‹ L'Ameérique; anthologie géographique;Chapitre 113 sur 142 · LAMA · texte numérisé non relu

LAMA

qui lui permet de braver, sans craindre Tessoufflement, les pentes les plus raides dans l'air le plus raréfié. Derrière cette vaste poitrine se cache et disparaît presque un abdomen petit et comme rétracté, vivant témoignage d'une sobriété constitutionnelle... Si le chameau est le navire du désert, le lama est la gabare de la montagne, et tout le trafic de l'intérieur se fait sur son dos.

Couvert d'une laine un peu grosse, épaisse et longue, qui l'enveloppe comme une bonne fourrure, il peut braver les froides nuits de la Cordillère et bivouaquer sans abri sous la neige. Il n'est pas rare de voir surgir, au matin, sur le flanc de la montagne, un troupeau de lamas qui ne paraissait pas l'instant d'auparavant, couché qu'il était sous un linceul de neige. Cette fourrure s'arrête aux genoux et aux jarrets, et le bas des jambes, aux poils ras, secs et nerveux, parait sortir d'un haut-de-chausses. Comme le mouton, le lama tondu est très laid et paraît honteux de sa nudité. On réserve, sans la tondre, une petite place sur le dos, comme un bât, où l'on place le sac de minerai. La tonte annuelle a lieu le jour de la Saint- Jacques, patron des lamas, et c'est, par toute la sierra, une fête dont le retour est célébré par d'inénarrables borra-cherias.

Les caravanes de lamas marchent en troupe serrée, mais il y en a toujours quelques-uns qui vagabondent dans les rochers, malgré le poids dont ils sont chargés, comme des chèvres cherchant un brin d'herbe aromatique ou tentées par un appétissant bourgeon. Vindio qui les suit siffle pour les faire marcher; il les frappe quelquefois, amicalement, de son lazzo en poil de lama ou, avec sa fronde, vieux souvenir des peuples pasteurs, il lance de petites pierres à ceux qui s'écartent du sentier. Les chefs du troupeau, ou les favoris du llamero, portent aux oreilles des pompons rouges ou bleus, dont ils paraissent aussi fiers que les mules de Castille de leurs caveçons multicolores.

... En ce pays de précipices, les lamas ne marchent jamais la nuit, et les journées sont distribuées de façon qu'ils arrivent toujours à l'étape assez tôt pour pouvoir prendre leur nourriture avant la chute du jour, car, quelle que soit leur faim, ils ne mangent jamais la nuit, même s'ils ont jeûné le jour. Point de difficulté d'ailleurs pour les nourrir. Tandis que le cheval, aristocrate jusqu'en sa nourriture, réclame de la luzerne, de l'orge ou l'herbe succulente des potreros, le lama, moins exigeant, pâture simplement l'herbe de la montagne. »

Page 1