L. Didier. — L'Amérique
niveau de la mer. Ces trous se creusent à distances égales, et on y jette des têtes de sardines avec deux ou trois grains de maïs, qui lèvent et mûrissent à merveille. »
Instruments de labour. — On peut être curieux de savoir comment les Indiens, sans bœufs, sans chevaux, ignorant l'usage du fer, pouvaient labourer leurs terres. « Ils emploient pour charrue, dit le même auteur, un morceau de bois d'une brasse de long, plat par devant, arrondi par derrière. Ce morceau de bois a quatre doigts de large et une pointe, a(in qu'il pénètre dans la terre. A une demi-vare de la pointe, on attache fortement deux morceaux de bois en guise d'étrier. Les Indiens y sautent brusquement de manière à faire entrer la charrue jusqu'à l'étrier. Ils vont par bandes de sept ou huit de chaque côté, et, faisant levier tous ensemble, ils enlèvent de très grandes mottes. Les femmes aident les hommes à faire contrepoids pour soulever les mottes ou arracher les racines. » On peut juger par là des efforts qu'exigeait le labour d'une seule pièce de terre. La comparaison que nous pouvons faire avec la charrue usitée aujourd'hui n'indique pas un grand progrès...
Effet de la conquête espagnole. — Nous avons tâché de reconstruire en quelques pages l'édifice de la prospérité indienne. La conquête qui le renversa ne chercha pas même à en utiliser les débris. Les aventuriers qui s'abattirent sur la plage péruvienne ne songèrent qu'au triomphe de leurs ambitions et de leur cupidité. Un siècle se passa en luttes funestes, pendant lesquelles les routes disparurent, les canaux s'obstruèrent, les terrasses s'éboulèrent, et les Indiens, distribués à leurs nouveaux maîtres avec la terre qu'ils cultivaient, périrent par millions. Quinze cent mille perdirent la vie, dit Gomara, dans les seules batailles des Almagro contre les Pizarre. Les vallées se dépeuplèrent, et l'humus, entraîné par des pluies torrentielles, ne s'arrêta plus que dans les plaines fertiles où finit la Cordillère et où commence le Chaco. Les Espagnols introduisirent le bœuf, le cheval, l'âne, la poule et le pigeon domestique, l'orge, le froment et la vigne ; mais la paix arriva trop tard pour prévenir la perte des œuvres gigantesques de fertilisation exécutées par leurs prédécesseurs. La nature domptée peu à peu reprit ses envahissements sur les travaux de l'homme; l'industrie européenne est seule capable aujourd'hui d'entrer en lutte avec elle et de la subjuguer de nouveau.
Nous manquons des données nécessaires pour établir une
comparaison exacte entre l'état de Tagriculture avant l'indépendance et celui où elle se trouve de nos jours. Nous devons croire cependant que cette marche descendante, qui date de la chute des Incas, n'a fait que suivre une progression funeste. Une statistique nous apprend que la dîme, qui s'élevait au commencement de ce siècle à 500,000 piastres par an, ne dépasse plus le chiffre de 200,000 piastres. Ce résultat se comprend sans peine. On a le cœur serré à la vue de ces immenses plaines, jadis fertiles, maintenant envahies par les eaux, qui s'y précipitent du haut des crêtes escarpées. Chaque année, malgré les digues, le torrent balaye quelque lambeau de terre végétale...
Mode de labour; culture du maïs. — Le sol est rocailleux et parsemé de sunchos, de mimosas nains et autres plantes parasites : c'est une pampa de quebrada, destinée à produire le maïs. Chaque année, dès qu'un orage a suffisamment ramolli la terre, Thacendado convoque ses tenanciers. C'est ordinairement dans le courant de novembre. Des bœufs de moyenne taille, généralement maigres, car ils viennent de traverser la saison sèche, sont soumis au joug. La charrue est en bois, sans roues, et n'a, pour déchirer le sol, qu'un soc de bois armé d'une lame de fer pesant au plus une livre et demie. Une branche courbe sert de manche. La pointe, armée de fer, n'entre jamais à plus de 20 centimètres dans la terre, et c'est cette mince surface qui depuis trois cents ans est retournée chaque année pour recevoir la semence de maïs, sans jachère et sans fumier.
Au premier orage, on donne un labour, puis on laisse reposer le sillon pendant quinze ou vingt jours, afin, disent les Indiens, « que la terre se pourrisse ». Au second orage, on sème. Le cinquième ou sixième jour, le maïs lève et nécessite un frondeur pour éloigner les myriades d'oiseaux qui se précipitent sur cette verdure naissante. Viennent ensuite les fourmis noires, dont les interminables légions, sortant de leurs galeries souterraines, font un si terrible ravage que la semaille entière disparaîtrait en quelques nuits, si l'on ne s'empressait de tromper leur appétit en répandant près de l'orifice de leurs conduits des feuilles de molle ou de tipa, qui ont pour elles un charme particulier. Les races de ces fourmis sont nombreuses et s'échelonnent depuis les myrmidonnes, presque imperceptibles à la vue, jusqu'aux fauves géantes de trois centimètres de longueur, pourvues de pinces énormes qui leur permettent d'emporter un grain de mais.
el dont l'abdomen est armé d'un dard qui fait une piqûre douloureuse. On trouve souvent le nid des fourmis noires, et on le détruit par le feu; mais jamais on n'a pu découvrir la retraite des fourmis fauves. Lorsque le mais a poussé la troisième feuille, il n'a plus rien à redouter des oiseaux ni des fourmis. On attend alors qu'il ait trente centimètres de hauteur pour donner un second labour. Un mois après on sarcle, puis, quand l'épi dresse sa tête chevelue à travers le vernis des feuilles, le frondeur reprend sa place, car des nuées de perroquets, de pigeons sauvages et de zara sicas (voleurs de maïs) s'abattent dès l'aube sur les panaches ondoyants et ne laisseraient pas un grain pour la récolle. Le mais arrosé se sème en septembre et se coupe en janvier. Le mais de temporadas (d'orages) se sème en novembre et se coupe en mai ou juin, suivant le niveau du terrain, qui règle toujours le degré de température. Le premier est d'une récolte assurée; le second est exposé aux retards ou même à la suspension des pluies, qui n'arrivent quelquefois qu'en mars. On ne recueille alors pas plus de dix à quinze pour un. Ce sont les années mauvaises ^
Autres céréales. — L'orge ne sert qu'à l'alimentation des animaux, porcs, volailles et chevaux. Ces derniers le mangent soit en grain, soit en fourrage, et, dans ce dernier cas, on la moissonne demi-mûre et on laisse l'épi. C'est la nourriture la plus ordinaire; elle alterne avec la luzerne, car il n'existe ni avoine ni sainfoin. L'orge ne se sème jamais dans les terres susceptibles d'arrosement, qui sont toujours réservées au maïs. On donne un premier labour très superficiel, on jette la semence au vent, on referme le sillon ouvert, on sarcle un mois plus tard, et tout est dit jusqu'à la moisson.
Le blé se cultive de la môme façon; on ne connaît ni la herse ni le rouleau. Comme la charrue ne fait qu'eitleurer le sol et manque de cet évasement qui pourrait ramener assez de terre pour couvrir le grain, les oiseaux en font, comme pour le maïs, un dégât horrible. Mais on ne cherche nuUe-
1. «c L'arroscment du sol cultivable est de la plus grande importance ; au temps des Incas on ne semait de maïs que là ou l'eau pouvait atteindre. De nos jours cette céréale, dans les terrains irrigables, tels que la vallée de Clisa, rend deux cents pour un, tandis que dans les terrains d'orages elle ne donne pas plus de vingt, elque dans les plainesorientales,où la chaleur et l'humidité sont extrêmes, le rendement s'élève à huit cents pour un. » (Léo» Fatrk, Revue contemporaine, 1857, tome .\XX, p. 545.)
ment à conjurer le mal en tendant des pièges ou des filets. La chasse n'est même pas une distraction dans ces pays fatigants à parcourir, où le gibier se compose presque exclusivement de pigeons et de tourterelles, et nul habitant ne mangerait de ces oiseaux, qui sont le fléau des moissons et dépouillent les arbres fruitiers. Ils multiplient donc en toute sûreté.
En considérant qu'en Bolivie la jachère est à peu près inusitée; que l'assolement y est presque inconnu; que les terres sont éternellement sollicitées par une culture invariable; que la fumure ne vient jamais restituer au sol les sucs aspirés chaque année par la plante qu'il a produite, et que le déchirement de la charrue ne dépasse jamais une même couche végétale, n'est-il pas rationnel de supposer qu'il existe une richesse sous-jacente inexplorée jusqu'à ce jour, et dont l'exploitation n'attend que les outils de l'Europe, l'intelligente application des engrais et la science des rotations agricoles ? Ce progrès, il ne faut pas le demander aux Indiens, mais aux immigrants allemands, suisses ou irlandais. Nous sommes convaincu qu'il n'est pas un hacendado en Bolivie qui n'acceptât avec joie l'association du laboureur européen, dont l'expérience quadruplerait la valeur de sa propriété.
Culture de la vigne. — Le pain et le vin sont de nécessité première et la base fondamentale de l'alimentation humaine. Mais en Bolivie l'immense majorité des habitants remplace le pain par le maïs bouilli ou rôti, et le vin par la chicha. La classe élevée, elle-même, celle qui ne peut se passer de pain h ses repas, boit de la chicha ou de l'eau. Il résulte de celte absence de consommation que le fruit de la vigne est presque entièrement converti en eau-de-vie, et que sur 45 à 46,000 botijas de vin (la botija contient environ 35 bouteilles), qui sont la moyenne de la production, on en réserve tout au plus 700 de qualité supérieure pour les tables de Chuquisaca et de Potosi.
La culture de la vigne n'est traitée en grand que dans les vallées de Ginti et de San-Juan. Elle y date du temps de la conquête et compose l'unique produit des haciendas. La qualité est à peu près partout la même, et si les vins étaient mieux faits, ils rivaliseraient sans doute avec ceux de Xérès; mais, l'eau-de-vie seule pouvant se vendre avec avantage, les hacendados apportent peu de soin à l'amélioration de leurs produits vinicoles. Cette industrie n'a, du reste, qu'un avenir
limité, puisque la consommalion n'augmentera qu'avec l'immigralion étrangère... » (Léon Favre-Clavairoz, Revue contemporaine, tome XXX, 1857, p. 297-305 et 731-734.)