‹ L'Ameérique; anthologie géographique;Chapitre 6 sur 142 · A PROFITÉ DE SON EXPÉRIENCE · texte numérisé non relu

A PROFITÉ DE SON EXPÉRIENCE

dant H. Markham alla avec ses vaisseaux jusqu'à 83° 20' 26 ", à 740 kilomètres du pôle. Le lieutenant Aldrich se dirigea vers l'ouest, longeant le nord de la terre de Grinnell, qui doit être une île. Au nord s'étend une mer de glaces anciennes, à laquelle Nares a donné le nom de paléocristique ; l'idée d'une mer libre doit donc être considérée comme une fantaisie. L'expédition eut à supporter des froids terribles ; le chapelain de la Discovery constata — 60^. Nares revint, après une année de séjour, en 1876.

Tentatives contemporaines. — L'Américain Howgate eut alors l'idée de fonder des stations permanentes à proximité des passages reconnus : des explorateurs s'y fixeraient et profiteraient d'une débâcle favorable pour atteindre le point mathématique du pôle. En 1877 le capitaine Tyson, le héros du Polaris, fut envoyé à la baie Lady- Franklin, sur le Kennedy, avec la Florence; mais Howgate ne put venir le ravitailler, et Tyson revint aux États-Unis en 1878. On envoya au même poste le lieutenant Greely avec le docteur français Pavy en 1881 : ils ne furent pas non plus ravitaillés, et le 26 juin 1884 on rencontra Greely à l'entrée du détroit de Smith, dans un état lamentable ; il avait perdu son vaisseau depuis 1883 et vu mourir presque tous ses compagnons, dont le docteur Pavy. La mission Peary (1891-92) n'a pas dépassé les latitudes atteintes par Nares; il a surtout exploré le littoral du Grœnland. Comment atteindre le pôle? En 1825 Scoresky proposait d'employer des traîneaux avec des chiens esquimos ; le commandant anglais Cheyne a proposé l'emploi des ballons, et c'est l'idée que veut réaliser l'ingénieur Andrée. Nous attendons les résultats.

Les Allemands. — Aug. Petermann avait la conviction que la vraie route du pôle se trouve entre le Groenland et le Spitzberg; la mer est plus largement ouverte, plus libre de glaces, surtout au printemps et à l'automne; il y a des courants chauds qui viennent des tropiques ; il était persuadé qu'un navire à hélices doit faire le trajet du pôle, aller et retour, en deux ou trois mois. Il appuyait son raisonnement sur de nombreuses hypothèses et sur les récits des baleiniers hollandais , qui prétendent avoir navigué dans la région du pôle au nord de la banquise du Spitzberg (découvert par Barents en 1596). Petermann réussit à organiser l'expédition de la Germania, qui ne put franchir la fameuse banquise. En 1872 le vaisseau autrichien Tegetliof, commandé par Weyprecht et Payer, se laissa prendre dans la banquise et ne put se dégager; il dériva vers le nord; Payer alla en traîneau jusqu'au delà de 82*^, et découvrit l'important archipel des terres François-Joseph; le point extrême fut appelé cap Vienne ; il est sous 83<^.

Tentatives par le détroit de Bering. — Le détroit de Bering fut découvert au xviie siècle par des agents de compagnies de pelleteries russes. Parti de la Kolyma en juin 1648, le Cosaque Semen Deshnew arriva à l'extrémité de l'Asie et aux embouchures de l'Anadyr. Mais le premier voyage d'exploration fut organisé par Pierre 1er et réalisé par Bering (Danois au service de la Kussie) en 1729; il alla

au nord jusque vers 68^, et retourna quand il n'aperçut plus de terres ni à l'est ni à l'ouest. Bering succomba dans une île du détroit. En 1178 le gouvernement anglais donna pour mission à Cook de le traverser et de revenir par le détroit de Baffin. 11 découvrit et dénomma rice-Cap, toucha au cap Nord de l'Asie, et retourna aux îles Hawaii, où il succomba le 14 février 1779. Otto de Kotzebue, fils de l'écrivain, visita, en 1815-1818, le golfe qui porte son nom ; il baptisa le cap Krusenstern, mais n'alla pas si loin au nord que Cook . Wrangel et Anjou, dans une série d'expéditions faites en traîneaux sur les glaces, explorèrent, de 1820 à 1824, les terres septentrionales de l'Asie, mais ne purent arriver jusqu'à Bering. L'île qui porte le nom de Wrangell fut découverte par le baleinier Long, en 1867, et explorée en 1881 par l'Américain Hooper, qui y a trouvé de hautes montagnes.

Gustave Lambert. — En 1867, Gustave Lambert, un ancien élève de l'École polytechnique, qui avait beaucoup navigué dans les mers sibériennes, conçut le projet de gagner le pôle en partant du détroit de Bering. L'entreprise fut abandonnée en 1870 à cause de la guerre franco-allemande, et G. Lambert fut tué dans un combat sous Paris. Octave Pavy voulut reprendre son idée en 1872; elle fut réalisée par un Américain, Gordon-Bennett, qui arma la Jeannette au Havre en 1878, et la confia au commandant de Long. L'entreprise aboutit à un désastre; la Jeannette fut prise dans les glaces, et fut incendiée en juin 1881 ; l'équipage arriva aux embouchures de la Léua, où périt de Long. Trois ans plus tard on retrouvait des débris de navire et des vêtements de matelots sur la côte du Grœnland oriental ; il existe donc un courant qui part des côtes sibériennes, traverse la région polaire et contourne le Grœnland. Il doit être produit par les grands fleuves de Sibérie, qui amènent une énorme quantité d'eau douce; le projet de G. Lambert paraît être un des plus raisonnables : c'est par le nord-est de la Sibérie que l'on atteindra probablement la région du pôle ; c'est la route qu'a adoptée le docteur Nansen, parti en 1893 delà mer deKarapourun voyage de cinq ans. Il est revenu en 1896 après avoir atteint 86^ 14' (à 420 kilomètres du pôle).

Ice-bergs. — « Milton a placé la Mort à la porte de l'enfer. La mort est là aussi qui plane invisible et dispute les abords de son empire à l'audacieux qui veut en forcer l'entrée : mort d'autant plus cruelle que l'énergie morale et les forces physiques de l'homme sont plus impuissantes à la combattre, et qu'elle a reçu de la nature pour frapper ses victimes des armes plus invincibles. Glaçons qui se frôlent

en grinçant et se brisent, stream-ice (courants de glace) qui se heurtent en tumulte, ice-hergs (montagnes de glace) qui dérivent en écrasant tout sur leur passage : autant d'ennemis que la mort oppose au navigateur, autant d'embûches qu'elle lui tend. En vain V ice-masler (pilote des glaces) surveille, du haut de son observatoire, la marche de ces masses redoutables et les mouvements du stream : trop souvent les précautions sont vaines, et un seul instant suffit pour consommer la perte du plus fort navire. Au rapport de Scoresby, un seul été vit ainsi disparaître plus de trente vaisseaux. « J'en ai vu un, raconte le célèbre baleinier, qui, écrasé entre deux murs de glace, disparut instantanément dans leur choc formidable. Seule la pointe du grand mât resta debout au-dessus de ce tombeau flottant, comme un funèbre signal. Un autre se dressa sur sa poupe comme un cheval cabré. Deux autres beaux trois-mâts ont été sous mes yeux percés d'outre en outre par des glaçons aigus de plus de cent pieds de long. »

Certains parages surtout sont célèbres par le nombre des sinistres dont ils ont été les témoins. La sombre baie de Melville (nord-est de Baffin, sur la côte occidentale du Groenland), un des principaux laboratoires où se forment les icebergs, a vu à elle seule plus de deux cents navires s'engloutir ainsi dans ses eaux comme dans un tombeau toujours béant. Les ice-hergs, en effet, sont un des hôtes les plus redoutables des mers arctiques, en même temps qu'ils en sont une des curiosités les plus étranges. Une formidable détonation éclate tout à coup et ébranle au loin les mille échos de la terre et de la mer. Vous diriez qu'un bateau vient de lâcher sa triple bordée : c'est un ice-herg qui se détache des glaciers du rivage et tombe dans l'eau, qui sera désormais son élément; une houle gigantesque, produite par sa chute, refoule le Ilot avec violence, et s'en va, à plusieurs milles de distance, annoncer que l'Océan porte un géant de plus.

Ces colosses de glace, corrodés par la vague, affectent les formes les plus variées et souvent les plus bizarres : tantôt c'est un volcan dont le cratère béant est éteint; tantôt c'est un dôme auprès duquel celui de Saint-Pierre de Rome ne serait qu'un nain; ou bien une pyramide qui par sa base est plus vaste que celle de Gholula, et dont la taille surpasse de plusieurs centaines de pieds celle du monument de Chéops. Celui-ci se contourne en forme de conque marine, et sa large ouverture, soutenue par de blanches colonnes d'albâtre, reflète sur ses mille prismes les rayons du soleil; cet autre

s'arrondit en pain de sucre ou s'élargit en plateau. Voici une forteresse démantelée qui passe avec ses murailles percées à jour et ses tours crevées qui penchent leur tête sur l'abîme; voici une île flottante avec ses anses, ses baies, ses promontoires; voici une tente toute dressée à la porte de laquelle va sans doute apparaître quelqu'un. Là c'est un souterrain aux ténébreuses galeries; ici c'est un portique dont la main d'un savant artiste semble avoir dessiné les proportions élégantes et hardies. Souvent un ours, escaladant ses bords escarpés, s'embarque passager sur un de ces nombreux véhicules. Il arrive parfois que plusieurs centaines d'ice-fcergs sont en vue en même temps ; alors la singularité du spectacle s'accroît : on dirait d'une de ces fabuleuses cités de géants, bâtie en marbre blanc, et dont les édifices cyclopéens, déracinés du sol par quelque soudaine révolution géologique et soutenus sur les flots par une puissance mystérieuse, s'en vont à la dérive dans un pêle-mêle fantastique. La comparaison semble plus frappante encore si la parole humaine, venant à animer tout à coup les puissants échos dont sont douées les masses errantes, vole de l'un à l'autre en grandissant, semblable à des voix confuses qui se feraient entendre dans les rues désertes de quelque ville morte. Frappé d'une terreur mystérieuse, l'Esquimau voit dans ces montagnes mobiles des palais de cristal où habitent d'invisibles esprits, et, prêtant une oreille étonnée à ces bruits mystérieux, croit entendre les génies converser et se répondre à travers les espaces. Palais d'argent ou de cristal bâtis par les fées, cavernes aux stalactites et aux stalagmites transparentes, tours féodales à créneaux, dolmens et menhirs celtiques, aiguilles, pics, sveltes obélisques, tous ces bizarres édifices, aussi variés de taille que de structure, dérivent avec le courant dans une confusion pittoresque, et se perdent peu à peu dans la brume de l'horizon. Alors, comme si le ciel et la mer luttaient de magie, l'œil incertain ne sait plus distinguer les glaces des nuages, jeux de la même puissance, création de la même imagination divine, dont les aspects changeants et les formes prestigieuses déroutent également l'attention et l'admiration de l'homme.

Quelques-uns de ces géants polaires, larges d'un kilomètre, projettent leur tête au-dessus des flots à une hauteur de plusieurs centaines de pieds. Si l'on songe que, par la loi des équilibres, leur base plonge dans l'eau à une profondeur sept fois plus grande, on se fera une idée approximative de

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