LES QUATRE RACES DES ETATS-UNIS
« Ce grand domaine de l'oncle Sam est habité par des races nombreuses, étrangement variées. L'Européen n'a aucune idée de ces contrastes, qui se résument en quatre nuances de l'humanité qui, sous une même bannière, entre la Chine et l'Archipel, entre l'Europe et l'Afrique, habitent le même immense continent. L'homme jaune a plus de patience et d'économie, l'homme rouge plus d'héroïsme et d'énergie, l'homme noir plus de force physique.
Au-dessus de ces races diverses, Malais, Chinois, indigènes des montagnes Rocheuses et de la Sierra Nevada, Africains du Congo ou de la Floride, se montre et plane le personnage destiné à les dominer toutes, l'Aryen, l'Européen, l'Anglo- Saxon, mêlé d'Irlandais Celtique et d'Ibère.
Celui-ci est l'homme blanc, l'Américain.
Le blanc. — Ayant l'intelligence, il a le sceptre. Il a même le désir et la théorie, sinon la pratique, de la charité et de la justice. Tous les climats lui conviennent; pour qu'il puisse subvenir à ses besoins, il affrontera les ardeurs de la zone torride et les glaces du pôle. Qu'il ait de quoi se couvrir et se nourrir, il s'emparera en dominateur de toutes les zones. Son génie plastique, énergique et souple, sa force morale, sa puissance de résistance, sont capables de soutenir toutes les épreuves, d'entreprendre tous les travaux, de subir toutes les températures; aussi le voyez-vous tamiser le sable d'or dans les ravins du Sacramento et écrire des articles de fond dans le journal de New-York ; établir des hauts fourneaux en Pennsylvanie et se livrer à la grande pêche dans la baie de Fundy ; chasser le castor dans l'Orégon et élever les porcs du Texas; cultiver les dattes et les limons de la Floride et prononcer de superbes discours sur les plates-formes de Washington.
Partout enfin, livré aux occupations les plus diverses, sous toutes les latitudes, à l'ombre des palmiers ou des sapins, il existe, il prospère, il dirige et il est roi.
Le nègre. — Quant au noir, il a sa place fixée par son organisme, celle qui absorbe le plus de soleil et qui lui impose le moins de travail. C'est le vrai fils des tropiques; pourvu qu'il se sente brûlé par la chaleur, il est content; il lui faut TAlabama, un champ de riz, un petit ruisseau, un mouchoir noué autour de la tête, et le voilà gai comme un oiseau, fredonnant à tue-tête sa chanson idiote, sans penser au lendemain; son œil s'arrête avec délice sur les teintes éclatantes; des palmiers, des bananiers, des cotonniers, que lui faut-il de plus ? La liberté ne lui plairait guère s'il fallait aller la saisir dans la glace, la neige et le brouillard. Il tolère New- York, ne demeure pas à Saratoga, passe les mois d'hiver dans le Sud et ne voudrait pas pour tout au monde s'aventurer dans les froides régions du Massachusetts etduConnecticut; l'appât d'un excellent accueil, d'un bien-être assuré et de salaire très élevé ne le séduit pas. Rien ne consolerait le pauvre Tommy s'il avait froid. Donnez-lui donc le soleil. Le soleil pour lui, c'est la liberté.
L'Indien. — Le Peau-Rouge, fils des anciens chasseurs des Alleghanys, des montagnes Rocheuses et des vastes prairies, n'existe plus guère que dans les lointaines solitudes de l'Ouest. La civilisation, c'est-à-dire l'Américain au pâle visage, l'a forcé de s'y réfugier avec sa squaw, le buffle, le bison et l'antilope. Aussi ne le retrouve-t-on, à peu d'exceptions près, que dans les régions désolées, situées à l'ouest du Missouri et du Mississipi.
... Rien de plus difficile que de contraindre le Peau-Rouge à une résidence fixe et au travail assidu; il ne veut manier ni la bêche ni la herse; il mendie volontiers, mais ne travaille pas; aussi la vapeur des locomotives, la fumée des usines et les travaux agricoles des blancs l'ont-ils chassé, avec le loup et le serpent à sonnettes, dans les forêts et les roches des Alleghany, où il pouvait autrefois librement scalper la femme blanche et faire retentir les échos de son triomphant cri de guerre. Du Missouri au Colorado on le voit encore, figure historique plutôt que puissance réelle, surveillé d'ailleurs par une chaîne de forteresses...
Le Chinois. — Parlons de l'homme de race jaune.
Celui-ci, en général chinois, quelquefois malais ou dayak, n'a plus de quoi vivre dans son pays. Le salaire l'attire en
Amérique. Du fond de l'archipel il accourt et demande du labeur. Pour un ou deux dollars il repassera votre chemise, fouillera Tor dans les mines et vous fera cuire une omelette... Peu de force physique chez eux, beaucoup d'adresse, de flexibilité, de patience. Avec leurs yeux en ligne oblique, ils sont assez laids, doux, industrieux et ne font de mal à personne. Prêts à exécuter tout ce qu'on leur demande, à se charger des commissions, à balayer la chambre, ils joignent à une souplesse merveilleuse une économie excessive et une longanimité sans égale... » (Hepworth DixoN, la Nouvelle Amérique, trad. par Ph. Chastes, Librairie internationale, 1869, p. 219- 224.)
Ils ont été plus maltraités aux États-Unis qu'au Canada, parce que la culture s'est développée plus vite, et les Peaux-Rouges iasouciauts, uniquement occupés de chasse, ont dû céder la place aux travailleurs avides de bonnes terres. L'exode commença en 1784 : une loi autorisa les marchés pour la vente de leurs terres, et les Iroquois abandonnèrent la Pennsylvanie. En 1826 ou décida que tous les Indiens seraient transportés à l'ouest du Mississipi; le gouvernement s'engagea à payer une certaine somme à chacun des Indiens transportés ; ils furent répartis dans les Réserves, surveillées par des agents. Ces terres restèrent la propriété commune de la nation, et ce fut seulement en 1887 {allotment act du 8 février) que les propriétés individuelles furent autorisées. Mais quand une réserve renferme des terres fertiles convoitées par les colons, l'État ne se fait pas scrupule d'en dépouiller les Indiens ; le fait s'est produit pour le district d'Oklahoma, livré aux settlers le 22 avril 1889. Le gouvernement fédéral s'est montré assez généreux pour désintéresser l'Indien', mais il a rarement tenu ses engagements politiques. Sitting-Bull, le chef célèbre des Sioux, pouvait répoudre à un général américain : « Le gouvernement a déjà conclu cinquante-deux traités avec les Sioux, et il n'en a pas observé un seul. » Aussi les révoltes ont été nombreuses; elles furent surtout violentes contre les colons anglais, qui, en 1704, promirent une prime de 70 dollars pour tout Indien fait prisonnier ou mis à mort. Le congrès de la confédération plaça des commissaires auprès des nations, et les révoltes générales furent évitées ; mais les révoltes partielles ont continué jusqu'à nos jours ; les plus terribles ont été celles des Sioux, qui furent dirigées par un véritable chef, le terrible Sitting-Bull, le Taureau assis; il était né en 1835, et combattit presque constamment dans la région du Dacotah coutrû les colons américains; sa dernière révolte eut lieu en
1890 : il crut alors à une prophétie qui annonçait l'arrivée d'uu messie chargé de rendre aux Indiens la liberté d'aller où ils voudraient. Bulïalo-Bill (le Cody de l'Exposition) refusa de marcher contre lui. Sittiug-BuU fut tué dans une rencontre au mois de décembre 1890.
La Nature {1891, l^r semestre, p. 280) a donné un portrait de Sitting-Bull.
Quel est leur nombre? Ils étaient 313,000 en 1830, d'après un relevé fait dans les bureaux du département de la guerre; 283,000 en 1870, 253,000 en 1880, 244,000 en 1890.
Mais le chiffre se relève, et, d'après Rivière, la population indienne aurait augmenté dans ces dernières années ; il y aurait, eu y comprenant les habitants de l'Alaska, 360,000 Indiens aux États-Unis.
Un fait qui a été observé par tous les voyageurs, c'est la grande ressemblance que présentent les Indiens des territoires les plus variés et les plus éloignés. « J'ai été fortement frappé, écrivait Th. Flint en 1831, de la ressemblance générale qui existe entre les Indiens dans leur physionomie, leur visage, leur conformation, leurs mœurs et leurs habitudes. Je ne crois pas quil y ait une autre race humaine qui présente des hommes parlant des langues différentes, habitant des climats différents, se nourrissant d'aliments différents, et qui cependant offrent une ressemblance si étonnante entre eux. » {Nouvelles Annales des voyages, 3« série, IV, p. 3o6.)
Cruauté des Indiens. — « On ne saurait se faire une idée de la cruauté d'un fçrand nombre de ces tribus sauvages, dans les guerres continuelles qu'ils font à leurs voisins. Quand ils savent que les guerriers d'une tribu rivale sont partis pour la chasse, ils entrent inopinément dans leur village, massacrent les enfants, les femmes et les vieillards, et emmènent prisonniers tous les hommes qu'ils peuvent conduire. Quelquefois ils se placent en embuscade, ils laissent passer tranquillement une partie de la bande ; tout à coup ils jettent un cri affreux et font pleuvoir sur l'ennemi une grêle de balles et de flèches. Un combat à mort commence aussitôt : ils s'élancent les uns sur les autres, le casse-tôte et la hache à la main, et font une horrible boucherie, se glorifiant de leur valeur et vomissant un torrent d'injures contre les malheureux vaincus ; la mort s'y montre sous mille formes hideuses, dont le spectacle, qui glacerait d'épouvante tout homme civilisé, ne fait au contraire qu'enflammer la rage de ces barbares. Us insultent et foulent aux pieds les cadavres mutilés ; ils arrachent les chevelures, se roulent dans le sang comme des bêtes féroces ; souvent même ils dévorent les membres
palpitants de ceux qui respirent encore. Les vainqueurs retournent à leur village, entraînant avec eux leurs prisonniers destinés au supplice. Les femmes viennent à leur rencontre en jetant des hurlements épouvantables, dans la supposition qu'elles auront à pleurer la mort de leurs maris ou de leurs frères. Un héraut proclame les détails circonstanciés de l'expédition; on fait appel nominal des guerriers, et leur absence indique qu'ils ont succombé. Alors les cris perçants des femmes se renouvellent, et leur désespoir présente une scène de rage et de douleur qui passe l'imagination. La dernière cérémonie est la proclamation de la victoire ; oubliant aussitôt leurs propres malheurs, elles s'empressent de célébrer le triomphe de leur nation : par une transition inexplicable, elles passent dans un instant d'un deuil frénétique à la joie la plus extravagante.
Je ne saurais trouver des paroles pour vous décrire les tourments qu'ils intligent au pauvre prisonnier dévoué à la mort : l'un lui arrache les ongles jusqu'à la racine, un autre lui mord la chair des doigts, fait entrer le doigt déchiré dans son calumet et en fume le sang; on leur écrase les doigts des pieds entre deux pierres, on leur applique des fers rouges sur toutes les parties du corps, on les écorche vifs et on se repaît de leurs chairs palpitantes. Ces cruautés continuent pendant plusieurs heures, quelquefois pendant une journée entière, jusqu'à ce que la victime succombe à tant d'affreux tourments. Les femmes, comme de véritables Furies, l'emportent souvent en cruauté sur les hommes dans ces scènes d'horreur. Pendant tout cet horrible drame, les chefs de la tribu sont tranquillement assis autour du poteau où se débat la victime ; ils fument et regardent ces scènes tragiques sans la moindre émotion. Souvent le prisonnier ose braver ses bourreaux avec une froideur vraiment stoïque : u Je ne crains pas la mort, s'écrie-t-il ; ceux qui craignent vos tourments sont des poltrons, ils sont au-dessous des femmes. Que mes ennemis soient confondus, ils ne m'arracheront aucune plainte ; qu'ils enragent, qu'ils se désespèrent. Ah ! si je pouvais les dévorer et boire leur sang dans leur crâne jusqu'à la dernière goutte ! » (De Smet, Voyages aux montagnes Rocheuses, Lille, L. Lefort, 1843, p. 73-77.)
Un Indien de l'Est. — « Un jour (c'était en 1863) le hasard L. Didier. — L'Amérique. 12
nous conduisit au bord de l'Hudson, entre New-York et Albany. A celte hauteur les falaises ne tombent plus perpendiculairement dans le tleuve, comme aux environs du tombeau du général Grant. La prairie bordée de sapins vient, par une déclivité insensible, mourir dans l'eau.
C'était le soir; la brise rayait de légères ondulations la vaste nappe de l'Hudson. On entendait au loin le beuglement des bestiaux qui rentraient du pâturage, et, par intervalles, les locomotives grondaient sur les rails en déposant sur les prairies de petits panaches de vapeur. Accroupi sur l'herbe, un Indien paraissait méditer profondément. Deux plumes d'aigle teintes de vermillon se dressaient dans ses cheveux tordus. Ce n'est pas qu'il eût scalpé deux ennemis : un tel ornement n'avait plus maintenant aucune signification. Au lieu de tenir à la main un tomahawk rougi du sang des pioimiers, il ne possédait qu'un mauvais fusil de traite incapable de servir à la chasse des moineaux. Depuis longtemps il ne combattait plus; il mendiait pour vivre, grignotant çà et là quelques épis de maïs que de bons samaritains lui distribuaient encore. C'était bien un représentant de ces hommes inertes devant la force, impassibles devant la menace, immobiles devant le progrès. D'une main distraite il faisait brûler des feuilles de tabac. Un vol de ces sortes de merles à ventre rouge que les Américains désignent sous le nom de ro66ms sautillaient dans l'herbe et semblaient vouloir narguer par leurs cris ce barbare égaré dans un monde qui n'était plus le sien. Non loin de là se dressaient les toitures coniques de wigwams en ruine. Les perches de la charpente, liées par le haut, restaient encore debout, dépourvues des nattes qui jadis préservaient ses habitants contre les intempéries. L'herbe envahissait le foyer déserl, et tout à l'entour de sacanthes recroquevillaient leurs feuilles sur cet antique patrimoine des Peaux-Rouges.
A quoi songeait cet Indien dans son isolement farouche? Écoutait-il au loin le cri plaintif des castors? Suivait-il par la pensée les spectres des guerriers disparus poursuivant des fantômes de bisons à travers la prairie où s'alignent aujourd'hui de riants cottages, où des carrés d'avoine ondulent au souffle de cette môme brise qui balance des squelettes dans les hamacs suspendus aux acacias qu'aucune main amie ne vient plus ébrancher en signe de deuil? Entendait-il l'assemblée aux mille voix tumultueuses, où les chants patriotiques, exaltant l'imagination, faisaient bouillonner le sang dans les veines des guerriers?
Un ferry-boat immense, qui montait à Albany, vint à passer. Les remous soulevés par les roues gigantesques du Léviathan, se propageant de proche en proche, clapotèrent à la rive, imprimant de légères oscillations à une pirogue attachée près de là. Sans s'émouvoir, abstrait du monde extérieur, le sauvage continuait à regarder dans le vide.
« A quoi pense-t-il? demandai-je à mon guide.
— A rien, sans doute ; mais soyez sûr que, s'il a quelque idée en tête, il déplore de n'être pointa la solde du gouvernement fédéral. Il est seul de sa tribu; les autres peuplades, d'ailleurs très peu nombreuses aux environs, le repoussent; il n'est plus assez adroit ni assez alerte pour gagner son existence. »
Nous nous approchâmes du solitaire.
« Où est ta tribu?
— Je n'en ai point, répondit-il sans se retourner.
— Cette pirogue est-elle à toi? »
U secoua la tête négativement.
« Où est ta femme? où sont tes frères et tes fils? »
Il ne répondit rien. Et, quoiqu'il me semblât voir briller une larme sous sa paupière, aucun muscle de son visage ne trahit son émotion. Il ramassa son fusil et s'en alla. Toute sa tribu était éteinte. Presque personne ne comprenait plus son langage guttural. Il attendait la mort. On le connaissait dans le voisinage. C'était là, me dit-on, que jadis se réunissaient ses ancêtres, quand tous les hommes valides de la tribu devaient prendre une décision. Ici, les assemblées houleuses décidaient la paix ou la guerre. Le silence a maintenant envahi le site, les wigwams ne fument plus, et les settlers irlandais ont remplacé les Peaux-Rouges. Celui-ci revient ici instinctivement; il s'assied sur l'herbe et reste immobile de longues heures. Parfois, se croyant seul, il pousse des cris rauques, des ivhoop stridents, comme des cris de guerre, de ces mots de ralliement qui, de proche en proche, rassemblaient autrefois les membres épars des tribus.
L'écho seul répond à sa voix. Et quand des enfants (cet âge est sans pitié) tirent derrière lui des pistolets chargés à poudre, le sauvage bondit et rentre dans le bois.
Tout seul, ce dernier représentant d une peuplade sur le point de descendre dans la tombe disparut derrière les sapins. Un mince filet de fumée bleuâtre s'échappait encore des feuilles de tabac et portait au ciel peut-être la dernière prière de ce Peau-Rouge dégénéré. » (A. de Chenclos, Revue des Deux Mondes, 15 juin 1889, p. 847-849.)
Une princesse indienne. — « Je rencontrai un jour à New- York une princesse delaware, mi-partie vêtue à l'européenne, mi-partie à l'indienne, ce qui ne lui allait point mal. Ses traits étaient indiens, mais elle parlait si bien l'anglais, que je me permis de lui demander si elle était de sang mêlé. Elle me regarda avec fierté, u Je suis Delaware, dit-elle, et je m'en fais gloire. Pas une goutte de sang étranger ne s'est mêlé au sang des miens. Les blancs ont pris mes terres et ne m'en ont pas payé pour cela le dixième de leur valeur. Je hais les blancs qui m'ont volé mon pays. » Et, découvrant son shall qui cachait un corset de fourrures sur lequel était brodé un loup : « Le loup, c'est l'emblème des Delawares, et je ne l'oublierai jamais. Le Grand-Esprit nous a punis en amenant les blancs chez nous, mais moi je ne perdrai pas le souvenir de mon pays et de mes aïeux. » (L. Simonin, Une Excursion chez les Peaux-Rouges, Aug. Challamel édit., p. 63-64.)