‹ L'Ameérique; anthologie géographique;Chapitre 114 sur 142 · L. Didier. — L'Amérique · texte numérisé non relu

L. Didier. — L'Amérique

(François Viault, Ultramar, sensations d'Amérique,.., Paris, Société d'éditions scientifiques, p. 201-205.)

« Le lama sert au transport des fardeaux, mais il ne peut traîner plus de quarante-six kilos. Si on augmente sa charge, il s'agenouille et se couche. On le tuerait sur place avant qu'il tentât le moindre effort. C'est une bête d'humeur placide et entêtée, armée d'une extraordinaire puissance d'inertie, et pleine de vertus indiennes. Quelquefois la fantaisie le prend de ne point marcher. Sa charge est réglementaire, mais le sommeil le tente, et, indifférent aux exhortations de son conducteur, le bon lama s'étend au milieu du chemin. L'Indien se garde bien de le frapper. Il le prie d'une voix douce, puis, voyant que l'animal se bute, il s'assied à quelques pas de lui, rassemble un tas de petits cailloux et en prend un, qu'il lance dans les oreilles de la bête assoupie. Un instant après il recommence : les oreilles s'agitent, le lama ouvre les yeux, secoue la tête, réfléchit que la place n'est pas bonne pour dormir, se redresse et se remet en route. Cette comédie dure parfois une demi-heure; mais l'Indien n'est jamais pressé. » (A. Bellessort, Revue des Deux Mondes, 15 décembre 1896, p. 878.)

La gare de MoUendo. — « A huit heures du matin, je dis adieu au Tafna. Une embarcation me dépose sur le quai de planches de Mollendo. Sans m'attarder à visiter ce petit port*, ... je me rends à la gare, ou plutôt à ce qui fut la gare de Mollendo. Il n'en reste que l'ossature, et même un peu moins que l'ossature, un grand squelette de fonte incomplet, des piliers et des traverses tordues reproduisant les linéaments de l'ancien édifice. Le sol circonscrit par ces ruines n'est pas en meilleur état. Au centre, dans une large excavation, des

I. S'appelait Chule, ou Chuli ; Valdivia, historien d'Arequipa, nous apprend que celte ville était un port commercial important. Le mouvement du fond de la mer a fait changer à tout instant les conditions d'ancrage, si bien qu'on était obligé de s'arrêter tantôt devant Mollendo, et de choisir en d'autres moments la baie d'hlay, à 4 milles plus au nord, pour charger et décharger les navires.

gravats, des pierres, des barres de fer brisées ou contournées, un amas de décombres dont l'origine remonte à douze ans. C'est là la gare de Mollendo. On ne l'a pas retouchée depuis l'époque où elle fut bombardée par les Chiliens et réduite à sa condition présente.

A l'abri des trois ou quatre tringles figurant le toit primitif, on voit une banquette et un grillage. C'est de l'administration, car il y a derrière quelqu'un qui écrit, et on découvre un guichet : ce sont les bagages. Le principal inconvénient d'une pareille installation disparaît aux yeux du nouveau venu lorsqu'il apprend que sur cette côte il ne pleut presque jamais.

Au moment où je me présente pour l'enregistrement, deux militaires que complète pittoresquement l'adjonction de la grosse caisse du régiment forment un petit tableau de genre. Je peux les considérer à mon aise, à la faveur de quelques difflcultés qu'on leur oppose pour l'embarquement du vénérable meuble. Du reste, tout finit par s'arranger, et, nonobstant, la grosse caisse est admise aux bagages.

Le premier, l'inférieur, est fort mal vêtu et pieds nus. Le second est tout aussi mal accoutré et pieds nus également. Ce qui le distingue, c'est un képi à trois galons d'or. En le prenant pour un officier d'un grade déjà élevé, je m'apitoie sur un dénuement dont le spectacle en France serait déjà intolérable présenté dans la personne d'un simple soldat. Comme je l'ai appris depuis, le mal n'était pas aussi considérable que je me le représentais. Au Pérou et dans les républiques avoisinantes, l'armée n'a plus la forte constitution qu'on observe au Chili, dont les soldats pourraient figurer, sans infériorité trop marquée, à côté des troupes européennes. Pour commencer, la tenue n'y est pas astreinte à des prescriptions aussi inflexibles, et on se donne un peu du galon suivant sa conception particulière du beau dans l'uniforme. Et c'est là le premier pas dans la fantaisie de ces légions, que la nature a douées d'un si joli talent pour la musique instrumentale...

... Nous avons une très jolie locomotive, tout écussonnée, toute en couleur; le dôme à vapeur est même illustré d'une peinture représentant des Indiens à plumes ondoyantes, à grands manteaux : quelque scène de la conquête évoquant le souvenir de Pizarre et de sa poignée d'aventuriers et les héros indigènes que Marmontel a si bien défigurés dans son médiocre livre les Incas. Le train se compose d'un wagon de première classe et de deux wagons de marchandises. Notre

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voiture, intérieurement, est très décorée, très brillante. Elle contient trente ou trente-cinq voyageurs, assis sur deux rangées longitudinales de fauteuils, séparées par une étroite allée médiane.

Les compagnons de voyage. — A dix heures et demie, un coup de siftletet, pendant une minute, l'indispensable tocsin. Nous sommes déjà loin de MoUendo.

Mes compagnons de route constituent un fragment de la bonne société péruvienne auquel ne se mêlent que quelques étrangers, car les pèlerins à destination de Bolivie ne commencent guère qu^à Arequipa. L'impression qu'ils donnent à première vue est tout à l'avantage de leur nation, qui passe pour la plus policée de l'Amérique méridionale: des dames^ dont plusieurs portent avec beaucoup d'aisance nos dernières modes, plus élégantes qu'au Chili, moins assujetties à l'empire de la mante, qui exclut le chapeau et la coiffure ; des messieurs costumés comme sur le boulevard que quelques-uns d'entre eux connaissent sans doute, puisque Paris est la Mecque des hadji hispano-américains assez fortunés pour aller puiser à la source les traditions de la fashion. Seuls quelques vastes chapeaux de feutre, accentuant tout de suite le visage qu'ils ombragent, rappellent le nom de Bolivar qui affranchit ces contrées; et des couvertures aux nuances particulières, des manteaux bariolés comme la robe de Joseph, qui, en excitant la jalousie de ses frères, lui joua un si mauvais tour, font souvenir que ce pays est la patrie des chameaux nains aux fourrures précieuses, des lamas, des alpacas, des vigognes, inconnus à notre continent.

De MoUendo à Arequipa. — La campagne file, file par les portières. Nous ne grimpons pas encore, nous volons sur la terre horizontale. Le sol est d'une aridité complète, sablonneux, et, comme si ce n'était pas assez de ce gage d'infécondité, recouvert par grands espaces d'effiorescences salines. Voici des villages indiens, des huttes de terre, des touffes de broussailles, aussi pauvres que les paillotes siamoises du Ménam ou les maisons d'argile du Peiho, dans la Chine du Nord. On pourrait les confondre, car les arts, dans les différents pays, ont à peu près le même point de départ. Ce n'est qu'après s'être raffinés qu'ils acquièrent une originalité et qu'on distingue, sitôt que l'œil peut les atteindre, un temple péruvien d'une pagode cambodgienne. Voilà enfin des habitations toutes de fantaisie, dont le style s'est plié aux nécessités d'une situation précaire, plus simple encore que le

monument créé par l'enroulement de feuilles d'acanthe autour d'une corbeille accidentellement coiffée d'une brique, qui donna à Gallimaque l'idée de l'ordre corinthien. Ce sont des espèces de tentes, mais bien moins confortables que la maison de toile des nomades organisés ; des toits sans fermetures latérales posés sur le sable, deux plans inclinés formés par des portes et des volets soustraits dans la démolition de quelque vraie maison d'un plus sérieux village avoisinant. On voit brusquement, inscrits dans ces triangles, des individus couchés ou tout au plus assis, entourés d'un mobilier conforme à la détresse de leur demeure.

Nous montons. Au loin apparaît la charmante campagne de Tambo. C'est dans une échappée de vue à travers les puissantes montagnes, proches ou distantes, qui nous entourent, une étendue de champs verdoyants, plate et nettement découpée sur la vallée de sable, une oasis de plantations de cannes à sucre et de riz. Mais, à peine entrevu, ce tableau disparaît dans le festonnement de notre marche hélicoïde.

Nous montons. On ne voit pas bien où l'on va, la perspective devant soi étant presque tout le temps assez courte. Mais derrière, toujours très en bas, on découvre, de temps à autre, de larges tronçons de voie ferrée, des courbes métalliques luisantes, interrompues par quelque monticule et brusquement placées à des niveaux si écartés qu'elles ne semblent pas faire partie de la même ligne, parfois rejointes en un grand anneau penché. Plus d'orientation possible. La mer, visible par intermittences, est tantôt à droite, tantôt à gauche. Elle est très reculée, et, malgré la hauteur dont nous fa dominons déjà, l'éloignement la place sur le même plan que nous. Elle apparaît sous la forme d'une ligne blanche agitée, et puis d'une nappe qui se fond dans le bleu de l'air. C'est la mer du Pacifique, rageuse sur la côte, tranquille au large.

Le train s'élève en criant sur les rails. C'est une véritable escalade de la montagne. Il traverse à chaque instant de petites tranchées dont on pourrait effleurer les parois du bout des doigts, où la roche coupée brille de reflets métalliques. Le bruit strident des wagons qui peinent sur les rails, le vent qui souffle plus fort dans les coupures de la montagne, — comme un cours d'eau transformé en rapide par un étranglement des rives, — la solitude et cette montée sans fui, obstinée, qui a l'air de vouloir nous mener à des régions inconnues, au delà de la planète, produisent une impression qu'on ne peut ressentir qu'au cours d'un tel voyage.

Lorsque la vue s'élargit, on admire quelque temps ces énormes montagnes parées d'un tapis très court, aux reflets dorés dus à la surabondance de grosses marguerites jaunes. L'air est très transparent à cause de l'extrême sécheresse, le ciel radieux. Ce n'en est pas moins un tableau monotone, dont le premier aspect seul captive. Il n'a pour lui que son brillant soleil et ses grandes lignes, sans un seul arbre, sans le moindre ruisseau. Plus nous irons, plus cette indigence s'affirmera, et la terre, n'ayant même plus la force de nourrir les marguerites jaunes, sera tout au plus recouverte d'un maigre gazon déteint, attaché comme une rouille aux flancs stériles de la Cordillère. Le paysage ne prend de réelle beauté qu'à de rares intervalles, lorsqu'il s'étend très loin, quand ses contours extrêmes arrivent à être indécis, quand il finit par se perdre dans une teinte vaporeuse, quand la succession des plans lui donne la graduation des couleurs. Le sable qui baigne la base des montagnes gagne d'ondulation en ondulation les dernières assises du cirque, à peine visibles sur leur fond bleu, sur lesquelles flottent une ou deux cassures blanches, esquisses de sommets reculés et élevés, perceptibles grâce au miroitement des neiges ; et les stries régulières que la nappe docile a contractées sous la poussée du vent lui donnent le reflet d'une étoffe moirée.

Soroche. — Depuis bientôt trois heures que nous roulons, j'ai, comme de juste, cherché à lier conversation avec mon voisin, personnage dont l'humeur concorde avec la réputation de sociabilité partout établie des Péruviens. Ce caballero, pour parler la langue du pays, se trouve être le général qui a défendu dans le temps la place de Pisagua contre les Chiliens, le général I. Ricavarren.

« J'appréhende, lui-dis-je, le soroc/ie (mal des montagnes). Des compatriotes à moi qui ont exécuté le voyage que j'entreprends ont beaucoup souff'ert, et constamment, de cette singulière alfection. C'est une perspective peu agréable que celle de vivre comme le poisson hors de l'eau ou la souris sous la machine pneumatique; mais certains tempéraments, dit-on, ne peuvent absolument s'accommoder du séjour en Bolivie où je me rends. Ceci est inquiétant.

— On embellit toujours un peu, mais vous pouvez être certain que les personnes dont vous parlez étaient atteintes d'une alfection du cœur ou des voies respiratoires. Dans ces deux cas, le soroche est persistant et peut devenir dangereux. Sur cette ligne un Anglais et un Chilien sont morts en arri-

vanl à Puno. Mais ce sont là des accidents comme il en arrive dans le va-et-vient de notre société périssable. Le fait même qu'on cite ces cas malheureux prouve leur rareté et doit rassurer la masse des voyageurs. En somme, tout individu qui n'est pas asthmatique et a le cœur en bon état ne ressent que peu ou pas le soroche. Au pis aller, vous aurez une acclimatation d'une quinzaine de jours à la Paz.

— Pourquoi employez-vous l'expression de marearse, avoir le mal de mer, en parlant du soroche ? Y a-t-il un rapport entre ces deux maladies?

— Toutes deux déterminent une complète prostration, mais le soroche est caractérisé par de la migraine, de l'oppression et, dans les cas graves, de l'hémorragie. Les femmes le ressentent plus vivement que les hommes, absolument comme le mal de mer, et j'imagine que ce sont elles qui, sur une apparence d'analogie, ont introduit par image cette confusion dans le langage.

— Jusqu'à présent je n'ai rien.

— Je le crois bien! Nous sommes à peine à un kilomètre en hauteur. Ce n'est qu'à partir d'Arequipa, où nous arriverons ce soir et d'où vous partirez demain matin, que le soroche exerce son effet*.

— Ce sera donc pour demain. »

Nous avons recommencé de courir. Nous montons toujours, mais insensiblement. C'est la pampa de la Joya, et eu voilà pour des heures! Pas un habitant sur ce plateau incultivable, tout parsemé de dunes singulières, en forme de croissants

1. «... Le voyageur qui gravit la Cordillère ressent des douleurs par tout le corps; il a mal aux reins, à la tête; il a les membres comme brisés, le sang lui jaillit même quelquefois par le nez, les yeux et les oreilles. Ce malaise général est dû, non à la présence de l'antimoine (comme le disent les Indiens), mais à la raréfaction de l'air et au manque de respiration. Le soroche a même causé la mort de quelques personnes plus impressionnables. Les mules sont aussi soumises à l'influence du soroche, et on cite des exemples nombreux de ces animaux morts des suites de la raréfaction de l'air. » (E. Grandidier, Voyage dans l'Amérique du Sud, p. 56.)

A Potosi :

« Tous les étrangers qui arrivent à Potosi se ressentent plus ou moins du soroche, surtout la nuit et le matin, et chez certaines personnes il produit des effets semblables à ceux du mal de mer. Aux enfants cette pression de l'air sur les poumons est funeste. Quelque précaution que l'on prenne dans les familles blanches, sur trois enfants qui naissent un seul à peine survit au bout de quelques heures, et il s'élève avec beaucoup de peine. Ceux qui atteignent l'âge d'homme eussent été des athlètes en d'autres pays, et ces organisations d'élite ne réussissent à formera Potosi qu'une population chétive et rabougrie. » (Villamus, dans Correspondant, 25 janvier 1876, p. 319-320.)

d'une courbe très régulière, la convexité opposée à la direction du vent, faites d'un joli sable gris tendre, délicatement ridé sur la pente allongée, en stries parallèles, en demi-cercle, qui, de loin, a l'apparence lisse et translucide d'un bloc de verre. Mais cela n'en finit plus! Voilà le soleil à son déclin, et nous courons toujours à travers le même site. Le Misti, l'ancien volcan au pied duquel s'élève Arequipa, est le but que nous poursuivons sans relâche; mais il ne se rapproche guère. Il n'est pas pourtant bien loin devant nous, semblet-il, avec ses pentes régulières et son sommet tronqué de pyramide plutonienne, tout étincelant de neige. Sa hauteur est de 6,100 mètres, 1,290 mètres de plus que le mont Diane*.

La faune de l'endroit n'est représentée que par des chèvres au cou de girafe, les lamas et autres variétés du même genre. Ces bandes de jolis animaux nous regardent curieusement passer jusqu'au moment où, prenant pour une menace à leur adresse le coup de sifflet de la locomotive, on les voit détaler de toute la rapidité de leurs jambes fluettes.

Arequipa. — La nuit est venue; on n'aperçoit plus rien de la route. Aux stations, seulement, les lanternes nous montrent deux ou trois habitations logées comme elles ont pu des deux côtés de la voie, dans l'espace restreint ouvert par la tranchée, de manière encore à laisser passer le chemin de fer, et qui abritent uniquement le personnel dépendant de la gare. A huit heures et demie, des lumières, du bruit, du mouvement, et l'arrêt définitif : nous sommes à Arequipa.

Au point du jour je retraverse la ville, dont je n*ai rien vu la veille, dans le tramway qui relie le chemin de fer ù l'hôtel oij j'ai passé la nuit. Les réverbères, de simples lampes à pétrole, dans leurs cages de verre luttent tristement contre les premières lueurs naturelles ; la fraîcheur du matin, qui, dans les pays les plus chauds, est sensible, vive même, bien que dissipée aussitôt que goûtée, est pénétrante sous ce climat. Les rues sont toutes en pierre : trottoirs de pierre, pavés faits de cailloux très serrés, comme fondus en un sol de pierre; si les promeneurs étaient levés, on entendrait sonner et grincer la pierre sous les talons et le fer des cannes. A pareille

1. Le Misti n'a pas eu d'éruption depuis plusieurs siècles ; son cratère est rempli de neiges. Ch. Wiener en fit Tascension en 1877. L'opération ne présente pas de trop grandes difÛcultés, à la condition de monter par le nord ou le nord-ouest. En mai 1878 trois Anglais voulurent tenter l'escalade par l'ouest pour redescendre par l'est et d«>couvrir de nouveaux cratères; deux succombèrent, et le troisième dut renoncer à l'entreprise.

heure, nos rues sont depuis longtemps emplies de l'agitation des industries matinales; ici, nous n'avons encore croisé que quelques individus qui ne faisaient rien. Malgré ses rails, notre tramway n'avance sur les durs chemins qu'en frémissant de toutes ses vitres, et il serait aussi impossible d'échanger une phrase avec son voisin que de dialoguer dans le tintamarre d'une fusillade. Aux arrêts on entend le murmure des ruisseaux coulant avec un bruit de petites rivières rapides le long d'ornières de pierre creusées de chaque côté de la voie.

Les églises sont déjà ouvertes, paraît-il : une longue nef pleine de femmes agenouillées, prosternées sur le petit lapis destiné à les protéger du contact des dalles, et qu'à chaque séance elles apportent et remportent sur leur bras, entortillées dans leurs mantes noires, presque toutes entièrement vêtues de noir, car le deuil est ici la couleur de la dévotion. Un chœur illuminé de petites flammes brillant au-dessus des énormes cierges. Ce tableau a passé comme une vision dans le jour du matin indécis tout imprégné encore du froid de la nuit.

... Les maisons sont singulières, à un, rarement à deux étages, sans toit, arrêtées immédiatement au-dessus de la corniche par une terrasse, inachevées, dirait- on, ou bien mutilées comme les restes d'une ville antique. Et il y a du vrai dans ces deux suppositions : Arequipa a beaucoup souffert des tremblements de terre, et d'autre part, sur ce sol dangereux, on construit le plus souvent des habitations dépourvues des accessoires capables de les alourdir.

On voit des façades peintes en bleu pâle, en violet, en rose. La vieille et pittoresque architecture espagnole, empêchée par le cadre de faire grand, conserve de l'originalité dans les détails. On retrouve les massifs portails à marteaux ouvragés, garnis de clous énormes, disparus des villes françaises, et parfois, au-dessus d'une porte ou au coin d'un mur, s'étale un large blason sculpté, d'un dessin compliqué, au relief usé par le temps comme l'effigie d'une pièce qui a beaucoup couru. Des maisons qui ont chacune une physionomie, comme des individus.

Telles m'apparaissent les rues d'Arequipa à vol de tramway. Je les aurais regardées avec moins d'intérêt si elles n'avaient pas précédé pour moi la vue de celles de la Paz, ville unique, de la même famille que celle-ci, mais plus montée en couleur, plus accentuée en personnalilé, parce qu'elle est isolée

au loin, que les tremblements de terre ne Tont pas visitée, qu'on a peu eu l'occasion de la retouchera

Le soleil est franchement levé, et son action s'est fait immédiatement sentir. Il fait très bon, un peu frais. C'est la température d'Arequipa, sans grande variation de l'hiver à l'été. La place est à 2,360 mètres d'altitude, et à cette hauteur la stabiHté du climat est déjà établie.

La ville prend un commencement d'animation. Les Indiens font gravir le pavé à leurs ânes, et sur les portes se montrent les cholas avec leurs chapeaux panama et leurs énormes robes aux couleurs vives, orientales, africaines, jetées sur une couche de jupes superposées: crinolines de plomb aussi lourdes que celles ornées d'argenteries et de verroteries qui habillent les madones parées en idoles dans les églises du pays.

Les cholas sont des métisses de blancs et d'Indiens qui composent une bonne partie de la population féminine de la ville. En général, plus elless'éloignent du sang indien, mieux elles sont.

Est chola celle qui en arbore les vagues atours. Le teint offre une telle échelle de nuances, un peu dans tous les rangs; il est si simple de dissimuler sous une épaisse couche de fard le bistre suspect du visage, que, pour devenir dame, il suffit d'abdiquer le chapeau rond et la pesante robe évasée pour adopter la mante. On est alors dite de Iraje, de costume (civilisé), et on rentre dans la bonne société.

Maintenant nous traversons la campagne d'Arequipa, verte et plate, mais avec un horizon de montagnes, dont le colossal Misli.

Des arbres partout : nous n'en reverrons pas d'ici à la Paz.

Départ d'Arequipa. — A sept heures moins le quart la locomotive s'ébranle. C'est dans le wagon le même public que la veille, aux visages près, et encore en remarquai-je un ou deux de connaissance. Il y a probablement dans le nombre quelques voyageurs pour cette fuyante la Paz...

Le costume de chacun témoigne d'un luxe de précautions contre le froid : gants fourrés, épaisses couvertures fournies par les animaux de la région même, tout l'équipement de gens

1. Arequipa est la seconde ville du Pérou; au dernier recensement elle avait encore 21,000 habitants. Elle fut fondée sur l'ordre de Fr. Pizarre en 1538 par le capitaine Pedro Ausures de Campo Rcdondo. Elle a été détruite par les trembl.mcnts de 1582, 1609, 1613, 1G84 (le plus désastreux), et en dernier lieu par celui du 13 août 1868. Arequipa possède un évéché depuis 1669. Le mot arequipa ▼eut dire, en quicbua, je m'arrête ici.

habitués pour la plupart à de chaudes habitudes qui vont être exposés aux morsures de la température de zéro. On pourrait se croire dans le salon d'un navire faisant voile vers le pôle. Et nous sommes en pleine zone torride, pas plus éloignés de l'équaleur que la brûlante Tombouktou.

Ainsi qu'au sortir de MoUendo, le train parcourt aveclégèreté une campagne h peu près horizontale. Mais il se livre encore moins de temps que la veille à ce travail facile. L'ascension recommence par des montagnes plus abruptes, où de profonds ravins bordent notre chemin en colimaçon. Le terrain est sablonneux ou pierreux, et on ne voit guère, en fait de végétaux, que d'épineuses plantes grasses subsistant de rien, des cactus en forme de candélabres, ou des raquettes enfilées en chapelet. C'est l'eau qui manque désespérément à cette terre, l'eau vivifiante. Et à une ou deux reprises on aperçoit une quebrada (crevasse), c'est-à-dire un rudiment de vallée au fond de laquelle un lit de verdure descend et serpente entre les collines sèches, à la manière d'une rivière. Ce frais tapis reçoit la vie d'un filet d'eau qu'on ne voit même pas. Quelques Indiens adonnés à la culture de ces campagnes restreintes habitent dans des groupes de huttes aux murs de terre efTondrée ou de pierres croulantes, toujours pareils à des ruines.

Le froid est vraiment piquant, mais le soleil brille de tout son éclat. Nous avons peut-être dépassé la région des nuages; ils sont en bas maintenant. Nous sommes entre 3,000 et 3,500 mètres, je ne sais au juste.

Une dame, c'est la première, est prise de soroche. Elle se laisse glisser sur son coussin, et, se couvrant le visage d'un coin de son manteau, avec le geste de César atteint par le premier coup de poignard des conjurés, elle s'abandonne au mal sans résistance.

Quo non ascendam ? Nous montons sans merci, au cri saccadé des roues gravissant des rails posés sur des pentes de toit. Jusqu'où la locomotive hissera-t-elle ses wagons? Et si l'un d'eux se détachait, avec quelle curieuse vitesse d'aérolithe ne redescendrait-il pas, en quelques minutes, le chemin parcouru?

Une heure s'est écoulée. Tout le camp féminin, à présent, soufi're du mal des montagnes. Les enfants crient. Les hommes n'ont rien, ou assez peu de chose pour n'en rien témoigner. Je me sens un léger cercle autour du front, une goutte seulement de la coupe empoisonnée ingurgitée à flots par les

plus malades. Une dame parait souffrir beaucoup : « 0 mon Dieu, quel chemin de la croix ! » s'écrie-t-elle.

Le train s'arrête à P. de Arieros, où un buffet est installé. En faisant abstraction de la gare, cet établissement compose à lui seul la ville de P. de Arieros. Nous remontons en voiture.

Plus de quebradas, à peine trace de gazon. On aperçoit encore de temps à autre des troupeaux de vigognes ou de lamas qui sont toute l'animation de ces solitudes. On voit des terrains qui sont tout préparés pour l'étude des géologues , les stratificationsjustifiant, par leur parfaite régularité, la comparaison de « feuilles d'un livre racontant l'histoire de la terre » dont elles ont été l'objet. Vers midi nous contournons des hauteurs singulièrement rocailleuses. Un lit de torrent présente moins de pierres que les flancs de ces collines, et leurs crêtes sont couronnées d'une infinité àe pierres debout d'un à deux mètres de haut, rappelant cette montagne des Mille et une nuits toute hérissée de blocs de granit qui provenaient de la métamorphose lapidaire des hommes assez légers pour avoir cédé à la tentation de regarder derrière eux, au cours de l'ascension.

Tincocaya. — A une heure nous atteignons Yincocaya (4,36o mètres). C'est une station de trois maisons en planches, dont la plus grande s'intitule hôtel. On remarque dans l'unique salle de l'hôtel un comptoir et des murs recouverts de toutes sortes d'enluminures et de pancartes... La température a ceci de particulier que le soleil est chaud, l'air restant froid, en sorte qu'on grelotte tout de suite à l'ombre. Il ne gèle pas, bien que peu s'en manque. Mais on pressent qu'aux premières approches de l'obscurité l'eau va prendre immédiatement.

Crucero-Alto. — Notre wagon-infirmerie a enfin atteint, à la station de Grucero-Alto, le maximum d'élévation, 4,400 mètres, en même temps que la souffrance des patients arrive à son point culminant. Nous ne mesurons que 350 mètres de moins que le mont Blanc. Maintenant nous irons constamment en descendant, mais très faiblement, et les malades n'en éprouveront aucun soulagement. Le soroche est d'ailleurs très capricieux : un de mes compagnons qui se rend en Bolivie, un compatriote précisément, qui en ce moment se porte aussi bien que moi, sera très souffrant après-demain à Chililaya. Lagunillas du plateau. — Vers quatre heures, la voie s'engage entre les lagunillas, lesquelles sont au nombre de

deux. L'étang de gauche, le plus vaste, a l'air d'un vrai lac. C'est une grande nappe, avec des étranglements, dont l'eau n'est ni verte ni bleue, mais grise ou noirâtre, couleur de plomb aux places où elle reçoit la lumière, comme morte dans son entourage de collines au gazon pelé, moins arides pourtant que les espaces que nous venons de traverser. La lagune de droite, plus réduite, mais tout aussi désolée, porte le surnom expressif de lagune du Soroche, et, comme sa sœur, donne la migraine rien qu'à la contempler.

La nuit tombe au moment où la campagne reprend un peu de verdure. On aperçoit des champs cultivés, mais pas un arbre, pas même un arbrisseau.

Puno. — A sept heures nous atteignons Puno. Le chemin de fer aboutissant à l'embarcadère même du bateau à vapeur, je longe simplement, pour monter à bord, un mur assez insuffisamment éclairé par une ou deux lanternes, et c'est tout ce que je vois de la ville. Le lendemain, au jour, nous sommes en marche.

Traversée du Titicaca. — La navigation dulacTiticaca est desservie par deux petits vapeurs de fer*, si petits qu'en laissant pendre sa canne du bout de la main, appuyée sur le rebord du bateau, on trace un sillon dans l'eau. Avec son modeste tonnage de 100, notre navire est encore supérieur de 40 tonneaux à la plus petite des trois caravelles qui composaient la flotte de Christophe Colomb, lorsque le grand homme partit à la découverte de l'Amérique...

« Le lac Titicaca, dit le petit Guide espagnol que j'ai en main, est le plus élevé du monde de ceux qui sont navigables. Il est à 523 kilomètres de la côte, à une hauteur de 12,550 pieds. Il a environ 190 kilomètres de long, et de 55 à 70 de large. Sa profondeur arrive à 1,000 pieds. »

C'est, en efTet, une jolie profondeur. Mais, en dépit des beaux pics neigeux, tels que le Sorata, qui se montrent au fond du tableau, le lac est d'un morne aspect, avec ses eaux sans transparence, ses rives désertes, sa ceinture de montagnes d'un vert débile, déteint en jaune, tout aussi roses que la lagune du Soroche. Il semble porter le deuil désespéré du florissant empire si bien anéanti par les conquistadores, qu'en dehors de l'Amérique l'histoire ne cite pas un second exemple d'une destruction aussi parfaite.

1. Ce sont de petits vapeurs anglais qui furent amenés au lac pièce par pièce en 1374; on les appelle Yava7'i et Yapura. Ils font le service de Puno à Chililaya en seize heures.

La côte est cultivée par places, mais il paraît que les Indiens ont l'habitude de demeurer à d'assez grandes distances de leurs champs, dans des maisons disséminées, peu apparentes, en sorte que ces terres travaillées sont d'abord énigmatiques.

A deux heures nous passons devant l'île Titicaca. Si les destinées de l'empire des Incas n'avaient pas été interrompues par le fer et par le feu, cette île serait aujourd'hui, comme jadis, couverte de temples, et de tous les points de l'horizon les pèlerins, se succédant sans interruption, viendraient fouler le sol sacré et visiter les autels de cette terre considérée comme le sanctuaire de la nation. C'est là qu'apparut, à l'origine des temps, le dieu Viracocha, qui organisa sur son passage les éléments célestes et terrestres jetés dans la confusion, créa la race humaine, et, ce travail accompli, ayant atteint le pays baigné par la mer, s'avança sur les Ilots, où il marchait comme sur la terre ferme, puis disparut à l'horizon. Plus tard ce fut encore de là que sortirent Manco-Capac et sa compagne Mama Oello, qui instruisirent l'humanité sauvage. C'est cette mystérieuse apparition, historique, mais divinisée par la légende, dont, quatre cents ans plus tard, au cours de la conquête espagnole, Garcilaso, le futur historien, alors enfant, entendait le récit de la bouche de sa mère et de ses oncles, personnages apparentés à la famille royale de Cuzco...

... C'était dans cette île que s'élevait le temple du Soleil, desservi, ainsi qu'à Rome, par des vestales, les prêtresses du Soleil. Les ruines de ce monument et celles de plusieurs palais se voient encore aujourd'hui. Ces restes sont intéressants, mais leur étude n'a presque rien appris, car cette civilisation a été trop rapidement submergée pour que son histoire, en dehors de quelques épaves, débris des époques les plus récentes, arrive jusqu'à être reconstituée.

C'est dans les eaux qui l'entourent que fut jetée, lors de l'arrivée des Espagnols, la grande chaîne d'or faite par ordre de rinca Huayna-Capac, qui mesurait 233 aunes de long.

Sur le soir, nous franchissons le détroit qui divise le lac en deux parties inégales. Nous sommes depuis quelque temps dans les eaux boliviennes. Deux heures plus tard nous atteignons le petit village douanier de Chililaya, où commence la terre ferme bolivienne.

Chililaya. — Chihlaya, où nous descendons au matin, se compose d'une trentaine de maisons, et ses environs immé-

diats n'ont rien qui tente démesurément l'excursionniste... Il est sept heures du matin. Pas le plus léger flocon pour ternir l'éclat du soleil. Il fait un peu froid, mais c'est une façon impropre de s'exprimer. Chacun couvert suivant son degré de sensibilité particulière, on n'est plus exposé à éprouver de sensation de froid ni de chaleur. C'est une température égale, et cela d'un bout de l'année à l'autre. C'est le premier climat du monde, celui où les hommes peuvent vivre très vieux, où les riches Chiliens et Péruviens viennent se guérir de la phtisie. L'air, un peu léger pour les poumons du nouveau débarqué, est d'une admirable pureté, si pur que sa transparence permet d'apercevoir avec une singulière netteté des montagnes très distantes, dont on se croirait très près, car l'œil n'a pas encore acquis Thabitude de l'optique propre à ces régions élevées. Dans le même ordre de surprises, des individus placés tout au sommet d'une colline font l'effet d'être plus grands que nature. Le regard est désorienté !

Diligence de la Paz. — La diligence est attelée, une diligence comme il n'en existe plus en France ni en Europe, le véhicule du monde qui personnifie le mieux les idées de départ et de voyage, qui donne le mieux la sensation d'aller de l'avant, pour qui semble avoir été forgée cette expression de (( par monts et par vaux » ; celui qui, autant que le navire s'éloignant du port, éveille chez le spectateur l'envie folle de s'en aller aussi parle globe voir des choses inconnues, des choses nouvelles. C'est une vaste voiture de dix-huit places, que huit vigoureuses mules vont tout à l'heure enlever comme une plume et qui, bondissant à la suite de son attelage, sillonnera au milieu d'un nuage la poudreuse pampa, tantôt le long de la route assez indistinctement tracée, tantôt purement et simplement à travers champs, avec la fantaisie d'un jeune cheval galopant pour son plaisir. Cela si rapidement, qu'en sept heures elle aura dévoré les 75 kilomètres qui nous séparent de la Paz, laissant encore à la colonie roulante le temps de déjeuner à mi-chemin...

On s'embarque : des dames, des enfants, des jeunes gens, des messieurs mûrs; un empilement méthodique qui n'en finit plus. Le gros est casé à l'intérieur, mais des voyageurs détachés prennent place à côté du postillon. On en voit enfin tout un rang au-dessus de sa tête, ceux-là dominant la plaine, le regard portant loin, la physionomie grave et hautaine, expression due peut-être à une certaine attention à ne pas tomber, plus spécialement imposée de ce poste surélevé...

Le plateau que nous parcourons, — ce toit du nouveau monde, — malgré son peu de fécondité, est une des parties peuplées de la Bolivie. On voit de partout des villages, des maisons isolées et des cultures. Cultures modestes, au reste, qui se réduisent à la production de l'orge et de quelques variétés de pommes de terre... Bientôt nous commençons à rencontrer des files d'Indiens qui, venues de différentes directions, convergent toutes vers le même point. C'est partout l'annonce certaine de l'approche d'une ville importante. En tant qu'animaux, les caravanes sont composées d'ânes et de mules chargés principalement du précieux produit dont le nom nous est aujourd'hui familier, la coca. D'autres fois ce sont des troupeaux exclusivement formés de lamas, bêtes au long cou peu flexible, au regard fixe, à l'air sot et fier. On ne peut leur imposer qu'une faible charge. Les anciens Péruviens ne connaissaient pas d'autre animal de transport...

... La voiture s'engage dans un petit chemin creux, long de quelques tours de roues seulement, incline à droite, et un spectacle extraordinaire se présente à la vue aussi inopinément qu'à un rapide lever de rideau sur un décor à sensation.

La Paz. — C'est un cirque immense de montagnes chauves, aux déclivités argileuses et grises ou rocheuses et rougeâtres, une excavation prodigieuse, aussi étendue, aussi profonde que ces étranges cratères lunaires dont les astronomes tracent la configuration sur les cartes des mondes extraplanétaires et mesurent la coupe pierreuse creusée dans un astre mort. Ici, la neige qui recouvre l'énorme masse de l'Ilimani, flanqué en contrefort au plateau évidé, indique que cette nature silencieuse est quand même douée de vie, qu'elle n'est pas réduite à son squelette minéral, et que, si Teau ne la parcourt pas en torrents murmurants et mouvants, elle existe, du moins, répandue en molécules invisibles dans un espace qui n'est pas le vide, l'élher inanimé. Le long des pentes de la cuvette courent des routes et des ravins pleins de sinuosités, repliés sur eux-mêmes... Au fond surgissent des arbres, une végétation qui n'est pas jetée en masses moutonnantes dans le désordre et l'abondance d'une production spontanée, mais alignée en minces rideaux, représentée par des individus espacés, rarement groupés en bouquets, accusant le résultat de soins assidus. Derrière et à travers ce voile peu gênant on aperçoit à vol d'oiseau une ville très compacte, dont les toits de tuile rouge, seuls visibles, s'étendent comme une plaine

sous le regard plongeant presque à pic : c'est la Paz^ » (Louis Bastide, dans Revue des Deux Mondes, i^ noy. 1892, p. 352-370.)

Les difficultés que présente l'ascension des Andes sont telles que les Indiens croient encore aux légendes qui attribuent aux Incas la construction de tunnels gigantesques. « On m'a raconté, dit Ch. Wielier, mille fables bizarres sur des tunnels au moyen desquels les Incas auraient traversé la Cordillère. L'interlocuteur déclarait en connaître l'entrée. Un autre en avait vu la sortie sur le versant opposé des Andes, un autre prétendait y avoir fait deux, trois ou quatre lieues. » {Pérou et Bolivie, -p. 190.)

Souterrain dans les Andes. — « Un chasseur m'avait appris que dans une de ses courses il avait vu en face de lui un énorme couloir traversant une montagne; de chaque côté des parois de la montagne il avait aperçu des portes murées, mais n'avait pas osé pousser plus loin ses recherches.

Je m'y rendis le jour suivant. J'essayai d'abord de démolir une des portes murées, et, n'ayant pas les outils nécessaires, j'y mis beaucoup de temps. Enfin, je pus entrer, bien résolu à reconnaître l'intérieur, où je trouvai une si grande quantité de choses curieuses que je ne savais que prendre. Mais ces cavernes sont tellement profondes que je craignis de manquer de lumière et de me perdre.

Je jugeai donc plus sage de revenir sur mes pas; je gardai avec moi un de mes guides, et, chargeant les autres de mon butin, je les renvoyai au pueblo (Anayac), d'où ils devaient me rapporter le lendemain des outils et de la chandelle du pays. Celle-ci est faite avec de nombreux fils de coton tordus formant une corde de la grosseur du petit doigt, qu'on passe plusieurs fois dans de la cire fondue...

Le lendemain je résolus de pénétrer dans le souterrain. J'attachai d'abord à la porte l'extrémité d'une pelote de fil. Ce fil, très beau, très solide, est fait avec une variété de cheophrasta qui croît ici en abondance.

Je m'avançai alors en suivant le côté gauche du souterrain et regardant adroite de temps à autre. Bientôt je vis des

1. C'est la ville la plus importante delà Bolivie; son fondateur, Alonzode Mendoza, l'appela JVostra-Senora de la Paz; aujourd'hui elle s'appelle la Paz de Ayacucho, en l'honneur de la victoire du général Sucre. Elle a remplacé Sucre comme capitale de la république.

excavations, des sculptures et de nombreuses pierres détachées de la voûte. Un instant je fis un soubresaut, surpris par une quantité innombrable de chauves-souris blanchâtres que la lumière avait éveillées, puis je fus de nouveau arrêté par un amas de pierres. J'aperçus alors à droite une large ouverture, vers laquelle je me dirigeai. Quel ne fut pas mon étonnement en voyant près de cette ouverture cinq ou six corridors!

Un courant d'air faillit éteindre ma chandelle. Tandis que je l'abritais avec la main en marchant, je trébuchai et allai donner de la tête contre un squelette d'animal quejene pus reconnaître. Je m'assis un moment et regardai les parois des murs, entièrement tapissés de chauves-souris.

Je fis ensuite le tour des pierres qui m'avaient arrêté, et, laissant à droite toutes les ouvertures, je continuai mon chemin dans la première galerie, qui présentait çà et là des ouvertures donnant accès dans des cavernes remplies d'ossements. Le sol était toujours jonché de pierres tombées de la voûte. Un peu plus loin la galerie s'arrêtait. Je levai les yeux, et aperçus une légère clarté à travers une fente de la voûte, vers laquelle se dirigeait une espèce d'escalier. Je n'osai y monter de peur de faire tomber quelques pierres qui eussent pu m'écraser, et me mis à fouiller le sol, où je trouvai nombre d'objets curieux.

Tout à coup un vacarme épouvantable retentit dans le souterrain et me remplit d'inquiétude. Il semblait que tout allait crouler sur moi; je sentais le contact d'animaux immondes. Plus de vingt fois je fus obligé de rallumer ma chandelle et je crus perdre la raison : j'avais peur.

Le bruit ayant un peu diminué, je repris assez de force pour me tenir debout et essayer de partir; je rallumai encore ma chandelle, et revins sur mes pas, marchant avec la plus grande attention et voyant de bien belles choses sans avoir le courage de les ramasser.

En passant près d'une galerie, le vacarme recommença de plus belle; je crus entendre le lonnerre, tant les hurlements étaient formidables; j'accélérai le pas autant que possible, car ma chandelle m'éclairait à peine par suite de la vitesse. Enfin je revis la lumière du jour ; le crépuscule commençait lorsque je retrouvai mes Indiens effarés, blottis dans un trou, derrière un grand feu qu'ils avaient allumé.

Je leur demandai s'ils avaient entendu gronder le tonnerre. Sur leur réponse négative, il me devint impossible de m'ex-

pliquer le bruit infernal qui m'avait causé tant d'inquiétude, sans admettre la présence dans le souterrain de nombreux animaux féroces. » (Vidal-Senèze, Voyage dans l'Equateur et le Pérou, 1816, dans le Bulletin de la Société de géographie de Paris, 1883, p. 581-584.)

Le mont argentifère de Potosi est d'origine volcanique. Il peut avoir 14 à 16 kilomètres de circonférence, et son sommet s'élève à 4,875 mètres, tandis que la ciudad est à 4,270 mètres. En 1611 Potosi comptait 160,000 habitants; en 1884-85 la population était tombée à 22,500 âmes. Le principal monument est la Monnaie, qui fut construite en 1562 et coûta 1,148,000 piastres (7,400,000 francs); « c'est un très beau bâtiment dont la charpente est remarquable, surtout au milieu de cette région complètement dépourvue de bois ; en songeant que quelques-unes des immenses poutres qui en fonl partie ont été apportées de la province de Tucuman, à travers la Cordillère, et ont ainsi parcouru plus de 200 lieues des routes les plus effroyables du monde, on ne s'étonnera pas des prix immenses qu'elles ont coûté au Trésor. En effet, plusieurs d'entre elles sont, dit-on, revenues aux sommes énormes de 5 à 6,000 piastres (25,000 à 30,000 francs). » (De Castelnau, Expédition dans les régions centrales de l'Amérique du Sud, III, 329.)

Aspect du cerro. — « Qui n'a vu le Potosi que sur les monnaies boliviennes, ou qui a lu les récits qu'en ont faits les historiens de la conquête, se figure un lieu privilégié où l'or coule avec la joie et le plaisir. Ce rêve d'enfant est vite détruit par l'aspect du cerro, et remplacé par des images bien différentes.

Mode primitif d'exploitation. — Une morne population de silencieux et tristes Indiens erre sur les tlancs de la montagne, comme les ombres de ceux que ses entrailles ont engloutis. Leur travail se fait encore d'une manière aussi primitive que barbare. Un homme, à plat ventre, perce la terre par un procédé de rat-mulot. 11 va, va devant lui pendant des jours, pendant des mois, jusqu'à ce que sa lampe s'éteigne, qu'il meure, s'il n'a la force de revenir en arrière. La galerie n'a jamais que la hauteur suffisante pour le corps plié sur les genoux. C'est sur les genoux qu'il avance, grattant le

minerai; sur les genoux qu'il recule, emportant la terre métallifère dans un petit sac en cuir, qu'il dépose à l'enlrée du Irou; puis il retourne, et recommence ce va-et-vient dans les ténèbres depuis son enfance jusqu'à sa mort. La montagne argentifère est toute percée, comme une ruche d'abeilles, de couloirs formés par les mineurs à la poursuite des filons. Souvent la terre, en s'éboulant, mure à jamais le travailleur dans sa prison. On frémit en pensant que le cerro, déchiré depuis plus de trois siècles par l'avidité des blancs, a englouti tant d'êtres humains , dont les cadavres remplissent ses alvéoles, a dévoré tant d'existences, car les malheureux mineurs indiens sont des morts vivants.

... De quelque côté qu'on promène ses regards du haut du Potosi (Hatun Potocchi), l'œil ne découvre que des mornes rocs noirs, escarpés, couronnés de rochers. On dirait une armée de volcans frappés de mort et d'immobilité. Les plaines qui les séparent ne sont que sable et que pierres. Partout règne la stérilité la plus complète. Aucune végétation, aucun combustible qui puisse servir k réchauffer le pauvre Indien presque nu et l'Européen transi, drapé dans son manteau sous le soleil des tropiques. On fait cuire les aliments avec la fiente des bêtes de somme, et ces bêtes de somme, qui sont des lamas, vont chercher au loin leur nourriture. On restreint ses besoins, on n'est là qu'en passant. Mais le pauvre Indien, lui, vit et meurt sur la montagne, meurt surtout, meurt sans avoir vu un arbre, une plante, sans avoir goûté à un fruit, sans avoir connu un sourire de la nature, et sans avoir vu sur la terre d'autres trésors que des pierres et de l'argent.

Les mines du Potosi ont été découvertes par hasard, en 154o, par un Indien nommé Diego Huallca, conducteur de lamas, dans un voyage qu'il faisait, probablement, de Ghuquisaca à Porco. Zarate [Histoire du Pérou, livre VI) raconte qu'il sut garder longtemps son secret, et qu'il se contentait d'enlever, en passant, un peu de minerai pour son propre compte; mais que, l'ayant enfin confié à un de ses camarades, celui-ci le dévoila à leur maître commun, qui résidait à la Plata (Chuquisaca). C'était un entrepreneur d'exploitations de mines et il était fait pour apprécier la découverte. Son nom était Villaréal. II s'empressa de s'assurer des droits sur la mine trouvée par Huallca, en remplissant les formalités lé- ^'ales; mais, cette nouvelle s'étant répandue dans la ville de la Plata, qui n'était qu'un campement de mineurs formé depuis

six ans, tous les Espagnols coururent à la montagne argentifère pour avoir leur part au trésor, et les magistrats furent obligés de s'y rendre pour faire la répartition des terres et empêcher que les mines du Potosi ne fussent inaugurées par des batailles et par l'effusion du sang.

Le canton froid et aride où est situé le cerro faisait partie des terres assignées par François Pizarre à Gonzalez, son frère; mais il était entièrement désert; il fallut y apporter toutes les choses nécessaires, et ce ne fut pas avant plusieurs années que les travaux purent commencer. On amena sept ou huit mille Indiens, et aussitôt qu'on connut par expérience la richesses des terrains, on rappela ceux qui travaillaient aux mines de Porco, lesquelles furent délaissées.

On travailla d'abord le minerai de Potosi comme celui de Porco, au moyen du feu et dans de petits fourneaux en terre glaise dont les Indiens, de temps immémorial, s'étaient toujours servis. On appelait ces fourneaux huayras (vents, ou machines à faire le vent), parce que c'était par l'action de l'air que le minerai se mettait en combustion. Mais cette méthode présentait de graves inconvénients. On avait une peine extrême à dégager l'argent de la terre ou de la pierre, et il fallait recommencer plusieurs fois l'opération... Gomme on ne pouvait opérer que sur de petites quantités à la fois, il y avait, dit-on, six mille de ces petits fourneaux, et ils formaient chaque nuit, sur les flancs de la montagne, comme une féerique illumination. Mais dans l'année 1571 un Espagnol, Pedro-Fernandez Velasco, apporta du Mexique le procédé par amalgame au moyen du vif-argent et l'enseigna aux mineurs de Potosi. On dit qu'il reçut en récompense deux cent mille piastres du trésor public, et pareille somme de la caisse des mineurs. Sept ans après l'adoption du procédé par amalgame, on comptait déjà sur la Rivera de Potosi cinquante usines à pulvériser le minerai, à trois bocards chacune; trente-trois réservoirs communiquant entre eux furent construits sur les flancs de la Cordillère, afin qu'en aucun temps ces usines ne manquassent d'eau. Ce vaste ouvrage coûta vingt millions de francs, somme énorme pour un temps et pour un pays où les pauvres Indiens étaient forcés de travailler à un vil prix, et étaient assujettis à l'institution barbare de la mita^.

1. La mita était une ancienne corvée des Incas, transformée vers 1570 par le vice-roi, Francisco de Tolède, en une véritable conscription. On prenait tous les ans 14,000 à 1 3,000 Indiens, que l'on retenait indéflninient pour le travail des mines-

Au commencement du xvii« siècle, époque de la plus grande prospérité du Pérou, le nombre des usines s'était élevé à quatre-vingt-quinze, à deux ou trois bocards chacune, et celui des réservoirs à trente-deux. 11 y avait plus de cinq mille mines en exploitation dans la montagne; 15,000 Indiens mitayos étaient secondés dans leurs travaux par autant d'Indiens libres, ou censés l'être. A cette époque, les quints royaux (c'est-à-dire les cinquièmes prélevés pour le roi) s'élevèrent, selon Herrera, à un million et demi de piastres par an : ce qui suppose sept millions et demi de piastres, ou trente-sept millions de francs de produit total annuel, somme immense pour le temps, surtout si l'on considère qu'elle était répartie entre quinze familles au plus.

Mais le 15 mars 1622, — date qui est restée à jamais gravée dans la mémoire des habitants du pays, — après une saison de pluies abondantes, le barrage d'une des lagunes les plus élevées vint à crever, les eaux se précipitèrent de réservoir en réservoir et fondirent sur la ville avec tant de violence qu'elles renversèrent pour soixante millions de maisons et noyèrent deux mille personnes. A partir de ce moment Potosi ne fit plus que déchoir. En 1692 il n'y existait plus que cinquante-sept usines...

J'ai voulu me rendre compte de ce qu'avait pu être le produit total des mines du Potosi depuis leur découverte jusqu'à la fin de la domination espagnole. Cette entreprise est assez difficile, parce qu'on ne peut avoir pour base que les quints royaux, et que la contrebande s'est toujours faite sur une échelle très large. Les historiens espagnols ne sont pas non plus une bonne autorité, car ils sont, de tous les historiens du monde, les plus portés à l'exagération. L'un d'eux, Sandoval, estime le produit du Potosi, pendant la première période, celle de 1545 à 1556, au chiffre fabuleux de 72 millions de marcs, équivalant à trois milliards sept cents millions de francs; cette extravagante appréciation donne la mesure du peu de croyance qu'on leur doit accorder. M. de Humboldt a cru pouvoir rabattre ce chiffre à quinze millions de marcs {= 80 millions de francs). Je ne sais sur quoi il se fonde, mais Antonio de Herrera écrivait, dix-huit ans après, c'est-à-dire en 1574 : « La somme sur laquelle a été payé jusqu'ici le quint royal est de 76 millions de piastres (= 380 millions de francs). » Reste, il est vrai, l'évaluation de la contrebande.

Après cette première période de 1545 à ioiiO, période de formation et de désordre, pendant laquelle on mourait de faim

à Polosi à côté des monceaux d'argent,où tout était à faire età transporter d'une grande distance, sans routes, sans voitures, sans chevaux, puisqu'on ne pouvait les nourrir ; après ce chaos de onze années, pendant lesquelles la contrebande fut facile, on établit à la banque de Potosi des registres administratifs, qui ont été continués sans interruption jusqu'à la fin du régime espagnol et qui nous donnent des chiffres certains... En laissant de côté la période incertaine des onze premières années, le Potosi a donné, depuis la fin de l'année 1556 jusqu'en 1835, en chiffres ronds, 735 millions de piastres, ou 3 milliards 700 millions de francs, ce qui n'est, pour une si longue période, une somme considérable que parce que les propriétaires n'étaient qu'un petit nombre de familles, que la région argentifère exploitée jusqu'à ce jour ne comprend pas deux milliards de mètres cubes, qu'une partie du métal est restée dans les scories par l'imperfection du travail, et enfin que l'argent avait, à l'époque dont nous parlons, une valeur en Europe à laquelle nous ne sommes plus accoutumés ^)) (Villamus, Correspondant, 25 janvier 1876, p. 321-325.)

C'est en 1787 que le régent Acevedo installa un tribunal de mineria; il mit en pratique les lois minières du Mexique {las ordenanzas de mineria de Nueva-Esparîa). En 1811 on découvrit les mines d'argent de Agua Amarga et de Cerro de Tunas; en 1825 celles de Coquimbo. Le nouveau code minier, el codigo de mineria, a été promulgué en novembre 1874, et a pris cours au 1" mars 1875. (Le Chili tel qu'il est, publication officielle de la commission belge de l'exposition internationale de Santiago, 1875, par Edouard Sève, Valparaiso, 1876.)

Leur richesse. — « Les mines du Chili ont fourni, de 1843 à 1873, un rendement de i milliard 847 millions, et jusqu'à ce jour (1888) près de 5 miUiards.

Lorsqu'on considère, devant un chiffre semblable, la séduction de ce jeu étonnant où l'on peut gagner d'immenses richesses en fournissant, comme mise, de la hardiesse et de la

1. De Castelnau donne un autre chiffre; il estime que depuis la découverte de la première mine dans le Cerro jusqu'en 1800 on avait retiré de cette montagne la somme énorme de 1,647,961,017 piastres (= 8,239,503,885 francs). {Expédition dans les régions centrales de l'Amérique du Sud, 111, 335.)

persévérance, on comprend qu'un meurt-de-faim énergique, habitant un pays veiné d'or, d'arfient et de cuivre, préfère hi misère et la lutte avec l'espoir de la découverte d'un trésor, à la pauvreté calme d'un labeur régulier d'infime manœuvre.

Le cateador. — L'homme qui du voyage de découvertes minières fait sa profession, le cateador, est un ouvrier ignare, ne sachant ni lire ni écrire, ayant le flair de la montagne comme le chien de chasse a le flair du gibier. Le physique joue dans ce métier un rôle à peu près principal. Il est de ces hommes qui ont fait 80 lieues dans le désert avec quatre bouteilles d'eau : soit une bouteille pour cinq jours.

Cet éclaireur ne part jamais en campagne pour son propre compte. Il est toujours envoyé par un mineur caballcro, une personne pouvant disposer de quelques capitaux pour reconnaître, exploiter ou négocier les mines que l'on découvrirait.

Il se met en route muni de sa provision d'eau, de viande séchée au soleil et broyée {charqui), de yerba mate, de coca, de sucre et d'un petit sac de blé grillé. Enfin il emporte de l'ail et de l'oignon pour combattre les effets des grandes hauteurs.

Pendant son absence, le mineur qui l'envoie en mission doit nourrir sa famille et, en cas de réussite, lui donner le tiers de la mine. D'habitude il lui rachète cette part à bas prix. — Il n'est pas rare que le cateador s'en aille simplement dans un village voisin, où il se grise pendant quinze jours avec le dernier adieu du départ ; il revient harassé de sa promenade dans les vignes du Seigneur, pour annoncer à son commanditaire qu'il n'a rien trouvé, — ou encore il montre quelques pierres qu'un compère lui donne, et avec lesquelles il allèche son patron pour lui soutirer de nouvelles avances.

Un cateador avait ainsi excité la cupidité de son maître, qui résolut de l'accompagner dans le désert. — Il guida au hasard son caballero de plus en plus exténué, qui, à bout de patience, s'écria enfin : « Où est ta mine ?

— Au haut de cette montagne.

— Jour de Dieu, fit le patron, d'abord tu as désigné un premier pic, puis tu as dit que c'était tel autre, puis un autre encore, et maintenant tu veux me faire grimper sur ce cône? Sache-le bien, maroufle, je te donnerai cent coups de cravache si tu me trompes cette fois. »

Le cateador se gratta derrière l'oreille :

« Seigneur, lui dit-il, faisons un marché. Donne-moi cinquante coups ici même, et n'y aUons pas. »

Mines de Caracoles. — C'est, malgré tout, au cateo que sont dues les grandes découvertes minières. Ainsi, M. Arnous-Rivière (qui depuis a joué un certain rôle dans Faffaire Bazaine) a trouvé, en compagnie d'un sieur Diaz Gana, grâce au cateo depuis lors célèbre de Mendez, les mines de Caracoles, et chacun des deux associés en a retiré, en moins d'un an, cinq millions de francs.

Le cateo, l'exploration aventureuse à la recherche du filon, se fait d'habitude sur la foi de traditions qui souvent remontent à l'époque de l'occupation espagnole, et dont, bien entendu, la majeure partie est plutôt légendaire. Il existe de nombreux documents sur papier jauni, sortes de testaments mystiques où l'esprit religieux se mélange à la vision sincère, et où, de bonne foi, un pauvre hère lègue des milHons, et, ce qui pis est, une graine de désillusion à ces assoiffés d'or, descendants authentiques des conquistadores.

Voici un spécimen de ces documents :

a Si Dieu le veut et si Dieu tout-puissant te protège et guide tes pas, tu trouveras le derrotero (itinéraire) de la Olla en sortant de la ville de Copiapo par le village des Indiens. Tu suivras le chemin del'Inca. Près de Paipoté tu trouveras, gravés sur des roches, les emblèmes de Guanacos, qui indiqueront la direction que tu devras suivre. Tu marcheras toujours vers le nord. Tu passeras de nombreuses crêtes; ensuite, après cinq jours de marche, tu trouveras une grande montagne qui devient noire au soleil couchant, et là, avec l'aide de Dieu, tu feras ton cateo, et tu trouveras plus d'argent que ce que pourront emporter toutes les troupes de mules de Copiapo. «

On a suivi ce derrotero, et on a trouvé les mines de Caracoles, qui ont donné plus d'un demi-milliard de francs. — Cependant beaucoup de mineurs de Copiapo prétendent que Caracoles est un centre minier découvert par hasard, et il& continuent à chercher la Olta.

Copiapo. — Un cateador, le havresac rempli de morceaux d'argent massif qu'il avait découverts dans les environs de Copiapo, se grisa, dans la joie de son triomphe, et, jouant du couteau, tua un de ses camarades. Condamné à mort, il fît offrir au président de la République plus d'argent que n'en contenait alors le Chili, s'il lui faisait grâce delà vie. Le président refusa, et, avant de mourir, le cateador donna à l'aumônier qui lui prodigua les dernières consolations, contre la promesse de dire vingt ans durant des messes pour le repos

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