‹ L'Ameérique; anthologie géographique;Chapitre 31 sur 142 · L. Didier. — L'Amérique · texte numérisé non relu

L. Didier. — L'Amérique

matin au soir c'est un bourdonnement de ruche et une agitation de fourmilière; on se hâte, on se presse, les ascenseurs volent dans l'air, puis retombent comme abandonnés à leur instinct secret, et l'atmosphère même est enfiévrée. Après l'usine et la ferme, les affaires : et de près ou de loin chacun touche à celles-ci; chacun travaille ou tripote ^

Montons encore. C'est mieux : le quartier des libraires et éditeurs commence. Voici des livres : les classiques, de la science, de la littérature. Ce n'est point à l'usage de ceux qui se démènent là en bas : le temps leur manque ; mais leurs femmes et leurs filles en usent volontiers, avec quelques hommes qu'on ne voit point, enfermés dans leurs laboratoires ou leurs salles de cours. Montons toujours. La scène change : nous voici dans le quartier des magasins élégants. Plus bas il n'y avait point de femmes, point de femmes du monde du moins; ici c'est leur domaine. Les équipages apparaissent et les toilettes élégantes; courir les magasins et les faiseurs est un plaisir que l'Américaine comprend au moins autant que la Française. Ce sont les filles et petites-filles de rémigrant aperçu tout à l'heure aux environs de Bowling- Green, des consulats étrangers et des agences. Tout ce monde réside plus haut encore, dans les rues tranquilles, dans ces avenues tant vantées, qui, au surplus, sont assez tristes, malgré leur luxe extérieur, et c'est là qu'on trouve les palais en pierre sombre de ces rois de l'Amérique, pour la plupart descendants de petites gens humbles venus de par delà les mers. Une seule voie nous a retracé la marche à peu près obligatoire, avec ses stations et ses haltes. Les uns la franchissent lentement, mais les heureux vont plus vite, et c'est parfois rémigrant de vingt ans lui-même qui, après dix, vingt ou trente ans de labeur et de chance, se trouve occuper le haut de l'avenue, après l'avoir remontée pas à pas, riche, considéré (naturellement) et heureux à sa façon. Trop riche peut-être : on me montre fhôtel de l'un d'eux qui quitte les États-Unis et va vivre en Europe, craignant, pour cause, qu'on ne lui vole son fils afin de lui extorquer une rançon royale.

A vrai dire, comme couronnement à la ville, un beau qua-

1. « C'est partout une multitude de mécanismes ingénieux qui épargnent le temps et abrègent l'efTort. Aussi les commerçants admirent beaucoup Neu-YorL Je vois j)lusieurs fabricants européens nouvellement débarqués ; leur enthousiasme est intarissable : « J'ai fait plus de courses et de ventes en deux jours qu'à « Paris en une semaine, me disait l'un d'eui ce matin; New-York est le paradis « des gens d'affaires. » (M. Dugaud, /a Société américaine, Hachette, 1896, p. 20.)

drilatère de bibliothèques, de laboratoires, de musées, serait d'un plus noble eiïet; mais il faut bien prendre les choses comme elles sont. Au surplus, ce goût de la culture supérieure viendra probablement avec le temps ^.. » (H. de Varigny, En Amérique; Souvenirs de voyage et notes scientifiques, Paris, G. Masson éditeur, 1895, p. 13-22.)

New-York, ville de transit. — « Dans sa physionomie, New-York reflète d'une manière frappante les traits caractéristiques du grand territoire de l'Union. On dirait que la vie intellectuelle, morale et commerciale de l'Américain se condense ici pour rayonner ensuite à travers les espaces immenses qu'on appelle les États-Unis.

Broadway est le représentant et le modèle des grandes artères qui relient les ditïérentes portions du continent et jusqu'aux deux Océans. Les grands thoroughfares de la Cité de Londres, les boulevards de Paris, la Ringstrasse et le dédale des rues et des ruelles de Vienne sont tout, ou presque tout aussi animés que Broadway, mais leur animation est principalement due aux besoins de la ville qu'ils traversent, tandis que la grande artère de la métropole américaine est plus qu'une rue: c'est une route, une route royale qui mène au loin, qui mène partout. Après avoir déversé, à droite et à gauche, hommes et marchandises, il lui en reste encore assez pour alimenter les chemins de fer qui traversent le continent. Les personnes que nous apercevons dans ces véhicules innombrables sont des voyageurs plutôt que des passants. Ils ont l'air inquiet plus qu'affairé. On dirait que tout le monde craint de manquer son train. Sans doute New-York est une vraie ville dans le sens européen du mot, comme Londres, comme

1. Comme contraste, voici l'impression que produisait la ville en 1840 : « Elle se présente plus récente qu'imposante, plus gracieuse que belle; point de grands édiflces, de hauts clochers, de monuments saillants, mais des maisons en bois toutes neuves, peintes de différentes couleurs et peu élevées; la plupart n'ont qu'un étage; et les toits, les cintres des fenêtres, ne font point saillie, ce qui donne à l'aspect général de la ville un caractère monotone et triste : on voit que le puritanisme a passé par là. » (M"»» la comtesse Merlin, la Havane, I, C3, Amyot, 1844, 3 vol. in-8''.)

La ville doit son origine à un groupe de Flamands réunis par Jesse de Forest, d'Avesnes. Son père s'était fixé à Sedan, où toute la famille passa à I51 religion réformée; en 1601 Jesse y épousa une demoiselle du Cloux, fille d'un négociant, réalisa sa fortune à Sedan, et partit pour la Hollande; on le trouve à Leyde en 1615. 11 réunit ensuite un groupe de trois cents colons, venus pour la plupart d'Avesnes, et alla fonder en Amérique un établissement sur la presqu'île de Manhattan; c'était en 1623. La colonie reçut de nombreux Hollandais, voilà pourquoi elle s'appela New-Amsterdam. {Comptes rendus delà Société de géograpAie, 1891, p. 311-316.)

Paris, comme Vienne. Mais New-York est plus qu'une ville, c'est en même temps une immense station de chemin de fer, un dépôt, comme on dit en Amérique, de voyageurs et de marchandises, où se rencontre une population flottante assez considérable pour imprimer à sa physionomie le cachet de l'agitation, de la préoccupation, de l'imparfait et du provisoire qui forme un des traits caractéristiques de toutes les villes de l'Amérique. Somme toute, Broadway représente le principe de la mobilité. » (Hubner, Promenade autour du monde. Hachette, 1881, I, p. 25.)

Hôtel Waldorf . — « Je fus loger dès le lendemain de l'arrivée dans un hôtel ouvert depuis une quinzaine et construit en moins de trois ans : the Waldorf. Le millionnaire Astor a voulu s'offrir le luxe de faire sortir de terre, en pleine Cinquième-Avenue, un château des contes de fées dont le monde entier envierait la splendeur. Il a consacré cinq millions de dollars, presque le prix de notre Opéra, à la réalisation de son projet, et déjà tout New- York afflue dans ce palais d'Aladin, soit pour y loger, soit pour y dîner en gala dans un décor éblouissant et qui surpasse en beauté ornementale, en délicatesse de style, en luxe affiné, tout ce que l'imagination la plus outrancière et la plus orgiaque comme création palatiale pourrait inventer. L'immeuble atteint les hauteurs de Notre-Dame; il contient dix à douze étages, et des chambres élevées le panorama de New-York est u eifl'élien ». Sur les sept à huit cents chambres avec salles de bain, entrées et salons, pas une seule n'est semblable. Un homme qui possède le génie de la décoration mobilière, et dont j'ignore le nom, a tout installé dans les styles divers que l'histoire de l'architecture nous a légués; et c'est ici que j'insiste, le goût qui s'y reflète, depuis la moindre chaise jusqu'à la lampe électrique ou au tapis de pied, est d'un sentiment d'art si subtil, si ingénieux, que l'artiste le plus évanescent dans la sensation des tons s'y complaît et s'y pâme de plaisir.

Je voudrais que notre école des arts décoratifs envoyât ici une commission de dessinateurs; car un livre illustré tout entier ne suffirait pas à la description de cette demeure vraiment princière, dont chaque locataire d'une nuit, d'une semaine ou d'un mois, peut se croire avec vanité l'Astor ou le Vanderbilt, tant la vie à tous points de vue y est royalement ordonnée.

Et l'arrangement pratique! Que dirai-je de ces six ascenseurs électriques qui, en moins de temps qu'il n'en faut pour

respirer, conduisent aux sixième, septième ou dixième étages, dirigés par des électriciens vêtus comme des amiraux russes? Les lettres partent du vestibule de chaque chambre pour tomber sans accrocs au bureau central; les cartes de visite des amis qui s'enquièrent de vous down stairs sont aspirées pneumatiquement en une demi-seconde jusqu'à la chambre du visité; la lumière électrique, distribuée à profusion dans les lampadaires les plus fantastiques, s'allume et s'éteint à volonté, et de son lit, sans bouger, l'on ferait mouvoir le monde.

La chaleur amortit, dans la maison, l'effet des variations extérieures; l'eau chaude et froide circule partout sans occasionner le plus petit borborygme dans la muraille; la féerie est complèle, car tout est prévu : aucun effort, plus de surmenage; les nerfs béatifiés cessent de vibrer avec leur acuité et leur vigueur européenne, car l'obstacle physique n'existe plus, et le cerveau de l'homme, déshabitué du souci de l'effort, s'élève comme un aérostat dilaté de toutes surcharges parasites. » (OcT. UzANNE, Vingt Jours dans le nouveau monde, May et Motteroz, 19-21.)

Aspect général. — « La Floride, dont nous croirions que le doux nom rappelle le luxe de végétation, si nous ne savions qu'il n'est qu'un souvenir du jour de sa découverte {Pascha fiorida), me semble être une des régions du globe les plus dignes d'attirer notre attention et de devenir l'objet de notre étude. Car si chez elle les fleurs, ces brillants ornements de la nature, semblent fatiguées de ne couvrir que la terre, et s'élancent en s'entrelaçant jusqu'au sommet des arbres, le sol lui-même nous présente un phénomène des plus remarquables : partout se forment des cavernes profondes, partout des rivières jaillissent des entrailles de la terre. Ici vous voyez un fleuve majestueux rouler tranquillement ses eaux, puis, instantanément, disparaître à vos yeux pour se rencontrer de nouveau à une distance considérable, et former ainsi de nombreux ponts naturels; là des lacs étendus apparaissent tout à coup dans des lieux qui de tout temps produisirent le maïs de l'Indien.

La forêt. — ... Les bords delà mer sont couverts de sveltes palmiers, dont la tête gracieusement bercée par les vents semble un éventail naturel accordé à ces régions brûlantes

par la bienveillante Providence; puis viennent des forêts de pins gigantesques, qui, s'élançant à plus de 150 pieds, offrent les plus beaux bois de construction qu'aient vus les chantiers de la marine. Derrière ceux-ci la scène change subitement, et d'épaisses forêts de mille sortes de bois se présentent à l'œil fatigué de la monotonie des arbres verts. Là le magnolia étale avec profusion ses feuilles semblables à d'immenses spatules, tandis que l'air est embaumé par ses belles et énormes fleurs, si éclatantes de blancheur. Il est entremêlé de cent espèces d'ilex, de sessafras, de catalpas, de lauriers, de cèdres, de gommiers, au milieu desquels se distingue aussi le magnifique chêne vert, dont le feuillage éternel donne à toutes les saisons l'aspect constant de l'été ; partout le cormier de la Floride éblouit les regards par sa splendeur argentée; l'azaléa prodigue sa corolle, semblable à un gracieux papillon, et le sumac étale avec orgueil le magnifique éclat de ses bouquets écarlates. Tous ces arbres si variés sont étroitement entrelacés par des lianes sans nombre. Parmi elles on distingue les vignes sauvages, les clématites, les convolvules, qui tous, s'élançant avec hardiesse et en formant de bizarres festons jusqu'aux cimes les plus élevées, semblent être destinées à nous démontrer la force de l'unité, car les faibles rameaux ainsi réunis forment une barrière complètement infranchissable. De longs parasites semblables à des mousses et pendant de toutes les branches pourraient, au premier abord, être pris pour le limon laissé par un fleuve après une crue extraordinaire, et répandent sur tout cet ensemble quelque chose de singulièrement mélancolique, et dont l'âme est fortement émue, car ces tUlandria forment souvent une masse assez épaisse pour intercepter les rayons du soleil et condamner ainsi à une perpétuelle obscurité les espaces qu'elles recouvrent; alors l'extrême humidité détruit rapidement les jeunes pousses des arbres, et bientôt les géants des forêts tombent, eux aussi, renversés les uns sur les autres, minés par l'action invisible, mais continue, de cet ennemi caché. Mais partout où l'air peut librement circuler, combien est admirable la diversité de formes et de nuances de ces mille sortes de fleurs qui recouvrent entièrement le sol. Quel pinceau pourrait rendre avec vérité ces corolles et ces grappes si brillantes, dont les ravissantes couleurs sont aussi supérieures aux plus beaux tapis que la nature l'est à l'art!...

Les animaux. — Mais s'il est impossible d'exprimer le luxe qu'étale la végétation dans ces contrées, combien ne l'est-il

pas plus encore de décrire les myriades d'animaux qui les peuplent! La nuit, le sommeil des voyageurs est sans cesse interrompu par les hurlements du loup et de la panthère, par les aboiements du crocodile et le mugissement de la grenouille gigantesque. Aussitôt que le jour apparaît, ces habitants des ténèbres fuient comme l'ange déchu à l'aspect du juste; alors ils sont remplacés par les oiseaux sans nombre dont l'éclatante parure ne peut être égalée que par le délicieux ramage : l'on voit s'entre-jouer parmi les roseaux la perruche de la Caroline, le cardinal, l'oiseau moqueur, les geais, les troupioles, et tant d'autres membres de la tribu ailée. L'oiseau-mouche cherche partout le nectar des corolles, et des papillons aux splendides reflets semblent être des fleurs de l'air; de légers écureuils couvrent les branches des arbres, sous lesquels pâturent de nombreux troupeaux de daims. Mais parmi tous ces êtres si gracieux, quel contraste ne forme point le hideux serpent à sonnettes, dont l'aspect fascine d'horreur tous les animaux et les jette sans défense sous ses crochets mortels! Des tortues innombrables sillonnent aussi dans tous les sens ces terres toujours humides, et deviennent la proie de l'aigle à tête blanche, qui quitte pour les saisir les cimes les plus élevées, où il établit sa demeurev féodale, et au-dessous de laquelle se tient le stupide vautour, attendant avec une lâche patience les restes que veut bien lui abandonner le roi des régions éthérées.

Mais lorsque le soleil est parvenu au milieu de son cours, l'étouffante chaleur engage toute la nature au sommeil et au repos, et alors tout semble mort dans le désert; et lorsque les ombres de la nuit viennent de nouveau étendre leur voile sur l'épaisseur des bois, alors, comme si ces contrées si favorisées avaient encore le privilège de conserver quelque chose de la lumière qui s'en va, des milliers de mouches à feu traversent l'air dans toutes les directions et produisent, chaque soir, une illumination plus belle que n'en obtiennent nos cités à force d'art et de frais.

Telle est la Floride : elle forme un contraste bien grand avec cette région de jardins, couverte de villages florissants, peuplée de nations nombreuses et déjà avancées dans les arts, que nous peignent les premiers conquérants espagnols. Bientôt son aspect changera encore, et le génie américain y portera son cachet : ses chemins de fer et ses canaux ^ Faut-il

1. Le chemin de fer va aujourd'hui jusqu'à Tampa, sur le golfe du Mexique, et

donc que partout notre race commence par détruire avant que de fonder, et notre civilisation est-elle donc un arbre dont les branches ne peuvent se développer que lorsque ses racines sont baignées dans le sang! » (Comte F. de Castelnau, dans le Bulletin de la Société de géographie de Paris, 2° série, tome XVII, p. 392-403; ces pages, écrites en 1842, ont été reproduites dans Vues et Souvenirs de l'Amérique du Nord, Paris, A. Bertrand, 1842, p. 127-135, passim.)

Page 1