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remarquai plus loin de légers magasins formés d'un toit en zinc élevé sur des colonnettes de fonte; ils abritaient les marchandises soumises à l'inspection de la douane... La Bourse se Lient aux alentours; là s'assemblent, à certaines heures, les négociants, les courtiers, les oisifs, pour traiter d'affaires ou pour apprendre les nouvelles. On distingue facilement les créoles, gens de petite taille et d'un tempérament sec, des robustes Catalans, ces Auvergnats de l'île, qui y débarquent avec un écu et parviennent, à force d'économie, d'union et de persévérance, à fixer sur eux les faveurs de la fortune. A côté de cette population blanche, élégamment vêtue, je vis un peuple noir, nu jusqu'à la ceinture, qui travaillait en s'animant d'un chant plaintif; il déchargeait les navires amarrés contre la charpente raboteuse des quais. Là étaient enlassés les farines des États-Unis, les vins d'Espagne, le riz de la Caroline, le beurre de New-York, le tassao ou tosajo (viande salée ou séchée) de Buenos-Ayres, tandis que de petites charrettes traînées par des mulets apportaient en échange les trois produits de l'île, le sucre, le tabac et le café. L'activité qui régnait en ces lieux annonçait un grand mouvement commercial; l'odorat y était saisi par des émanations étranges, et l'oreille assourdie par mille bruits et mille rumeurs confuses. Après cet examen rapide, j'abandonnai les quais... pour m'enfoncer dans la cité, au hasard et sans but, voyage de découverte dont je me promettais un plaisir infmi. Deux heures de pluie avaient suffi pour rendre les rues impraticables; des ruisseaux ou des mares, suivant l'inclinaison du sol, envahissaient la voie publique, ne laissant subsister qu'un trottoir exigu, glissant et dégradé, où se traînait péniblement la classe infime de la population : c'était à qui s'effacerait contre la muraille pour éviter le choc des équipages qui faisaient tourbillonner la boue...
Les nègres de la Havane. — Les créatures humaines qui cheminaient dans ces dures conditions étaient presque toutes noires ou basanées, vêtues avec le sans-façon des pays chauds ou l'insouciance de l'esclavage. Peu de blancs se montraient à pied; des négrillons tout nus imprimaient leurs dents blanches dans des tronçons de cannes à sucre, tandis que leurs mères, chargées d'un hideux embonpoint, fumaient effrontément au nez des passants. Je cherchai vainement sur ces visages d'ébène la trace des facultés divines qui sont l'apanage de notre race, faite à l'image du Créateur ; je n'y lus que Fabrulissement, l'imbécillité, l'abjection. Les mulâtres.
au contraire, me fixaient avec des yeux pleins d'audace qui ])rillaient sous leur chapeau rabattu. Je bornai là mes observations; le soir était venu, la pluie avait cessé, une fraîcheur agréable se répandait dans l'atmosphère; les vastes fenêtres qui donnent de plain-pied sur la rue se peuplaient d'apparitions gracieuses, tandis que les volantes^ emportaient de ravissantes toilettes dans la direction du théâtre ou de l'Alameda... » (Arthur Morelet, Voyage dans l'Amérique ■centrale, Paris, Gide et J. Baudry, 1857, 1, 22-25.)
La loterie à la Havane. — « Le tirage a lieu une fois par mois 2 et produit un revenu considérable au gouvernement. €ette opération se fait avec un degré de pompe et d'éclat bien calculé pour fasciner les yeux des hommes de la classe inférieure, et pour les exciter à risquer leur argent à ce jeu de hasard. Le nombre des billets que l'on met en émission est ordinairement de dix mille, sur lesquels il y a cent lots depuis cinquante piastres jusqu'à 20,000; les plus petites fractions de billet coûtent un réal. Plusieurs jours avant le tirage, le bureau de la loterie est assiégé d'une foule de matelots, de bateliers, de soldats, d'esclaves nègres et de mulâtres, et <de tout le rebut de la population de la Havane, venant acheter des billets avec de l'argent qu'ils se sont probablement procuré par quelque moyen illicite... Le tirage de la loterie se fit dans une grande place carrée entourée de portiques. D'un côté il y avait une plate-forme haute d'une dizaine de pieds et ombragée d'une tente. Le gouverneur et plusieurs ^es officiers, s'y étant assis dans des fauteuils de parade, présidèrent à l'opération. Sur le devant étaient placés deux
1. « Rien de plus coquet et de plus original... On voit bien quelque chose d'analogue à Lisbonne, mais la longueur des brancards et la hauteur des roues donnent à la volante havanaise une physionomie toute locale. L'attitude que l'on y prend sans effort est en harmonie parfaite avec la langueur du climat : le corps à demi renversé, les pieds légèrement exhaussés, les jambes avec toute l'extension désirable, on se sent entraîné rapidement, tandis que la caisse, suspendue entre l'essieu et l'attelage, prend le mouvement d'un palanquin... » (A. Morelet, ibid., 1, 25.)
On l'appelle quitrine quand elle est une voiture de luxe; il y en a dont tous les ornements, y compris les marchepieds, sont en argent massif. On en voit qui remisent au beau milieu du salon.
2. On a multiplié les tirages, qui ont lieu tous les dix-huit ou vinirt jours; il y a 19 loteries par an, qui donnent à l'Etat un béncGce de 2,280,000 piastres, soit 11,400,000 francs.