix bien connue , un soprano merveilleux, planant sur le lac et les montaguos, les Ut tressaillir avec ces paroles sinistres qui semblaient évoquer l'eufer ;

Qiial mesto gemito da quella tombal Quai grido funèbre cupo ribomba!

Oh! le grand Rossini avait travaillé pour cette nature et pour cette nuit ! elle était arrivée, cette nuit sombre et mystérieuse; une seule constellation luisait au ciel : la grande ourse, magnique fauteuil d'étoiles, renversé à demi, comme si le Dieu du ciel venait d'être détrôné par Satan. Les montagnes ouvriront leurs oreilles caverneuses, et le souffle de l'air anima le clavier de leurs échos infinis. Les sapins parlèrent aux mousses des pics, les collines aux herbes de la plaine, les ruisseaux d'eau vive aux cailloux polis, les grillons aux chênes, les bruyères au lac, les vagues de l'océan aux tristes écueils; et tous ces murmures, toutes ces plaintes, toutes ces voix de la nuit, emportaient au ciel l'infi^rnale harmonii'. du maître.

Le lamentable cri de Ninus sortit de la montagne comme des flancs de Babel. ïouti s les impressions de terreur ressenties depuis le meurtre d'Aliel coururent dans l'air. Celait une véritable nuit de lîabyloue. Les roches saillantes, les pics gigantesques, les montagnes amoncelées, les immenses arceaux granitiques, tout ce paysage grandiose, éclairé rantasliqueiuent aux

MARIA. 43o

étoiles, ressemblait à cette architecture infinie, créée parMartyn, le Byron de la peinture; et aux massifs de sapins élevés aux nues par les montajpier insurgées, on aurait cru voir les jardins suspendus de Sémiramis. Alors il y eut encore une sorte de prodige qui ne pouvait éclater qu'à cette heure et dans ce lien ; car il y a des moments et des sites où la grande énigme de la musique dit son mot secret ; où nous compre* nous claire et sans voile, celte langue insaisissable de notes fugitives, cette langue qui ne dit rien et dit tout, et dont les villes évaporées ne connaissent que l'alphabet. Le chœur babylonien était terminé, et les vallées le chantaient encore. Les mille échos, pris au dépourvu par la rapidité du chant final, avaient des flots de notes en réserve à rendre aux sept musiciens. La montagne, les bois, les pics, les cavernes, les arceaux granitiques, ces puissants choristes, continuaient l'hymne qne les faibles voix humaines avaient achevé. Jamais Rossini n'eut des interprètes plus grands, plus dignes de luf! et ces voix surnaturelles, cet orchestre inoui des échos semblaient sortir et s'élever du lac circulaire comme d'un soupirail de l'enfer, regorgeant des larmes des damnés.

Le silence, qui retomba quelques instants après, fut encore plus terrible que le fracas du chant et des échos. Patrick regarda de tous côtés, prêta l'oreille; il ne vit plus rien, il n'entendit plus rien.

— C'est une vision que le démon m'a envoyée , se dit-il; ce lieu n'est pas bon pour moi. Ceignons mes reins et partons. Dieu peut-être a permis que je fusse ainsi troublé dans ma retraite, afin de me rappeler mes premières études et mes premiers vœux. J'ai voué ma vie à 'a propagation de la foi : j'appartiens à la milice glorieuse de ces martyrs et confesseurs qui jtartent de Rome pour aller chez les Gentils... Levûua-nous et allons !

136 âlARIA.

n s*acheinma lentement vers la ville de Killarney, et s'efforça d'oublier l'apparitiou du lac^ en méditant sur de saints projets de pèlerinage^ et sur la mission qui lui avait été autrefois imposée au séminaire de la Propagande.

L'insomnie dévora sa nuit; il eut recours à la prière, et il s'aperçut avec effroi que sa vieille blessure du cœur n'était pas cicatrisée, et se rouvrait avec des douleurs poignantes qui lui rappelaient d'autres temps, d'autres deux, d'autres rivages, et des combats suivis de la défaite et du désespoir.

Aux premiers rayons du jour, il ouvrit l'Évangile, et un hasard, qu'il regarda comme providentiel, fît tomber ses yeux sur ces paroles : Surgam et ibo (Je me lèverai et j'irai).

Il crut entendre la voix de Dieu même, et il arrêta irrévocablement son départ.

— Tout ce qui ra'arrive, dit-il, est un avertissement non équivoque du Ciel. Le but de mon pèlerinage apostolique m'est indiqué. J'irai prêcher la foi aux peuples nomades qui campent sur les rives de l'Euphrate, et dans les solitudes de Balbeck.

Et plein de ces pieuses idées, Patrick s'achemina quelques jours après vers Dublin, pour se jeter aux pieds du chef apostolique de cette capitale de l'Irlande, et recevoir sa béiîédiction et ses conseils.

Ses derniers préparatifs de voyage furent bieutôt terminés; comme le premier apôtre, il partait, à pied et le bâton à la main, sans regarder derrière lui, les yeux fîxéssur l'étoile de l'orient.

Gomme il traversait Pliœnix Park, de ce pas résolu que prend le piéton partant pour un long voyage, il s'arrêta subitement pour entendre une dernière fois le chant mélancolique d'un pauvre Irlandais qui avait attiré quelques curieux autour de lui : c'était un îhant bien connu, et qui avait souvent réjoui et

attendri son enfance : « Grand, glorieux et libre « Dublin, première fleur de la terre, première perle « de la mer ! (1) »

Il tira de sa laourse une pièce d'or et la mit furtivement dans la main du pauvre chanteur. En même temps, une autre main faisait une largesse si magnifique au mendiant irlandais, que Patrick tourna involontairement la tête pour voir quel charitable catholique enrichissait d'un coup son indigent compatriote. Deux cris de surprise, suivis d'un énergique serrement de mains, attestèrent aux témoins de cette scène que deux amis se retrouvaient après une longue absence :

— Patrick !

— Lorenzo !

— Je t'ai vu, dit Patrick, j'ai serré ta main, Lorenzo : maintenant je n'ai plus rien à demander à ce monde. Adieu, au revoir dans le ciel !

— Oh ! je ne te quitte pas, dit Lorenzo en retenant avec vigueur la main de Patrick. Il faut au moins que tu répondes à ma question. Où vas-tu?

— Je vais où Dieu m'appelle.

— Eh bien, je te suis!

— Toi, me suivre! toi enlacé par le monde, toi plein de passions incurables !... Non, Lorenzo, laissemoi partir.

— Laisse-moi te suivre, te dis-je; notre rencontre est trop miraculeuse vraiment. L'autre jour, j'ai fait une promenade avec quelques artistes... at elle... du du côté de Killarney; c'est moi qui avais entraîné tout ce monde dans le comté de Kcrry, dans l'espoir de t'y rencontrer. Aujourd'hui je iiuiltai Dublin, seul, et sans faire mes adieux à personne, après avoir usé

(1) Great, glorious, aud freo; lirst Ilowcr of Uio carlh; liist gein of tlie soa.

^Tjatre ans de ma vie à poursui^Te une chimère. Enfin le dénoûment est arrivé : je suis libre depuis ce matin.

Patrick regarda Lorenzo avec des yeux qui semblaient provoquer de nouvelles explications, que sa bouche pudiquement muette n'osait demander.

— Veux-tu en savoir davantage ? dit Lorenzo.

Le prêtre ne répondit pas, mais il appuya ses deux mains sur son bâton.

— Écoute, et plains-moi... Elle se marie !... elle se marie!... Ce matin, nous avons appris cette nouvelle de sa bouche à son petit lever... Tous ses adorateurs sont consternés... Mais nous n'avons aucun reproche à lui faire : elle n'a trompé personne ; elle n'a écouté personne. Elle s'est laissé adorer : c'est permis à une femme, nous sommes des imbéciles, voilcà tout... Je vois que cette nouvelle te fait du bien à toi ; ton visage est rayonnant. On dirait que cela te met à ton aise. Dieu soit béni !

— Voilà trois derniers mots bien placés, Lorenzo...

— Je ne t'ai pas dit , je crois, le nom des bienheureux époux!...

— Oh ! cela m'est indifférent, Lorenzo !

— C'est juste. Qu'importe le nom! c'est un époux. La cérémonie du mariage se fera dans un mois, bien loin d'ici, à la ville de ***. Demain , elle finit ses représentations, à Dublin, par la Dame du lac. Il faut te dire qu'elle a la passion des lacs. L'autre soir, il y a huit jours, nous avons chanté la finale...

— Assez! assez, Loreiizo! regarde mou habit et respecte-le. Plus de langage mondain entre nous... Maintenant je ne voudrais la voir qu'une fois, prier pour elle et la bénir !

— C'est fort aisé; elle loge à Greams Hôtel, Sackwille ttreei, vis-à-vis de la...

— Lorenzo ! Lorenzo I je pai-s... adieu...

— Au nom du ciel ! Patrick, ne m'abandonne pas : il m'est impossible de te suivre en ce moment, mais promets-moi de m'attendre deux heures à Kingstown.

— Je t'attendrai... mais tu viendras seul...

. — Seul!... et nous ne parlerons plus d'elle. ' — Plus ! plus!... dit Patrick... qu'une fois.

— Sans adieu... Retiens-moi une place au pacpiebot de Liverpool... Patrick, prie Dieu pour moi... Je te dis tranquillement que je suis au désespoir!

Dans la sacristie de l'église métropolitaine de ***, Patrick exhibait ses lettres de prêtrise au curé, en répondant par intervalles aux questions qui lui étaient adressées. Le curé témoignait par ses gestes, ses paroles, son sourire, qu'il était satisfait de toutes les explications données, et qu'il admettait le prêtre étranger au service temporaire de son église. D'ailleurs, Patrick était muni d'une lettre épiscopale qui le recommandait spécialement à tous les chefs ecclésiastiques de la chrétienté : c'était comme le passeport évangélique délivré à ses missionnaires par le prélat de Dublin.

Installé, depuis quelques jours, dans l'exercice de ses fonctions, Patrick demanda, comme une insigne faveur, qu'il lui fût permis de célébrer la cérémonie d'un mariage dont les derniers bans venaient d'être publiés : ce qui lui fut aisément accordé.

A minuit, l'église alluma les ilainbeaux a\ maîtreautel. Le sanctuaire rayonnait de clarté, juais les nefs restaient dans les ténèbres. Les deux époux entrèrent, suivis de leurs familles et de leurs amis, et tout ce monde s'agenouilla.

Un jeune homme qui ne paraissait pas appartenir

à cette société se glissa dans une des nefs latérales, et seul, resta debout, appuyé contre un pilier, dans une des ces poses qui affectent rindifférence, mais qui, aux yeux dt's observateurs clairvoyants, trahissent une terrible agitation.

Un prêtre, revêtu de ses habits sacerdotaux, monta lentement les degrés de l'autel, et pria quelque temps avec ferveur.

Puis il descendit les marches de l'autel et imposa les deux mains sur les deux époux ; ces mains tremblaient comme celles d'un centenaire agonisant qui invoque Dieu pour la première fois.

Tous les yeux étaient fixés sur la jeune épouse : elle ressemblait au chérubin prosterné devant l'arche et qui a reçlié ses ailes dans un frisson de sainte terreur.

Lorsqu'elle entendit la voix du prêtre qui lui demandait si elle acceptait pour époux... sa tête courbée se releva vivement, et jamais ce visage, qui a tout exprimé dans les jeux de la scène, ne fut contracté par une semblable émotion. La ieune épouse regardait le prêtre, et elle crut voir le fantôme pâle de Patrick, sorti du sépulcre pour la voir une dernière fois.

En même timips, un cri etfrayant retentit dans la nef ténébreuse. Lorenzo avait reconnu Patrick qu'il avait quitté depuis quinze jours, et il ne put retenir une vive exclamation de surprise, malgré la sainteté du lieu.

Le Oui de l'épouse passa dans ce cri ; les assistants se retournèrent, et ne virent plus que des nefs d('sertes.

11 y avait dans cettu cérémonie quelque chose de mystérieux et de fal.d quï faisait présager un triste avenir.

Quelipies minutes après, Patrick était resté seul en prière devant l'autel ; et malgré lui, il prêtait l'orcillo

JffARIA. 141

an bruit sonrd des voitures qui emportaient à la fête mondaine les époux et leurs amis.

Une main frappa l'épaule du prêtre : il se retourna et vit Lorenzo derrière lai.

— Cette fois nous ne nous quitterons plus, dit le jeune Italien à Patrick.

Le prêtre ne répondit pas; il se leva péniblement, et marcha vers la sacristie. Lorenzo le suivit.

Lorsque Patrick eut déposé ses habits, il dit à Lorenzo en montrant une étoile à travers un vitrail.

— Voilà rétoile des mages qui se lève à rorient.

— Partons ! dit Loreuzo.

PIN DE MAUTA.

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