‹ L'Ameérique; anthologie géographique;Chapitre 115 sur 142 · L. Didier. — L'Amérique · texte numérisé non relu

L. Didier. — L'Amérique

de son âme, le derrotero de sa découverte : la mine devait se trouver dans une montagne dont le triple sommet rappelait des chandeliers gigantesques et d'où l'on voyait l'église de l'aumônier.

L'homme est mort, et depuis cinquante-cinq ans on a dépensé, pour retrouver ce point, des centaines de mille francs, sans obtenir de résultat.

On entreprend parfois des cateos à la suite de trouvailles de rodados ou galets, tantôt d'argent massif, tantôt de combinaisons d'argent plus ou moins riche que l'on rencontre fréquemment dans le désert. Ces pierres ont dû se détacher de quelque filon, et, en suivant les lits d'anciens cours d'eau sur le flanc des montagnes, on a retrouvé parfois la précieuse artère.

Le caieo à l'aventure est presque le mode le plus scientifique. On sait que dans des terrains stratifiés secondaires se trouve généralement le minerai d'argent. Dans certains porphyres et dans les terrains de transition on trouve les minerais de cuivre, et dans les masses ocreuses, ferrugineuses et quartzeuses, le minerai d'or.

On cherche, dans ce cas, à rencontrer quelque affleurement où la matière précieuse est mise à nu, et on en prélève des échantillons, qu'on fait analyser. Après les grandes pluies, ce mode est souvent couronné de succès.

Dès qu'un cateador a annoncé sa découverte, dès que l'essayeur a donné un avis favorable, le mineur dénonce la mine chez le notaire, et obtient aussitôt des litres de propriété de trois pertenencias, de 250 mètres sur 200 chacune.

Des centaines de personnes demandent sans retard les suites de ce filon non exploré encore, et dont on ne connaît ni la force ni la direction.

II est arrivé qu'on a accordé ainsi, sous l'égide de la loi, des mines en plein océan Pacifique, et ces propriétés de fantaisie étaient représentées par des titres négociables.

La fièvre des mines. — Lorsque les minerais qui donnent lieu à une dénonciation d'une mine sont très riches, une sorte d'épidémie ori, ou argentivore, épidémie d'un caractère aigu, s'abat sur une ville entière. On a vu, dans ces moments, Copiapo dépeuplé. Tout le monde émigré sur le champ des mines pour assister aux travaux d'exploration définitifs. On vit sous des tentes ; au milieu des jeux et des orgies grouille la marmaille. On achète et on vend, au poids de l'or et au comptant, les titres de propriété dont personne ne saurait

connaître la valeur. On est ivre de cette ébriété délirante qui transforme l'homme en monomane, irresponsable, mais justiciable.

Après quinze jours de folie, de rêve et de cauchemar, souvent appauvris, éreintés et écœurés, convaincus qu'on n'avait eu affaire qu'à un affleurement sans profondeur, toute celte Judée rentre au bercail après son exode dans le désert, l'oreille basse et les poches vides. Gela n'empêchera pas ces natures enfiévrées de métal d'en faire autant et plus à la première occasion...

Les mineurs. — Singulière race que celle des mineurs, surtout ceux du nord chilien. Le barratero d'abord, l'homme qui fait le trou de mine, et Yapire, le portefaix qui transporte du fond des galeries 46 kilos de minerai à chaque voyage.

Le premier. Hercule agile, travaille nu avec une ceinture de cuir. Il manie, de la main droite, un marteau de 20 à 30 livres, pendant que, de la main gauche, il tient le fleuret, cette barre d'acier qu'il fait entrer dans la roche. Quand le trou est de la dimension voulue, il le remplit de poudre, allume une cigarette, se retire à peine de quelques pas, et sait éviter, à l'explosion , les éclats, avec autant d'habileté qu'il met de vanité à ne pas les craindre. Sobre durant six mois, il dépensera en quarante-huit heures le gain d'une saison de travail. Ce gentilhomme souterrain, bizarre comme son monde où tout apparaît aux lueurs d'un faux jour crépusculaire, croira déroger en remplissant d'une bouteille plus de deux verres; son argent s'en va au jeu et autres amusements.

Peu de jours après s'être rendu dans la ville où il est censé se reposer de son labeur, il se trouve presque aussi nu que sous la montagne, et alors, sombre et superbe, il reprend le sentier des Cordillères, retourne dans sa mine, son domaine, où il tutoie Yapire, qui le grandit en l'appelant : « Votre Merci... »

Les mines du Chili. — ... Visitons rapidement les mines du Chili en partant du désert d'Atacama.

A Caracoles on a trouvé l'argent rouge (chlorure et sulfoarséniure d'argent, sulfure et polybasite). Au Flamenco et à Taltal on trouve le minerai d'Atacamite (oxychlorure de cuivre).

Dans la même région, en nous rapprochant de la Cordillère, à Cachinal et à Torre-Blanca, les mineurs ont découvert

des filons d'argent, et, tout récemment, les mines d'or du Guanaco, d'où l'on espère retirer des millions.

Nous voici au Cliaùaral avec ses anciennes et puissantes veines de cuivre, avec son chemin de fer original, où la traction des wagons se fait au moyen de voiles dans lesquelles souffle le vent constant de cette zone.

En entrant dans la province de Copiapo nous sommes au véritable foyer, au berceau des richesses minéralogiques du Chili. Copiapo, il y a cinquante ans, n'était qu'un misérable village d'Indiens ; il devint en peu de temps la ville la plus florissante de la République. Des banques importantes s'y établirent ; on y créa des établissements métallurgiques d'une perfection remarquable. C'est le San-Francisco de l'Amérique du Sud.

Citons, en passant, Chanarcillo et Tres-Puntas, qui ont donné en argent massif, en chlorures et en sulfures, près d'un milliard; Garin, Cabeza-de-Vaca, Lomas-Buyas, Ladrillas et d'autres ont produit plus de richesses que de riches.

La mine d'or déjà ancienne de Cachiyuyo donne encore aujourd'hui à son propriétaire 800,000 francs net par an.

Carrizal-Bajo, Canlo-del-Agua et Carrizal-Allo constituent le centre voisin où, dans des fonderies et des laveries, on exploite les sulfures de cuivre. Ces établissements disposent d'un chemin de fer, et il y existe une des mines les plus profondes du Chili : les chantiers se trouvent actuellement à 700 mètres au-dessous du niveau du sol.

Nous quittons le désert d'Atacama pour entrer dans la région où les champs couvrent les flancs des montagnes fouillées et perforées par les mineurs. Ainsi Huascoest aussi célèbre par ses vignes que parles mines d'or de Zapayo et de Paipoté. La tradition des richesses qu'on a découvertes dans les cerros a été la cause des entreprises de Tunas et Agua-Marina, dans le département de Vallenar, où, en 1872, de forts capitaux français se sont engloutis.

Avant d'arriver à Coquimbo, nous passons devant les mines de cuivre de Jarillas.

Coquimbo a valu au Chili pour les cuivres ce que Copiapo lui a valu pour l'argent. Tout près de la côte nous trouvons les mines de La Fortuna, avec de magnifiques établissements ■de fonderies.

Les mines de Tamaya, près Ovalle, ont donné de nombreux millions de piastres à Urmeneta et Krrazurriz, sous ioTine de cuivre de 30 à 40 p. 100. Elles ont été tellement abon-

•danles qu'elles ont alimenté pendant longtemps deux grandes usines de fonte, à Tongoy et à Guayacan. Elles sont exploitées à l'européenne, et il y fonctionne, à 300 mètres de profondeur, une machine à vapeur.

Près d'Ovalle se trouvent les formidables placers de cuivre de Panulcillo, appartenant à une compagnie anglaise qui tire actuellement grand profit de ses produits, pauvres, mais abondants, grâce à la fusibilité de leurs gangues, composées principalement de grenat.

Nous passons sur le groupe des établissements de Cerro- Negro pour arriver dans la région d'AndacoUo, où Ton retrouve les derniers vestiges des Indiens autochtones dans leur pureté.

Le travail des mines et le lavage des minerais y sont confiés principalement à des femmes; cette race est d'une force et d'une adresse remarquables.

Ce minerai d'une pauvreté exceptionnelle (de 2 à 3 p. 100), constitué par une argile qui tient englobé du cuivre natif et du sulfure de cuivre noir, est lavé par des Indiennes dans de grandes battées en bois. On porte ainsi, à peu de frais, le titre des minerais à 25 et 30 pour 100.

... Dans le voisinage se trouvent d'anciennes mines d'or et de mercure.

La région de Pumitaqui et ses mines de cuivre et de mercure, abandonnées pendant quelque temps, semblent prendre une importance nouvelle.

Dans les départements de Gombarbala et Illapel on exploite un grand nombre de mines de cuivre, dont les produits sont transformés sur place en barres, dans des fours à réverbères chauffés au bois.

Le département d'Illapel était anciennement célèbre par ses mines d'or, dont il subsiste encore des vestiges.

Par Petorca, oii l'attention se porte sur les mines d'or d'Yahuin, nous arrivons dans la riche province agricole d'Aconcagua. Là, de puissantes mines de cuivre ont succombé devant l'invasion des eaux en profondeur, produite par les infiltrations des fleuves Aconcagua et Putaendo.

Sur le trajet de San-Felipe à Santiago, à quelques hectomètres de la ligne du chemin de fer, le centre minier de Batuco a donné, en peu d'années, plusieurs millions de piastres en cuivres argentifères. Un Allemand, nommé Gai, après s'être ruiné pour lutter contre l'invasion des eaux, a fini par vaincre ce déluge souterrain au moyen de machines puis-

sanles. Lorsqu'il fut plusieurs fois millionnaire, il a vendu pour six millions sa propriété à une société chilienne.

A l'est de Santiago, sur les flancs delà Cordillère, se trouvent les grands filons de cuivre et argent deMaipu, San-Pedro-Nolasco, et enfin la célèbre gorge de las Condes. Dans cette dernière région, fameuse pour ses mines d'argent, se trouve un filon de cuivre d'une puissance rare, de 25 pour 100 de métal, appelé los Bronces, qui fut découvert il y a une quinzaine d'années parunpauvremuletier appelé Elguin. Avec lesproduitsde sa mine, il construisit pour un million un chemin de charrettes spécial, afin de faciliter le transport de ses minerais ; et il vient de mourir, couvrant d'or chacun de ses nombreux enfants.

Le Sud ne produit guère de métaux, et nous arrêtons ici notre promenade à travers ce véritable pays de milliards où des ambitieux de richesses déploient un courage sans gloire et une persévérance sans portée morale.

Elle serait longue, la liste des victimes de la lutte contre le désert et la mine, des victimes de leur misère et de leur richesse. On y rencontrerait des voleurs et des joueurs, des rêveurs et des fous, des hommes de science et des inspirés, tout ce que l'humanité produit comme travail intellectuel et comme effort physique, tout, moins la sagesse.

Salpêtre. — ... L'industrie salpêtrière constitue l'épilogue de l'industrie minière; il ne s'agit plus de perforer des montagnes, mais d'enlever une croûte plus ou moins mince qui couvre une partie de la côte chilienne. On transforme en salpêtre les nitrates de soude impurs qu'on recueille depuis Anlofogasta jusque non loin d'Arica.

Ces gisements de Tarapaca avaient été découverts en 1821. Leur utilisation agricole et industrielle remonte à 1830. A cette époque un premier chargement fut envoyé en Europe. Les ventes de cette matière s'effectuèrent en 1831, à raison de 30 francs les 50 kilogrammes. En 1884, la môme quantité valait 12 francs.

En 1883 les quantités fabriquées et exportées étaient vingthuit fois supérieures à celles que l'on exporta de 1830 à 1834*.

1. Voici les chiffres qui donnent une idée du rapide développement de celte industrie :

De 1830 à 1834 361,000 quintaux.

De 1846 à 1849 2,060,592 —

De 1855 à 1859 5,638,763 —

De 1865 à 1869 10,594,027 —

Enfin en 1883 10,760,000 —

Le gouvernement péruvien, souverain en 1874 de celte région, avait constaté que depuis 1870 l'exportation des salpêtres avait plus que doublé sur la période de 1865 à 1869 ; il conçutl'idée de monopoliser cette industrie, d'autant plus que les meilleurs gisements de guanos s'épuisaient, laissant sans ressources le trésor public. Dès 1875, cent soixante-six usines salpétrières furent expropriées, pour environ 105 millions de francs, et cédées à une compagnie fermière... Au moment où la province de Tarapaca fut occupée par les forces chiliennes, au mois de novembre 1879, la compagnie fermière des salpêtres dut céder ses usines aux autorités qui venaient administrer le pays au nom du gouvernement de Santiago. Elle protesta, et, après des négociations laborieuses, le Chili accepta, dans les premiers jours de 1888, un arrangement à l'amiable avec tous les porteurs de bons.

Au point de vue de l'exportation, les différentes matières minérales se groupent dans des proportions qu'il est intéressant de constater. En 1881 le salpêtre figure pour 47 p. 100, le cuivre pour 35 p. 100, l'argent pour 5 1/3 p. 100, le guano, le borate de chaux, le charbon de terre, etc., pour 12,50 p. 100...

... Il résulte de ce qui précède que le Chilien est mineur de naissance, métallurgiste par goût et par éducation, et que, porté à découvrir les richesses de son sol, sachant les exploiter, la nation profite de ces tendances et de cette science, même lorsque les efforts individuels n'enrichissent pas toujours les hommes d'initiative qui se lancent dans ces travaux hasardeux. » (Ch. Wiener, Chili et Chiliens, Paris, Cerf, 1888, in-8°, p. 173-205, passim.)

Entrée du détroit. — « Nous sommes enfin dans le célèbre détroit, mouillés dans la baie Possession, où nous venons d'arriver et où nous attendons le jour. A moins de très belle lune, il est rare que les navires circulent de nuit dans le canal, non pas à cause de la mer, qui est abritée de tous côtés et toujours très calme, mais de peur des sables et des récifs qui encombrent le passage.

Au point du jour, nous reprenons notre route. Le canal a dans cette région une ample largeur moyenne, soumise à des

vicissitudes, à des dilatations et à des étranglements, mais jamais telle qu'on ne distingue très nettement, à droite et à gauche, les deux côtes, plates, sablonneuses ou terreuses, jamais vertes. Elles sont même, assez souvent, suffisamment rapprochées pour qu'on puisse se figurer naviguer sur une grande rivière voisine de son embouchure. Car le chenal ne semble plus être de la mer. L'eau est verte en raison de son peu de profondeur, tranquille à cause de la protection des terres, et le vent droit et cinglant qui nous coupe le visage chasse devant lui de légères vagues de rivière dont le mouvement paraît dépendre d'un courant fluvial. On pourrait se croire sur quelque Rhin dépouillé de ses cathédrales gothiques, mais toujours paré de sa robe d'émeraude. Pendant ce temps, l'œil se promène sur les rives sans rien rencontrer absolument qui amuse sa curiosité. Rien, sur la côte patagonne, des hommes à la taille gigantesque, des Indiens aux grands pieds, ou du moins dénommés tels. Rien sur l'autre bord, encore plus mystérieux, la patrie des étranges Fuégiens, les sauvages nains qui vivent nus au pied des glaciers, dans la neige, à la faveur naturelle d'une épaisse couche de tissu adipeux.

Il fait froid, mais c'est un froid très supportable. Cela empirera demain, paraît-il. C'est surtout de l'autre côté de Punta- Arenas, où nous allons arriver au coucher du soleil, que le ■détroit prend la physionomie à laquelle il doit sa réputation. Là, les grands paysages, la température rigoureuse, la rencontre possible des Fuégiens qui viennent échanger contre du biscuit, de vieux vêtements, du tabac, leurs armes, unique échantillon de leur industrie, et leurs peaux de bêtes. Là enfin la mer enragée de Pilar.

Punta-Arenas. — Nous stoppons devant Punta-Arenas. L'obscurité est profonde déjà. On n'aperçoit de la ville, dont nous sommes très prés mouillés cependant, que quelques rares lumières.

Punta-Arenas, une heure auparavant, nous avait fait un effet plus imposant. Ce n'est qu'un petit port avec environ deux mille habitants, mais il est prospère. Le peu de vie éparse sur la vaste Patagonie, le détroit et la Terre de Feu converge sur ce point, et cela fait encore quelque chose. Ce centre perdu, privé même de communications télégraphiques, est la ville la plus australe du globe. 11 est séparé par d'énormes distances des extrêmes régions civilisées chiliennes et argentines. Les quelques établissements qui l'avoisinent, fermes ou camps de chercheurs d'or, ne sont que ses sentinelles

■avancées et n'ont pas encore acquis assez d'importance et de fixité pour avoir obtenu la mention cartographique.

Donc, au coucher du soleil, Punla-Arenas, avec ses maisons d'assez honnête apparence, occupant un arc étendu de la baie au fond de laquelle s'étend la ville, Punta-Arenas nous avait donné une première impression favorable. Mais, une fois débarqués, en dépit de la fête du jour, marquante sur un calendrier espagnol pourtant, l'Ascension, nous ne trouvons que ténèbres et silence. Nous traversons sans lanterne, à travers les sifflements d'un vent glacial, un interminable appontement dont les poutres espacées ofTrent leur appui discontinu à notre marche d'aveugles. A l'extrémité de ce débarcadère, nous sentons sous nos pieds un sable abondant. Nous sommes •dans une rue cependant, une moitié de rue, car nous longeons une file de maisons dont aucune d'ailleurs n'est éclairée. Même on entrevoit confusément quelques enseignes. Un peu plus loin, nous entrons dans une large rue, une rue complète cette fois, avec ses deux côtés. De l'obscurité, pas un passant, pas un chien; pas le moindre bruit en dehors d'un chant de clairon, pas très éloigné, d'autant plus vibrant qu'il résonne dans un silence parfait. Il n'est pas huit heures, et, sans avoir la prétention de trouver à Punta-Arenas le mouvement d'un boulevard de Paris, on a le droit d'être surpris de cette absence de vie. Nous débouchons sur une vaste place au fond de laquelle se détache une maison largement éclairée, projetant devant elle de grandes zones lumineuses en éventail. Mieux encore, on voit des silhouettes passer et repasser, entrer et sortir. On entend le murmure des voix. Voilà à qui parler! Il se trouve que cette habitation est celle de l'agent de la Compagnie, un Français, un des Français de Punta-Arenas, €ar nos compatriotes, toute proportion gardée, sont assez nombreux dans cette petite cité.

Nous apprenons la cause de la léthargie universelle : c'est la faute à la révolution. La guerre civile du Chili prend de plus en plus de gravité, et nous recevons la nouvelle de la perte du Blanco-Encalada, le plus beau cuirassé de la flotte «hilienne. Le brave général Valdivieso, commandant de cette place, dans la crainte d'un coup de main des antibalmacédistes, a cru devoir organiser une petite Terreur à Punta- Arenas : fermeture des maisons à partir de six heures, exception faite de quatre établissements privilégiés; visites domiciliaires et confiscation des armes des particuliers, y •compris les étrangers. Enfin, pour relever la gaieté affaissée

du public, circulation de patrouilles nocturnes lançant, en présence de toute ombre mouvante, le sacramentel : Qiiien vive? auquel le promeneur, s'il en reste dans ces conditions, doit répondre bien vite : Chile! sous peine d'essuyer des coups de fusil. Nous regagnons le bord sans mauvaise rencontre, et au point du jour le Tafna est déjà loin en mer.

C'est ainsi que notre première escale dans l'Amérique du Sud nous rappelle que nous entrons dans la patrie par excellence des guerres civiles.

Port-Famine. — Nous passons devant Port-Famine, vieil établissement des premiers temps de l'occupation espagnole, dont les habitants, à l'exception d'un seul, moururent de faim, circonstance qui refroidit si bien l'élan de la colonisation que, durant deux cent cinquante ans, personne ne songea à s'établir dans le détroit. Un autre souvenir se rattache à ce point, celui du fameux tonneau qui desservait la correspondance entre les deux océans : chaque navire y jetait les lettres qu'il voulait expédier derrière lui, et se chargeait de celles à transporter devant lui. Ce bureau sans buraliste fonctionna jusqu'à la naissance de Punta-Arenas...

Aspect du détroit. — A partir de Punta-Arenas le froid s'accentue; le détroit prend son véritable aspect, tout différent de celui de l'entrée. Le mauvais temps se présente sous toutes ses formes, presque simultanément. Les variations météorologiques, ailleurs alternées, rentrent les unes dans les autres comme les tubes d'une lunette d'approche : nous passons en quelques minutes de la pluie à un vent cinglant, du vent à la neige, à quoi succède une brume épaisse. Dès qu'elle est dissipée, on voit un ciel brouillé, avec des triangles de lumière perçant par des éclaircies des nuages sombres tout prôts à se résoudre en pluie. Mais ce qui subsiste au milieu de ces changements à vue, c'est l'humidité, la froide et triste humidité qui rampe sur mer en lambeaux que les pâles rayons solaires n'arrivent pas à disperser, qui, sur terre, imbibe les plantes comme des éponges, par les feuilles et par la racine.

La côte se dresse à droite et à gauche en montagnes poudrées d'une neige qui, dit-on, subsiste en été sans très grande diminution, couvertes de mousse, de gazon, de forêts basses au feuillage noir et persistant. Ces montagnes n'ont pas de très considérables élévations. La mer tranquille du détroit ne les a pas déchiquetées en falaises grandioses ; leurs contours ne s'accidentent pas des hardies découpures dont le roc vif prend le dessin sous le travail des eaux. Les grands traits

naturels, les glaciers, les murs titaniques, les sombres couloirs, sont plus loin, dans l'intérieur des terres et le long des canaux plus reculés de ce labyrinthe de bras de mer. Les lignes ici sont gracieuses, simples, et composent un paysage qui, transporté sous une latitude plus clémente, serait souriant et amical. Mais le ciel magellanique, sans détruire cette beauté, la transforme, et lui donne une expression de profonde mélancolie...

Borja. — ... Un peu avant le coucher du soleil nous mouillons à la baie de Borja, à quelques brasses du rivage. Nous débarquons avec le canot envoyé par le département des vivres à la recherche des moules qu'on récolte par tonneaux dans ces parages.

Notre première opération est la reconnaissance de certaines barres horizontales, très nombreuses, formant des traits de raccord d'un arbre à l'autre, qui nous avaient intrigués avant même le complet arrêt du bateau. Ce sont des planches clouées, de grands écriteaux portant des dates et les noms d'une quantité de navires qui se sont arrêtés à cet endroit. Ces témoignages du passage des hommes peuplent cette solitude, mais à la manière des tombes qui garnissent un cimetière. On n'entend pas le plus léger bruit; aucune agitation ne révèle, à perte de vue, la vie humaine ou animale. Le regard est d'abord séduit par le site, qui est un des plus beaux du détroit. Les petites îles rondes, pas plus grandes que ça, séparées par de minces couloirs qui conviendraient si bien à des pirogues de sauvages pour le jeu de cache-cache, rappellent d'abord à l'imagination les classiques berceaux de verdure et corbeilles de fleurs. Mais ces fleurs, véritables curiosités d'herbier, sont trop fluettes et trop disséminées pour faire nulle part la moindre tache vive. Elles n'existent que botaniquement parlant. Quant au feuillage , la nature a dû l'armer pour l'existence sous ce rude climat. C'est une verdure de buissons et de ronces dont les feuilles, petites et dures, piquent comme des épines... Et une tristesse qui fait partie du milieu ambiant pénètre lentement et irrésistiblement le spectateur égaré sur ce rivage.

Nous tentons une courte et pénible escalade le long d'un petit ruisseau alimenté par la fonte des neiges supérieures, dont l'origine est très nettement indiquée sur le flanc de la montagne, bien en haut, non loin du sommet, sous la forme d'un trait noir capricieux qui va s'élargissant. Les branches auxquelles on s'accroche cassent dans la main; les pieds en-

foncent dans la mousse spongieuse. Le sol et les arbres sont pourris par l'humidité. Pour découvrir quelque chose il faudrait s'élever par ce difficile chemin jusqu'aux cimes neigeuses qui nous dominent de plusieurs centaines de mètres. De là on embrasserait un magnifique panorama, une vaste étendue de la mer intérieure, les ondulations cachées derrière les premières vagues des chaînes de la grande île fuégienne, et un large espace de la terre patagonne.

Les Fuégiens. — Ils viennent, entourés de leurs chiens faméliques, bêtes méchantes et malheureuses, symbolisant la pire condition qui sur cette terre pourrait échoir à une créature humaine, celle de domestique d'un sauvage fuégien. Accueillis hospitalièrement, ils se montrent gais, bons enfants, sans prétentions aux belles manières, un peu turbulents, un peu primitifs, d'une rapacité que tempère le respect des blancs et que réprime au besoin la surveillance, d'une voracité que rien n'assouvit. D'ailleurs, sur le pont du bon navire, rien à redouter de leur éternelle fringale. Mais on sait que l'étranger surpris à terre serait utilisé comme comestible. Ce n& serait pas pour lui faire du mal; on ne peut pas dire que les Fuégiens soient précisément méchants : c'est l'estomac qui parle. — Du feu divin que ravit notre père Prométhée, il leur a été réparti une si faible étincelle qu'on serait tenté de demander s'ils ont fait une bonne spéculation en naissant hommes, et si le don de l'intelligence proprement dite, à ce degré de débilité, compense pour eux la perte de l'instinct animal et de la supérieure organisation physique de la bête. Certes les guanacos, les représentants les plus marquants de la faune du détroit, sont aussi bien armés qu'eux pour le struggle for life, et si, au lieu d'être les honnêtes ruminants du genre chameau qu'ils sont, ils se réclamaient de la tribu des carnassiers, il serait bien possible qu'ils arrivassent au refoulement et à l'extinction des bimanes indigènes. Darwin, qui a observé l'entrevue d'un Fuégien et de sa mère se retrouvant après une longue séparation, déclare que leurs démonstrations sympathiques furent moins intéressantes que la rencontre d'un cheval et d'un de ses vieux compagnons. L'appréciation du naturaliste anglais a pesé, depuis, sur le jugement des voyageurs, car rien n'est préjudiciable comme d'avoir été noté par un homme célèbre.

Mines d'or dans la Terre de Feu. — Il vient de survenir aux Fuégiens une des plus grandes calamités qui puissent frapper un peuple dépourvu pour la défensive, la découverte de

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mines d'or sur leur territoire. Leur patrie, qui ne tentait personne, est devenue l'objet des convoitises que les mirages du royal métal a le don d'éveiller. Le Chili et l'Argentine se sont empressés de faire valoir leurs droits respectifs sur la pauvre île, dont les habitants logent dans des trous creusés en terre et se nourrissent presque exclusivement, dans la saison d'hiver, de rats qu'ils mangent sans les vider, leur dénuement leur interdisant, en économie gastronomique, tout gaspillage. Une commission de délimitation a procédé au partage, et la démarcation a été représentée par une ligne droite, idéale, coupant dans l'inconnu des rivières à découvrir, des montagnes non dénommées et des déserts non encore entrevus... Les résultats obtenus sont au moins satisfaisants, car les sarcleurs de pépites vont en augmentant. Si le mouvement continue, il amènera, comme toujours, la colonisation du pays et la disparition des indigènes ^ » [LouisBastide, Revue des Deux Mondes, 13 novembre 1892, p. 336-342.)

CUBMIiSS DE FER

Le Pérou a réussi à faire aboutir sur le plateau deux hgnes qui partent du littoral; celle de Callao au Cerro de Pasco par Oroya s'élève jusqu'à 4,568 mètres. On n'a rien publié sur cette ligne : l'ingénieur Malinowski avait rapporté des notes qui ont été détruites par un accident en Europe. La seconde ligne va de Mollendo à Puno et Cuzco. Ce fut sous la présidence du colonel Balta (1868-1812) que les travaux publics reçurent leur grande impulsion; on décida la construction de dix-neuf lignes ferrées, qui n'ont pas été réalisées ; le développement actuel des lignes péruviennes est de 2,620 kilomètres.

La Bolivie n'a qu'une seule ligne, qui est le prolongement de

1. L'or a été signalé en 1886 ; le ministre de France à Buenos-Ayres annonça alors qu'on trouvait l'or dans la Terre de Feu sous la forme de lamelles ou de petits œufs. Depuis, l'archipel a été exploré avec grand soin par Rousson et Willems en 1890, et par Julio Popper, qui a dressé une carte ; ils ont trouvé dans le sud d'immenses forêts. — Nous rappelons ici que la Terre de Feu a été contournée par le sud pour la première fois en 1615-1616 par le navigateur hollandais Jacques Le Maire (fils d'un négociant flamand de Tournay). La Compagnie des Indes avait obtenu des Provinces-Unies le monopole de la navigation par le détroit de Magellan ; une réunion de marchands confia à Le Maire la mission de passer dans le Pacifique par le sud sans emprunter le passage du détroit; l'expédition comprenait deus vaisseaux, la Concorde et le Boom : elle partit du port de Hoorn, sur le Zuiderzée, de là le nom de cap Horn. Le détroit de Le Maire est à l'est, entre la terre et Staten-Island.

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