CONTRE L'ALCOOLISME
Le mal. — Ses effets et ses remèdes
L'Alcoolisme est un mal redoutable qui, dans certaines régions du pays, cause des ravages incalculables.
« L'Alcoolisme, écrit le docteur Debove, est l'empoisonnement chronique qui résulte de l'usage habituel de l'alcool, alors même que celui-ci ne produirait pas l'ivresse », en d autres termes, l'usage habituel de l'alcool, sans produire aucune ivresse, par l'accoutumance, entraîne cependant l'empoisonnement chronique, c'est-à-dire détruit jusqu'à la racine le tempérament dé l'individu.
Le mal d'ailleurs est si manifeste que nul ne songe à en nier la réalité ou même à en discuter le danger. Sa progression constante et graduelle a pris, depuis plusieurs années, des proportions inquiétantes. En 1850, la consommation de l'alcool est de 240.000 hectolitres ; en 1898, de 2.412.000, et il est à noter qu'à cette époque la consommation industrielle de Talcool est insignifiante. En 1850, on évalue à 1 litre 46 par habitant la consommation moyenne ; elle est de 4 litres 72 aujourd'hui, c'est à-dire, elle
a plus que triplé : et dans ce chiffre on ne vise
3ue l'alcool à 100 degrés, car si l'évaluation avait porter sur les alcools d'un degré inférieur la consommation par habitant revient à 14 litres 19, et tristement on constate que de toutes les nations d'Europe la France arrive la première sur ce point.
Quant aux cabarets, en 1879, ils étaient au nombre de 354.000 ; on en compte aujourd'hui
Elus de 500.000, ce qui fait en moyenne un déit pour 30 adultes. On a remarqué aussi qu'en 1903 on a absorbé en France 132.891 hectolitres d'absinthe. Il est inutile de multiplier ces chiffres que l'on peut trouver reproduits partout, et dont la méditation est angoissante. Mais sans entrer dans de plus grands détails on comprendra mieux comment, en 1835, TEtat hospitalisait 10.000 aliénés, quand il en hospitalise aujourd'hui 77.000, tandis que la population ne s'est pas accrue notablement (1).
Il est inutile d'insister longuement sur les effets de l'alcoolisme : ils sont connus et indéniables. L'alcoolique est plus que tout autre accessible aux contagions nocives ; toute maladie chez lui s'aggrave et se complique : il est la proie marquée de la tuberculose ; 1 aliénation mentale, la criminalité, les suicides se développent aussi en proportion de l'alcoolisme :
(1) La population de la France, qui était de 32.260.000 habitants en 1835 s'élevait à 38.900.000 lors du dernier recensement en 1901.
sans aller jusqu'à la folie, que de troubles cérébraux ou nerveux ne faut-il pas imputer à Talcool! Enfin les tares héréditaires deviennent pour Talcoôlique le plus affreux des châtiments puisqu'elles le frappent dans sa descendance, dans des enfants, dans des innocents. Que d'épileptiques, hystériques, ou dégénérés parmi les enfants d'alcooliques, sans compter tous ces petits êtres aussitôt disparus que nés, victimes de cette mortalité infantile, cause si inquiétante de dépopulation.
Le mal et ses effets sont reconnus. Il importe d'en trouver et d'en appliquer le remède.
A. qui et à quoi faut-il demander ce remède nécessaire ? — A tous et à chacun ; sur un tel sujet il n'y a d'ailleurs pas de remède unique, il y en a un grand nombre, tous insuffisants par eux-mêmes, mais appliqués ensemble ils produisent des résultats certains.
Ces remèdes doivent être demandés à la loi et à l'initiative privée ; à l'action de l'Etat et à l'action de l'individu.
L'Etat peut agir de bien des façons, en proposant certaines lois restrictives qui auraient pour but, par exemple, la défense de l'importation des liqueurs alcooliques, la limitation du nombre de débits de boissons, leur plus étroite réglementation, l'interdiction de la vqnte de certaines liqueurs. Ainsi, en Belgique, la section centrale de la Chambre a approuvé une proposition de loi interdisant la laDrication, le traiis-
port, la vente et le débit sur le territoire beiffe de toute liqueur contenant de Tessence d'absinthe. On peut constater ainsi qu'à rexcep^;ion de la France tous les pays ont réglementé la vente des spiritueux.
Au point de vue législatif, l'Etat jusqu'à ce jour n'est pas intervenu. Ce n'est pas qu'en certaines circonstances des voix éloquentes et autorisées ne se soient élevées au Parlement pour dénoncer le danger. En 1895 (le 6 juin) le docteur Lannelongue, prononçait à la Chambre un discours retentissant qui se terminait par cet avertissement dont il n'a pas été tenu compte :
« Vous avez, Messieurs, un devoir plus élevé
3ue celui de vous bornera rechercher le renement le meilleur de l'impôt de l'alcool. Ce devoir est, il me semble, dans le mandat de tout député, quel que soit le souci dont il a les intérêts : c'est la protection de la vie de l'homme, le soin de son travail, de la valeur physique et morale de sa descendance. Que les nations ne roublient pas : le dernier mot doit revenir à la sobriété. »
M. Siegfried en 1899 eut au Sénat le courage de proposer une loi relative à la réglementation des débits de boissons ; la loi n'a pas été votée ; serait-elle votée par la Haute Assemblée, par les élus du suffrage restreint, elle serait Bans doute repoussée par les parlementaires u suffrage universel.
Cet aveu que nous lisons dans le très inté-
ressant rapport de M. Guérin sur la proposition Siegfried est significatif. Cet aveu émane du représentant du gouvernement lors de la déposition qu'il fit devant la commission sénatoriale : « Qu'on le veuille ou non^ qu'on le déplore ou quon s'en réjouisse^ le débit de boissons a joué et joue encore un rôle considérable dans la politique de la troisième République,
« Est-il opportun de soulever une aussi grave question ? »
On le voit, le marchand devin, avecsa formidable puissance électorale, se dresse comme un épouvantail devant les meilleures volontés, et tout fait craindre que ces volontés ne fléchissent devant sa néfaste influence.
Quel service rendrait au pays un parti assez fort pour dominer une si basse préoccupation, pour fonder au parlement un groupe nettement antialcoolique, et travailler, avec l'intention d'aboutir, à la réalisation de certaines réformes vraiment utiles, telles que celles-ci : limitation des débits de boissons laissée à la discrétion de l'autorité municipale, répression de l'ivro-
fnerie, interdiction de l'absinthe, interdiction e l'importation des liqueurs alcooliques ; et d'autre part^ afin de remédier à certains inconvénients fiscaux qu'entraînerait un tel programme, extension aussi grande que possible de l'emploi industriel de l'alcool.
L'Académie de Médecine formulait sous forme de vœux les propositions suivantes ; il importe
de les faire connaître, elles peuvent offrir un thème de réflexion intéressante au législateur :
1^ Réduire dans une forte proportion le nombre des cabarets;
2** Rendre aussi faible que possible Timpôt sur le cidre et la bière, sans se désintéresser entièrement de la qualité de ces boissons ;
3** Imposer le vin d'une façon modérée et s'opposer aux falsifications qui peuvent le rendre nuisible;
4** Surélever l'impôt sur l'alcool de boisson 5t ne livrer ce produit à la consommation
Îu'après l'avoir débarrassé, autant que possible, e toutes ses impuretés ;
5*^ Interdire la consommation de boissons généralement connues sous le titre d'amers, f 'apéritifs, etc., car les huiles essentielles (u'elles renferment ont une action pernicieuse lur l'organisme humain et comptent dès mainenant parmi les principales causes de dépopuation et d'appauvrissement dans le pays tout Intier.
Dans cette tâche les conseils généraux avec les vœux pratiques et répétés, ainsi que les iunicipalités devraient seconder l'action du arlement et de l'Etat.
Actuellement d'ailleurs, sans législation nouelle, les municipalités ne sont pas désarmées Il face des ravages de l'alcoolisme. La loi leur mfère des pouvoirs pour la limitation des ibarets dans une certaine zone autour des édi-
fîces du culte ou d'enseignement; cette possibilité de créer dans les communes une sorte d'exterritorialité antialcoolique leur donnerait déjà un moyen d'action très efficace : mais la même question, l'éternelle question électorale, rapetissée à l'horizon du village, fait que toutes ces mesures ne sont jamais appliquées.
M. Dupré-Latour, qui a étudié avec une grande compétence cette question de la lutte contre l'alcoolisme, estime que les municipalités seraient au fond très heureuses d'être mises par la loi dans l'obligation d'user des pouvoirs dont elles disposent. Les maires ont la faculté de réglementer l'ouverture et la fermeture des débits, de prolonger ou de diminuer lès heures de coni sommation nocturne, de prohiber les jeux d^ hasard, car les cartes deviennent aisément h complément ou le prétexte de l'alcool, d'inter dire le cabaret aux mineurs ; ils peuvent établi des licences pour remplacer les droits d'octroi interdire la réclame alcoolique sur les immeu blés communaux et organiser au contraire réclame antialcoolique, inscrire des maxin^ pratiques sur ce sujet dans les livrets de familf ils peuvent accorder des subventions en fave des sociétés de bienfaisance, organiser conférences, créer enfin des prix pour l'ensi gnement antialcoolique.
Si le gouvernement n'a pas usé de son initi tive, en déposant un projet de loi, la gra\ du fléau lui a fait prendre toutefois certaii
mesures. Deux ministres de rinstruction publique, MM. Rambaud et Leygues, ont organisé à l'école un enseignemenfantialcoolique dont les effets peuvent avoir leur utilité pratique. Cet enseignement comprend une partie hygiénique, une partie économique, une partie psychologique et morale : il y a lieu de le propager un peu partout, mais d'insister tout spécialement dans les régions contaminées.
Les remèdes (Tinitiatwe privée
L'instituteur officiel ne doit pas seul assumer cette grande mission moralisatrice, renseignement libre devrait^ avec une activité constante, prendre sur ce point la tête des initiatives fécondes.
Enfin tous ceux qui, par destination, pour ainsi dire, ont dans la vie une tâche éducatrice doivent associer et unir leurs efforts en ce sens. Le clergé, les officiers, les chefs d'entreprise, les femmes ont un rôle social à remplir de la plus haute importance dans cette campagne antialcoolique. Le congrès de 1903 avait compris de quelle influence pourrait être l'autorité morale du clergé et avait émis un vœu significatif.
Le congrès demande « que les clergés des diverses confessions religieuses mettent leur grande autorité morale au service de la lutte contre Talcoolisme, qu'ils créent dans leurs œuvres des sections antialcooliques, etqu'ilsfavorisent dans les établissements d'instruction primaire et secondaire dépendant d'eux la diffusion de l'enseignement ». Depuis longtemps d'ailleurs le clergé n'avait pas failli à cette tâche.
Le clergé catholique, par la voix de quelquesuns de ses membres les plus éminents, en particulier Mgr Thomas, archevêque de Rouen, Mgr Latty, évêque de Châlons, insistait sur la nécessité morale pour les catholiques de combattre le fléau.
Des pasteurs protestants, avec un zèle auquel il faut rendre hommage, dénonçaient le péril el luttaient avec énergie.
Le rôle de l'officier est également considé^ rable : par des conseils personnels, par ded conférences organisées dans les casernes, pai{ des mesures de répressions contre l'ivresse, par certaines prescriptions dans les cantines, l'ofRcier peut, avec succès, enrayer le mal.
D'une manière générale, dans tous les milieux dans les administrations publiques et privées, il faut organiser une publicité intensive, pai des conférences, par l'image, Fafflchage, l'aima uach, la chanson, la projection, la carte postale la réclame ; par la distribution de tracts et brochures, on secondera ainsi l'œuvre bienfaisante
de toutes les ligues et sociétés créées dans ce but. On s^appliquera ainsi de toutes les manières à faire connaître le danger de Tintempérance. L'industriel a un devoir très étroit qui peut être rempli de façon très différente. Des conseils donjiés directement de vive voix sous forme amicale et paternelle, auront une action véritable. Il peut en outre organiser, lui aussi, une publicité effective sous forme de conférences ; des projections permettront de montrer sous une forme saisissante les effets physiques du mal. L'ouvrier, désormais éclairé, comprendra d'autant mieux que l'alcoolisme est un danger, puisqu'il arrive à l'atteindre même jusque dans sa capacité professionnelle ; des brochures seront données à bon escient, des affiches antialcooliques seront apposées dans les magasins : certains patrons au cours du travail font distribuer des boissons hygiéniques, d'autres ont encouragé par des subventions importantes la création des sociétés antialcooliques ou la fondation de sociétés coopératives de consommation, à la condition que ces coopératives inscrivent dans leurs statuts certaines garanties fondamentales contre l'alcoolisme.
Quelques patrons ont cherché à dépister les habitudes alcooliques au moyen d'une organisation particulière de la paie, faite au cours de la semaine, par exemple ; d'autres distribuent des primes d assiduité ou des gratifications aux uvriers qui ne s'absentent pas le lundi ou les
lendemains de fêtes. Quelques grands usiniers de TEst ont nettement interdit de faire pénétrer dans les cantines d^autres boissons que la bière ou le vin. Un manufacturier installait à l'entrée de ses établissements des kiosques où le matin on vendait du thé et du café et où l'on distribuait du lait chaud gratuitement. On a constaté que dans cette manufacture Tusage de la goutte du matin s'était perdu. On citait le cas de plusieurs patrons ayant interdit à leurs ouvriers, sous peine de renvoi, de faire vendre de Talcool par leurs femmes ou d'ouvrir des cabarets chez eux. Quelques-uns même ont acquis le plus possible des terrains autour de leurs usines, afin d'y établir des logements ouvriers et d'éloi-
fner le cabaret. On supprimait ainsi la tentation u voisinage ; on créait la zone de tempérance. Nous avons tenu à indiquer ces différents moyens que chacun dans la mesure de ses forces, de son influence et de sa responsabilité peut chercher à généraliser.
Les syndicats agricoles et les syndicats ouvriers devront unir leurs efforts à ceux qui seront dépensés de tous côtés et suivre l'exemple de la Belgique où les groupements ouvriers ont prêté leur concours à la lutte antialcoolique, en entrant dans" les ligues existantes, en créant des sociétés spéciales.
Certes, l'action gouvernementale, l'action légale, l'initiative des collectivités ou des individus seront d'un puissant effet, néailnioins
tous ces remèdes demeureront insuffisants, si l'on n'a recours à un autre remède plus élevé, plus général, plus pénétrant et capable d'être compris par tous.
Cet autre moyen de lutter contre l'alcoolisme consiste à développer en outre des réformes sociales, économiques, susceptibles de rendre la vie meilleure, moins lourde aux populations ouvrières. Que l'on s'attache donc de préférence a hâter les réformes qui amélioreront les conditions du travail, que 1 on développe surtout les institutions de prévoyance destinées à combattre toutes les crises de l'existence (chômage, maladie, vieillesse), que l'on améliore le logement de l'ouvrier, que sa maison soit saine et confortable avec un jardin pour l'aérer, qu'il ait un foyer, en un mot, que sa femme soit une ménagère économe, intelligente et capable, que, de temps à autre, certaines récréations intelligentes, certains plaisirs un peu élevés soient donnés à l'ouvrier, et alors, on peut le dire, une grande victoire antialcoolique sera remportée.
La lettre suivante d'un ouvrier anglais (1) prouve bien que la passion de l'alcool seule ne pousse pas toujours l'ouvrier au cabaret. Il y a chez lui, comme chez tout être humain, un besoin de sociabilité, qui, s'il est satisfait, le préservera contre certaines chutes. « Un cercle
(1) Circulaire n* 591 des Chambres syndicales des fabricants et constructeurs de matériel de jshemins de fer.
ouvrier confortablement installé, une cité ouvrière avec des logements salubres et agréables valent mieux que dix mille allocutions dans des réunions de tempérance et qu'un million de témoignages sur les effets désastreux de ralcool. Tant que Ton n'aura pas amélioré les conditions sociales qui dans la plupart des cas poussent Touvrier au cabaret, on n'arrivera pas à bannir l'eau-de-vie de ce monde. »
M. Deherme, le fondateur des Universités populaires, reconnaît que le grand remède, le meilleur remède à l'alcoolisme est encore dans l'éducation ; oui, il faut élever l'ouvrier, il ne suffît pas de lui faire croire qu'il peut devenir le maître de la situation économique et changer la face du monde, car un tel rêve a ses dangers, il faut lui faire comprendre surtout que, par des efforts personnels et constants, il améliorera nécessairement sa situation. Dans le même rapport qu'il f)résentait au Congrès national contre l'alcooisme, M. Deherme ajoutait cette phrase douloureuse et poignante, mais sur laquelle il faut longuement réfléchir, car elle indique le devoir à remplir :
(( L'ouvrier qui boit, diçait-il, sait très bien qu'il ruine sa santé, qu'il va à la foliej^et à la mort, en buvant un alcool, mais il s'en moque
Earce qu'il n'a aucun espoir de justice et de onheur. » C'est donc l'espoir qu'il faut leur rendre, et nous aurpni^ biçn accompli une
ffrande tâche si nous avons pu passer au miieu de ceux qui souffrent avec des gages de justice et de bonheur et comme des semeurs d'espérance.