MEXIQUE
Les indigènes. — Ancienne colonie espagnole (Nouvelle-Espagne), les Etats-Unis du Mexique forment une république latine, peuplée en grande majorité d'Indiens. D'où sont-ils venus? quelle est l'origine des populations des plateaux, qui étaieut arrivées à un état de civilisation si avancé quand se produisit la conquête espagnole? C'est un problème historique qui a soulevé des hypothèses variées, et n'a pas encore trouvé de solution définitive. On ne peut pas traiter avec dédain les tribus indiennes de l'Anahuac comme celles du Nord-Amérique. Les Peaux-Rouges sont des barbares qui n'ont pas dépassé l'enfance, vivant de la pèche et de la chasse, restés par conséquent soumis aux habitudes des peuples nomades; ils n'ont pas produit d'œuvres d'art, de monuments: on ne leur attribue même pas les constructions en terre que l'on a retrouvées en si grand nombre sur les bords de l'Ohio, du Mississipietdu Missouri. On a pu décrire leurs mœurs, mais l'histoire n'a pas à s'occuper d'eux.
La civilisation des Indiens. — Quand les Espagnols arrivèrent au Yucatan, « ils s'émerveillèrent, dit Gomara ', de voir des édifices de pierre qui n'avaient point encore été vus par delà. » On en trouva d'autres sur le plateau de l'Anahuac, et, tout en tenant compte des exagérations des conquérants, on ne peut contester que les Indiens avaient construit des villes, des palais, et surtout des monuments religieux de grandes dimensions; nous pouvons en juger par ce qui reste des imposantes pyramides de Cholula. Plus au sud, dans le Téhuantépec et dans l'Yucatau, les Espagnols trouvèrent plus tard des ruines de cités grandioses, recouvertes par la végétation puissante de la forêt tropicale. On distingue trois centres de civilisation indienne : 1° l'Yucatau, qui fut le siège de la civilisation maya, dont donnent une haute idée les ruines de Palenqué, Usmal, Chicheu, etc. ; les villes y étaient construites en pierres, décorées de sculptures; 2° l'Anahuac, où s'élevaient les grandes cités de Cholula, Toula, Tenochtitlan ou Mexico et plusieurs autres ; 3» le Nouveau-Mexique etl' Arizona, où l'on a retrouvé
1. Francisco Lopcz de Gomara, né à Séville, fut chapelain de Cortez. Il a écrit une longue chronique, qui est surtout l'histoire de Cortez. La première édition de la Cronica de laNueva Espana parut à Médina en 1553.
les pueblos avec de grandes constructioDs quadrangulaires à plusieurs étages formant pyramide. On est généralement d'accord pour supposer que les monuments de ces trois groupes furent construits par le peuple des Toltecs, qui vint du nord et appartenait à la nation naliua; il envahit le Mexique vers le vii^ siècle et l'occupa jusqu'au xiv°. Son historien, Veytia (Historia antigua de Mexico)^ place la fondation de leur capitale Tula' à l'année 713. Ils furent de grands constructeurs, et le nom de Toltec resta synonyme d'architecte.
Les Aztecs. — VinrentensuitelesAzTECS, qui s'arrêtèrent sur les bords d'un lac, où ils fondèrent Mexico en 1325. C'est là qu'ils virent, perché sur un cactus, un aigle royal d'une grandeur et d'une beauté extraordinaires. Cette apparition leur indiqua l'emplacement de la nouvelle ville, qui fut bâtie sur les rochers du lac. L'aigle et le cactus figurent encore dans les armes de la ville moderne. Les Aztecs furent gouvernés par des rois élus, mais on devait toujours les choisir dans la même famille; sous les derniers règnes le titre de roi fut remplacé par celui d'empereur.
L'aristocratie comprenait trente grands caciques. Le but de leurs institutions était de favoriser le métier des armes. Mexico (ou Mextii) signifie habitation du dieu de la guerre; ce dieu s'appelait « Huitzilopochtli », et possédait de nombreux temples ou teocallis. On avait conservé le souvenir d'une autre divinité, le dieu de l'air, « Quetzalcoatl » (ce nom signifie serpent couvert de plumes)'^ d'après la légende il avait une peau blanche, une longue barbe; exilé, il devait revenir par l'est. Cette tradition favorisa la conquête espagnole ; Cortez put se faire passer pour le dieu Quetzalcoatl auprès des populations qu'effrayaient depuis longtemps des présages sinistres ^
Découverte du continent. — Les premiers Espagnols qui abordèrent au continent mexicain furent les soldats de Hernandez de Cordova, qui étaient partis de Cuba pour aller chercher des esclaves indiens aux îles Bahama; ils furent poussés parla tempête sur la côte de l'Yucatan, près d'un cap que Cordova appela Catoche, d'après les premiers mots indiens qu'il entendit {conex catoch, venez à la maison) ; il fut bien accueilli à Campêche, mais dut livrer un combat à Potanchan (aujourd'hui Champoton) ; il revint à Cuba, où il fit part au gouverneur Velasquez de son importante découverte. Le voyage de Cordova eut lieu en 1517. Velasquez s'empressa, l'année suivante, d'y envoyer son parent Jean de Grijalva, qui toucha à l'île Cozumel et contourna le Yucatan; ce fut lui qui donna au
1. Tula est aujourd'hui un pauvre village de 1,500 habitants, au nord-est de Mexico.
2. Dix ans avant l'arrivée de Cortez, on aperçut au midi une colonne de feu <îui lançait des étincelles ; deux ans avant, le temple de Iluitzilipochtli brûla sans que personne y eût mis le feu ; on vit des comètes en plein jour; les eaux du lac inondèrent une partie de la ville; pendant plusieurs nuits on entendit une voix de femme qui pleurait et gémissait...
pays le nom de Nouvelle-Espagne. Il entra dans le fleuv e qui a conservé son nom; son compagnon, Pedro de Alvarado, donna le sien à un autre fleuve plus au nord. Grijalva s'arrêta à l'endroit où fut bâtie plus tard Vera-Cruz, et entra en relation avec les indigènes; il revint à Cuba avec de nombreux objets en or que les Indiens lui avaient donnés.
Hernando Cortez. — Du moment que la contrée nouvelle renfermait de l'or, les Espagnols résolurent d'y fonder une colonie. Velasquez prépara une expédition qui fut confiée à Hernando Cortez : il partit de Cuba le 11 février 1519. L'histoire de l'expédition de Cortez constitue une merveilleuse épopée, dont il faut suivre le développement dans l'historien américain qui a réuni dans un récit captivant les chroniques espagnoles et indiennes, W. Prescott. Rien n'y manque : à côté du héros qui joint l'habileté au courage, se place l'aimable figure delà princesse indienne Marina, qui servit d'interprète et donna les plus utiles renseignements. Cortez était parti avec 11 navires, 553 soldats, 16 chevaux et 10 pièces de campagne; après avoir fondé Villa-Rica de Vera-Cruz, il détruisit sa flotte, s'assura des alliés à Cempoalla, battit les Tlascalans, puis les décida à le seconder; à Cholulail entra sur le territoire de Montezuma, et signala son passage par un épouvantable massacre de toute la population. L'entrée à Mexico eut lieu le 8 novembre 1519; les Espagnols furent bien accueillis par l'empereur, qui trahit alors sou passé glorieux par une inexplicable lâcheté; ils restèrent plusieurs mois à Mexico, puis nous voyons Cortez obligé de venir repousser un lieutenant de Velasquez, Pamphile de Narvaez; il triomphe grâce à son habileté, rentre dans Mexico, où il trouve la population soulevée par un acte de violence d' Alvarado; Montezuma meurt des blessures reçues au moment où il haranguait son peuple. Se produit alors la retraite lamentable qui ramène les Espagnols à Tlascala, et qui est marquée par le massacre épouvantable de la noche triste, sur une chaussée des lacs. Le siège de Mexico dure de longs jours et exige des opérations très savantes, un blocus complet par l'occupation des troi» chaussées; on ne peut réussir qu'en détruisant tous les édifices et en comblant les canaux avec les débris. Mais la destruction de Mexico, la prise de Guatimozin, qui fut arrêté au moment où il s'enfuyait sur une pirogue, suffirent pour assurera Cortez la soumission de toutes les tribus de l'Auahuac; les Espagnols atteignirent bientôt l'océan Pacifique, parcoururent la Californie, et Alvarado alla occuper l'Amérique centrale.
L'indépendance du Mexique. — Pendant trois siècles les Espagnols surent conserver dans la soumission les nombreuses populations indiennes; on a beaucoup critiqué leurs procédés de colonisation, leur avidité dans l'exploitation des mines d'argent, dont les plus riches furent celles de Potosi, découvertes en 1548 ; il faut reconnaître cependant qu'ils ont su contenir les Indiens sans les exterminer. La révolte éclata en 1808-1810, quand les habitants
de la Nouvelle-Espagne furent mieux renseignés sur la faiblesse de leur métropole : ils refusèrent de reconnaître Joseph Bonaparte. L'insurrection eut pour chefs les curés Hidalgo (surnommé le Renard) et Morelos; elle prit fin en 1821, et depuis la proclamation de l'indépendance le Mexique a connu toutes les formes de gouvernement : il a formé un empire avec Iturbide, une république fédérale eu 1824; la république devint unitaire en 1835, puis la constitution fédéraliste fut rétablie en 1846 ; de nouveau supprimée en 1853, elle fut reconnue en 1856; on peut dire que Thistoire intérieure du Mexique se résume dans celle des révolutions provoquées par le général Santa-Anna. Au milieu de ces troubles, les étrangers souffrirent dans leurs intérêts ; la France intervint deux fois: en 1838 pour réclamer des indemnités, en 1861 pour protester contre un décret (du 17 juillet) qui supprimait le payement des intérêts de la dette aux étrangers. Cette dernière guerre aboutit à un désastre : Maximilien périt fusillé à Queretaro en 1867, et Juarez rentra vainqueur dans Mexico le 15 juillet (1867) ^
Le Mexique est régi par la constitution de 1857, qui présente beaucoup de ressemblance avec celle des États-Unis : le président est élu pour quatre ans; le Congrès comprend une chambre des députés et un sénat. D'après le recensement de 1889, le Mexique a 11,393,712 habitants; les trois villes les plus peuplées sont Mexico,. 440,000 hab.; Guadalajara, 105,000 ; Puebla, 100,000.
Explorations modernes. — La géographie du Mexique nous a été révélée par Humboldt, qui fit un long séjour dans la Nouvelle- Espagne en 1803 et 1804, Après la proclamation de l'indépendance arrivèrentlcsvoyageurs anglais, qui cherchèrent surtout à exploiter le pays : Beullogh en 1822 {le Mexique en 18^3, trad. franc., 2 vol. in-8°, Paris, 1824); Wa«d en 1825-27; Lyon en 1826; Hardy, qui s'occupa surtout des pêcheries de perles de la Californie, 1825-28; les naturalistes Schiede et Deppe en 1827-28; le botaniste Hbller; Carl Nebel, 1830-32, qui publia à Paris en 1846 un Voyage pittoresque et archéologique, in-f»; l'Américain Josiah Greog; l'Allemand Joseph Burkart, dont le voyage dura de 1825 à 1834 : il en publia la relation [Aufenthalt unclReisen in Mexico) en 1836 ; Burkart est mort à Bonn en 1874. On fonda une société de géographie à Mexico en 1839, et la France organisa en 1860 une commission scientifique du Mexique, qui publia seulement trois volumes.
Les antiquités. — L'étude des antiquités forme une science spéciale : en 1786 le roi d'Espagne ordonna de faire une nouvelle étude
1. Après avoir usé un empereur (Iturbide), dix-huit présidents de république, quatorze présidents provisoires, neuf dictateurs, ce pays, divisé en fédéralistes et en unitaires, en cléricaux et en libéraux, avait enfin rencontré dans Juarez, Indien de pure race, d'un caractère intègre, ferme et patient, un chef capable de s'imposer. » (Mismer, Souvenirs de la Martinique et du .Mexique, Hachette, p. 112.)
C'est un des lieutenants de Juarez, Porfirio Diaz, quia gouverné le Mexique en qualité de président, ou plutôt de dictateur militaire, depuis 187G, sauf une interruption de 1880 à 1884, Il a été réélu pour la quatrième fois en 1892.
des ruines de Paleuqué connues sous le nom de casas de piedras; on en chargea le capitaine Antonio del Rio (1787). La description ne fut publiée qu'en 1822 à Londres'. Palenqué fut ensuite visitée par un Français, le docteur Fr. Corroy, eu 1819 ; il appela Palenqué la Palmyre américaine. Les autres villes du Yucatan furent plus sérieusement explorées par Stephen, Emmanuel de Friedischtal, Norman, de la Nouvelle-Orléans. Un Français a résumé et complété toutes les études sur les villes disparues du Mexique et du Lucatan : c'est D. Charnay; pour lui Palenqué n'était pas un centre d'habitation, mais un lieu de pèlerinage, une terre consacrée pour les sépultures : on n'y trouve que des temples et des tombes*. M. Charnay soutient encore cette thèse que les grandes villes n'étaient pas en ruine au moment de la conquête espagnole^
Amérique centrale. — L'Amérique centrale avait été rattachée par les Espagnols à la vice-royauté de la Nouvelle-Espagne; elle formait la capitainerie de Guatemala. L'affranchissement eut lieu en 1821 ; la division en cinq républiques devint définitive le 17 avril
Projet de canal interocéanique ; isthme de Téhuantépec. — Dès 1523 Charles-Quint recommandait à Cortez de chercher un détroit qui abrégerait de deux tiers la navigation de Cadix aux Indes orientales; c'est ce que Charles-Quint appelait eZ secreto del estrecho. Cortez crut d'abord à l'existence d'un canal naturel, d'après une carte que lui avait donnée Montezuma où figurait l'embouchure d'une grande rivière; il la fit explorer par Diego Ordoz : c'était le Guasacoalco de l'isthme de Téhuantépec. Cette rivière est navigable, mais elle ne communique pas avec le Pacifique ; en 1551 Lopez de Gomara proposa la création d'un canal, en choisissant l'isthme de Téhuantépec, les lacs du Nicaragua ou la rivière Chagres. En 1715, les créoles d'Oajaca présentèrent un mémoire au vice -roi pour obtenir l'autorisation de percer l'isthme; l'Espague refusa. Eu 1767 le vice-roi Bucarelli chargea l'ingénieur Cramer de faire des études ;
1. Les planches ont été dessinées par Pr. de Waldeck, voyageur et artiste qui est mort à Paris en 1875 dans sa cent dixième année. — L'analyse de cet ouvrage est dans le Recueil de voyages et de mémoires publié par la Société de géographie de Paris, in-4», 1823, II, p. 180.
2. « Les ruines trouvées dans Yucatan sont presque exclusivement des constructions élevées dans un but religieux, et leurs formes colossales montrent combien grand était le pouvoir des prêtres et des chefs, et aussi combien la masse du peuple était superstitieuse et sensible. » (Lindksay Bbinc, On the ruined cities of central America, Journal of the royal geogr. Soc, vol. XLII, p. 354-368.)
3. Voir Comptes rendus de la Société de géographie de Paris, 1883, p. 273.
elles n'eurent aucune suite. Les cortès espagnoles avaient décrété le projet en 1814; la guerre d'indépendance arrêta tout. Le projet le plus sérieusement poursuivi fut celui deD. José de Garay (1842), qui vendit son privilège à une maison anglaise. En 1890 le congrès vota une concession définitive; mais le capitaine Rob.-W. Schufeldt constata qu'il faudrait 140 écluses pour ce canal, qui aurait 240 kilomètres de longueur. L'idée fut abandonnée. On a construit depuis une ligne ferrée.
Isthme de Panama. — Les projets de canal par le golfe Darien et l'Atrato, par l'isthme de Panama et par le Nicaragua, sont très nombreux. Humboldt écrivait à propos de Panama ces paroles, qu'une expérience malheureuse a réalisées : « Il paraît, d'après l'ensemble des renseignements que j'ai pu me procurer, que l'on doit abandonner l'espoir d'un canal de sept mètres de profondeur et de vingt-deux ou vingt-huit mètres de largeur qui traverserait l'isthme de Panama de mer en mer... L'élévation du terrain forcera l'ingénieur à avoir recours soit à des galeries souterraines, soit au système des écluses. Par conséquent les marchandises destinées à passer l'isthme ne pourront être transportées que dans des bateaux plats incapables de tenir la mer*. »
Canal de Nicaragua. — Reste la route du Nicaragua, largement alimentée par les grands lacs et marquée par le fleuve Saint-Jean^ C'est la route préférée; les Anglais essayèrent de s'en emparer en 1780; ils organisèrent une expédition dont fit partie Nelson. Ayant été repoussés, ils s'établirent à Relize, sur laquelle ils avaient des droits depuis 1763. La colonie de Belize est devenue le Honduras britannique en 1868. Les Américains des États-Unis se firent donner une concession en 1826 ; Guillaume I^r, roi des Pays-Bas, avait résolu d'employer sa fortune personnelle à la construction du canal, mais fut empêché parla révolution de 1830. Les Anglais revinrent à la charge, et le prince Louis-Napoléon, exilé en Amérique, dressa le plan d'un canal qui devait aller de Greytown à Realejo. « La Providence, disait-il, parait avoir indiqué cette coupure du Nicaragua comme présentant les difficultés d'exécution les moins formidables. » En 1850 Vanderbilt commença sa fortune en faisant passer les émigrants en Californie par les lacs, où il fit construire des bateaux à vapeur. Ces bateaux remontaient jusqu'à la Virgen, et de là on gagnait par une route qu'il fit construire la côte du Pacifique. Vinrent ensuite les projets de Belly, de Thomé de Gamond (aboutit à Salinas), de Menocal et Blanchet. Ce dernier fut présenté en relief dans l'exposition du Nicaragua à Paris en 1889 ; il aboutit à
1. Essai politique sur le royaume de la Nouvelle-Espagne, édit. 1825, in-8», I, 227-228.
2. C'est un tremblement de terre de 1663 qui aurait rendu impraticable pour la navigation le Saint-Jean, que les Espagnols avaient utilisé jusque-là pour arriver au lac. — « Beaumarchais avait formé un volumineui dossier relatif à un canal interocéanique par le Nicaragua ; il est dans ses papiers inédits. » (Lintilhac, Revue des Deux Mondes, !•■• mars 1893, p. 153.)
Port-Brito et a 272 kilomètres de longueur. En 1887 s'est formée une compagnie américaine, Maritime canal Company of Nicaragua, qui s'est fait accorder le droit exclusif de percer un canal entre les deux mers. Les travaux ont commencé sans bruit le 22 octobre 1889; 1,000 ouvriers secondés par de puissantes machines y ont travaillé, sous la direction de l'ingénieur Menocal, jusqu'à la fin de 1891; on a construit une digue à l'embouchure duSaiot-Jean pour empêcher l'ensablement. Sur la rive gauche du canal on a fondé une ville qui deviendra peut-être, comme l'avait prévu Louis-Napoléon, la Constantinople du nouveau monde; elle a élé inaugurée le l«f janvier 1890 ; elle s'appelle AmericaK Mais la Compagnie a dû liquider en 1891. On travaille depuis 1894 à en reconstituer une nouvelle, et les travaux n'ont pas encore été repris.
LES TOLTECS
« Tout ce que faisaient les Toltecs était excellent, délicat et plein de grâce : leurs édifices abondaient en ornements; et ce n'est pas seulement àTollan, à Xocotitlan, que l'on a découvert des restes exquis provenant des Toltecs, tant en édifices qu'en autres produits; on en trouve dans toutes les parties de la Nouvelle-Espagne; partout on a découvert de leurs œuvres en poteries, fragments de terres cuites à tous usages, jouets d'enfant, joyaux et mille autres objets fabriqués par eux; c'est qu'en réalité les Toltecs s'étaient répandus dans tout le pays... Les Toltecs furent les plus célèbres entre tous les peuples de l'Anahuac par leur civilisation et leur habileté dans les arts, si bien que, dans les siècles suivants, on donnait le nom de toltec comme titre d'honneur à tout artiste d'un mérite transcendant.
En fait d'art, les Toltecs s'adonnaient à la sculpture, à la musique et à la peinture; dans l'industrie ils avaient fait des progrès extraordinaires; ils fondaient l'or et l'argent au moyen de moules; ils donnaient aux métaux toutes les formes qu'ils voulaient; ils avaient d'excellents joailliers, des lapidaires, des peintres et des charpentiers qui, chacun dans son métier, imitaient toute espèce d'animaux, de plantes et d'oiseaux, et sculptaient les ornements les plus divers pour les personnes, les maisons et les temples. » (D. Charnay, les Anciennes Villes du nouveau monde, Paris, Hachette, p. 62.)
l. Sa fondation avaitété décrétée par une loi du 17 octobre 1889; elle est située sur la mer des Antilles, sur la rive gauche du canal.
MEXICO (a l'Époque de montezuma)
Les origines de la cité. — « Ainsi que Venise, la reine des cités aztèques avait commencé humblement par un assemblage de cabanes rustiques éparses sur les îlots d'un marécage. Avec les accroissements rapides qu'elle obtint en héritant de l'antique cité de Culhuacan, elle chercha à gagner sur les eaux le terrain nécessaire à son extension ; elle échangea contre les produits de son industrie le bois, la pierre, la chaux dont elle avait besoin, enfonça des forêts entières sous les fondations de ses teocallh, et ne tarda pas à se montrer, sur ses pilotis, la rivale superbe de ses anciens dominateurs (de Tezcuco)...
Les maisons. — ... Suivant les rapports les plus exacts, Mexico renfermait au delà de soixante mille feux*. Les maisons de la noblesse et de l'aristocratie marchande étaient élevées sur des terrasses qui variaient de hauteur; elles étaient commodes et spacieuses, bâties pour la plupart avec la pierre poreuse de tetzantli (pierre volcanique dure et légère à la fois). Elles avaient généralement un étage au-dessus du rez-de-chaussée avec de grandes fenêtres; les toits en terrasses étaient garnis de créneaux et ornés de vases et de caisses rempHs de fleurs et d'arbustes odoriférants. Une cour environnée de portiques en formait le centre : on y voyait des bassins et des fontaines avec des jets d'eau qui répandaient une douce fraîcheur...
Les monuments. — ... Outre le temple principal, dédié au dieu de la guerre, ainsi que les soixante-dix-huit sanctuaires renfermés dans sa vaste enceinte, Mexico présentait plus de quatre cents autres édifices du même style, érigés en l'honneur de ses innombrables divinités, sans compter une multitude d'oratoires particuliers qu'on trouvait dans les maisons des princes...
Le palais royal. — Mais ce qui ajoutait encore à la splendeur, c'étaient les nombreux et magnifiques palais que Montezuma avait bâtis ou qui lui avaient été légués par ses ancêtres. Sa demeure ordinaire était un assemblage d'édifices
1. Au moment de la conquête 60,000 maisons, ce qui donne environ 300,000 habitants, et, en comptant les faubourgs, 160,000 maisons.
régulièrement construits de telzantli rose et couvrant une étendue considérable à peu de distance du grand temple*; on y comptait vingt portes ouvrant sur autant de places ou rues, et à l'intérieur trois vastes cours, ornées de fontaines alimentées par les eaux limpides du Chapultepec. Le marbre, le porphyre, l'obsidienne et l'albâtre tecoli (pierre transparente; on s'en servait même pour faire des vitres aux fenêtres) se montraient sous toutes les formes dans les appartements et sous les portiques... Les toits et les plafonds étaient construits de bois durs et précieux offrant, dans leurs compartiments, les chefs-d'œuvre de la sculpture et de la menuiserie aztèques. Des tapis superbes, des nattes d'une finesse admirable, couvraient les parquets; sur les murs et les fenêtres s'étendaient des étoffes non moins merveilleuses par la beauté du tissu, l'élégance des dessins, que par la richesse des couleurs. Plus de cent chambres ou salons, plus de cent bains, sans compter les salles d'armes, composaient cette somptueuse habitation, où l'or, l'argent, les plumes, le disputaient d'éclat aux marbres des portiques... A l'intérieur brûlaient sans cesse des milliers de cassolettes remplies de parfums, répandant une odeur enivrante. Trois mille personnes étaient journellement employées au service du monarque...
Palais des oiseaux. — Un autre édifice non moins remarquable était celui qui avait été destiné à la conservation et à la propagation des oiseaux, dont les plumes servaient à la confection des tableaux et des étoffes de mosaïque. Il était environné de portiques d'albâtre s'ouvrant sur un vaste jardin dont les étangs étaient alimentés par l'eau salée ou par l'eau douce, suivant la nature des oiseaux qu'on y nourrissait. Trois cents personnes, dont l'unique occupation était de prendre soin de cette merveilleuse collection ailée et d'en recueillir minutieusement les dépouilles, habitaient cette magnifique résidence. Des bâtiments séparés renfermaient les oiseaux de proie, objet de récréation ou d'étude pour les savants et les princes de la cour de Montezuma.
Ménagerie. — Non loin de là s'élevaient de vastes constructions destinées à la ménagerie royale : toutes les espèces
1. a C'étiit un vaste assemblage irrcgulier de bâtiments en pierre de peu d'élévation ; ce palais formait un ensemble tellement spacieui qu'un des conque^ rants nous assure que, l'ayant visité à plusieurs reprises avec la ferme intention de le voir en entier, il n'avait jamais pu en venir à bout, par suite de l'escessive fatigue qu'il avait chaque fois éprouvée à parcourir les différentes suites d'appartements. » {Relation d'un gentil hovinu; dans Ramusio, III, f» 309.)
vivantes, quadrupèdes, reptiles, poissons ou amphibies du Mexique et des régions lointaines où avaient paru Jes armes des rois de l'Anahuac, avaient été rassemblées dans ce palais et renfermées dans des jardins, des cages ou des fosses, d'après la nature de leurs instincts...
Les jardins. — Autour de ces ménageries et de ces volières grandioses s'étendaient des jardins où l'on cultivait, par ordre de Montezuma, toutes les familles de végétaux et d'arbustes odoriférants qui naissent sur le sol de ces riches contrées... Des bocages toujours verts répandaient, de loin en loin, une ombre parfumée sur les plates-bandes, arrosées par les eaux limpides que les conduits souterrains amenaient de l'aqueduc de Chapultepec dans des bassins de marbre ou de porphyre. Des oiseaux aquatiques de toute forme et de toute grandeur, aux plumages étincelants, s'y montraient sans aucune crainte aux regards de ceux qui venaient, à l'abri d'un pavillon élégant, jouir du spectacle de leurs gracieuses évolutions...
Service de la table. —La table (de Montezuma) était servie avec une étiquette digne des despotes de l'Orient; elle était dressée sur une natte ou un coussin composé de cuirs cousus ensemble et s'élevant à peine d'un palme au-dessus du sol; le siège où il s'asseyait n'était guère plus haut. Un paravent richement sculpté se plaçait au milieu du salon, de manière à dérober sa vue à l'assistance. Quatre cents pages, portant autant de plats sur des serviettes d'une grande fmesse, venaient les déposer à l'entrée de la salle sur des réchauds ; s'il ne désignait pas lui-même ceux dont il voulait manger, le premier sénéchal faisait prendre ceux qu'il préférait. Les gentilshommes de service les plaçaient devant le roi... La nappe était du coton le plus lin, ornée de riches couleurs ; les coupes et la vaisselle, d'or, d'argent ou de faïence de Cholullan. La poterie, non plus que le linge, ne reparaissait deux fois sur la table ; elle était distribuée aux officiers du palais. Durant ses repas, plusieurs conseillers assistaient d'ordinaire, débouta l'une des extrémités du salon; il leur envoyait toujours plusieurs plats de sa table, qu'ils mangeaient en silence.
Après le diner on lui présentait une pipe bourrée de tabac et de liquidambar; pendant qu'il en aspirait les fumées odorantes, ses bouffons l'amusaient par des tours ou des bons mots, quelquefois par des discours dont les formes burlesques contenaient une leçon pour le monarque. D'autres fois on 1 ui donnait le spectacle de la danse. Il prenait ensuite sa sieste, et c'était généralement après ces instants de repos qu'il rece-
vait les princes et les seigneurs de la ville ou du dehors, les gouverneurs des provinces ou les ambassadeurs... » (Brasseur DE BouRBOURG, Histoire des nations civilisées du Mexique et de l'Amérique centrale, Paris, A. Bertrand, Aug. Challamel suce, 1858, IV, p. 2-13.)
Sacrifices humains. — « Quelques jours après la conquête des provinces de Cuentlan et de Cuzpan, Montezuma résolut de profiter du grand nombre de prisonniers huastèques que l'on avait ramenés, pour consacrer dignement le grand temple de Huitzilopochlli. Ce temple avait la forme d'une pyramide tronquée, au sommet de laquelle se trouvait une plate-forme destinée au sacrifice des prisonniers de guerre. Il voulut que, pour la première fois, ce sacrifice eût lieu en mémoire du roi <\m avait commencé la construction du monument. Le ministre approuva cette idée et proposa de faire la plate-forme, non pas en bois, comme on Tavait d'abord proposé, mais de placer, au contraire, au sommet une pierre circulaire percée -au milieu d'un trou, dans lequel on jetterait le cœur des victimes, après avoir frotté du sang tout chaud qui en découlait l'idole du dieu (Huitzilopochtli). Il proposa aussi de ne pas faire tailler celte pierre par les prisonniers, mais par les artistes qui excellaient dans cet art, et d'y faire sculpter les événements de la guerre dans laquelle les deux nations avaient ^té vaincues et soumises à notre empire mexicain. On convoqua aussitôt toutes les nations voisines pour apporter les pierres de taille dont le temple devait être entièrement construit, ainsi que les escaliers qui serviraient pour y monter. Ils devaient être pleins de trois côtés et avoir autant de mar- ■ches que de jours dans l'année, qui, à cette époque, était divisée en dix-huit mois de vingt jours, ce qui forme un total de trois cent soixante jours... Le principal faisait face au midi, les deux autres étaient à l'orient et à l'occident. La plateforme était entourée d'un mur fait de grosses pierres, percé à l'orient et à l'occident d'une petite porte, et d'une grande vis-à-vis de l'escalier méridional, au bas duquel était la place où se tenaille marché. Le temple était si élevé que, quand on regardait du sommet sur la place, les hommes les plus grands ne paraissaient pas plus hauts que des enfants de huit ans. Ouand la grosse pierre du sacrifice, qui avait la forme d'une meule de moulin, fut terminée, on la plaça dans l'espèce de
salle qui se trouvait au sommet du temple, entre la grande porte et Tidole du dieu, qui était en pierre et placée contre le mur, comme s'il regardait la pierre du sacrifice...
... Quand on eut travaillé pendant deux ans à ce temple, il fut terminé, et Montezuma dit à ses prêtres * : « Il est temps d'inaugurer ce temple parle sacrifice des prisonniers de guerre... Qu'on leur ouvre la poitrine. » Le prêtre proposa de remettre la cérémonie à quatre jours, et fit aussitôt enfermer tous les prisonniers dans une grande cage faite de madriers qui servait à cet usage. Montezuma fit ensuite appeler les autres prêtres et leur dit : « Allez vous enivrer, et exercez-vous à fendre la poitrine des victimes; prenez garde de vous montrer maladroits; car toutes les nations voisines viendront assister à ce sacrifice. » Montezuma fit aussi apporter des montagnes de gros troncs de chêne qui devaient brûler jour et nuit dans le temple en l'honneur du dieu. Pendant ce temps les prêtres s'exerçaient à fendre la poitrine des victimes sur la pierre sculptée, et à faire rejaillir leur sang sur l'idole, dans la main de laquelle ils plaçaient ensuite le cœur, afin de se montrer adroits le jour de la cérémonie.
Montezuma envoya des messagers à tous les peuples voisins de Mexico, qu'ils fussent ou non ses sujets, pour les engager à assister au grand sacrifice. 11 ordonna à tous les chefs qui lui étaient soumis de s'y rendre, sous peine d'être sacrifiés comme des esclaves. Tous obéirent, et quand le jour du sacrifice fut arrivé, il commença à leur distribuer des présents tels que de riches étolfes, des fleurs et des parfums. Aussitôt que le repas du matin fut terminé, on conduisit les esclaves au temple, et on les rangea en file sur la plate-forme. Ils avaient les cheveux tressés, le corps peint en noir, et un pagne était leur seul vêtement. On les fit chanter et danser autour de la pierre du sacrifice. Des vieillards mexicains chantèrent et dansèrent ensuite, d'autres vieillards représentaient divers dieux sujets à Huitzilopochtli ; d'autres étaient couverts de peaux de tigre et de lion. Tous tenaient une épée et un bouclier. L'esclave huastèque montait le premier sur la pierre circulaire et était suivi par un sacrificateur. Après avoir dansé autour du prisonnier, on lui donnait une peau de
1. Les prêtres chargés des sacrifices étaient au nombre de six, qui possédaient leur charge par héritage. Le chef s'appelait topiltzin : il avait un vêtement rouge, rappelant la forme d'un scapulaire et garni de franges de coton ; sur la tête il portait un panache de plumes vertes et jaunes.