L. Didier. — L'Amérique
leurs proportions gigantesques, qui accroissent encore pour l'œil du spectateur les illusions de la réfraction polaire. Aussi n'est-il pas rare de voir ces montagnes flottantes s'échouer sur les bas-fonds et rester immobiles. Uoss en rencontra une qui a été vue ainsi fixée pendant plus de dix années. 11 est des ice-bergs qui atteignent par leur base à la région du contre-courant sous-marin, branche du Gulf-Stream, qui va porter au pôle les eaux chaudes des tropiques. On voit alors ces masses énormes, entraînées par une force invisible, remonter du sud au nord, tandis que les autres, plus petites, charriées par le courant polaire de surface, descendent du nord au sud. Parmi celles-ci il en est qui dérivent jusqu'à Terre-Neuve et même au delà, abaissant la température ambiante à une grande distance, et menaçant de leur choc redoutable les navires qui viennent à passer, jusqu'à ce que le soleil et les eaux plus chaudes des régions tempérées achèvent de les dissoudre ^
Pour être moins puissants dans leurs effets destructeurs, les glaçons ordinaires n'en sont pas moins à craindre. Quelquefois sous le souffle du vent ils s'accumulent avec des grincements sinistres le long des flancs dn navire, comme s'ils voulaient le prendre d'assaut. S'armant à la hâte, l'équipage essaye de repousser les assaillants à coups de hache, comme ferait la garnison d'un fort détaché se défendant contre une troupe ennemie. Ici du moins l'homme lutte contre l'homme, et la partie peut être égale; mais le navigateur arctique a pour adversaire la nature elle-même, et c'est contre les atteintes de ses puissances conjurées qu'il doit défendre sa vie. Certes c'est bien lui qui, plus que tout autre, a besoin d'avoir le cœur ceint du triple airain dont parle Horace.
Ice-fields. — Quand arrive des profondeurs du nord un de ces blocs immenses appelés par les baleiniers ice-fields (plaines de glace), le navigateur doit, s'il le peut, fuir à toutes voiles; car en affronter le choc serait s'exposer à une mort certaine. Un des hommes qui ont le mieux et le plus longtemps étudié les divers phénomènes arctiques, le baleinier William Scoresby, dit avoir vu des ice-^c/ds mesurant des lieues de largeur sur trente-cinq lieues de long et cinquante
1. « Parvenus sur les bancs de Terre-Neuve, les ice-berr/ s heurtent le courant très chaud du Gulf-Stream et s'y anéantissent; mais en refroidissant l'air saturr do vapeurs qui le baigne, ils soulèvent celles-ci et produisent des brumes. » (TaouLrr, Bulletin de la Société de géographie de l'Est, 1891, p. 2.)
pieds d'épaisseur. Les chocs successifs qui ont soudé les unes aux autres les diverses parties composant ces champs de glace les ont hérissés d'aspérités ou hummoks, qui tantôt se dressent comme des pics isolés, tantôt s'allongent et présentent une chaîne de monticules. La neige qui recouvre Vicefleld à une profondeur de plusieurs pieds se fond à la un de l'été et forme à sa surface de vastes lacs d'eau douce. Qu'on se figure un canton de la Suisse, détaché du continent et flottant sur les eaux avec ses montagnes, ses vallées et ses lacs. Au dire de Scoresby, un des spectacles les plus frappants et les plus terribles qu'offrent les mers polaires, c'est la rapidité du mouvement de ces corps immenses et la puissance de ses effets. Quelquefois ce mouvement est giratoire, et alors on voit ces masses énormes pivoter sur elles-mêmes avec une vitesse de plusieurs milles à l'heure. Le plus souvent l'île flottante se meut suivant une ligne droite. Si elle vient à en heurter une autre qui soit immobile ou qui suive une direction opposée, il résulte de leur rencontre le plus épouvantable choc. Que Ton calcule, si c'est possible, la puissance d'un corps en mouvement d'un poids évalué par Scoresby à dix mille millions de tonneaux (le tonneau anglais est supérieur au tonneau français d'à peu près 15 kilogr.), et les effets de la résistance que lui oppose un autre corps semblable se mouvant en sens contraire. La rencontre sur nos chemins de fer de deux trains lancés à toute vapeur, quelque terrible qu'elle soit, n'offre qu'une bien faible image de ces jeux formidables de la nature... Il arrive quelquefois que les deux ice-fields, comme deux géants d'égale force luttant ensemble, se détruisent l'un l'autre et se brisent en fragments énormes, qui se dressent et s'accumulent en pyramides à une grande hauteur. Malheur au vaisseau, spectateur terrifié de ce tumultueux et redoutable duel, qui vient à se rencontrer sur le chemin des deux adversaires! Il est instantanément broyé comme un grain de froment écrasé par la meule.
Pack. — Cet immense assemblage de radeaux, si variés de formes et de dimensions, qui dsscend du nord sous l'impulsion d'un invincible courant, c'est un pack.
Le pack ou train de glaces tranche, par sa couleur éclatante, sur le vert tendre de la mer et le bleu pâle du ciel. Les glaces qui le composent sont, les unes d'eau douce, les autres d'eau salée. Un œil exercé sait vite distinguer les unes des autres : la glace d'eau douce a la couleur et la transparence du cristal, tandis qu'une blancheur éclatante trahit de loin
la glace d'eau salée. La première, plus dure que l'autre, est par suite plus redoutable : les ice-flelds et leurs ravages en sont une preuve trop manifeste.
Le pack se forme peu à peu des glaçons qui, poussés par le vent, s'unissent les uns aux autres et se soudent. Le train, recueillant sans cesse sur son passage de nouvelles épaves de la débâcle, finit par composer un champ mobile ou fixe d'une étendue considérable et dont les parties, bien que jointes entre elles, ondulent avec la houle et en suivent les mouvements. Le spectacle que présente un pack est fort varié et parfois saisissant. Tantôt amoncelés au hasard avec mille formes incohérentes, les glaçons offrent l'image du chaos et donnent au pack l'aspect d'une de ces terres volcaniques, déchirées de crevasses profondes, bouleversées par un cataclysme récent, et que hérissent en désordre les blocs informes que le cratère voisin vient de vomir. Tantôt c'est une plaine accidentée de monticules et de vallées, tantôt enfin c'est comme une vaste prairie bossuée de meules de foin nouvellement coupé. Si le soleil vient tout à coup à en dorer les crêtes, et h faire jouer sur leurs mille saillies ses rayons obliques, la scène change, et l'œil croit apercevoir, a dit un voyageur, un champ inégal couvert d'une moisson mûre. Du reste, les aspects de la nature polaire sont infinis, les jeux de la lumière et des ombres sur la terre et sur les eaux sont inépuisables. La palette d'un Claude Lorrain ou d'un Salvalor Rosa n'aurait pas assez de couleurs diverses pour suivre les paysages arctiques dans leurs transformations, pour saisir au passage et fixer la grâce étrange et fugitive de leur physionomie, et plus souvent encore la beauté sauvage de leurs lignes et la farouche horreur de leurs accidents.
Quelquefois l'étendue d'un pack est immense : celui qui, vers le mois de juillet, barre la baie de Baffm, mesure environ quarante lieues de largeur, sur une longueur proportionnelle.
Lorsque le vent, augmentant de violence, vient à agiter ce champ mobile et à en disjoindre les parties, le spectacle est aussi grandiose qu'animé. Tout est bruit, agitation, tumulte. Les glaçons errent isolés, semblables aux tronçons d'une gigantesque armure brisée. Gomme s'il avait juré de détruire son œuvre, l'Océan engage une lutte violente avec les glaces sorties de son sein. La lame furieuse et comme écumant de rage bondit contre l'écueil flottant, se lord le long de ses
parois, le ronge, le creuse en volute et y perce des trous profonds où elle s'engouffre en mugissant. Ébranlée et comme étourdie, la masse oscille, trébuchant comme un homme ivre, jusqu'à ce que, se heurtant à la banquise immobile ou à un glaçon plus fort, elle éclate avec fracas et sème la mer de ses débris.
Assurément, si l'on considère la multitude et la gravité des dangers de la navigation arctique, on a le droit de s'étonner, non de la multiplicité de navires qui périssent, mais bien du nombre de ceux qui échappent au naufrage... Les premiers navigateurs qui osèrent pénétrer dans les mers donnèrent à la pointe méridionale du Grœnland, qui en domine les abords, le nom de cap des Adieux (Farewell), nom mélancolique qui rappelle le lasciate ognî speranza de Dante, comme si là aussi commençait Tempire de la mort, et qu'en franchissant le seuil de l'enfer polaire il fallût dire adieu à la vie. » (Lucien Dubois, le Pôle et l'Equateur, Paris, Ch. Douniol, 1863, in-12, p. 21-29. — L'ouvrage a eu de nouvelles éditions sous le titre abrégé de l'Equateur, à la librairie V. Lecoffre, qui a bien voulu nous donner l'autorisation de reproduire.)
Lettre d'un membre de l'expédition de Nares (26 juillet 1875). — « Le navire marchait à toute vapeur, et bientôt nous nous trouvâmes dans la banquise composée d'abord de glace nouvelle, puis d'une partie plus épaisse, mais relativement plus friable. L'air était parfaitement calme, et ni la plume ni le pinceau ne pourraient décrire la beauté de la scène. La glace écrasée changeait de couleur et passait du rose le plus tendre au violet le plus ardent, revêtant par-ci par-là les plus belles teintes bleues et vertes. Quelquefois le navire se lançait sur de grandes masses de glace, la mettait en morceaux et passait à travers. La partie immobile de la banquise s'étendait souvent plus loin que notre vue de chaque côté de nous; mais souvent elle était coupée par des espèces de canaux, et, dans l'après-midi, nous arrivâmes à un de ces canaux qui était assez large pour permettre à la machine de faire trois révolutions à la minute. Toutes les cordes, toutes les barres étaient reflétées par une mer semblable à un miroir. C'était un aspect que je n'oublierai jamais.
Après avoir divisé plus d'un bloc glacé et entendu commander de nombreux « bâbord tout » et « tribord tout », nous
sortîmes du milieu de la masse qui a retenu tant de navigateurs, et nous arriv<\mes au cap York (entrée du détroit de Smith) le plus rapidement qu'on ait fait. Nous sommes maintenant dans la North-Water, au delà des rochers cramoisis {crimson cli/fs), qui ne sont pour le moment pas du tout cramoisis, bien qu'un peu de neige les couvre de couleur rose. Nous avons passé une douzaine de grands glaciers; chaque fente de glacier est remplie par un cours d'eau charriant des masses de glaçons dans la mer immobile; au delà et plus haut que les glaciers on aperçoit des grandes masses de neige humide et polie... » {Bulletin de la Société de géographie de Paris, 1876, p. 20-21.)
Leurs mœurs. — « Ces amphibies vivent en familles et paraissent obéir à des chefs, comme les éléphants dans le centre de l'Afrique. La chasse des phoques est une des principales occupations des Esquimaux; elle n'est pas toujours exemple de danger. Les phoques ou morses entourent quelquefois les barques et les attaquent avec un tel ensemble qu'ils peuvent parvenir à les faire chavirer.
Pareil événement faillit arriver au capitaine Hayes.
« En peu de minutes, raconte-t-il, nous fûmes entièrement cernés; le nombre de nos ennemis se multipliait avec une rapidité merveilleuse, la surface de la mer en était toute noire.
« Ils paraissaient d'abord timides, irrésolus, et nous ne pensions guère qu'ils méditaient un mauvais coup ; mais notre illusion fut bientôt dissipée, et nous vîmes qu'il fallait veiller soigneusement à notre salut.
« Il n'y avait plus à en douter; ils se préparaient à une attaque, et il était bien tard pour fuir le dangereux guêpier où nous venions de nous engager si imprudemment. Un morse que nous avions blessé était devenu le point central d'un millier de gueules béantes et mugissantes, et un immense troupeau nageait maintenant à notre poursuite.
« Évidemment ces animaux voulaient percer de leurs défenses le plat-bord de l'embarcation, et, si nous leur donnions le temps de l'atteindre, le canot serait mis en pièces, et les hommes lancés à la mer; nous n'avions pas une seconde à perdre. Un de nos matelots saisit sa lance et porta aux assail-
lanls plus d'une terrible blessure; nos hommes faisaient force de rames, et nous chargions et déchargions nos carabines avec toute la célérité possible. Un coup de gaffe, une balle ou la lance du harponneur venait à la rescousse à Tinstant du péril; une ou deux fois cependant chacun de nous put croire sa dernière heure arrivée. Un morse énorme, à la physionomie brutale et féroce, s'élançait contre nous et allait aborder le canot ; je venais de tirer, il ne me restait plus le temps de recharger mon fusil, et je me préparais à le lui plonger dans la gorge, lorsqu'un de mes lieutenants l'arrêta soudain d'une balle dans le crâne. Un autre morse monstrueux, le plus gros que j'aie jamais vu, et dont les défenses avaient un mètre de longueur au moins, traversait le troupeau et nageait sur nous, la gueule béante et mugissant avec force. Je rechargeai encore mon arme, ma carabine fut prête au moment critique ; l'énorme animal, élevant sa tête au-dessus du canot, allait s'abattre sur le plat-bord, quand j'épaulai mon fusil et le déchargeai dans la gueule du monstre. Il fut tué sur le coup et coula immédiatement comme une pierre. Ce fut la fin de la bataille. Je ne saurais dire ce qui leur donna subitement l'alarme, mais les morses plongèrent soudain en faisant jaillir à grand bruit les eaux autour d'eux. Quand ils remontèrent, ils beuglaient encore, mais ils étaient à quelque distance de nous, et, leurs têtes tournées vers la haute mer, ils détalaient au plus vite.
« Les Esquimaux chassent d'une façon moins bruyante ; ils fendent la glace et épient le passage des phoques pendant des heures entières. » (Richard Cortambert, Nouvelle Histoire des voyages, Paris, Librairie illustrée, 1884, p. 718-719.)
Chasse aux phoques dans le détroit de Bering. — « Les lois américaines ne permettent de tuer sur les îles que les animaux de deux à six ans... Des bandes d'indigènes à la solde de la compagnie fermière, passant sans bruit entre les troupeaux de jeunes animaux et la mer, les débusquent des rochers et des plages sur lesquels ils folâtraient ou dormaient ; puis, très lentement alors, ils les refoulent vers l'intérieur. Si le temps est froid et humide, cette marche vers le lieu du massacre, distant parfois de 3 à 5 kilomètres, s'exécute à raison de 800 mètres à l'heure. Si le temps est chaud et sec, on va plus lentement encore ; et, malgré cette précaution, un certain nombre de phoques meurent en route, car cet animal, qui peut franchir avec une certaine vitesse une centaine de mètres, se trouve dans l'impossibilité absolue de
fournir rapidement une plus longue course. Dans ces conditions, les pertes s'élèvent à 3 et 4 p. 100. Quand les phoques sont arrivés au terme de ce fatal voyage, on leur laisse le temps de se remettre, de se calmer ; puis un certain nombre, 100 ou 200, sont séparés de la masse, chassés un peu plus loin, serrés les uns contre les autres, et le massacre commence ; les indigènes leur fracassent le crâne d'un seul et vigoureux coup de gourdin. Quelques-uns font parfois un semblant de résistance, brisant d'un coup de dent les gourdins de leurs meurtriers. On écarte ensuite les cadavres les uns des autres, on les étend afm qu'ils se refroidissent, et les peaux enlevées sont réunies par deux. S'il fait froid et humide, on en tue ainsi un millier. Les mâles massacrés peuvent mesurer 2™,45 de long et peser 900 kilogramcaes, mais les meilleures peaux sont celles des mâles de trois ans...
Les peaux de phoques n'ont qu'un marché, Londres. Certains mégissiers de cette capitale connaissent seuls, paraît-il, les procédés à employer pour rendre ces peaux marchandes, en enlevant les poils grossiers et ne conservant que la fourrure la plus fine. Les prix des peaux sont réglés par les deux ventes aux enchères qui se font chaque année à Londres, et dont la vente d'octobre est la plus importante. » (H. Brézol, les Phoques de l'Alaska, dans Revue des sciences naturelles appliquées, revue de la Société d'acclimatation, 20 janvier 1892, tirage à part, p. 9 et 12.)
Dans l'Atlantique. — « Les chasseurs de phoques partent d'Europe du 20 février aux premiers jours de mars; ils relâchent au Shetland afin d'y compléter leurs équipages, en repartent aussitôt et gouvernent au nord du monde. Vers le 15 mars ils rencontrent la glace... Avec la glace ont paru les premiers phoques, les mâles plus hardis, qui, en s'enfuyant, ont donné la direction de la bande...
... Au fur et à mesure que le navire avance au milieu des glaces, les phoques sont devenus plus nombreux; bientôt on les trouve réunis. Depuis le mois de février ils sont arrivés du Spitzberg et ont établi leur campement; les femelles sont couchées sur le côté, allaitant leur nourrisson et lui prodiguant les soins les plus tendres. Leur lait est blanc et d'un goût fade... Ces préoccupations maternelles durent environ l'espace de trois semaines, temps pendant lequel les mâles s'absentent, tout en veillant de loin aux dangers communs. Au bout de trois semaines les petits phoques savent nager; livrés à eux-mêmes, ils partagent les jeux et les ébats de la
troupe, distractions qui, pour l'observateur, consistent simplement à sauter de l'eau sur la glace, et réciproquement. En fait de nourriture, ils paraissent affectionner particulièrement la chevrette.
Tout bâtiment qui peut rencontrer un troupeau lorsque les petits ont encore besoin de la tutelle de leur mère se trouve dans d'excellentes conditions de chasse. Les hommes descendus sur la glace se dirigent vers les petits phoques, qui, ne pouvant éviter le danger, sont restés seuls après le sifflement aigu des mâles pour indiquer la présence des chasseurs. Les femelles se sont mises à l'eau, mais sans s'éloigner; aux miaulements de douleur et d'effroi que font entendre leurs nourrissons, sur lesquels les chasseurs marchent à dessein, elles viennent d'elles-mêmes chercher la mort. Quant aux mâles, on peut être sûr de les voir également revenir. Peu à peu ils reparaissent, sifflent, sautent de l'eau sur la glace, font des cabrioles, donnent tous les signes possibles de leur anxiété, et finissent par se faire tuer dans ces mouvements de va-et-vient autour de l'endroit où ils ont laissé leur famille.
Telle est cette chasse, pour laquelle on emploie comme seul genre d'armes des massues de toute espèce. Elle acquiert les proportions d'un vrai massacre lorsque la troupe rencontrée est considérable. Les hommes y courent le danger d'être engloutis, quand ils n'apportent pas une certaine prudence à courir sur la glace, qui offre parfois un point d'appui de 6 à 8 pouces d'épaisseur seulement.
Un des plus beaux résultats de chasse se trouve dans les Annales de 18oo : en seize heures, l'équipage d'un seul bateau n'a pas tué moins de 3,350 phoques ; il a fallu quarante heures pour en faire le dépècement. Ce fait doit être considéré comme une exception très rare : il arrive même souvent que des navires n'atteignent pas ce chiffre de victimes pour toute une saison de pêche.
Le carnage terminé, le dépècement commence d'une façon régulière. Chaque homme traîne avec lui deux phoques, quatre si les victimes sont des animaux de l'année, jusqu'au navire, sur le pont duquel sont disposées les banquettes qui servent au dépècement. Le lard du phoque est plus productif que celui de la baleine. En moyenne cent de ces animaux fournissent trois cents gallons de lard, qui donnent deux cent vingt-six gallons ou un tonneau d'huile... Les bâtiments ne font pas leur huile à bord : ils se contentent de dépecer
les phoques et de mettre à part les peaux. » (J. Layrle, dans Revue maritime et coloniale, septembre 1862, p. 8-10.)
ESKIMOS
<( Il est, aux extrémités de la terre, parmi les glaces de ce pôle nord vers lequel sans cesse la boussole dirige son aiguille, il est un peuple inoffensif et doux, petit de laille, vêtu de peaux de veaux marins, taché d'huile ou de graisse, qui n'a jamais connu le feuillage des arbres, ni respiré le parfum des fleurs, ni foulé le vert gazon ou la mousse légère, mais seulement les glaces qui l'environnent; ni bu l'eau claire des fontaines, mais seulement l'eau de neige; enfin qui dans sa hutte de cristal neigeux, éclairé de sa lampe enfumée, se croit mieux partagé que les plus grands monarques : ce peuple exceptionnel est le peuple des Eskimos. » (A. Montémont, Bw/letin de la Société de géographie de Paris, 2^ série, t. XVI, p. 189.)
« Il n'y a pas de doute que le peuple esquimau ne soit foncièrement pélagique. L'eau est son élément; sur Teau il est chez lui, et il participe plus ou moins à la nature des amphibies. C'est un castor humain... Voyez combien cet homme a su se faire poisson ! Admirez cette frêle nacelle en peaux de marsouin cousues et tendues sur de légers cerceaux de bois habilement entés et soudés sans aucun clou! Voyez cette unique ouverture {pah) par laquelle l'Esquimau s'y glisse, s'y assied, et qu'il serre autour de sa taille comme un tablier de travail! Cette svelte pirogue est, en effet, son établi et son vêtement; elle fait désormais partie de lui-même. Qu'elle sombre, et il est perdu ; mais il est trop habile pour la laisser chavirer ou sombrer. Un aviron double, très court, à palettes très étroites et à poignée épaisse et pesante comme la queue du marsouin, à la main, il fait voler homme et machine à la surface. Ce n'est point un canot que le kayak, c'est une locomotive aquatique, une sorte de vélocipède marin, une création anthropo-ichlhique. L'homme et le canot ne font qu'un • . » (E. Petitot, les Grands Esquimaux, Paris, Pion, 1887, p. 178.)
1. Les kayaks des Esquimos sont décrits par Olœus Magnus dans son oii- Trage de Gentibus septentrionalibus publié à Rome en 1555, II, ch. ix. Nordenskiold prétend qu'un Eskimo aurait parcouru 300 kilomètres en vingt-quatre heures avec son kayak. Dans son ouvrage la Deuxième Expédition au Grœnlnnd (Hachette, 1888), Nordenskiold résume dans un long chapitre (p. 395-482) toutes nos connaissances sur les mœurs et les habitudes des Eskimos.
ESKIMOS 35
« Les Esquimaux Tchiglit sont dans l'habitude de se raser la tête en n'y laissant qu'une couronne monacale. Ils sont d'une taille moyenne ou au-dessus de la moyenne, et c'est pourquoi on les appelle leslnnoït occidentaux, grands Esquimaux, pour les distinguer de ceux des îles, du Labrador et du Groenland, qui se rapprochent pour la taille des Lapons.
Leur peau n'a point le pigment serré, glabre, fin et luisant des Peaux-Rouges. Elle est mate, molle, velue et poreuse comme celle de l'Européen. Leurs membres ne sont point nerveux comme ceux de l'Indien. La fibre en est lâche, flasque, accusant un tempérament lymphatique, une constitution scrofuleuse, des affections cutanées dues à l'âcreté d'un sang chargé d'humeurs.
Leur couleur n'est ni blanche ni rouge; c'est un gris olivâtre clair qui se rapproche du teint du Japonais, de l'Espagnol ou du Provençal...
... Ils conversent avec naïveté et intelligence. Leur esprit d'enfant est curieux et avide d'instruction. Ils parlent d'une petite voix douce, harmonieuse, emmiellée, par phrases courtes, entrecoupées et comme sentencieuses, qu'ils articulent lentement et qui sont écoutées avec patience. » (Id. , ibid., p. 23.)
« Ce que j'approuve un peu moins chez les Esquimaux, c'est leur méthode de s'embrasser, en appliquant leur nez contre celui de la personne qu'ils veulent honorer de ce témoignage d'amitié. C'est animal.
On a trouvé le même usage au Grœnland, dans toute la Patagonie, dans la Malaisie, et chez une foule de peuplades américaines. Le capitaine anglais J.-H. Lewis l'a constaté chez plusieurs peuples de l'Indoustan. » (Id., ibid., p. 58.)
Rencontre de Ross avec les Esquimaux (voyage de 1818). — « Arrivés au lieu de la conférence, nous y trouvâmes les Esquimaux; ils étaient en tout huit, avec leurs traîneaux et cinquante chiens. C'était une singulière entrevue : elle avait lieu sur la glace, tout le monde parlait ou criait à la fois, les chiens hurlaient, et leurs maîtres les frappaient de leurs longs fouets.
Notre approche alarma les Esquimaux ; ils firent quelques pas en arrière avec leurs traîneaux. Sakheuse^ nous dit de
l. Jean Sakheuse était un Esquimau des côtes de la baie de Disco, qui fut recueilli en mer par un baleinier de Leith en 1816 ; il voulut rester à bord et vint en Europe. Il accompagna Ross dans son voyage de 1818; né vers 1797, il mourut en 1819.
nous tirer le nez, ayant découvert que c'était leur manière de saluer. Nous imitâmes de même leur cri de heiyà, expression de surprise et de plaisir. Ils s'étaient éloignés en se tirant le nez; ils s'arrêtèrent, nous nous approchâmes et olFrîmes un couteau [et un miroir d'abord au plus avancé de la troupe, ensuite à chacun des autres. Ils manifestèrent un étonnement extrême en voyant leurs figures dans les miroirs ; pendant un moment ils promenèrent leurs regards les uns sur les autres, ensuite ils jetèrent tous ensemble un grand cri, qui fut suivi de grands éclats de rire, signe de satisfaction et d'étonnement extrêmes; nous fîmes de même, tant parce que nous ne pouvions nous en empêcher, que pour montrer que nous étions contents de nos nouvelles connaissances.
Les Esquimaux nous offrirent, en retour, leurs couteaux ainsi que des dents de narval et de morse, que nous acceptâmes. Sakheuse leur ayant dit que la manière de nous marquer de la bienveillance et du respect était de se découvrir la tête, ils le firent à l'instant même. L'amitié s'établit entre nous.
L'un d'eux demanda quel était l'usage d'un bonnet rouge que je lui avais donné. Sakheuse le lui mit sur la tête, ce qui divertit beaucoup les autres; chacun le mit à son tour; la couleur de notre peau et les ornements des cadres des miroirs furent ensuite le sujet d'une grande gaieté.
Sakheuse les engagea enfin h venir à bord. Trois restèrent à la garde des traîneaux et des chiens, les cinq autres nous accompagnèrent ; on fit passer deux traîneaux sur la planche posée en travers du canal. Arrivés près du navire, ils s'arrêtent : ils prenaient le bâtiment pour une créature vivante; ils en regardaient les mâts et en considéraient chaque partie avec des marques de crainte etd'étonnement; ensuite ils lui adressèrent la parole à haute voix : «Qui es-tu? d'où viens-tu? est-ce du soleil ou de la lune?... » Alors Sakheuse leur expliqua que le bâtiment était une maison de bois...
Enfin ils se décidèrent à monter abord. Les nouvelles merveilles qui les entouraient de tous côtés excitèrent de nouveau leur surprise; après une pause de peu de durée, elle se terminait toujours par un grand éclat de rire. » {Nouvelles Annales des voyages, 1819, II, p. 396-404.)
Leur maison de neige. — « Les chiens dételés, chacun s'employa de son mieux à parachever le petit dôme d'albâtre.
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J'aurais bien désiré me réchauffer en travaillant comme les autres; mais il fallait sauver ma dignité en gardant le décorum, et je m'empêchai de geler debout en battant la semelle de toute ma force.
La perspective de passer la nuit sans feu sous cette grande cloche à fromage me souriait médiocrement. J'avais peur d'y geler. Puis le contact d'hommes aussi sudoreux que les Esquimaux révoltait toutes mes délicatesses. Ces gens-là sentent la momie, leur odeur soulève le cœur.
Avisant dans un ravin un unique bouquet de sapins de l'autre côté du fleuve (le tleuve Anderson), il me prit une envie démesurée d'aller y passer la nuit. Mais mon compagnon ne s'y prêta pas.
Pendant quelque temps je fus vivement intéressé par la construction de la hutte de neige. A l'aide du long couteau dont ils sont tous et toujours munis, deux Esquimaux taillaient dans la neige durcie qui recouvrait la glace du tleuve des moellons en forme de voussoirs, qu'un troisième Esquimau transportait sur la bâtisse en construction. Il les disposait de champ en manière de colimaçon, égalisaut les pans à l'aide de son coutelas, les faisant joindre tant bien que mal, pendant que le chef répandait sur ces matériaux de l'eau froide, qui, en se congelant instantanément, en formait un tout solide, éblouissant de blancheur et hermétiquement fermé.
En moins d'une heure le dôme fut achevé. Une véritable clef de voûte termina ce petit Panthéon, qui fut arrosé d'eau abondamment, et enseveli ensuite sous de la neige granuleuse que l'on y jeta par grandes pelletées.
En trois coups de couteau une porte de 30 centimètres de haut fut percée dans la ruche. De fenêtres, il n'en était pas question. Pendant que l'un des voyageurs garantissait cette ouverture d'un petit mur circulaire du côté où soufflait le vent, un autre s'introduisait en rampant dans la hutte, disposait sur la glace du fleuve, qui en formait le plancher, des rondins alignés, et sur les rondins des peaux d'ours blanc et de renne. Nous eûmes ainsi un divan propre à recevoir deux et même à la rigueur trois personnes...
A droite du divan, tout à côté de la porte, un recoin reçut la lampe en pierre oUaire. Elle était noire et avait la forme d'une petite barque.
A gauche, le fameux, l'indispensable krorvik fît pendant à la lampe. Ici, comme partout ailleurs, ce vase, le seul qui devrait toujours être couvert, demeura béant.