ANTILLES
Situation de l'archipel. — L'archipel des Indes occidentales, découvert par les Espagnols, a été l'objet d'entreprises coloniales de la part de nombreuses puissances européennes. Ces îles tropicales forment un véritable carrefour où se rencontrent les trafiquants du vieux monde avec ceux des deux Amériques; elles ne possèdent pas les richesses de l'Inde, parce qu'elles ne sont pas assez étendues, mais présentent cependant une grande variété de produits.
Les Antilles n'ont pas d'histoire propre; leurs annales se confondent avec celles des entreprises européennes. Une seule est parvenue à conquérir l'indépendance : c'est Haïti, l'ancienne Saint- Domingue, qui forme aujourd'hui deux républiques.
Haïti; les Indiens. — C. Colomb, après avoir touché aux côtes de Cuba, descendit dans une baie du nord de Haïti qu'il appela Hispaniola : c'était le 6 décembre 1492. Il avait déjà entendu parler des mines d'or de Cibao ; il confondit avec Cipango,, et crut avoir trouvé l'île asiatique de ce nom dont parle Marco Polo. La population l'accueillit avec la plus grande déférence; elle considéra les Espagnols comme des êtres d'une nature supérieure, et, en déposant à leurs pieds leurs plus beaux fruits et leurs plus belles fleurs, elle semblait faire des offrandes à des divinités ^
Telle était la population pacifique que les Espagnols traitèrent avec une férocité qui amena bientôt leur extermination complète.
1. Indiens de Saint-Domingue. — «... Ils étaient tous d'une complexion faible, d'un tempérament flegmatique, un peu mélancoliques, et mangeaient fort peu. Un crabe, un burgot, leur suffisait chaque jour pour se nourrir ; aussi n'avaientils presque pas de force. Ils ne travaillaient point, ne s'inquiétaient de rien, et passaient leur vie dans la plus grande indolence qu'il soit possible d'imaginer. Après s'être divertis à danser une partie du jour, s'ils ne savaient plus que faire, ils s'endormaient. Du reste, c'était les hommes du monde les plus simples, les plus doux, les plus humains, qui avaient, ou du moins qui montraient moins d'esprit et de mémoire, sans fiel, sans aigreur, sans ambition, et presque sans passion ; des enfants plutôt que des hommes. Ils ne savaient rien et n'avaient nulle envie de savoir ; ils ignoraient jusqu'à leur origine, et, comme on n'a pu l'apprendre que d'eux, nous ne pouvons avoir sur cela que des conjectures bien faibles... » (Charlevoix, Histoire de Saint-Domingue, ^ vol., km^ievA^m, 1723, I, 49-50.)
Ils commencèreut parles réquisitionner pour le travail des mines et celui des plantations; ils créèrent les repartimientos ou départements; chaque colon eut sa troupe de vassaux. « Les Espagnols en arrivèrent à faire moins de cas de la vie d'un Indien que de celle d'un insecte qu'on écrase en marchant. Un chasseur s'aperçoit au milieu des bois que ses chiens ont faim : il s'approche (l'un jeune Indien qui l'accompagnait, lui coupe les bras, et les leur donne à manger*. »
Des Espagnols tirent vœu d'en massacrer douze chaque jour, en l'honneur des douze apôtres; les plus cruels des gouverneurs furent Bobadilla, l'accusateur de Colomb, qui se noya en quittant les Antilles en 1502, et Ovando, qui fit périr un million d'indigènes. Au moment de la découverte, on estime qu'il y avait dans l'île trois millions d'Indiens; en 1542, d'après Las Casas, il n'en restait plus que deux cents.
Las Casas protecteur des Indiens. — Introduction des nègres. — Barthélémy de Las Casas, ami de Velasquez, séjourna d'abord dans l'île de Cuba, où il convertit les indigènes; il les trouva très dociles, et ne craignit pas de déclarer qu'il était plus aisé de faire embrasser le christianisme aux infidèles que d'obliger les Espagnols à vivre chrétiennement. Il passa ensuite dans l'île de Haïti, où il montra une grande bienveillance pour les malheureuses victimes des Castillans ; il plaida leur cause auprès de Ferdinand, puis du cardinal Ximénès; il fut nommé en 1516 protecteur général des Indiens : il proposa de les répartir en villages où ils vivraient seuls, loin des conquérants; pour le travail des mines ou les remplaça par des nègres de Guinée, qui offraient l'avantage d'une plus grande endurance. Une cédule royale avait autorisé leur introduction dans l'île dès 1511; Las Cases proposa de donner plus d'extension à l'esclavage des nègres en 1517 ; l'institution devint définitive en 1521, et devait subsister jusqu'à la fin du xviii® siècle.
L'île sous la domination espagnole. — Les Espagnols s'occupèrent d'abord avec activité de l'exploitation de l'île; ils fondèrent des villes, dont la plus importante fut San-Domingo, création de Barthélémy Colomb ; on ne connaît pas l'origine de ce nom, qui fut ensuite appliqué à l'île entière; il vient probablement de ce que la première église fut consacrée à saint Dominique. Les mines donnèrent peu de résultats; alors les Castillans s'occupèrent d'élevage; quarante ans après l'introduction des premières vaches en 1495, on faisait des chasses de 300 à 500 bêtes à cornes, on chargeait de cuirs des vaisseaux entiers. Les premières cannes à sucre furent plantées en 1506 : les roseaux avaient été apportés des Canaries par Pierre d'Atença ; on les cultiva en grand ù. partir de lolO ; mais les Espagnols négligèrent de bonne heure leur première colonie pour donner toute leur attention aux grands terri-
1. V. &c]0iOi\c\x%Tf Colonies étrangères et Haïti, II, p. 67.