‹ L'Ameérique; anthologie géographique;Chapitre 5 sur 142 · LE PREMIER VOYAGE DE CHR. COLOMB H · texte numérisé non relu

LE PREMIER VOYAGE DE CHR. COLOMB H

racle. Isabelle et Ferdinand se trouvaient alors à Barcelone. L'amiral partit pour aller les rejoindre. Sur la route, les populations accouraient pour le saluer de leurs cris de joie. Quand il approcha de Barcelone, un cortège nombreux de seigneurs, de bourgeois et d'artisans se précipita au-devant de lui. Son entrée a été comparée à un de ces triomphes que les Romains avaient coutume d'accorder à leurs généraux vainqueurs. Six des dix Indiens qu'il avait amenés avec lui ouvraient la marche... Après eux on portait des perroquets vivants, des oiseaux et des animaux empaillés d'espèces inconnues, ainsi que des plantes auxquelles on supposait des vertus. On étalait au regard du public des couronnes et des bracelets d'or. Colomb arrivait ensuite, entouré d'une brillante cavalcade de jeunes Espagnols. La foule se pressait autour de lui pour le complimenter, et aussi pour contempler ces produits d'un monde inconnu. On avait préparé à l'amiral, sur une estrade, un dais de brocart d'or, au milieu d'un vaste salon, dans la Casa de la Deputacion, où l'attendaient la reine et le roi, entourés des dignitaires de la couronne. A son approche ils se levèrent, et l'engagèrent à s'asseoir en leur présence, en l'invitant à faire le récit de son voyage. Quand il eut fini, l'assemblée entière tomba à genoux pour chanter le TeDeum. » (P. Gaffarel, Histoire de la découverte de l'Amérique, Paris, Rousseau, 1892, II, p. 102-127.)

C. Colomb écrivit un récit de son premier voyage pendant son retour; il est daté du 15 février 1493, et fut imprimé la même année; il n'en reste qu'un exemplaire, conservé à la Bibliothèque ambrosienne de Milan. M. H. Barrisse l'a traduit et reproduit dans son Christophe Colomb, Études d'histoire critique, Paris, E. Leroux, 1884, 2 vol., tome 1er, p. 420-425.

Portrait de Christophe Colomb. — «■ Il jouit peu de sa gloire et des dignités dont il fut revêtu; au contraire, il ne fut presque pas un jour sans avoir à souffrir ou les douleurs les plus aiguës, ou les contretemps les plus fâcheux, ou les chagrins les plus cuisants. Il était d'une taille médiocre, mais bien proportionnée; son regard et toute sa personne marquaient quelque chose de noble; il avait le visage long, le nez aquilin, les yeux bleus et vifs, le teint fin et un peu enflammé, les cheveux blonds, tirant sur le roux, le corps bien constitué,

et une grande force dans les membres. Son abord était facile et prévenant, ses mœurs douces et aisées. 11 était affable envers les étrangers, humain à l'égard de ses domestiques, enjoué avec ses amis, et d'une humeur fort égale envers tout le monde. Il avait l'âme grande, un génie élevé et vaste, l'esprit toujours présent et fécond en ressources, un cœur à l'épreuve de tous les contretemps, beaucoup de circonspection et de prudence dans toute sa conduite. Quoiqu'il eût passé les deux tiers de sa vie dans une fortune des plus médiocres, il ne fut pas plus tôt en place qu'il prit naturellemet toutes les manières de grand seigneur, et qu'il parut né pour commander. Personne ne savait mieux que lui se donner cette gravité bienséante, ni ne possédait plus parfaitement cette éloquence insinuante et sensée qui rendent presque toujours le commandement efficace. Enfin il avait de la grâce à tout, parlait peu et toujours bien... » (Cuarlevoix, Histoire de Saint-Domingue, II, 43-45, Amsterdam, 1723.)

GROENLAND

Découvertes des Normands. — Les Normands de la Scandinavie, en parcourant les mers septentrionales, découvrirent l'Islande au ixe siècle (861); ils y fondèrent des colonies; l'île reçut des réfugiés norvégiens chassés par la tyrannie de Harald-Harfager. Toute rislande habitable était peuplée en 930'; elle devint une république florissante sous la direction des Danois.

Les pirates et les colons de l'Islande allèrent plus à l'ouest, et la côte orientale du Groenland fut aperçue par Gumbiorn en 877. Un exilé d'Islande, Erik le Rouge, s'établit sur la côte occidentale et y fonda une ville (983). La colonie fut convertie à la religion chrétienne sous la direction de Leif, un grand voyageur auquel on attribue des courses lointaines vers le sud : il aurait visité le Hellaland (Labrador), le Markland (Terre-Neuve) et le Vinland, pays situé au sud du Saint-Laurent, que retrouveront et citeront les frères Zeni au xiyo siècle. L'Amérique fut donc visitée par des Européens dès les xc et xio siècles ; mais ces découvertes, faites par les aventuriers du Nord, ne furent considérées par eux que comme des dépendances insulaires des terres arctiques. Les Normands ne furent pas suivis. On signale cependant une entreprise formée à Brème vers 1040 par des voyageurs frisons; Adam de Brème raconte qu'ils abordèrent à l'Islande, mais qu'ils trouvèrent au delà une mer couverte de brouillards ; dans cette mer s'ouvrait un abîme où les eaux s'enfonçaient, puis reparaissaient : ils l'appelèrent les narines du globe; et voilà comment prit naissance une de ces nombreuses légendes qui arrêtèrent pendant si longtemps les navigateurs de l'Europe, et leur enlevèrent l'idée de pénétrer dans les mers de l'Ouest.

Igvêché de Gardar. — Au xii^ siècle le Grœnland eut un évêché, qui fut établi à Gardar'; la colonie comptait 180 villages sur les

1. A propos du centenaire de C. Colomb, Léon XIII a fait rechercher dans les archives du Vatican, par le camérier Hegwood, les documents concernant l'Amérique précolombienne; on a retrouvé de nombreuses pièces concernant l'évèché de Gardar, qui dépendait de la métropole de Drontheim. Il en est question très

deux côtes ; elle fut réunie à la Norvège en 1261 . Le roi défendit aux étrangers de visiter le pays, les relations avec l'Islande cessèrent, et au xvo siècle la colonie norvégienne fut abandonnée : les derniers habitants Scandinaves disparurent en 1533.

Hans Égède. — Un pasteur danois, Hans Égède, partit pour le Groenland en 1721 ; il baptisa les Eskimos et fonda un nouvel établissement, qui fut d'abord exploité par une compagnie de Bergen, cuis par le gouvernement danois; il fonda Godhaab. Son fils, Paul Égède, lui succéda ; puis vinrent les Frères Moraves, qui ont organisé les dix-sept missions que comprend aujourd'hui la colonie danoise.

Voyageurs modernes. — On a fait plusieurs tentatives pour retrouver les établissements de la côte orientale, l'CEsterbygd; Hudson échoua en 1607, David Danell en 1652, Walloe en 1751-53. Le premier Européen qui put aborder fut l'Anglais Scoresby en 1822 ; il trouva quelques vestiges permettant de supposer qu'elle est habitée; on a donné son nom à une large baie qui s'ouvre au nord de 70^. L'année suivante Clavering, qui conduisait Sabine vers le pôle, y rencontra des Eskimos timides; ils séjournèrent à l'ile Pendulum. Le gouvernement danois se chargea enfin d'explorer son domaine : le capitaine W.-A. Graah fit un voyage fructueux le long des côtes du Sud, qu'il appela Terre du Roi-Frédéric VI ; parti du cap Farewell, il alla au delà de 65*^, et trouva des Eskimos de haute taille, mais aucune trace de l'ancienne colonie ; la population devenait plus nombreuse vers le nord. Une expédition organisée par la France aboutit à un désastre : Jules de Blosseville disparut, en 1833, avec la Lilloise.

Sous l'impulsion de A. Petermann, directeur des Mitte'dungen de Gotha, on ouvrit une souscription en Allemagne pour l'envoi d'une mission au pôle; le capitaine Koldewey, qui partit avec la Germania en 1868, avec la Germania et la Hausa en 1869, longea les côtes du Grœnland de 70^ à 75^ et leur donna le nom de Terre du Roi- Guillaume. Les Allemands allèrent en traîneau jusqu'à IV; le cap extrême fut appelé le cap Bismarck,

Les derniers explorateurs ont été : Nordenskiold, qui aborda en 1883 au port du roi Oscar, mais ne put faire de recherches ; le lieutenant danois Holm, qui a passé deux hivers (1883-85) sur la côte vers 650, et a donné à cette partie du littoral le nom de Terre du Roi-Christian IX ; en 1894 il a fondé la nouvelle station de Angmagsalik; le capitaine Knudsen, qui a dépassé le point extrême atteint parla Germania;\\ a trouvé de la végétation et les traces d'établissements abandonnés par les Eskimos; enfin G. Ryder, delà marine

fréquemment dans les lettres pontificales jusqu'en 1281 ; une lettre de Nicolas V adressée aux éréques irlandais en 1448 annonce la destruction totale des chrétientés du Grœnland survenue trente ans auparavant. En 1402, Alexandre VI nomma encore un moine évcque de Gardar. Ces documents ont été publiés dans National Géographie Magazine de Washington, V (1893), p. 197-234.

GROENLAND 15

danoise, a hiverné de 1891 à 1892 sous le 70^, et a pu pénétrer jusqu'à 50 milles dans l'Intérieur.

Inlandsis. — Cet intérieur est TInlandsis, mot qui désigne, dans les langues Scandinaves, les immenses glaciers qui recouvrent et empâtent d'une carapace cristalline les terres polaires. M. de Lapparent les appelle des calottes glaciaires. Le Danemark a entrepris de nombreuses expéditions pour traverser l'Inlandsis ; en 1728, celle de Clans Enevold Paars ; en 1751, celle de Lars Dalager, négociant, qui fit une courte excursion ; en 1878, J.-J. Hayes, parti de Port-Foulke, fit environ 100 kilomètres sur les glaciers; en 1867, Whymper voulut partir de Jakobshavn, mais il trouva la population atteinte par une épidémie de pneumonie et ne put trouver le personnel nécessaire ; en 1870 Nordenskiœld se rendit au Grœnland afin de se procurer les chiens nécessaires à son expédition du Spitzberg; il fit l'ascension d'un glacier et s'éleva jusqu'à 674 mètres ; il revint en 1883, parcourut un immense glacier, qu'il escalada jusqu'à 1,500 mètres d'altitude: il resta trente et un jours sur un glacier, et n'aperçut aucune terre libre de glace, comme il l'espérait. Les deux entreprises principales furent celles de Jensen et de Nansen; Jensen partit de la côte ouest en 1878 avec des traîneaux et un personnel d'Eskimos ; il découvrit des rochers noirs s'élevant au-dessus des glaces; il les appela des ?iwna<aA;. Nansen réussit complètement : il partit de la côte est et arriva à Godhaab (1888). Il constata que la glace de l'Inlandsis forme une couche épaisse d'au moins six mille pieds, et s'éleva jusqu'à 3,000 mètres ; il avait quitté leJason le 17 juillet et n'arriva à Godhaab que le 3 octobre. Nansen avait alors vingt-six ans ; il est parti pour le pôle nord en 1893, et son retour n'a eu lieu qu'à la fin de 1896.

Le Grœnland est-il une île? — Petermann croyait qu'il se prolongeait vers l'ouest à travers la région polaire jusquà la terre de Wrangell; la récente exploration de Peary (1891-92) permet d'affirmer qu'il forme une île : Peary a découvert sur la côte ouest, au nord, la baie Indépendance, qui n'est qu'à 240 milles du point le plus septentrional connu sur la côte est. Dans un nouveau voyage qui s'est terminé en 1895, Peary a dressé la carte du Grœnland occidental, mais n'a pu réussira contourner l'île par le nord.

PASSAGE NORD-OUESÏ

Causes des voyages d'exploration. — « Quelques Portugais et Anglais, écrivait Lescarbot en 1612, ont fait des courses jusqu'à 560 et 67^ pour trouver passage d'une mer à l'autre par le nord. » La première découverte qui donna l'espoir du succès fut celle de Gaspard Cortereal, un Portugais qui découvrit le Labrador en 1500, et le détroit qui le délimite au nord; il l'appela de ce nom d'Anian qui a été aussi appliqué au détroit de Bering; c'est aujourd'hui le

détroit d'Hudson; par là ou devait gagner la mer de l'Ouest et atteindre le Cathay (Chine). Ce fut donc une préoccupation commerciale qui provoqua les premiers voyages : la route du nord était beaucoup plus courte que celle de Magellan, et les Anglais en poursuivirent la découverte pendant trois siècles. Même quand ils lurent certains que la route ne pouvait être utilisée, ils continuèrent les sacrifices, dans un but uniquement scientifique.

Voyageurs anglais. — Les premiers voyages ne donnèrent pas de résultats ; ils turent entrepris, sur l'ordre de Henri VIII, par Thorne en 1527 et Hore en 1536; découragée, la marine anglaise dirigea Willoughby et Chancellor sur le nord de la Russie pour rechercher un passage nord-est, qui sera découvert seulement' en 1879 par Nordenskiœld. La reine Elisabeth reprit la direction du nord-ouest; elle fut récompensée par les heureux résultats du voyage de Martin Frobisher (1576); il découvrit la baie qui porte son nom et crut avoir trouvé des mines d'or; il rapporta une pierre noire, brillante et très pesante, la marcassite d'or. Elisabeth donna au pays découvert le nom de Meta incognita.

J. Davis. — Une association de marchands présidée par Adrien Gilbert organisa le premier voyage de John Davis : il partit d'Angleterre le 7 juin 1585. Le Groenland lui causa une pénible impression : « La vue odieuse de ce rivage et le bruit fastidieux de la glace étaient tels qu'ils faisaient naître d'étranges idées parmi nous. » 11 l'appela Terre de désolation; il eut partout d'agréables relations avec les Eskimos, qu'il amusa avec de la musique et des danses ; il donna des présents « à ces aimables et gentils sauvages ». Ce fut lui qui attribua à un cap de l'Ouest le nom du diplomate anglais Walsingham. Les renseignements sur son second voyage (1586) sont assez vagues; il semble avoir pénétré dans le détroit d'Hudson; dans un troisième voyage, en 1587, il visita l'île Disco et dépassa 75<^.

Maldonado. — Ici se place le roman géographique de Mddonado. Le fils de Gérard Mercator avait publié des cartes de son père, dressées d'après les renseignements fantaisistes d'un religieux d'Oxford : elles marquaient au nord de l'Amérique une large mer allant de l'est à l'ouest ; au nord de cette ligne de navigation étaient marquées des terres boréales, quatre grandes îles rangées autour du pôle, où s'élevait un immense rocher de trente-trois lieues de circuit. Profitant de ces renseignements, l'Espagnol Maldonado prétendit avoir navigué sur cette mer, dont il décrit le rivage; partout il trouva des forêts, des vignes et des arbres chargés de fruits; il revint par le détroit d'Auian, et passa ainsi du Pacifique à l'Atlantique (1588). Navarette a dû prendre la peine de réfuter ces fantaisies, qui avaient été admises par un géographe de Milan, C. Amoretti, eu 1811.

Le début du xvii® siècle fut marqué par les voyages de Henry Hudson et de Guillaume Baffin.

Henry Hudson. — Hudson voyagea pour le compte d'armateur?

anglais qui le chargèrent de trouver la route de Chine; il échoua en 1607 et 1608, et passa au service de la Compagnie hollandaise des Indes orientales : en 1609 il longea les côtes d'Amérique et découvrit l'embouchure du fleuve qui a gardé son nom ; il le remonta, et les Hollandais prirent possession de la région déserte ; ils bâtirent en 1615 un fort dans la presqu'île Manhattan; ils devaient l'occuper jusqu'en 1667. Alors la New-Amsterdam devient New-York. En 1610 Hudson fit son dernier voyage : il longea les côtes du Labrador, franchit le détroit d'Anian, qui porta désormais son nom, et voulut hiverner dans la grande baie, vraie mer intérieure, qui s'appelle encore la baie d'Hudson. Mais les privations irritèrent l'équipage, les matelots s'emparèrent de Henry Hudson, de son fils, du charpentier de bord et de cinq autres matelots, les jetèrent dans une barque avec quelques provisions, et poussèrent la barque au milieu des flots et des glaces brisées. On ne saura jamais à quelle mort ils succombèrent.

Baie d'Hudson. — En 1612-13, Thomas Button alla explorer la baie d'Hudson; il releva les côtes de l'ouest et passa l'hiver à l'embouchure de la rivière Nelson. Quand on connut la grande étendue de cette baie, on resta persuadé qu'elle devait communiquer par un canal naturel avec la mer du Sud (océan Pacifique). En 1631 le capitaine anglais Luke Fox s'embarqua pour le Japon; il avait une telle assurance qu'il se fit remettre une lettre de Sa Alajesté Britannique pour l'empereur de ce pays; il circula autour de la baie, hiverna, puis revint à Londres. La même année, Thomas James hiverna dans la baie qui a conservé son nom.

G. Baffin. — Guillaume Baffin n'avait pas partagé l'illusion générale; il partit de Gravesend en 1616 avec une expédition qui avait été formée par des particuliers ; le plus généreux avait été Thomas Smith; aussi Baffin donna son nom au détroit qu'il découvrit au nord de sa mer de Baffin. Sa découverte ne devait être vérifiée et continuée qu'en 1818. Il trouva encore l'entrée du détroit de Lancaster, qui aboutit à un labyrinthe de roches, d'eau et de glace. Il avait découvert l'entrée véritable du passage nord-ouest. Il était accompagné de Robert Bylot, dont le nom fut donné à une petite île qui marque l'entrée du détroit.

Les voyages du dix-huitième siècle. — Les tentatives furent moins nombreuses et surtout moins heureuses pendant le xvnie siècle. En 1741, sur les instances d'Arthur Dobles, l'amirauté anglaise organisa l'expédition de Christophe Middleton et de Guillaume Moor ; ils explorèrent encore les côtes occidentales de la baie, et furent arrêtés par les glaces à la baie Repuise. Dobles prétendit qu'ils auraient dû s'engager dans cette baie, qu'elle devait conduire à l'ouest, et fit accuser Middleton. Ce fut encore sous son influence que le parlement vota en 1743 une somme de 500,000 francs en faveur du marin qui passerait de l'Atlantique dans le Pacifique par la baie d'Hudson. En 1776 on dut modifier la loi de 1743, en disant que l'on pourrait aller au Pacifique par n'importe quelle voie septentrionale.

John Ross. — Les découvertes furent reprises enlSlS sousl'impulsiou de l'amirauté anglaise dirigée par Barrow. John Ross commanda la première entreprise (1818), mais on ne fut pas satisfait du résultat : il n'avait pu visiter que les parages de la mer de Baffin. Ross fut disgracié et ne put prendre sa revanche qu'en 1829. Félix Booth, riche négociant de la Cité, arma pour lui le Victonj. Ross découvrit la presqu'île de Boothia-Félix (nom de l'armateur), qui était peuplée d'Eskimos. Il hiverna au milieu des glaces, dont la perspective était vraiment effrayante : « Dans tout son éclat, ditil, cette terre de glace et de neige a toujours été et sera toujours un désert énorme, sinistre, décourageant, et sous l'influence duquel la pensée elle-même se paralyse. » Le 1er juin i831, il fit une grande découverte scientifique : il trouva un des pôles magnétiques du globe dans la presqu'île Boothia-Félix , par 70» 5' de lat. et 90 de long, ouest. Ross dut abandonner son vaisseau le Victory dans les glaces et revint en Angleterre en 1833; son neveu James Ross, qui continua les voyages, adonné le nom de Victory à un promontoire de la terre du Roi-Guillaume.

Parry. — Parry fit en 1819 et 1820 le voyage le plus fructueux avec les deux vaisseaux IlécLa et Griper. Il parcourut le détroit du Prince-Régent, découvrit celui de Barrow, l'île Melville, la terre de Banks, et passa l'hiver au milieu des glaces boréales, au nord de l'île Melville, dans une baie qui a gardé le nom de ses deux vaisseaux. Dans un second voyage il entra dans le détroit d'Hudson et découvrit le détroit qui porte encore le nom de ses deux vaisseaux, Fury et Hécla. Il compléta ses découvertes dans un troisième voyage (1824-26) par l'exploration du détroit du Priuce-Régent. Pendant l'hivernage il dut abandonner le Fury au milieu des glaces.

La question du passage nord-ouest avait fait un grand pas; on eut l'espérance du succès définitif quand on apprit que l'amirauté avait confié une nouvelle et définitive mission au capitaine Franklin.

John Franklin. — Franklin était connu par deux voyages accomplis dans le nord du continent américain avec le docteur Richardson : dans le premier, de 1819 à 1822, il avait exploré la rivière Coppermine et la baie du Couronnement (de Georges IV); il avait trouvé les côtes de l'Océan libres de glaces. Dans le second (1825-27), il devait longer les côtes à l'ouest de l'embouchure du Mackensie et rejoindre le capitaine Beechey qui venait de Bering; ce dernier ne put dépasser la pointe Barrow, et Franklin, craignant d'être prisonnier dans les glaces, retourna sur ses pas; ils s'étaient approchés si près qu'ils ne furent séparés que par une distance de cinquante lieues'.

1. L'exploration de cette côte fut complétée par Simpson en 1S36 ; il atteignit la pointe Barrow et revint au Mackensie, terminant ainsi la reconnaissance des côtes à l'ouest du Mackensie jusqu'à l'Alaska. En 1838 il se dirigea vers l'est, retrouva les côtes visitées par Richardson, atteignit le cap Alexandra et aperçut la terre Victoria; en 1839 il poursuivit vers l'est jusqu'à la presqu'île Bootbia ;

Il partit d'Angleterre pour un voyage de trois années le 26 mai 1845 avec les vaisseaux Erebus et Terror, il relâcha à l'île Disco ; des baleiniers l'aperçurent voguant dans la direction du détroit de Lancaster par un beau temps, un vent favorable, une mer calme : ce furent les dernières nouvelles de l'expédition. On commença à s'inquiéter en 1848, et on envoya des vaisseaux à sa recherche par le détroit de Bering. Richardson se rendit aux embouchures du Mackensie. En 1849 James Ross parcourutles archipels duNord, le détroit du Prince-Régent, et ne trouva aucune trace du passage de Franklin. Ross fît connaître son échec à l'amirauté; le môme jour arrivèrent les dépêches aussi désespérantes de Richardson. De 1850 à 1854 le gouvernement anglais entretint quatre vaisseaux dans le détroit de Béringet six dans le détroit de Lancaster ; il promit 500,000 francs à celui qui découvrirait les équipages et leur porterait un secours efficace, 250,000 francs à celui qui rapporterait des renseignements certains. Les actes de dévouement furent nombreux, et pendant plusieurs années l'opinion anglaise se passionna pour le mystère que cachaient les glaces polaires. La recherche de Franklin fit de nouvelles victimes : le lieutenant français Bellot tomba dans une fente de glace et disparut : les Anglais lui ont élevé un monument sur le quai de Greenwich. Enfin en 1854 le docteur Rae, ancien compagnon de Richardson, trouva des débris de l'expédition dans l'île du Roi-Guillaume. D'après le récit des Eskimos, les compagnons de Franklin avaient dû succomber vers 1850'. Lady Franklin"^ ne perdit pas encore tout espoir ; elle acheta en 1857 le vaisseau Fox; Mac-Clintock demanda à le commander sans traitement : il ne put atteindre l'île du Roi-Guillaume qu'en 1859. Le 24 mai il aperçut un squelette blanchi et quelques débris de vêtements européens, il découvrit un portefeuille renfermant quelques lettres, et apprit que le squelette était celui d'un domestique d'officier. Au même moment un de ses lieutenants visitait le cairn du cap Yictory, construit par Ross en 1831; il y trouva le journal de l'expédition : les deux vaisseaux avaient suivi le détroit de Lancaster et hiverné près des îles Beechey; le second hivernage avait eu lieu sur les côtes de l'île du Roi-Guillaume, en face du cap Victory. On voit que Franklin, attiré vers le théâtre de ses premières explorations, avait voulu gagner Bering en longeant le continent par une mer qu'il avait vue autrefois libre de glaces. Un second rapport, écrit en marge du premier, apprenait que Franklin était mort le 11 juin 1847 ; les vaisseaux avaient été abandonnés le 21 avril 1848 ; à ce moment les survivants voulaient franchir le détroit de Simpson et gagner la région de la rivière Back. En 1864 le journaliste américain Hall rapporta plus de cent cinquante objets provenant de l'expédition Franklin;

Simpson et son compagnon Dease eurent raison de se vanter d'avoir découvert le passage nord-ouest; ils se trompèrent seulement sur un point, en affirmant que la presqu'île Boothia est une île.

1. Le docteur Rae toucha les 250,000 francs promis par le gouvernement.

2. Descend par sa mère d'une famille française qui émigra au xvii» siècle.

il put arracher quelques aveux aux Eskimos, soupçonnés d'avoir attaqué les équipages anglais ; ils lui racontèrent qu'un homme blanc (Crozier, officier de Franklin) avait vécu longtemps parmi eux, jusque vers 1863, ce qui est peu vraisemblable.

Découverte dupassage.— Tant d'efforts avaient du moins produit un résultat .-Franklin avait complété la circumnavigation de l'Amérique du Nord ; comme l'a dit R. Murchison : « Franklin et ses compagnons ont forgé avec leurs vies, ou plutôt par leur mort, le dernier anneau qui manquait encore pour rendre complète la chaîne des découvertes autour du continent américain. » Eu outre, Mac-Clure, envoyé au détroit de Bering, s'avança vers le nord jusqu'à la terre de Banks avec son vaisseau VInvestiqator; il alla ensuite sur la glace jusqu'à l'île de Melville, où il découvrit dans un cairn un rapport déposé par Mac-Clintock, venu du détroit de Lancaster. Mac- Clure y laissa une dépêche, et, au printemps suivant, au moment du danger suprême, quand Mac-Clure était sur le point d'abandonner son vaisseau, le lieutenant Pim, envoyé parle capitaine Kellet, vint le trouver et recueillit malades et équipage. Mac-Clure arriva à Londres le 7 octobre 1853, après avoir le premier tourné le continent américain par le nord. Le problème du passage nord-ouest était donc résolu, grâce à la persévérance de l'amirauté anglaise. Elle y avait consacré presque sans interruption trente-huit années d'efforts inouïs, d'énergie surhumaine ; elle avait donné les meilleurs vaisseaux de ses ports et dépensé cinquante millions de son or; et cependant elle savait depuis longtemps que la question pratique, la question d'application commerciale, était hors de cause.

PÔLE NORD

Initiative de l'Angleterre. — C'est encore la race anglo-saxonne (Anglais et Américains) qui s'est fait la place la plus large dans la longue série des entreprises polaires, entreprises toutes scientifiques, auxquelles ne peut venir se mêler aucune préoccupation commerciale. En 1773 le parlement anglais, sur la proposition du capitaine Phipps (lord Mulgrave), vota une prime de 500,000 francs à celui qui atteindrait le pôle. Trois routes ont été suivies : les Anglais et les Américains ont voulu atteindre le pôle par les côtes occidentales du Grœnland; les Allemands ont préféré la route du Spitzberg, et une tentative française a été faite au nord du détroit de Bering.

Les Américains. — Inglefield pénétra le premier, en 1852, dans le détroit de Smith qu'avait sigaalé Baffin ; il alla jusqu'à 790. Eu 1853, le docteur Américain E.-K. Kane pénétra de nouveau dans le même détroit, que l'on avait cessé de considérer comme un golfe, avec un navire équipé par Henry Griunell ; il donna le uom de sou protecteur à la grande terre glacée qui s'étend à l'ouest du détroit

POLE NORD 21

de Smith. Kane fit connaître le grand glacier de Humboldt, le village eskimo d'Étah, qui est le plus septentrional du monde. Il s'avança jusqu'à 810, et dénomma le canal Kennedy (nom du secrétaire de l'amirauté des États-Unis). 11 trouva une température assez douce, de la végétation, et contribua à répandre l'idée d'une mer libre au pôle, dont avaient parlé déjà les explorateurs sibériens, et surtout Wrangell ; on donna à cette mer libre problématique le nom de Polynia. Kane était revenu en 185o, après avoir abandonné son vaisseau et couru mille dangers.

En 1880 le docteur Hayes alla à 81*^ 35' et découvrit les caps Lieber et Union sur la côte de Grinnell.

Jalouse de ces succès, l'Angleterre voulut préparer une grande entreprise sous la direction de la Société de géographie ; le capitaine Gérard Osborne eu fut l'inspirateur; mais des discussions violentes s'engagèrent avec le géographe allemand Petermann, et l'expédition fut ajournée.

Le Polaris. — En 1871 se place le voyage du capitaine américain F. Hall; c'était un homme énergique, ancien ouvrier forgeron devenu journaliste ; il s'était d'abord passionné pour la recherche du capitaine Franklin, et avait fait en 1864 un long séjour dans les terres arctiques, vivant avec les Eskimos, dont il avait adopté les mœurs et le costume. Il partit de Washington en juin 1871 avec le vaisseau le Polaris, armé par la marine des États-Unis, que dirigeait le secrétaire d'État Robeson ; Hall donna ce nom au canal qu'il découvrit au delà de Kennedy. Le Polaris dépassa 82", doubla le cap Union et hiverna dans une baie du Groenland. Hall fit des excursions sur la glace, puis, pour des raisons inconnues, sa belle intelligence se troubla; il mourut le 8 novembre 1871. Le Polaris disparut dans les glaces; le lieutenant Tyson put faire débarquer les provisions, et se réfugia sur les glaces avec les deux Eskimos Hans et Joë et dix-huit personnes, dont l'officier allemand Bessels ; ils dérivèrent vers le sud, et furent rencontrés, le 30 août 1873, au large du Labrador par la baleinière Tigresse, qui les prit à bord au moment où ils allaient succomber à la faim et à la fatigue ^ Nares. — L'Angleterre se décida enfin à intervenir. Les deux vaisseaux Alert et Discovery furent armés à Portsmouth sous la direction de Mac-Clintock, devenu superintendant de l'Arsenal. Ils furent commandés par le capitaine Nares, qui partit le 29 mai 1875, et atteignit avec V Alert 82'^ 24' ; pendant l'hivernage, le comman-

1. En 1875 la mission anglaise de la Discovery visita la tombe de Hall et y plaça une plaque avec cette inscription :

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