CUBA
globes creux fort élégants, contenant les ots, que tiraient de chacune, au même moment, deux petits garçons bizarrement vêtus et les yeux bandés. Ces deux divinités de la fortune tenaient, pendant quelques secondes, élevés au-dessus de leur tête, les billets qui leur étaient tombés sous la main, afin que les spectateurs se convainquissent par leurs yeux qu'il n'y avait pas de fraude ; puis elles le présentaient au gouverneur, dont le secrétaire les enregistrait aussitôt et proclamait à haute voix le numéro et le montant du lot. Ces particularités étaient ensuite tracées à la craie d'une manière très visible sur une grande planche noire qui était à la portée de chacun. Après une petite pause, de nouveaux billets furent tirés, jusqu'à ce qu'il ne restât plus rien dans les globes. Quand le lot était de 400 piastres et au-dessus, une musique militaire, placée près de la plate-forme, exécutait une brillante fanfare, puis jouait un morceau d'un genre gai et animé...
On venait de tirer le premier billet quand j'entrai dans la place; je me trouvais entouré par une foule immense et placé vis-à-vis de la plate-forme. La plus grande partie de la multitude rassemblée était composée de nègres et de mulâtres des deux sexes; mais il y avait aussi parmi eux beaucoup d'Espagnols de la classe inférieure, et quelques personnes d'un rang plus élevé se promenaient çà et là comme des spectateurs entièrement désintéressés. J'observai dans un coin un noyau de capitaines de navire anglais haussant les épaules et regardant ce spectacle comme étant persuadés qu'eux exceptés toutes les personnes présentes allaient être trompées. A une petite distance se tenaient trois hommes au visage hâve et au regard inquiet, dont les uniformes râpés et les épées à garde rouillée me firent présumer que c'étaient des officiers à demi-solde. L'un deux tenait à la main un papier que je supposai contenir les numéros de leurs billets; car tous le regardaient alternativement, ainsi que la planche noire, puis prenaient un air triste et désespéré...
Je me plaçai sur une petite élévation, et de là je pus examiner à mon aise toute la foule inquiète, dont le visage était tourné en l'air : il y en avait sans doute plus d'un qui avait risqué tout ce qu'il possédait. Lorsque le petit garçon élevait le billet au-dessus de sa tête, aussitôt un profond silence régnait partout, et des milliers de regards se fixaient avec anxiété sur la personne qui prononçait à haute voix le numéro... Les lots sont annoncés : grande rumeur dans la foule. Des centaines de morceaux de papier sont alors tirés et dépliés,
et des centaines de gens qui n'ont pas entendu distinctement demandent à leur voisin, étourdi, de répéter les paroles du crieur; le fracas des trompettes, des tambours et des cymbales frappe les oreilles et augmente deux fois l'impatience des gens qui sont encore en suspens sur les numéros. Cependant le possesseur du billet gagnant se trahit par des manifestations immodérées de joie; le peuple jette des regards chagrins et envieux sur l'homme favorisé de la fortune, puis reprend son attitude tranquille ^ » (Traduction d'un récit anglais publié dans Nouvelles Annales des voyages, 1828, 2° série, tome IX, p. 141-145.)
Grands centres de production. — « Le tabac, dont l'usage étonnait si fort les compagnons de Colomb 2, a soumis à son empire l'Europe, l'Afrique, l'Amérique et l'Océanie, le monde chrétien et le monde musulman, les nations les plus civilisées et les tribus les plus barbares. Il n'est pas d'exemple d'une conquête aussi vaste et aussi rapide^. Quatre siècles ont suffi
1. « Pendant mon séjour, un horloger français, dont le commerce était loin de prospérer, gagna 250,000 francs, avec lesquels il prit fort sagement congé de la colonie. — Quelque temps après, un des principaux lois échut à une association d'esclaves qui s'étaient cotisés pour faire les frais d'un billet. » (A. Morelet, Voyage dans l'Amérique centrale, I, 57.)
1. « A défaut d'or, les indigènes offraient aux Espagnols ce qu'ils appréciaient plus que le lourd métal : des feuilles sèches et roulées qu'ils allumaient et dont ils aspiraient la fumée. Ils tenaient pour sacrée la plante qui le portait, et les feuilles pour un universel spécifique; elles servaient aux pansements ; pulvérisées et jetées sur la mer, elles apaisaient, disaient-ils, les flots irrités; portées en sachet autour du cou, elles écartaient les mauvais esprits. Aux roulf'aux qu'ils fumaient, ils donnaient le nom de tabacos, qui devait rester à la plante. » (C. de Vauigny, nevxie d'-s Deux Mondes, 1" janvier 1804, p. 171.) « A Haïti, le procédé différait; les indigènes plaçaient les feuilles de tabac sur d.'S braises à moitié allumées; ils prenaient un tuyau fourchu en forme d'Y; le pied de cette pipe se mettait dans la fumée que produisait la feuille de tabac en brûlant, et les deux branches dans les narines, par lesquelles on tirait la fumée, qui montait bientôt au cerveau. Ils appelaient la plante cohiba, ot l'instrument tabnco. » (CnAui.Evoix, Histoire de Saint-Domingue, I, 54.) Ce fut un ambassadeur de France à Lisbonne, Jean Nicot, qui l'introduisit en France; il en présenta les premières fouilles à Catherine de Médicis. On appela pendant longtemps le tabac nicotine ou l'herbe à la reine. M. E. Falgairole vient de publier la Correspondance inédit^ de Jean Nicot, Paris, Challamel, 1897.
3. Il y eut cependant des résistances; un tsar de Russie en défendit l'usage dans ses États sous peine du fouet ; la seconde fois les coupables auraient le nez coupé,
pour imposer à l'anivers entier l'usage de cette plante, et les revenus qu'en tirent les gouvernements dépassent en une seule année le montant des tributs que l'Espagne levait sur le nouveau monde.
Aujourd'hui le tabac est cultivé partout, mais les produits qu'il donne sont infiniment variés. Les centres de production sont nombreux; il en est quatre surtout qui se disputent non le premier rang, qui appartient sans conteste à Cuba, mais la clientèle du monde. Ce sont, avec Cuba, les États-Unis, la Turquie et les îles Philippines. Manille accapare le trafic de l'extrême Orient et de l'Océanie; la Turquie, celui de l'Asie et d'une partie de l'Europe; la Virginie, leKentucky, la Pennsylvanie et rOhio, celui de l'Amérique; Cuba, par la supériorité de ses produits, règne sur toutes ces régions. Nulle part les conditions requises de sol et de climat ne sont au même degré réunies ; nulle part la culture n'est mieux entendue et plus intelligemment développée; nulle part enfin ouvriers plus habiles et manufacturiers plus soucieux du renom de leur marque commerciale ne surveillent avec plus de soin une fabrication plus délicate.
On compte à la Havane, centre principal de cette industrie, une centaine de manufactures de cigares, dont quinze environ de premier ordre, réputées pour n'employer que des tabacs de qualité supérieure, et cantonnées dans une spécialité de cigares où elles excellent. On en a vu, lors des années de mauvaise récolte, chômer plutôt que de livrer à la consommation des produits inférieurs et de compromettre leur renom.
Conditions de culture. — 11 est peu de plantes pour lesquelles la nature du terrain ait une aussi grande importance que pour le tabac. Le choix du terrain, son exposition, son degré de sécheresse ou d'humidité, déterminent absolument la qualité, la quantité et l'arôme du tabac. Il lui faut un sol légèrement sablonneux, très meuble et très riche, à proximité d'un cours d'eau, mais non marécageux... Cette culture exige, h tout prendre, plus d'habileté que de déboursés et de travail ; à ce titre, elle est celle à laquelle s'adonnent de préférence les petits fermiers, qui en tirent un excellent parti, et, débutant par un modeste enclos, étendent leurs plantations au fur et à
la troisième ils seraient condamnés à mort. La même peine fut prononcée par le sultan et le souverain de la Perse. Le pape Urbain VIII publia une bulle qui prononçait l'excommunication de tous ceux qui prendraient du tabac dans les églises. Clément XI en restreignit ensuite la défense à l'église Saint-Pierre de Rome.
mesure de leurs bénéfices. Presque partout dans l'île, sauf sur la côte orientale, le sol est propre à ce genre de culture, mais l'expérience a démontré que certaines zones donnent des produits 1res supérieurs à d'autres. Tel est le cas pour le département de la Havane, et notamment pour le district de Vueltade Abajo, converti sur trente lieues de longueur et sept à huit de large en plantations de tabac. On y estime le rendement d'un hectare à 750 kilogrammes de feuilles, alors que dans les terrains moins favorisés ce rendement n'excède pas 400 kilogrammes.
Dans'ce dernier cas le revenu moyen dépasse encore 10 p. 100 du capital. Les plantations delà Vueltade Abajo rendent bien au-dessus de ces chiffres; il en est de même pour celles de la riche vallée de los Guines, qui produit le meilleur des tabacs à priser. Sur les rives du rio San-Sebastian, on récolte un excellent tabac h cigarettes ; de Gonsolacion à San-Crisloval, les plantations se succèdent presque sans interruption; mais si le tabac qu'elles produisent est abondant, il est « chaud », comme disent les colons, c'est-à-dire acre et fort; on le mélange d'ordinaire avec les tabacs plus faibles et moins colorés de Guanajay et de Holguin. On ne compte pas moins de 15,000 planteurs de tabac dans l'île de Cuba, et sur la plupart des plantations on n'a recours qu'à la main-d'œuvre des blancs.
La réussite d'une plantation de tabac dépend de rexpérience, et surtout de la vigilance du veguero qui la dirige. Il surveille le repiquage et l'entretien des plants, le développement des feuilles, dans lesquelles il concentre la sève par l'écimage et rébourgeonnement; il s'applique à les maintenir intactes et sans piqûres, détruisant les insectes qui s'attaquent aux jeunes pousses et les plantes parasites qui s'en prennent aux racines ; ce genre de travail exige plus d'attention et de soin que de rude labeur, et les « petits blancs » s'en acquittent à merveille. 11 en est de même pour la cueillette, qui se fait à la main, par un temps sec et avec de grandes précautions, en vue de conserver les feuilles intactes et sans déchirures; mêmes précautions pour la dessiccation dans le séchoir, pour la confection des manojas, ou ballots, qu'achètent les fabricants de cigares, et dont les prix varient entre 20 et 400 piastres par 100 kilogrammes, selon la qualité, la dimension et la netteté des feuilles qui les composent. Quand on a choisi les mano/rts qui vont servir à fabriquer les cigares, on en déplie les feuilles une à une, et on les plonge dans un tonneau con-
tenant une solution de salpêtre. Lorsqu'elles y ont séjourné le temps nécessaire pour y être sufflsamment humectées et assouplies, on les met égoutter et sécher. Puis on procède à l'opération dite disbablllar, qui consiste à Jes développer avec soin pour ne pas les déchirer.
Fabrication des cigares. — Elles passent alors entre les mains des torcedores, le plus souvent nègres ou mulâtres, parfois même Chinois, artistes habiles, du savoir-faire et de l'expérience desquels dépend le renom de la fabrique, et dont le salaire est en proportion de leurs mérites. Armé d'un couteau très aiguisé, avec le dos duquel il étale la feuille, le torcedor tranche les parties extérieures et les rebords inférieurs, les roule en spirale ou triya, découpe l'enveloppe, et d'un tour de main confectionne les cigares, dont la qualité, la forme, la longueur et le poids sont identiquement les mêmes. La Havane est le centre de cette industrie, qui se chiffre par un total de plus de 200 millions de cigares exportés chaque année, non compris 180,000 à 200,000 balles de tabac en feuilles et déduction faite de la consommation locale.
Cette dernière représente un chiffre considérable. On fume partout à Cuba, et à la Havane seule on évalue à 25 millions de francs par année la consommation du tabac. Hommes, femmes et enfants, maîtres et serviteurs, blancs, nègres, métis, en font usage; les gamins ont tous le cigare aux lèvres, les nourrices fument en allaitant leurs nourrissons, les femmes abusent de la cigarette, et les hommes en usent partout; à table, entre deux plats, dans les salons, les cours de juslice, au théâtre, au bal, aux funérailles, au lit même, partout et toujours le Havanais fume. Aussi le commerce du tabac a-t-il pris des développements extraordinaires ; les débits pullulent. A côté des fabriques de cigares, dont les plus connues sont celles de Morales, d'Upmann, de Partagas, de Cabanas y Carvajal, de la Legitimidad, se sont élevées les manufactures de cigarettes, dont quelques-unes très importantes. Celle de la Honradez produit en moyenne de 3 à 4 millions de cigarettes par jour. Deux machines perfectionnées en fabriquent jusqu'à 100,000 par heure, soit ensemble 2 millions; mais, étant donnée la préférence de plus en plus marquée des Havanais pour les cigarettes faites à la main, et l'habitude par eux prise de les ouvrir et de les rouler à nouveau avant de les fumer, près de 2 millions sont fabriquées quotidiennement par les Chinois. Telles sont leur expérience et leur agilité de main qu'ils ont conquis le monopole de cette fabrica-
tion. » (C. DE Varigny, Revue des Deux Mondes, l^' janvier 1894, p. 182-185.)