LES POPULATIONS
mort elle-même ne les trouble pas. Ils la voient s'avancer d'un œil stoïque, et ils meurent tranquillement. Tel est l'Indien de nos côtes du Sud.
Mulâtres et zambos. — La casle des mulâtres, issus des blancs et des nègres, et celle des zambos, qui résulte de l'union des nègres et des Indiens, constituent un peu plus de la sixième partie de la population. La première est très nombreuse dans l'Élat de Cauca; la seconde prédomine dans les États de Magdalena et de Bolivar. C'est une race robuste, courageuse et intelligente. Elle possède un type remarquable par son originalité : c'est celui du boga du rio Magdalena. Le boga est un homme de couleur dont les mœurs sauvages en font un rival des bêtes fauves qui peuplent ces forêts primitives. Il est franc et courageux; son corps puissant lui permet d'endurer les plus grandes fatigues. Il aime la boisson, chante à tout propos, méprise les dangers qui l'entourent, et meurt au milieu de la gaieté et de l'insouciance.
Nègres. — Finalement nous avons la race éthiopique, qui ne s'élève qu'à un trentième de la population. Ces nègres sont paresseux, endurants et méfiants. Ils habitent surtout les États de Cauca, Antioquia, Magdalena et Bolivar. » (Francisco- JosÉ DE Caldas, cité par Ricardo S. Pereira, les États-Unis de Colombie, Paris, C. Marpon et E. Flammarion, 1883, p. 85-87.)
La population blanche. — « Les traits caractéristiques de la population sont une imagination brillante, une bravoure chevaleresque, beaucoup de facilité d'observation et de conception, le goût de la dépense et de l'hospitalité; par contre, peu de solidité dans l'esprit, de maturité dans le jugement, de continuité dans l'effort. Aux qualités brillantes que possèdent les Colombiens manquent le contrepoids d'une éducation solide et pratique, l'entente virile, la conception sérieuse de la vie. Sur les hauts plateaux, l'existence est facile et douce : tout abonde, sans efforts autres que de recueillir ce que la nature sème et produit.
Dans les plaines, un air lourd, surchauffé, énerve le corps, détend la pensée; tout travail physique ou intellectuel est un effort, et tout effort est douloureux. Le sol, saturé d'humidité, inondé de soleil et d'eau, est envahi par une végétation exubérante de mangliers, de palmiers, de bambous, de gigantesques quippos, de figuerons aux nervures énormes, abris
des fauves, gîtes favoris du tigre; d'orangers au feuillage sombre, qu'enlace les uns aux autres un inextricable fouillis de lianes, ponts aériens sur lesquels les singes se poursuivent et les perroquets piaillent. Sous cette ombre épaisse, des vasières profondes, des rivières au cours lent et paresseux, semées de bancs de sable sur lesquels les caïmans échoués au soleil étalent leur peau couverte de mousse verdàlre, de verrues et d'excroissances. Des nuits chaudes et lourdes, troublées par les piqûres des moustiques, les cris des singes hurleurs, les morsures des chauves-souris vampires; des journées brûlantes, un ciel sans nuages dans la malinée, puis, vers deux heures, des nuées épaisses, l'orage quotidien suivi d'une pluie torrentielle, le soleil reparaissant à l'horizon, aspirant l'humidité qui vous baigne d'une intolérable chaleur moite. Tel est resté dans mes souvenirs l'isthme de Panama. » (G. DE Varigny, Revue bleue, 23 janvier 1886, p. 99.)
LES VOLCANS DB l'ÉQUATEDR
« De l'ancien palais vice-royal de Quito on a une des plus belles vues du monde. Des 17 volcans équatoriens, on en voit 12 de la terrasse du palais. Au reste, tous les volcans d'Equateur sont là, sur ce haut plateau, lequel a 70 lieues de longueur et 12 lieues à peine de largeur. Nulle part ailleurs on ne voit de si grands et de si nombreux volcans se presser ainsi les uns contre les autres dans un espace aussi restreint. Par un elfet d'optique, ces colosses, vus du palais de Quito, semblent s'élever du milieu de riantes collines qui entourent la ville. Leurs cimes couvertes de neige brillent dans l'azur du ciel, tandis que des nuages ondulent autour de leurs tlancs comme des draperies flottant au gré du vent. On voit d'abord le volcan même au pied duquel on se trouve; on en voit les sommets dentelés, et l'on admire la splendide végétation qui recouvre ses pentes. Les feux de ce volcan agitent constamment la contrée environnante; et dans son vaste foyer se sont manifestés à plusieurs reprises des phénomènes terribles qui ont répandu la consternation et la mort dans la ville de Quito. L'histoire nous a transmis les époques de six mémorables éruptions depuis la conquête du Pérou par les Espagnols: celles de 1539, 1560, 1566, 1577, 1587 et 1660. » (A. BoscowiTz, les Volcans, Paris, Paul Ducrocq, Victorion successeur, p. 133.)
LES VOLCANS 3ol
Pichincha. — Le volcan qui domine Quito présente plusieurs sommets : le Rucu-Pichincha ou Vieux-Pichincha mesure 4,639 mètres; le Huahua-Pichincha ou Jeune-Pichincha, 4,787 m. ;le Paila- Cuchu, 4,656 m.; le Padre-Encantado, 4,558 m.; le Paluampa, 4,637 m.
<( C'est au pied du Paila-Cuchu que s'ouvre le couloir par lequel on accède dans le cratère, dont les éruptions, notamment celles de 1540, 1575, 1660, 1690 et 1859 ont dévasté les contrées environnantes. Le monstre n'a pas encore rendu le dernier soupir; le feu couve sous les cendres. Toutefois l'activité ne se traduit aujourd'hui que par des jets de vapeur sulfureuse... Ce fut sur un des sommets que les savants La Gondamine, Bouguer et Godin élevèrent la croix qui devait servir de point de repère pour leur triangulation. » (M. Mon- NiER, Des Andes au Para, Pion, p. 86.)
J. Remy en fit Tascension le 1er octobre 1856; son récit intéressant est dans les Nouvelles Annales des voyages, 1865, 1, p. 129-163. Nous donnons ici le récit de Wisse, qui descendit dans le cratère de Rucu-Pichincha en compagnie du jeune Garcia M orcno, qui devait être le plus grand homme d'État et le plus illustre président de la République ; Moreno devait périr assassiné sur une place de Quito le 6 août 1875.
Ascension du volcan. — « Quoique Quito soit fort près du Pichincha, ce sol volcanique est si tourmenté, si découpé par de profonds ravins, qu'il faut une grande journée de marche pour arriver au sommet. Je partis donc le 14 janvier (1845), à trois heures du soir, accompagné de mon meilleur élève, M. Garcia Moreno , pour aller coucher dans une ferme située dans une petite plaine au pied du volcan. Nous en partîmes le lendemain, à sept heures du matin, et nous montâmes avec nos mules jusqu'à la limite de la végétation, point où il fallait mettre pied à terre. Je laissai les bêtes aux soins de mon domestique, et nous commençâmes à grimper avec un Indien qui nous servait de guide. La pente sur laquelle nous montions est excessivement raide, et nous ne pouvions avancer qu'en décrivant des zigzags. A cela il faut ajouter que la partie supérieure du volcan est toute couverte d'une ponce menue dans laquelle on enfonce jus-
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qu'à 2 décimètres, et il faut faire les plus grands efTorts pour ne pas reculer sur le sol mouvant plus que l'on n'a avancé. Nous nous dirigions sur un pic que nous apercevions par instants, et dont nous atteignîmes le point le plus élevé à i 1 heures et demie. Grand désappointement ! Un brouillard des plus épais ne nous permettait pas de voir à lo mètres. Là, je fis bouillir l'eau, je pris la hauteur barométrique, d'où je conclus l'altitude 4,775 m. 60 de ce point.
Descente dans le cratère. — Notre vue commença à pénétrer dans l'intérieur du noir et terrible cratère, mais sans pouvoir en atteindre le fond. Descendons au cratère! Telle fut notre exclamation, et nous voilà lancés comme des fous dans l'entreprise la plus téméraire, et livrés à des périls que jamais homme, peut-être, n'avait osé affronter. Il était midi, notre guide ne voulut plus nous suivre : nous lui laissâmes nos ponchos, espèce de manteaux du pays, et tout ce qui pouvait gêner notre marche. Un grand chien descendit avec nous; mais bientôt, effrayé par les blocs de pierre qui se détachent continuellement des parois et roulent au fond du cratère avec un vacarme épouvantable, il nous abandonna. Nous continuâmes noire pénible descente.
Pendant ce temps-là le vent chasse un peu les nuages, et nous découvrons le fond du cratère et son bord opposé. Enfin nous nous trouvons dans un profond ravin, long, étroit, ouvert à notre gauche et hérissé de toutes sortes d'énormes masses de pierre détachées des parois. Au milieu se dessine im torrent alors à sec. Mon baromètre suspendu à un gros bloc me montre que nous avons descendu de plus de 300 mètres.
Nous continuons notre roule par la droite, et nous atteignons, par une pente assez douce, le point le plus bas de la crête qui sépare les deux cratères. Alors nous percevons plus fortement l'odeur des vapeurs sulfureuses, dont nous étions déterminés à découvrir la source. Nous descendons donc, à la grâce de Dieu, sans savoir où nous arriverons, et en suivant un chemin de plus en plus difficile, car les parois du second cratère sont plus raides que celles du premier... Avant d'arriver au bas nous découvrons un monticule, ou une presqu'île placée au milieu du cratère; nous voyons sur notre gauche des fumées que nous prenons d'abord pour des brouillards, et enfin de longues zones jaunâtres qui couvrent çà et là le sol. Il n'y a plus de doute, nous arrivons aux bouches du volcan. Nous nous dirigeons sur ces terres sulfu-
reuses et nous gravissons le monticule. Nous atteignons d'abord les bouches modernes d'où la vapeur sort abondante €t avec assez grand bruit. Là nous étions en communication directe avec le centre de la terre, peut-être avec nos antipodes de Sumatra. Nos pieds ne trouvent plus de rochers solides, le sol n'est plus composé que de terre, cendre et soufre agglomérés. Çà et là je vois des crevasses et des affaissements de 20 centimètres de profondeur. Je me couche à terre, €t je fourre mon bras dans une des cheminées pour recueillir des cristaux de soufre. Il m'est impossible d'enfoncer beaucoup le bras, à cause de la grande chaleur. Un thermomètre qui ne montait qu'à 60 degrés, exposé à l'orifice, arriva en un clin d'œil en haut de sa course; à 20 centimètres de l'orifice, la chaleur est supérieure à celle de l'eau bouillante. Les cristaux aciculaires sont d'une grande limpidité et tapissent entièrement les parois des cheminées. Les vapeurs, d'une odeur de soufre brûlé et d'œufs pourris, ne m'incommodaient presque pas : mon compagnon recueillait dans son mouchoir les produits de ma pêche. La bouche où je mettais le bras avait 20 centimètres de diamètre; je ne pouvais voir à plus d'un mètre de profondeur, car la cheminée se contournait en tous sens. Quatre autres cheminées que j'examinai présentaient le même aspect. Il y a des bouches qu'il nous fut impossible de toucher, car il nous fallait pour cela traverser un espace aussi mouvant qu'une taupinière fraîchement remuée, et notre témérité avait ses limites. Nous pûmes faire le tour de toutes les bouches, excepté du côté où il y a un arrachement profond et presque vertical, et dans la crête duquel nous ont paru placées les bouches d'un groupe qui comprend environ 10 orifices dispersés dans un espace à peu près circulaire de 15 mètres de diamètre. Une crevasse ne manqua pas de nous inquiéter; elle me parut une prédisposition à l'éboulement de quelques-unes des bouches dans un cratère adventif et profond. La surface du sol était en plusieurs endroits -à une température de 43 degrés. Je recueillis à la surface une espèce de scorie verte, dure, à surface semi-vitrifiée, mince, €t qui n'était pas plus large que la main. Elle était éparse de tous côtés, et peu abondante. Elle était le produit de quelque petite éruption fort récente, car la surface des scories n'était salie ni par les cendres ni par les vapeurs sulfureuses qui communiquent à tout leur couleur jaune.
L'entonnoir adventif dont je viens de parler est rempli de grosses pierres entre lesquelles sortent les vapeurs. Il est
probable que c'est un petit cratère dû à une éruption récente, et que depuis il a été comblé en partie par les éboulements des parois adjacentes, qui sont encore presque verticales.
Près de ce cratère et vers un torrent voisin, on voit plusieurs tas de gros blocs de pierre, présentant, vus à quelque distance, exactement la forme de taupinières. Nous ne pûmes monter jusqu'à toutes les bouches dont nous voyions la fumée, car la nuit approchait. Nous voyions également une autre bouche du cratère, sans pouvoir nous donner la satisfaction de la reconnaître.
Il pleut très fort, et nous nous réfugions dans le torrent que j'ai mentionné pour observer le baromètre sous un gros bloc. Malheur! Le baromètre n'est plus! Il était quatre heures du soir.
Extrême danger. — Ici commence le pathétique de nos aventures. La pluie et la neige tombent à torrents; en un clin d'œil la presqu'île du cratère occidental est embrassée par deux grandes rivières; les ravins, plus commodes que le reste à grimper, nous ne pouvons les suivre, car ils sont pleins d'eau, et les nombreuses masses arrachées par la violence des eaux suivent habituellement ce ravin; l'artillerie du cratère fait de toutes parts un vacarme horrible; de gros blocs ricochent dix ou vingt fois avant d'arriver au fond, en décrivant d'immenses trajectoires et volant par- dessus nos têtes; l'écho vient augmenter mille fois ce redoutable tapage; les pierres auxquelles nous nous cramponnons s'arrachent, et nous coulons en bas; tout est couvert d'eau, de boue et de neige. Nos mains sont glacées, et je ne puis reconnaître la forme des objets que j'empoigne : nous mangeons de la neige pour tromper la faim, et nous nous asseyons à chaque pas pour respirer. Nous sommes en vue du cratère oriental, mais où serons-nous conduits? Je suis toujours à l'avant-garde. Je gravis un rocher de peu de consistance; arrivé au haut, le dernier effort que je fais avec le pied détache la masse. « Sauvez-vous, Garcia! » Si mon pauvre compagnon n'eût pu s'effacer contre un autre rocher, il était mort. Nous appelons l'Indien, qui ne répond pas; sans doute il ne peut nous entendre. Nous ne pouvons plus avancer, et nous revenons au projet de passer la nuit dans le cratère. Mais, mouillés jusqu'aux os, sans vivres, il est certain que nous périrons pendant la nuit; si nous voulons nous sauver, il ne faut pas laisser s'engourdir nos membres... Laissons ici une grande lacune et plaçons-nous au sommet du cratère, où nous nous trouvons à sept heures du soir. Là
je mangeai deux grandes poignées de neige pour éteindre le feu qui me dévorait ; j'en ai encore aujourd'hui tout le palais en lambeaux.
Plus d'Indien, il est sans doute près des mules. Il est nuit depuis une heure, et la pluie continue à seaux. Nous nous laissons tomber sur la ponce, et, sans autre travail que celui de maintenir notre équilibre, nous arrrivons au bas avec une rapidité étonnante. Nous crions, nous crions, rien; plus de guide, plus de domestique, plus de mules. Abandonnés! Nous marchons rapidement pour conserver quelque peu de chaleur, nous nous égarons, et je m'en aperçois. Alors il nous faut traverser un profond ravin pour nous rapprocher de ce que je croyais le bon chemin. Bientôt nous entendîmes aboyer des chiens, et peu après on répondit à nos cris. Nous étions sur.la pente d'un grand ravin, d'où nous ne serions pas sortis sans le guide, qui vint à notre secours. Nous étions dans une cabane vers neuf heures, après avoir fait environ trois lieues depuis le cratère. Là nous rencontrâmes nos déserteurs pleurant et nous croyant perdus depuis qu'ils avaient vu revenir le chien. Le lendemain nous retournâmes à la ferme, dont le propriétaire était fort inquiet à notre égard, puis nous rentrâmes à Quito.
Nous avions mal choisi le moment de notre expédition : c'était vers la fm de la belle saison ; mais nous ne devions pas croire que les pluies commenceraient juste le jour de notre descente.
De tous les curieux et savants qui sont venus visiter le volcan, aucun n'est descendu au cratère. Il y a cent ans, les académiciens, après plusieurs tentatives, ont renoncé à entrer dans l'intérieur. 11 fallait que deux fous effaçassent le mot impossible. La hauteur de laquelle nous sommes descendus, et que nous avons remontée ensuite, est plus grande que quatre fois la plus haute pyramide d'Egypte, cinq fois la tour de Strasbourg.
J'ai rapporté plusieurs roches du cratère : trachite porphyrique à pâte rouge et à pâte jaune, avec cristaux blancs... Les scories brûlent avec l'odeur de l'acide sulfureux et une belle flamme bleue, laissant un résidu pulvérulent et humide que n'attaque pas l'acide azotique. Le porphyre à base rouge me paraît être celui qui domine dans le cratère. Le cratère, brun-noir, présente un aspect horriblement beau. Grand nombre de roches ont leur cimes effilées en pointe comme des lances; des masses hautes de trente mètres, détachées sur trois
côtés et ne tenant plus que par la racine, sont inclinées vers le centre du cratère, comme se préparant à s'y précipiter. Le second cratère se rapproche plus de la forme circulaire que le premier. Je crois le cratère occidental plus récent, car les bouches actuelles y sont situées. Il est plus profond, ses parois sont plus raides, et la crête intermédiaire, effilée vers la pente comme une lame de couteau, est arrondie vers le cratère de l'est, tandis qu'elle est droite et verticale vers le cratère de l'ouest. Le cratère oriental me paraît comblé déjà en grande partie par les éboulements qui se font encore à chaque moment. Quelle force prodigieuse il a fallu pour lancer ces masses immenses hors de l'ouverture du cratère actuel, surtout si le cône, étant entier, avait 1,000 mètres de hauteur de plus qu'aujourd'hui! » (Wisse, Nouvelles Annales des voyages, 5« série, III, 106-112.)