MANITOBA
phie de la Californie agricole du Dominion. Cette région est presque entièrement remplie par une couche de terre noire, analogue à la fameuse tchernozone des steppes de la Russie, mais dirigée géographiquement en sens inverse. La profondeur de cette couche est variable ; dans certains endroits elle atteint deux ou trois mètres. C'est assez dire que les engrais y sont inutiles; mais il se passera peut-être un demi-siècle avant que les forces productives amassées par la nature dans cette région privilégiée aient besoin d'être reconstituées.
Mode de concessions des terres. — Les émigrants ne tardèrent pas à affluer, et le gouvernement s'empressa de faciliter leur établissement en leur offrant des terres à un prix nominal. A l'exemple des États-Unis, on divisa le territoire en townships. Chaque township est subdivisé en 36 sections de 640 acres (acre =: 40 ares 42 centiares ), et les sections à leur tour sont partagées en demi-sections de 320 acres, et en quarts de section ou lots de 160 acres.
Si vous voulez venir vous établir à demeure dans le Manitoba ou dans les territoires du Nord-Ouest, vous pouvez choisir dans les sections disponibles un lot de 160 acres, pour lequel vous n'aurez à débourser que la somme modique de 10 piastres, soit 50 francs. Cela s'appelle un homestead. Seulement vous devez vous engager à bâtir une maison, dont les dimensions sont fixées au minimum par la loi, et à mettre en culture au moins 20 acres en trois ans. Si vous avez rempli ces conditions dans le délai stipulé, on vous délivre un droit de propriété définitif. Vous êtes le maître absolu de votre homestead, vous pouvez à votre guise le garder ou le vendre, en profitant de la plus-value qu'il n'a pas manqué d'acquérir. Ce n'est pas tout : si à côté de votre homestead il se trouve un autre lot disponible de 160 acres, vous avez le droit de préemption, en le payant en trois ans, au prix du gouvernement, tantôt une piastre, tantôt deux. Cela vous fera un domaine de 320 acres, environ 128 hectares de bonne terre, qui vous reviendra de 15 à 25 francs l'hectare. Si vous voulez plus tard vous agrandir encore, vous trouverez à acheter, au choix, des lots mis en vente par la Compagnie de la baie d'Hudson ou la Compagnie de chemins de fer du Pacifique... Mais il faut connaître votre métier de cultivateur, savoir distinguer une bonne terre d'une mauvaise, posséder un petit capital, — un millier de piastres (25,000 francs), peut suffire cl la rigueur, — pour acheter le matériel agricole avec les
bêtes de trait et attendre les résultats de la récolle. Point de frais de défrichement ; il n'y a pas de bois à abattre, pas de souches à extirper, comme dans les provinces de Québec et d'Ontario; il suffit d'enfoncer le soc de la charrue dans le sol gras et fertile de la prairie. Dès la première année, la terre noire vous donnera 30 boisseaux de blé de 31 à 33 kilos par acre, ou 45 boisseaux d'avoine, ou 350 de pommes de terre, au choix. Point d'impôts à payer, sauf les taxes municipales, quand il y a une municipalité ; un climat rude sans doute, mais sec et vivifiant. Il n'y a point de poitrinaires dans le Manitoba, et l'on ne sait guère ce que c'est qu'un rhume. N'est-ce pas une vraie terre promise? » (G. de Moli- NARi, Au Canada et aux Montagnes Rocheuses, Reinwald édit., 1886, p. 37-38.)
Climat. — t( Manitoba est la région du Dominion où le thermomètre accuse les plus fortes chaleurs et la température la plus basse. Les étés y sont donc très chauds, et les hivers très rudes. Toutefois le climat y est très salubre et très favorable aux tempéraments qui ne renferment pas en eux-mêmes les germes d'une maladie. Cela est dû sans doute à l'état hygrométrique de l'atmosphère. Pendant l'hiver, en effet, l'air est très sec, de telle sorte qu'on ne sera pas incommodé par un froid de 32°, alors que dans les provinces de la région de l'Atlantique on souffrira beaucoup d'un froid de 16°, parce que l'atmosphère sera chargée d'humidité.
Le seul désagrément sérieux dont on ait à souffrir en hiver, sont les tempêtes de neige, que les indigènes désignent sous le nom de blizzards. Le vent, que nul obstacle n'arrête, souffle alors avec furie, soulevant des tourbillons de neige qui aveuglent le voyageur et l'obligent à rester sur place. Malheur à celui qui est ainsi surpris au milieu des prairies. La tempête dure quelquefois un jour ou deux, et pendant tout ce temps il est cloué sur place, car il ne voit pas à un pas devant lui. Nous nous empressons d'ajouter que ces blizzards sont très rares, un, deux ou trois au plus par hiver, et ne sont que des zéphyrs en comparaison de ceux qui dévastent le nord-ouest des États-Unis. De plus, c'est la province où il tombe le moins de neige... » (Fr. Gerbié, le Canada et rÈmigj^ation française, Challamel aîné, 4885, p. 306.)
Les forêts. — « Les prairies du nord-ouest canadien n'offrent pas, comme celles de l'Indiana, de l'IUinois, de l'Iowa, d'immenses surfaces nivelées et dénudées. Les bouquets d'arbres et les gazons, les monticules et les plaines y alternent :
elles sont généralement ondulées, et de beaux bois de construction se dressent sur les bords des cours d'eau qui les sillonnent. C'est cette même alternative de la prairie et de la forêt qui constitue le grand avantage que le nord-ouest canadien offre aux colons, avantage qu'ont appris à bien apprécier ceux qui connaissent par expérience toutes les peines et les difficultés d'un défrichement en plein bois *. » (L. Kerrilis, Journal c^es Économistes, juillet 1880, p. 38.)
Il comprend les Barren-groiinds, terrains exclusivement propres à la chasse, à la pêche et à rexploitation minière, traversés par le grand fleuve Mackensie, et couverts de lacs immenses. Les Anglais y ont établi des postes pour la traite des pelleteries et des fourrures ; les plus éloignés sont le fort Raë, au fond de la baie nord du grand lac des Esclaves, le fort Anderson, le fort Norman-Franklin'^ à l'ouest du lac des Ours, le fort Bonne-Espérance sur le Mackensie, le fort Mac-Pherson construit en 1848.
Fort Mac-Pherson. — « A 30 lieues du Mackensie, et à 130 du fort Bonne-Espérance, sur un plateau dont la falaise s'éboule, et dans un terrain si marécageux que les bâtisses y éprouvent des failles continuelles, s'élève et s'étend le fort Mac-Pherson, construit en 1848 par M. Bell, officier de la compagnie d'Hudson.
Dûment couché sur les cartes anglaises comme une ville de troisième ordre, Mac-Pherson n'est qu'une simple enceinte de 100 mètres carrés de palissades mi-croulantes, de bastions vermoulus, par les meurtrières desquels ne passa jamais un fusil, et surmonté d'un blockhaus qui n'est là que pour la figure, puisqu'on ne peut pas même y monter.
Quatre maisons, ou plutôt quatre baraques de troncs d'ar-
1. « Un peuple cosmopolite, dit le P. Cronenbergks (Canada, p. 364), se groupera au nord et à l'ouest des grands lacs. Placé dans des conditions climatériques, agricoles, forestières et commerciales exceptionnellement avantageuses, le Far-VVest canadien deviendra avec le temps l'émule de l'Illinois et de l'Ohio ; VVinnipeg, dans cinquante ans, sera peut-être une autre Chicago. »
2. « Tout ce qui reste du fort Franklin est une souche de sapin scié horizontalement au niveau d'eau, à trois pieds du sol, et sur laquelle le grand explorateur déposait son compas de marine. Devant ce tronc d'arbre il venait faire ses calculs astronomiques. Un cercle y est demeuré tracé dans le bois. » (E. Petitot, Exploration du grand lac des Ours, p. 82.) Le fort appelé actuellement fort Norman a été établi sur une autre plage du lac. Le voyage de Franklin à la région gladale du Mackensie eut lieu en 1823-26.
bres équarris, composées d'un simple rez-de-chaussée, sont disposées sur trois côtés de ce quadrilatère, laissant libre, sur celui de devant, une cour ou préau.
Au fond est la maison du traiteur, qui ne se compose que de deux pièces et d'une entrée ; de chaque côté les magasins et les cases des servants, blonds et grands Orkneys.
... Dans la paroi du store aux marchandises on voit un vasistas que défend un volet à coulisse, comme cela se pratique dans les cabanons de fous.
C'est derrière ce fenestron que se tient le chef du poste ; c'est par là qu'il reçoit et compte les fourrures des farouches Esquimaux, entre deux revolvers chargés et déposés sur un comptoir : c'est par là que ces sauvages reçoivent de la main à la main, et séance tenante, le prix de leurs pelleteries, sans qu'ils soient jamais admis à pénétrer dans le magasin... » (E. Petitot, Grands Esquimaux, Pion édit., 1887, p. 134.)
Le factotum du fort, quand il fat visité par le missionnaire Petitot de 1867 à 1877, était Baptiste Boucher, ancien interprète de Franklin et de Richardson.
L'hiver. — « ... Un hiver de huit mois : c'est la plus rude épreuve que puisse éprouver un Européen sous le cercle polaire. Mais pour un Méridional, le long et effrayant hiver comporte de plus quelque chose de fatal. 11 produit sur l'imagination une dépression morbide, dans le caractère une mélancolie qui a son contre-coup sur le tempérament. De sanguin, par exemple, celui-ci devient nerveux, impressionnable. De joviale, l'humeur tourne morose, hargneuse, peut facilement tomber dans l'hypocondrie et le marasme. J'en ai connu qui passaient des semaines entières sans prononcer un mot. » (E. Petitot, (}Mm;:e Ans sous le cercle polaire, Dentu, 1889, p. 82. )
L'été au fort Bonne-Espérance'. — « Le 31 mai, la neige était entièrement fondue par une température qui se maintint, au nord et à l'ombre, entre -|- 4<' et -|- 12*»... Le 5 juin, la végé-
1. Poste de provisions pour le ravitaillement des barques du Mackensie ; il fournit surtout des approvisionnements de chasse aux Indiens, et expédie au chef-lieu de la Compagnie des castors (environ 3,000], des martres, etc.
tation commença à se développer, les saules à s'orner de chatons veloutés, la noire verdure des sapins à rajeunir, le sol à se couvrir de riches pelouses d'un vert tendre.
Une ou deux chaudes journées suffisent pour cela.
Le 7, pendant la nuit, eut lieu la petite débâcle qui précède la grande d'une journée; cette année-là (1865), elle ne le fit que de quelques heures. A 6 heures du matin, de formidables détonations se firent entendre ainsi qu'un fracas infernal. La grosse glace débâclait. Il n'est rien qui donne une idée plusfrappante du chaos primitif et de la confusion dernière. C'est un mélange monstrueux, informe, unique, de masses gigantesques, hautes comme des maisons, grosses comme des rochers, qui s'en vont, mugissant, hurlant, majestueuses oucourroucées, se rompre contre d'autres plus monstrueuses encore, puis retombent en couvrant de leurs débris les flancs des colosses contre lesquels elles se sont heurtées. Elles s'engloutissent dans le flot qui marche, pour reparaître plus loin, surgissant au milieu de glaçons moindres, qu'elles déplacent, soulèvent et culbutent.
L'imagination prête vie et sentiment à ces monstres qui se meuvent, se retournent, chevauchent les uns sur les autres, se bousculent, se pressent et s'agglutinent. Lorsque le volume des glaces excède la largeur du fleuve, bien qu'il ait ici 3 kilomètres, celles-ci se soulèvent sur les rivages en remparts d'une maçonnerie titanesque ; elles se suspendent à une grande hauteur, semblables à des constructions cyclopéennes. En même temps elles labourent les rives, entassent les terres, se creusent des godets profonds, montent des rochers avec elles dans un déploiement de forces dont rien ne peut donner une idée.
... Cet affreux mais grandiose spectacle dura trois jours. C'est au delta inférieur qu'il ferait beau en contempler les eff'ets, alors que les îles disparaissent sous les ondes jaunâtres, que les forêts sont noyées, le cours des affluents suspendu, les arbres déracinés, toutes les communications interrompues.
Le 9 juin leMackensie redevint libre et ouvert pour jusqu'au 1«' novembre suivant... Immédiatement derrière la débâcle arriva la barque du fort Simpson qui la talonnait, et, dès le lendemain dOjuin, vingt-cinq Peaux-de-Lièvre partaient avec elle et une seconde barque pour le lointain portage de la Loche i.
d . On l'appelle le Grand Portage ; il mai'que la limite du bassin de l'océan Gla-
Si l'hiver est long et le temps lent dans l'extrême nord, par contre les habitants y sont prompts et alertes. C'est indispensable. Les instants sont précieux après de longs mois d'immobilité, et quand on sait que l'été avare n'accorde jamais un nombre de trois mois pleins.
D'ailleurs, tout était redevenu vert dans la nature, plein de cris d'oiseaux, de glouglous de ruisseaux et d'allégresse humaine. En huit jours la terre, sortant des frimas de neuf mois, s'était entièrement parée. La première avait duré une semaine, comme aux jours de la création.
... Pendant l'été la température s'éleva, ù l'ombre et au nord, de +20° à +33°. Cette chaleur intense était d'autant plus énervante que le soleil ne se couchait pas de quinze jours; aussi les eaux limpides et échauffées de la petite rivière aux Brochets, qui avoisinait nos demeures, devenait-elle chaque jour le théâtre de nos évolutions natatoires... » (E. Petitot, Quinze Ans sons le cercle polaire, Dentu, 4889, p. 151-154.)
Les rennes. — « Je n'ai pas parcouru une seule fois la surface de la baie de Smith (grand lac des Ours) sans en voir la surface couverte d'empreintes de pas de rennes. Dans la présente occurrence, elle en était littéralement piétinée, labourée, défoncée par des milliers de ces gentils animaux. A peine nous étions-nous élancés sur la glace, que les clochettes de mes chiens y attirèrent, des steppes où ils broutaient le lichen, une telle armée de rennes que le bruit de leurs petits sabots faisait l'effet d'un orage de grêle tombant sur l'asphalte de nos rues.
Enhardies parleur nombre, curieuses de lier connaissance avec les êtres étranges qu'elles apercevaient peut-être pour la première fois, les gracieuses bêtes fondirent sur nous par grands bataillons, serrant leurs rangs comme des brebis, enchevêtrant et entre-choquant leurs vastes ramures et nous considérant avec intérêt de leurs grands yeux limpides au regard innocent d'enfance ignorante et naïve.
Insouciants du danger auxquels ils s'exposaient, les rennes se laissaient charmer par le tintement des clochettes d'argent, dédaigneux de nos personnes, oubliant que les chiens de ce pays ont des crocs presque aussi redoutables que ceux des
cial. C'est un plateau sablonneux, granitique à l'est, d'une largeur qui dépasse un peu quatre lieues; il fait partie de la chaîne appelée montagne de la Biche.
loups. Si svelte est leur démarche; si déliées sont leurs jambes rapides; si élégants leurs petits sabots, dont la morsure découpe sur la neige durcie autant de petits croissants à l'emporte-pièce; si intelligente est leur belle tête, en dépit d'une bêtise dont les chasseurs danites profitent habilement ; si doux et mélancolique est leur regard, si noble et majestueux le port de leur panache d'ivoire, que je conçois comment, à leur vue, les Indiens se sentent émus, comment leur pensée encore dans les langes évoque le souvenir d'hommes qui ne sont plus, et dont les âmes auraient assumé ces formes animales si douces, si belles et si sympathiques... » (E. Petitot, Exploration de la région du grand lac des Ours, Téqui, 1893, p. 42-44.)
« Us trouvent leur alimentation de lichen dans les steppes qui environnent le grand lac des Ours. Les steppes de lichen blanc bordent les plages sablonneuses du sud et de l'ouest sur un espace immense, qui n'a de limites que la chaîne des montagnes qui bordent la rive droite du Mackensie... C'est le pâturage par excellence et intarissable d'immenses troupeaux de rennes, la boucherie où il s'en abat des quantités insensées, la terre de promission des Indiens où, à la vérité, le lait et le miel ne coulent pas comme des ruisseaux, mais où la viande grasse, la graisse et les langues de rennes s'accumulent par monceaux. Aussi ces sauvages passent-ils au milieu de ces affreux déserts la majeure partie de leur vie dans l'abondance et les plaisirs de la chasse sans cesse renouvelés. » (Id., ibid., p. 65.)
« ... J'yfus l'heureux témoin de ce spectacle étrange et inouï pour un Européen : un steppe plein de rennes libres, mais familiers et pas du tout sauvages, et qui seraient d'une facile capture au moyen d'enceintes palissadées. Rennes épars de tous côtés comme les étoiles dans le firmament ; rennes broutant par petits groupes de trois à dix têtes; rennes agglomérés par troupeaux de cent têtes et plus, et venant braver le chasseur de leur front de bandière cornu; rennes assemblés par armées d'un ou deux milliers d'individus, nullement effarouchés à notre approche, se dirigeant droit devant eux, comme assurés de commander le respect et d'acquérir l'impunité par leur multitude, forts et enhardis par leur grand nombre, sorte de voie lactée immense et animée qui se répandait dans le steppe... Rennes devant et derrière, rennes à droite et à gauche, en repos et ruminant leur lichen, ou debout et somnolents ; rennes piochant le steppe de leur sabot fourchu de petites vaches bretonnes, ou broutant la mousse
avec la neige qui la couvre. A notre vue ils relèvent la tête d'un air interrogateur et cessent de pacager. Immobiles, ils hument l'air dans notre direction, puis ils retournent paisiblement à leurs pâturages comme de douces brebis. D'autres, repus et n'ayant qu'à contenter leur curiosité, se promènent avec indolence en se dirigeant vers nous pour nous contempler de plus près. Ils cheminent ou trottent en longue file indienne, les plus vieux en tête, calmes et dignes dans leur barbe vénérable et leur blanc poitrail, tandis que les jeunes faons bondissent sur leurs pieds de derrière et sautillent comme des enfants autour de leur mère... »
Les indigènes du nord de l'Amérique, Indiens et Eskimos, refusent de domestiquer le renne, par superstition et par esprit de routine : ils sont persuadés que les rennes, d'anciens hommes, émigreraient si on les traitait en esclaves. Le voyageur arrive dans un camp indien :
« Ce camp indien ressemblait à un abattoir, et chaque loge à un étal de boucher. Des morceaux de viande de renne congelée se dressaient sur des échafauds ou flanquaient les derrières des tentes. Les chiens, repus, n'y touchaient pas, et les corbeaux mêmes les respectaient. Le renne était tellement abondant tout autour du camp que le seul Grand-Monstre (un Indien) en tuait jusqu'à 40 par jour. Sa femme et ses enfants ne suffisaient pas à tout épurer et charrier; on nageait dans la graisse. » (Id. ibid., p. 133.)
« ... Pendant tout le printemps de 1867, le renne surabonda à un tel point au grand lac des Ours que sans beaucoup de frais je ramassai assez de provisions de bouche pour tout l'été suivant, ainsi que pour ma résidence du fort Bonne- Espérance. Je comptai jusqu'à 18 rennes dans mon magasin à vivres, plus de 50 pains de graisse fondue et 80 langues fumées de cet animal. C'était beaucoup pour un homme seul. » (Id., ibid., p. 145.)
Leurs principales tribus. — « En 1871 ils formaient une population de 102,000 individus vivant sur des réserves; leur nombre a augmenté depuis; ils peuvent s'émanciper, quitter la tribu et vivre comme les blancs. On trouve encore quelques familles d'Iroquois sur les bords du Saint-Laurent; ils peu-
plent un village en face de Montréal, et ont conservé l'habitude d'envoyer un présent de fourrures à chaque nouveau souverain de France ; le dernier de ces présents fut fait à Napoléon III ^ Les Sioux, qui peuplent surtout le nord des États-Unis, appartiennent au môme groupe.
Vers le nord, dans les plaines du nord-ouest, vivent les Sauteurs, et dans les Montagnes Rocheuses les Montagnais, qui comprennent de nombreuses tribus : les Mangeurs de caribous, les Castors, les Couteaux-Jaunes^ les Dené, etc. Les Indiens de la Colombie anglaise forment un groupe particulier de 38,000 individus qui ont beaucoup de ressemblance avec les races asiatiques : on croit qu'ils descendent de matelots japonais. Plusieurs tribus ont conservé l'usage de comprimer le front de leurs enfants à la naissance, de là le surnom de Têtes-Plates K
Leur malpropreté. — Un Européen ne peut imaginer ce que souffre un homme civilisé dans ce milieu sauvage où j'avais séjourné plus d'un mois. Il y couche entre des gens puants et pouilleux, qui ne se lavent jamais le corps ni ne changent de linge; au milieu d'enfants sales, de chiens hargneux et familiers qui viennent se battre ou se reposer sur lui pendant son sommeil. Il y mange à terre parmi les ordures et les cendres, dans une vaisselle rudimentaire qui ne reçoit d'autre rinçage que le coup de langue de l'hôtesse ou le torchon de sa robe de peau. Il y demeure dans une boucane épaisse qui l'imprègne des senteurs acres de la graisse brûlée ou du bois pourri, qui l'enfume et le roussit comme un hareng saur, en lui faisant verser nuit et jour des larmes amères sur sa triste destinée. Par le haut de sa loge il reçoit le vent, la pluie et la neige , tandis que le froid traverse la tente, souvent constellée de mille trous. Il y est dévoré d'une vermine pullulante, que rien ne détruit et qui lui occasionne des nuits d'insomnie. Il s'y repaît de viande à peine cuite et sans nul apprêt. Son bouillon est plein de crottins de lièvres, de feuilles amères de sapin et de ledum, et autres ordures cohérentes à la viande gelée que l'on a mise dans le chaudron sans aucun lavage préalable. Il ne boit que de l'eau de neige, souvent bouillie ou roussie et pleine des mêmes or-
1. Les Hurons peuplent encore le village de Lorette; mais les descendants de cette puissante nation sont des fainéants.
2. Dans le nord les Indiens sont en hostilité constante avec les Esquimaux, qui les méprisent. « Les Peaux-Rouges ne sont pas, disent-ils, des hommes braves, ingénieux ni illustres. Us sont sortis des lentes de nos poux... »
dures. Il doit soufFrir qu'un chacun plonge la main dans son chaudron, boive son bouillon, fasse usage de son gobelet et de sou service de lable, sans se permettre des observations qui lui feraient une réputation d'homme orgueilleux et difficile. Il doit lutter sans colère ni impatience contre une nuée de maupileux et d'importuns qui lui enlèveraient jusqu'à sa chemise s'il prêtait l'oreille à leurs demandes. Il doit souffrir fraternellement les grossièretés, les incongruités, les obscénités mêmes, sans se répandre eu plaintes amères, sans se mettre en colère, de crainte qu'on ne joigne l'irrévérence au sans-gêne, l'entêtement dans le mal à la faute matérielle et inconsciente... » (E. Petitot, Autour du grand lac des Esclaves, Savine, 1891, p. 2o6-2o7.)
Les ludieus, surveillés par des agents anglais, sont devenus moins belliqueux ; mais on a conservé le souvenir de leurs habitudes guerrières, dont la plus terrible était le scalpage. Voici comment il se pratiquait :
Scalpage. — « La chevelure de l'ennemi était un des trophées du sauvage. La manière d'enlever cette chevelure est une opération qui demande un apprentissage et de l'adresse : elle s'appelle scalpage. Quand la victime est frappée du tomahawk (hache perfectionnée), elle tombe aussitôt; le vainqueur saisit d'une main ses cheveux, les entortille ensemble avec force pour séparer la peau de la tête, et, lui mettant les genoux sur la poitrine, il tire du fourreau avec l'autre main le fatal couteau, et cerne la peau du front avec ses dents pour l'arracher : l'opération ne dure pas ordinairement plus de deux minutes. La chevelure est alors étendue sur trois arceaux ; on la fait ensuite sécher au soleil et on la peint avec du vermillon.
Il y a des exemples de personnes qui ont subi cette opération sans en mourir. » (Dainville, Beautés de l'histoire du Canada, Bossange, 1821, p. 7o.)
Leurs caractères physiques. — « Les individus qui composent la race métisse franco-canadienne sont des hommes
de taille moyenne et bien proportionnés, au teint foncé, avec des traits réguliers, un visage ouvert et agréable, plutôt riant que sévère. Si l'on peut retrouver chez eux les traits caractéristiques de la race indienne : les pommettes saillantes le nez busqué, le profil en demi-lune, etc., le plus souvent ces traits sont tellement atténués que chez beaucoup ils sont presque méconnaissables i. Les métis ont les mains et les pieds petits et bien conformés; chez eux les muscles des jambes sont bien développés, mais le corps, comme ensemble, est plutôt svelte que chargé d'un embonpoint superflu. Leur teint bronzé présente cependant les nuances les plus diverses, variant de la couleur presque cuivre au blanc à peu près pur. Sous le rapport de la couleur et de la physionomie, beaucoup ont une ressemblance frappante avec les Mexicains des frontières...
Comme les Indiens, les métis n'ont point de barbe et laissent croître leurs cheveux. Pour un moment donné, ils ne sont pas plus forts que les blancs, peut-être même ne seraientils pas capables d'un effort momentané aussi puissant; mais la force de résistance qu'ils possèdent est remarquable, et pour une course prolongée ils auraient facilement raison de ces derniers. Ce sont des marcheurs infatigables, qui pendant le long hiver du Nord-Ouest parcourent avec leurs raquettes des espaces immenses, faisant facilement trente et quarante milles par jour. Avec un traîneau à chiens, ils parcourent des distances encore plus considérables, tantôt trottant à côté de leur attelage, tantôt, quand la neige est unie, assis à l'arrière du léger véhicule, mais toujours prêts à sauter sur leurs jambes pour pousser à l'arrière avec un pieu dans les passages difficiles et stimuler l'ardeur de leurs bêtes hors d'haleine par quelques imprécations retentissantes. Comme canotiers, ils montrent une vigueur, une adresse et une force
1 « Le mélange de la huitième ou de la seizième génération de sang mêlé fait disparaître toutes les marques extérieures de la race indienne, à part seulement les cheveux lisses et d'un beau noir foncé. » Le chevalier de Hesse-Wartegg, qui a beaucoup voyagé au Canada, loue sans réserve l'hospitalité des Bois-Brûlés. Il avait beaucoup connu Louis Riel.le chef des métis du Manitoba, qui fut président de la République éphémère du Nord-Ouest. Riel était un seizième d'Indien, qui ressemblait à Jules Ferry et portait des côtelettes noires comme lui. « Les métis, observe encore Hesse-Wartegg, sont aussi timides et silencieux vis-à-vis des étrangers que les Indiens. Mais, une fois que la glace est rompue, il est impossible de ne pas admirer leur étonnante sagacité, leur pénétrante perspicacité, leur bon naturel, leur esprit, leur grande mémoire, qui paraissent dans les spirituelles reparties dont ils émaillent leur conversation. » (Revue générale [de Bruxelles], déc. 1885, p. 834-845.)
de résistance qu'aucune autre race d'hommes ne peut surpasser.
Leurs qualités. — Au point de vue intellectuel, comme au point de vue physique, les métis occupent le milieu entre les deux races dont ils sont sortis. On trouve réunies chez eux les qualités propres à chacune de ces races, mais combinées de telle sorte qu'elles constituent en eux une race distincte des deux premières.
Partout où on les rencontre, ils montrent beaucoup de qualités du cœur et de l'esprit, qualités qui se développent et mûrissent rapidement au contact de la civihsation. Môme dans le désert, ils ont conscience d'une vie plus élevée après laquelle ils aspirent. Malheureusement maintes circonstances ont jusqu'ici mis obstacle à leur avancement. Leurs ancêtres paternels, dont ils ont hérité la meilleure partie d'eux-mêmes, n'ont trop souvent été que des parents négligents et insouciants, qui ne se distinguaient que par leur intempérance et le dérèglement de leurs mœurs. D'un autre côté, jusqu'à une époque fort rapprochée ils n'ont jamais ressenti, soit dans leur famille, soit au dehors, l'influence douce et bienfaisante de la femme civilisée. Aujourd'hui encore ce bienfait est inconnu à un grand nombre de métis qui habitent l'extrême Nord-Ouest. De plus, les écoles sont trop peu nombreuses dans les contrées qu'ils habitent pour qu'il leur soit facile de les fréquenter, et si les métis de la province de Manitoba et des bords de la Saskatchevan possèdent un certain degré de civilisation, on peut dire qu'ils le doivent en majeure partie aux missionnaires qui, depuis 1818, n'ont cessé de travailler au milieu d'eux avec un zèle infatigable.
Leurs défauts. — On trouve chez les métis qu'un contact pernicieux n'a point encore pervertis, une nature droite et sincère, mais facile h déroger ; le sens moral développé, mais sans consistance ; des instincts honnêtes, mais une volonté faible. Volage et irréfléchi, le métis, en général, ne connaît ni l'avarice ni l'égoïsme, et semble incapable d'une fourberie...
Qualités de voyageur. — Comme l'Indien, le métis peut, d'un coup d'œil, explorer toute une région. Des profils généraux d'une contrée, il arrive aisément à en deviner les moindres accidents de terrain et, grâce à cette faculté, il peut se rendre, à travers les forêts vierges et les savanes dépourvues de tout sentier tracé, à un point déterminé par le chemin le plus droit et le plus praticable. Pendant le trajet d'un point
à un autre, il note dans sa mémoire, pour ne plus les oublier, les plus petits détails du chemin et les moindres accidents du terrain. Il est fécond en expédients et en ressources, et, au milieu des plaines comme au milieu des forêts, nul accident ne le décourage ; les obstacles peuvent lui faire modifier ses projets, mais ne lui font jamais perdre son calme. Trappeur consommé et chasseur expérimenté, c'est aussi un guerrier audacieux, qui, dans le combat, joint à l'adresse de l'Indien une valeur mieux disciplinée. C'est d'ailleurs grâce à cette qualité en même temps qu'à leur communauté de couleur avec l'Indien, que les métis doivent de n'être que rarement inquiétés parles premiers...» (J. Gesun, les Bois-Brûlés et Métis franco- canadiens du nord-ouest de V Amérique, dans la B,evue de géographie de novembre 1884, p. 337-340.)
Le missionnaire E. Petitot nous en dépeint un des types les plus réussis dans la personne de Jérôme Saint-Georges de Laporte, attaché au fort de Bonne-Espérance, sous le cercle polaire, le descendant authentique d'une famille noble ; on en trouve d'ailleurs beaucoup d'autres : les Mandeville, les Saint-Luc, les Lépinois, les Charlais. En 1873, M. de Lamothe trouva à la tête d'une petite boutique de Killarney (sur le lac Huron) M. de La Morandière, métis canadien, descendant de la famille angevine {Cinq Mois chez les Français d' Amérique , Paris, Hachette, 1879, p. 179). C'était aussi un métis canadien, ce Louis Riel qui voulut défendre les propriétés de ses compatriotes confisquées par le gouvernement anglais. Riel fut exécuté à Regina en 1884 ; pendant la lutte il avait donné à ses troupes le drapeau blanc lleurdelisé de l'ancienne France.
Jérôme Saint-Georges de Laporte. — « C'était un homme de soixante-cinq ans, d'une taille au-dessus de la moyenne et doué d'un profil distingué. Nez busqué, de coupe aristocratique, petits yeux gris pétillants de malice, front grand et poli, élargi par une calvitie prématurée qui ne lui laissait qu'une couronne de cheveux blonds, fins et frisés, indices d'un esprit souple... Sa démarche était lourde comme celle d'un matelot. 11 se balançait de bâbord à tribord comme un navire qui roule. Jusqu'en 1862, Saint-Georges n'avait pas eu plus de religion qu'un bateleur de foires. A l'arrivée des missionnaires français à Bonne-Espérance, il se ressouvint de la foi de sa mère, une Irlandaise, se débarrassa du vieil homme, et devint le bedeau de son église.
Saint-Georges était une chronique vivante. On pourrait