‹ L'Ameérique; anthologie géographique;Chapitre 67 sur 142 · SAINT-DOMINGUE · texte numérisé non relu

SAINT-DOMINGUE

sur mon imagination enfantine le conte de la montagne aimantée. A en croire ma nourrice, cette montagne s'élevait solitaire et escarpée du sein de la mer; tous les vaisseaux qui naviguaient dans un certain rayon à Tentour étaient attirés par une force irrésistible vers ce rocher, dont les flancs étaient continuellement battus par les vagues. Aussitôt que le malheureux bâtiment, voué à sa perte, arrivait à une certaine distance, la force magnétique se développait alors si puissante que les clous et les boulons plantés dans les parois du navire, s'échappaient, puis les planches se détachaient, les mâts tombaient dans la mer, et Téquipage périssait au fond des ondes, tandis que la nef s'abîmait avec un épouvantable fracas.

Ce conte me revint lorsque, dans mes excursions à travers le territoire de Saint-Domingue, on me parla d'une montagne formée de blocs d'aimant; elle est située sur les bords de l'Yuna, qui coule vers l'ouest...

... Elle s'élève à 60 pieds au-dessus de la savane, et est ornée à son sommet d'un palmier majestueux; la partie septentrionale est couverte de pierres noirâtres, qui ont toutes des propriétés plus ou moins magnétiques... L'influence qu'elles exercent sur l'aiguille aimantée est à peine croyable... L'aiguille, quand on l'approchait du sol, éprouvait de violentes agitations; en d'autres cas elle tournait avec une grande rapidité jusqu'à ce qu'elle s'arrêtât, et de sa pointe nord indiquât la direction du sud. Si on la transportait sur d'autres blocs, les mouvements étaient moins rapides, mais les pôles étaient invariablement renversés. Élevait-on la boussole audessus du roc, l'influence magnétique diminuait; elle cessait entièrement à une distance de trois ou quatre pieds... » [Lettre de ScHOMBURGK, dsins NouvcUes Anuales des voyages, o° série, tome XXXVIII, année 1834, p. 366-68.)

Jacmel. — « Nous jetâmes l'ancre devant le port de Jaquemel ; j'eus l'occasion de rester dans la ville environ trois heures, temps plus que suffisant pour la visiter, ainsi que les environs. Je vis que cette ville, riche autrefois, était convertie aujourd'hui en ruines et en masures. L'aspect de la désolation s'y trouve à chaque pas : on voit encore çà et là, dans les rues, des restes plus ou moins dispersés d'un ancien gros pavé, posé jadis par les Français, mais que, depuis leur retraite de l'île,

on n'a jamais réparé. Les torrents qui traversent la ville à la saison annuelle des pluies en ont arraché les pierres, et elle est profondément labourée dans toutes les directions; les maisons se dégradent de plus en plus et restent également sans entretien; enfin la malpropreté, déjà grande ù l'extérieur, l'est encore bien davantage à l'intérieur des habitations.

On voit donc partout dans Jaquemel le cachet de la paresse et de la misère des nègres, qui restent autant indifférents au triste avenir qu'ils se préparent qu'à la fortune qui leur sourit. Les fertiles et pittoresques jardins dont les pentes s'inclinent vers la ville sont aujourd'hui remplacés par la végétation incessante et toujours envahissante de la forêt, et on remarque même que, dans quelques parties des rues, la puissante nature, opérant un retour, reprend ses droits à l'homme, et qu'elle assure sa conquête et son règne en refoulant peu à peu vers l'Océan une population qui se montre si peu digne de ses bienfaits. En effet, le nègre ne semble point voir les richesses et les beaux sites qui l'entourent : il ne s'en émeut point et ne s'inspire de rien; au contraire, il croupit impassible dans son oisiveté, comme un être seulement campé sur cette plage; il n'entreprend rien qui marque sa confiance dans l'avenir et sa stabilité; mais il semble se reposer encore des lassitudes de son ancien esclavage...

... Au moment de notre débarquement, il y avait sur la jetée du port un officier noir, portant les insignes du grade de capitaine; il était revêtu d'un vieil uniforme, et son chapeau à cornes était surmonté d'un panache d'une hauteur démesurée. A quelques pas de là était un poste de soldats de la garnison, et plus loin je vis encore une compagnie de fantassins sous les armes.

Ces guerriers noirs, plus piteux qu'imposants, étaient plus faits pour inspirer de la compassion que de la terreur; tous avaient les pieds nus, et ils n'avaient pas même la sandale en usage en Amérique; leurs pantalons de bure étaient en général d'un gris obscur; ils étaient rapiécés, et à la partie inférieure, surtout du côté du talon, ils se trouvaient échancrés par de longues déchirures. Leurs habits troués avaient perdu la plupart de leurs boutons, auxquels ils substituaient des attaches de ficelle. Il en était de même de leur fourniment, qui brillait par la malpropreté, et des bouts de ficelle y remplaçaient aussi la boucle et les courroies qui manquaient. Leurs armes étaient à silex et dans le plus mauvais état ; mais ces soldats étaient surtout remarquables par l'étrange shako

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de cuir bouilli qui leur servait de couvre-chef : il était d'une hauteur prodigieuse, fort évasé du haut, et aucune plaque, ni garniture, ni visière, n'y était adaptée : en un mot, c'était une sorte de baquet qui leur servait de coilFure. Cette petite description de la tenue militaire peut donner une idée de l'aspect pittoresque du soldat haïtien. » (0. de Thoron, Amérique équatoriale, 1866, veuve Renoiiard, H. Laurenssucc, p. 12-13.)

Le riche d'Haïti avant 1789. — « Chaque habitant français mène sur son bien un train de prince, dans une maison magnifique, ornée de plus beaux meubles que ceux du palais de nos gouverneurs ; ils ont une table plus abondante que nos seigneurs, des alcôves et chambres superbement tendues avec des lits richement drapés, afin de recevoir leurs amis et les voyageurs. Des barbiers, des perruquiers, sont à leur ordre et soignent leur toilette, sans compter deux ou trois voitures avec lesquelles ils se rendent les uns chez les autres, et vont à la comédie dans la ville de leur district, où ils se réunissent pour faire bonne chère et s'entretenir des nouvelles d'Europe. » (Valverde, cité par Sghœlcher, Colonies étrangères et Haïti, Paris, Pagnerre, 1843, II, 89.)

Soulouque. — «Il y a de la profondeur et de l'intelligence dans ce vaste front chauve; les lignes du visage sont assez belles; l'œil, qui est ordinairement voilé, brille en s'animant d'un éclat magnétique, puis les traits semblent retomber dans une sorte de somnolence...

Faustin I^'' ne se bornait pas à chercher à augmenter la prospérité matérielle de son empire, il portait toute sa sollicitude sur l'instruction de son peuple. Il ouvrit des écoles de droit et de médecine, dont il recruta les professeurs parmi les jeunes gens élevés en Europe, institua des tribunaux de district, une cour d'appel et un tribunal suprême présidé par le ministre de la justice. Sa création la moins heureuse fut celle de la noblesse. Il la voulut féodale; il se trompa, non point dans le choix des titres, bien que c'ait été là le plus fécond sujet des sarcasmes dont on l'ait comblé, mais dans le choix des individus qu'il investit de charges et d'appellations honorifiques. Lorsque les Français colonisèrent Saint-Domingue, ils partagèrent l'île en districts, auxquels ils donnèrent le nom des localités qu'ils renfermaient. Or les premiers occupants n'avaient pas été si difficiles sur le choix des dénominations qu'ils assignaient aux endroits où ils fondaient des établissements. C'est ainsi que telle baie, formée par l'embouchure d'un cours d'eau fangeux, fut appelé le Trou-Sale, etc.,

et lors de rinslitulion de la noblesse, les foncti '> :'iaires chargés de Tadminislration de ces départements retirent les titres de duc de Trou-Sale, comte du Grand-Trou, ha on de Petit-Trou; telle fut également l'origine des litres de duc de la Limonade, de la Marmelade, de Trou- Bonbon, etc. La courdeSoulouque avait pour principaux dignitaires : Le duc de Trou-Bonbon, maréchal, ministre de la guerre; Leurs Grâces M^ le duc de la Limonade ;

— — le prince de Lazare-Tape-à-l'œil;

— — le prince de Bobo ;

— — le prince de la Marmelade ; Leurs Excellences le comte des Plaines-du-Nord;

— — — des Plaines-du-Sud; Le baron de Petit-Trou et de Sale-Trou.

Un des plus beaux noms est celui de duc de Tiburon; le titulaire s'appelait d'abord Jacquot. » (Docteur Camille Ricque, Nouvelles Annales des voyages, 1866, tome II, p. 155-158. Cf. Paul Dhormoys, Une visite à Soulouque, Hachette, 1864.)

A dix-huit ans, Soulouque était palefrenier chez un Américain; il s'engagea dans la garde de Boyer et devint général commandant ; il remplaça Boyer et gouverna avec une autorité absolue.

La Havane. — « A peine eus-je terminé les arrangements les plus indispensables que je sortis pour jeter un coup d'œil sur la ville. J'éprouvais une soif de voir et de m'imprégner des choses tropicales, que je n'avais jamais autant ressentie dans mes précédents voyages. Je me dirigeai d'abord vers le môle, sans m'inquiéter de la pluie qui tombait par petites averses, afin de contempler sous un nouvel aspect le tableau magnifique que j'avais entrevu le matin, la vaste étendue de la rade perdue dans l'intérieur des terres, la ceinture de collines ondulant jusqu'à l'horizon, et le bourg de Régla, arsenal de la marine marchande... Quant aux quais bâtis sur pilotis, ils ne répondirent point à mon attente, peut-être parce qu'on me les avait trop vantés ; en entendant nommer les bois précieux employés à leur construction, à peine avais-je songé qu'il devait exisler beaucoup de ressemblance entre une solive toute d'acajou et une solive de chêne... Je

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