‹ L'Ameérique; anthologie géographique;Chapitre 93 sur 142 · UNE RÉVOLUTION MILITAIRE · texte numérisé non relu

UNE RÉVOLUTION MILITAIRE

« Eh bien, vous n'espériez pas être témoin d'un pronunciamento?

— Quel pronunciamento ?

— Celui de la garnison, qui a déclaré Noboa déchu du pouvoir, et le général Urbina chef suprême. Gomment! vous l'ignorez encore! La chose a eu lieu à midi, et il est cinq heures.

— Si je l'ignore, c'est la faute de la population, et non la mienne. Du haut de ce balcon, je n'ai vu aucun promeneur plus ému que les autres jours. Ni cris, ni groupes, ni gamins courant çà et là; rien de ce qui se passe dans de pareilles circonstances à Paris.

— Ni barricades ni coups de fusil, ajouta M. Elvers. Les pronunciamentos se font sans effusion de sang ; ils se composent d'un petit nombre d'acteurs; ils n'excitent aucun enthousiasme et rencontrent rarement une opposition sérieuse. Le mouvement une fois accompli, le parti tombé et le parti triomphant commencent la guerre civile, s'ils se sentent à peu près de force égale ; dans le cas contraire, le plus faible cède au plus fort sans dégainer l'épée. Les bourgeois laissent les troupes décider la question; leur règle de conduite est de garder une attitude expectante; l'expérience les a rendus prudents. Personne ici n'est novice en fait de pronunciamento ; chacun, hormis les promoteurs et les soldats insurgés, attend le développement de la crise pour exprimer son approbation ou cacher ses regrets. Pourquoi se compromettre inutilement?... »

... On reprochait à Noboa une entente cordiale avec les amis des jésuites dans la Nouvelle-Grenade, et des pourparlers secrets avec Florès (ancien président exilé); Noboa croyait pouvoir nier ces deux faits compromettants. C'est pour s'en justifier qu'il se rendait à Guyaquil; il devint la victime de sa propre duplicité. Urbina s'était entendu avec les trois généraux les plus populaires de l'armée. Ceux-ci, au jour fixé, entrent dans les casernes, exposent aux soldats la trahison de Noboa, leur parlent de liberté et d'indépendance, et les engagent à conserver l'une et l'autre en confiant le sort de la patrie au gouvernement de Guyaquil. L'acte d'insurrection rédigé dans ce sens se couvre des signatures des officiers de tout grade. L'élu de la garnison accepte son mandat et publie une proclamation adressée aux soldats...

En même temps le général Urbina envoyait un détachement de cinquante soldats au-devant de Noboa. Celui-ci des-

cendait tranquillement la rivière, dans un bateau à rames, avec quelques amis. Une escorte de quarante hommes le suivait de près. 11 ne se doutait de rien, quand l'officier de Guyaquil l'aborda en lui disant : « Président, je vous arrête. — Au nom de qui? — Au nom du chef suprême, le général Urbina. — Oh! j'aurais dû m'en douter! » JNoboa ne songea nullement à opposer une résistance d'ailleurs inutile, et son escorte fraternisa avec le détachement des insurgés. A la tombée de la nuit, il passa comme prisonnier sous les mêmes arcs de triomphe qu'il s'attendait à traverser comme premier magistrat de la république. Au lieu des discours officiels et des acclamations de la foule, il ne rencontra qu'une froide indifférence et un mépris silencieux. On le relégua ensuite à bord d'un petit navire de guerre, qui fit voile, avec des instructions tenues secrètes, pour une terre lointaine, où le prisonnier devait être rendu à la liberté, mais condamné à l'exil *. » (Alexandre Holinski, l'Equateur, scènes de la vie sud-américaine, Paris, Amyot, 1861, p. 32-53, /)assim.)

CHEMINS DE FER

Le Venezuela a ouvert sa première ligne de chemin de fer de Porto-Cabello à Palito en février 1866. La RépubUque possédait, en 1890, 800 kilomètres de lignes ferrées.

La Colombie a possédé une ligne dès 1855, celle de l'isthme de Panama, construite par les Américains du Nord ; elle n'a commencé la construction de son réseau qu'en 1870; son premier chemin de fer réunit les deux ports de Sabanilla et de Baranquilia. Le gouvernement a concédé à des étrangers plusieurs lignes qui restent isolées et ont le grand défaut de ne présenter aucune unité, et surtout de ne pas se raccorder. Le géographe Vergara Velasco exprime à ce sujet des doléances justes, inspirées par un patriotisme éclairé. Eu 1890, la longueur de ces travaux atteignait 380 kilomètres.

L'Equateur n'est pas mieux partagé; mais son gouvernement procède avec plus de méthode et de suite. Garcia Moreno traça,

1. Le lieu d'exil choisi le plus souvent est la province de Napo. « Le Napo joue iù le rôle de la Sibérie dans le code des châtiments politiques. Cette province, située sur le versant oriental de la Cordillère, peuplée de sauvages et dépourvue de toutes ressources, passe de plus pour être malsaine aux blanoa, et beaucoup n'en reviennent point. La chaleur y est extrême ; les forêts y dominent ; aussi l'exil au Napo est-il regardé comme un acte de vengeance. » (V. Villauds, Correspondant, 25 juillet 1874, p. 430.)

CHEMINS DE FER 371

en 1872, le programme des travaux et se mit à l'œuvre; il fît admettre cette idée très simple qu'il fallait réunir la capitale avec le meilleur port de la République, Guyaquil. Le Ferrocarril du Sud comprend trois sections : la première, de Duran, en face de Guyaquil, jusqu'à Puente-de-Chimbo, au pied de la Cordillère occidentale ; la seconde, la plus difficile à exécuter, comprend la pente des Andes jusqu'à Sibambé sur le plateau; la grande difficulté est venue de l'excessive humidité du versant qui désagrège les roches ; on a pu triompher de l'obstacle en suivant la vallée de Chanchan, et ces deux premières sections sont exploitées; la troisième doit suivre la vieille route des Incas, la route interandine jusqu'à Quito; elle est à l'étude depuis 1892. L'Equateur avait 300 kilomètres de chemins de fer en 1890.

Découvertes des Espagnols. — Ce furent les Espagnols qui lui donnèrent son nom, celui d'une tribu indienne, les Guyanas, qu'ils avaient rencontrés en remontant l'Oréncque; la découverte du littoral est due aussi à un Espagnol, Yincent-Ianez Pinçon, qui le suivit en 1500 depuis le cap Saint-Augustin jusqu'à l'Amazone. La rivière Araguari a porté longtemps son nom. Une légende, recueillie par les Espagnols, prétendait qu'il existait dans l'intérieur une ville dont le souverain, revêtu des pieds à la tète de paillettes d'or, renouvelait tous les jours son riche vêtement en se plongeant dans un bain; on l'appelait eZ Dorado. Les Portugais du Brésil recherchèrent la ville et le souverain dans la région de l'Amazonie ; Walter Raleigh fut dupe de cette légende et fit quatre expéditions au bas Orénoque pour trouver le Dorado, de 1595 à 1617. En 1720, le gouverneur français d'Orvilliers envoyait encore une expédition à la recherche de l'Eldorado.

Voyage de l'Anglais Keymis. — Le premier voyage sérieux d'exploration fut celui de l'Anglais Laurent Keymis ; en 1596 il longea la côte, pénétra dans l'Araguari et dans l'Oyapok; des légendes d'une autre nature se répandirent; on prétendit que Keymis avait entendu parler d'Indiens acéphales qui avaient le visage au milieu de la poitrine.

Colonisation anglaise. — Les Français, les Anglais et les Hollandais songèrent à coloniser la Guyane au commencement du xviie siècle ; l'Anglais Charles Leigh occupa, du 22 mai 1604 au 31 mai 1606, la rive gauche de l'Oyapok, et Robert d'Harcourt fonda une colonie en 1608 ; les Hollandais remplacèrent les Anglais en 1627.

Colonisation française. — Henri IV demanda à La Ravardière

de s'informer s'il était possible et utile de fonder une colonie en Guyane : le voyage de La Ravardière eut lieu en 1604, et la première compagnie ne fut organisée qu'en 1626 par Richelieu; elle échoua, ainsi que deux autres organisées en 1633 et 1643; la dernière fut dirigée par un aventurier violent, Poncet de Brétigny, qui fonda Cayenne. La Compagnie des Douze Seigneurs de 1652 échoua encore, ainsi que la Compagnie des Indes en 1664 : alors la colonie fut administrée directement par la métropole. Le plus célèbre gouverneur fut Pierre-Éléonor de La Ville, seigneur de FerroUes, qui s'empara des forts portugais de l'Araguari et signifia au gouverneur Albuquerque que toute la rive septentrionale de l'Amazone appartenait de droit à Sa Majesté Très Chrétienne. On y renonça au traité d'Utrecht. FerroUes fortifia les postes français, sut entretenir l'union avec les naturels du pays, et fut, pour ses grands services, bien traité du roi Louis XIV, qui lui donna le titre de marquis. Après lui, d'Orvilliers chercha à prendre connaissance de l'intérieur, et envoya de nombreux explorateurs, qui rapportèrent des renseignements peu précis et négligèrent de dresser des cartes de leurs découvertes.

En 1762 Choiseul voulut relever la colonie et y envoya le chevalier de Behague, qui donna de bons conseils. En 1163 et 64 Choiseul y envoya le chevalier ïurgot et l'intendant Chauvelon pour y fonder une colonie agricole. On débarqua les émigrants à l'embouchure du Kourou: en juillet 1764 il y eu avait 13,000 à 14,000. Rien n'avait été préparé pour les recevoir, ils moururent dans des souffrances atroces. Plus tard on y déporta les victimes de la Convention, du Directoire et du Consulat; c'est ce qui a contribué à donner une si mauvaise réputation à la colonie, dont on n'a occupé que la région maritime. Turgot avait cependant compris qu'il falait chercher à pénétrer dans l'intérieur; il envoya les voyageurs G. de risle, Bellin, qui publia une Description géographique de la Guyane (1763), et Mentelle. Le naturaliste Patris y lit plusieurs voyages : en 1762 il découvrit des paillettes d'or, eu 1769 il passa de rOyapok dans le Maroni, en compagnie du mulâtre Claude Tony, qui fut un guide intelligent.

En 1772 ou créa des plantations de café à la Montagne d'Argent, qui donnèreut de bons produits. L'introduction de cette nouvelle culture fut due au lieutenant de vaisseau de La Motte-Aigrou, qui l'emprunta aux Hollandais de Surinam.

La Guyane française au dix-neuvième siècle. — La Guyane française, gouvernée par Victor Hugues ù partir de 1800, fut occupée par les Anglais et les Portugais en 1809; elle fut rendue en 1815 et réoccupée en 1817 par le baron de Laussat. Sou successeur, le baron Milius, qui arriva en 1823, combattit les Indiens de l'Oyapok, mais ne put revenir par l'Oyapok: il voulut fonder une ville dans l'intérieur, sur la Maua, à 60 lieues de la côte : il l'appela la Nouvelle- Angoulàne, mais la peupla de gens de mauvaise vie ou qui eurent une conduite si scandaleuse qu'il fallut les renvoyer en France.

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Principales explorations. — Peu de régions américaines ont été l'objet d'un aussi grand nombre de voyages d'exploration^; nous ne pouvons citer que quelques noms : Charles Watterton, qui visita Cayenne en 1816, et fut émerveillé parles belles plantations de girofliers, qui sont encore aujourd'hui une des ressources delà colonie; ïhiébaut de la Manderie, à partir de 1819; Leprieur, 1831-33; E. Adam le Bauve et P. Ferré, de 1828 à 1833; Théodore de Bagot, 1836-39. En 1834, la Société de géographie de Londres envoya Robert Schomburgk pour préparer l'extension de la Guyane anglaise sur l'Orénoque; il fut un des plus remarquables explorateurs de la Guyane anglaise; il fit plusieurs voyages de 1834 à 1843. Toute cette histoire de la Guyane est présentée dans son ensemble dans un ouvrage de H. Ternaux-Compans paru en 1843 : Notice historique sur la Guyane française.

Nous arrivons aux voyageurs contemporains, parmi lesquels se détachent les noms devenus populaires de Crevaux et de H. Coudreau.

Crevaux. — Crevaux remonta le Maroui en 1877, et rencontra l'Indien Apatou, qui demanda àl'accompagner pour voir l'Amazone. En 1878 et 1879 il étudia les bassins du Yary et du Para, affluents de l'Amazone.

H. Coudreau. — H. Coudreau s'est fait de la Guyane une nouvelle patrie. Nommé sur sa demande professeur au collège de Cayenne, il obtint une première mission en 1883 et visita la région contestée de la frontière du Brésil; il séjourna deux mois àCouuani, qui occupe une excellente position à 25 kilomètres de la mer,, visita la région de Mapa, où la France avait construit un fort en 1836, l'ile Maraca, qui est déserte. 11 crut pouvoir affirmer que le cap de Nord doit être placé sur la rive gauche de l'embouchure de l'Araguari, et non au cap Orange; derrière le cap est le grand Lago novo, qu'aucun Européen n'avait visité avant lui. Dans un second voyage, qui eut pour point de départ Cayenne (10 juillet 1883), il voulut délimiter son champ d'exploration, et atteignit les montagnes de la Guyane par l'Amazone et le rio Negro. Il étudia surtout le bassin du rio Branco.

11 obtint une deuxième mission en 1887 pour étudier les montagnes de Tumuc-Humac ; il remonta le Maroni, dont il trouva les sources ; les Tumuc-Humac ont une altitude de 600 à 800 m.; à l'ouest est un plateau très sain d'environ 300 mètres d'altitude. 11 s'intéressa beaucoup aux tribus indiennes : les Émerillons, «qui ne sont guère plus d'une centaine, population médiocrement intéressante et complètement gâtée- » ; les Koucouyennes, qui sont au nombre

1. « Il faudrait cinquante ans d'exploration dans ces contrées pour les bien connaître, » a dit le meilleur juge en cette question, H. Coudreau, Compte rendu de la Société de géographie, 1891, p. 382. Ces nombreux explorateurs ont généralement dressé des cartes qui sont souvent d'une exactitude discutable ; cela vient surtout de ce qu'un même fleuve porte plusieurs noms, et que les géographes ont souvent voulu inventer un fleuve pour chaque nom.

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