LES CANTINES SCOLAIRES RURALES
Création et organisation
L'association est devenue aujourd'hui une nécessité de notre époque et il faut se prêter mutuellement main-forte pour sauvegarder ses intérêts personnels.
L'association dans la commune peut revêtir des formes multiples, car elle est simple, et se plie à toutes les circonstances du lieu et du moment. Mais nous croyons que, pour bien se pénétrer de ces principes nécessaires, il faut peut-être une éducation spéciale, une formation particulière de l'esprit. Donc, plus on élèvera les enfants dans les idées de ce genre, plus on a chance que dans l'avenir ils soient portés d'eux-mêmes à les mettre en pratique.
11 me semble que Ton trouve dans l'établissement des cantines scolaires une des formes d'association les plus usuelles auxquelles on puisse habituer les enfants.
Les cantines scolaires sont établies dans le l)ut de procurer aux écoliers pendant les mois les plus froids de l'année, sinon des repas chauds, tout au moins un potage chaud au repas de midi.
Les cantines scolaii'es existent dans beaucoup de villes et y sont florissantes ; elles rendent des services signalés aux familles indigentes, aux parents qui sont retenus à midi loin de la maison par les travaux d'une exploitation industrielle, aux ouvriers et ouvrières qui se louent à la journée, aux parents obligés de s'absenter un jour, etc.
L'existence de ces cantines est encore insuffisamment répandue dans les campagnes, mais cette institution bienfaisante commence à se faire jour. Nous citerons en particulier, un arrondissement, celui de Gonfolens, où dans la plupart des communes a été établie une cantine scolaire. Un journal agricole ayant cité l'exemple d'une de ces cantines fonctionnant avec plein succès et pouvant être mentionné comme un exemple, nous avons demandé à l'initiateur, c'est-à-dire dans le cas présent à l'instituteur de cette commune, de nous donner quelques renseignements pratiques sur cette fondation.
Nous ne saurions mieux faire que de reproduire la lettre reçue qui fait honneur à l'initiative et au cœur de celui qui l'a écrite.
« Monsieur,
« J'ai l'honneur de vous adresser les rei^èignements que vous demandez.
« L'idée de cette cantine m'est venue en cons-
tatant combien mes élèves sont mal nourris en hiver. Le matin, les enfants partent trop tôt et à midi ils sont trop loin de la maison pour pouvoir prendre un aliment chaud qui leur serait cependant bien utile par les temps de brouillard et de froid. J'ai pensé que si ces enfants avaient à midi une bonne soupe chaude, cela leur rendrait service et j'ai songé à créer une cantine. A la rentrée de 1896, j'ai parlé de ce projet, un dimanche soir, à la suite d'une conférence populaire. Mes auditeurs trouvèrent l'idée bizarre, convinrent que cette cantine était une bonne chose et émirent les plus grands doutes sur la réussite de l'entreprise (Cela ne s'était jamais vu !)
« Immédiatement je dressai une liste de souscriptions sur laquelle je m'inscrivis le premier et j'allai présenter cette liste à tous les membres de la municipalité. Ce fut un peu la carte forcée, mais peu m'importait. J'obtins dix souscriptions sur douze conseillers. Avec ces souscriptions et quelques autres, j'avais ma cantine.
« La commune possédait près de l'école une chambre qu'elle me, prêta. Mon voisin le menuisier répara gracieusement une dizaine d'anciennes tables de classes. J'établis comme condition d'admission que tous les élèves qui voudraient manger de la soupe devraient apporter leur assiette et leur cuiller, qui demeureraient la propriété de la cantine.
« J'eus ainsi un local, des tables, des assiettes sans bourse délier.
« Pour faire faire la cuisine je m'adressai aux débitants de l'endroit : l'un d'eux accepta de faire environ cjuarante rations de soupe pour
fr. 95. Il devait fournir bois, graisse, légumes et matériel de cuisine. Je prenais directement le pain au dépôt. Pendant environ deux mois de l'hiver 1896-1897, je pus distribuer gratuitement à tous mes élèves une excellente soupe, maigre, il est vrai, mais chaude.
« L'hiver suivant, je ne fis pas de souscription, mais la cantine devint payante et les souscripteurs furent groupés en société ayant son règlement et ses statuts. La cotisation est de
1 fr. 50.
« La commune ne donne aucune subvention.
Parmi les conseillers, seuls, ceux qui ont des enfants et le maire continuent à souscrire.
« La commune ayant eu besoin de son local, j'en' louai un pour trois mois et ma cantine fonctionna encore en 1897-1898, pendant deux mois et demi, ne distribuant toujours qu'une soupe chaude à midi.
« Au commencement de cet hiver (1898-1899), je me suis trouvé un peu plus riche et j'ai pu, deux fois par semaine, ajouter à la soupe une distribution de haricots. J'espère que l'an prochain je compterai autant de rations de haricots, pois, pommes de terre ou rata que de rations de soupes. L'existence de la cantine me semble
désormais assurée. Elle n'a eu à lutter d'ailleurs que contre la mauvaise volonté de deux ou trois personnes et Tinertie du plus grand nombre.
(De notre temps on ne mangeait point de soupe à l'école et nous ne nous en portons pas plus mal...) »
But et avantages
Aujourd'hui les cantines scolaires se sont développées et répandues; il s'est trouvé beaucoup d instituteurs assez dévoués au bien-être de leurs élèves pour travailler eux aussi avec succès à la création des cantines dans leurs écoles.
Les écoles libres ne sont pas restées en arrière. Nous croyons d'ailleurs sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, que non seulement elles doivent adopter et propager les idées vraiment progressives telles que cellesci, mais qu'elles ont à prendre les devants et à donner l'exemple, des initiatives utiles.
Il suffit de s'être trouvé un jour d'hiver par un temps de grands froids à l'heure du repas de midi dans une cour d'école et d'avoir vu les enfants manger leur maigre repas presque glacé, pour que l'idée des cantines scolaires semble de suite plus opportune et d'une réalisation plus nécessaire.
On serait presque tenté de croire que Fini-
tiateur intelligent dont nous citons la lettre a trop bien fait les choses.
Certes, il est nécessaire, par les grands froids de rhiver, qu'un potage chaud, au'un plat chaud soit absorbé par les enfants. Ils sont souvent partis avant le jour, ils ont marché pendant Tespace de plusieurs kilomètres, et sont insuffisamment sèches et réchauffés pendant la classe du matin.
Assurément, une bonne soupe fumante fera le plus grand bien. Mais je crois inutile d'aspirer à servir aux enfants de véritables repas. On ne comprendrait pas cela surtout à la cam-
Eagne, où Von est économe et où Ton sait fort ien que trop souvent l'argent dépensé à table est de Fargent inutilement perdu.
Je crois qu'il y aurait peut-être en pratique un moyen plus simple pour organiser ces cantines scolaires ; c'est là où je retrouve alors cette idée d'association dont je parlais plus haut, et où, suivant moi, cette association, pratiquée par des enfants, revêt vraiment un caractère particulier d'intérêt.
11 suffirait par exemple d'installer un fourneau dans la cour de l'école, sous le préau, (et dans les écoles où les cours des garçons et des filles seraient voisines, le fourneau pourrait être mitoyen). Les enfants apporteraient chaque jour en nature, soit un peu de pain, soit quelques haricots, quelques pommes de terres avec lesquels on ferait le potage. Si les locaux
étaient disposés de telle sorte que cette soupe pût être faite par les filles, cela serait de tout point une excellente chose. Il y auraitainsi pour elles une initiation à ce qui doit être plus tard leur meilleur et leur principal rôle de ménagère.
Les frais se trouvent alors très réduits : il existe au début une dépense relativement forte de premier établissement, achat du fourneau et de quelques ustensiles de cuisine nécessaires, mais je crois que dans presque toutes les communes on trouvera par souscriptions les sommes suffisantes pour acheter ce qui doit servir au bien-être et à la santé de ce que, tous, tant que nous sommes ici-bas, nous aimons le mieux au monde : nos enfants.
La dépense courante consisterait dans la graisse pour la soupe et dans le chauffage du fourneau. Pour toutes ces questions, Tingéniosité des instituteurs et des institutrices trouverait certainement à se faire jour, et la pratique fournirait des moyens économiques de subvenir à ces besoins. Un instituteur de la région du centre, très au courant de son pays, estimait qu'avec un tel système, la dépense ne pouvait guère excéder fr. 12 à fr. 15 par semaine et par élève. 11 y aurait d'ailleurs à tenir compte des usages, des régions et des latitudes.
Cette question revêt un véritable caractère d'intérêt général, car elle nous touche tous dans notre meilleure affection, et sans tomber
dans l'excès absolument blâmable qui consiste à vouloir mettre toutes les charges sur le compte des collectivités et à n'en prendre aucune pour soi, on peut affirmer que beaucoup de conseils municipaux étudieraient cette petite réforme avec intérêt et chercheraient comment et dans quelles mesures leur concours pourrait venir en aide aux initiatives privées.
En résumé, ce qui a été si bien faU et dans une si grande mesure par l'instituteur dont je citais plus haut l'intéressante communication pourrait recevoir un peu partout, pendant les mois d'hiver, une bonne et saine application : il y aurait à cela plusieurs avantages.
D'abord, lés enfants auraient au moment de leur repas à côté des petites provisions qu'ils rapportent de chez eux, fromage, noix, châtaignes^ haricots, etc., un plat chaud qui ragaillardirait leur estomac et ferait du bien à leur santé générale.
Ensuite, ils seraient amenés chaque jour à songer un peu à ceux qui les entourent tout en songeant à eux-mêmes. On pourrait mettre une sanction à l'oubli volontaire d'apport des provisions pour la soupe commune. Les enfants indigents seraient naturellement admis à participer aux distributions de potage sans apport, et ce ne serait pas là l'un des côtés les moins intéressants et les moins moraux de l'institution.
En outre les petites filles apprendraient dès Fécole à devenir des ménagères. C'est une leçon de choses qui en vaut une autre.
Tous les enfants verraient dans ce supplément de bien-être qu'ils contribueraient ainsi à se procurer mutuellement, la preuve efficace de la force et des bienfaits de l'association. On leur rendrait enfin un vrai service en leur enseignant qu'en ce monde il est nécessaire de s'entr'aider et qu'il est souvent fort habile pour soi-même de penser un peu aux autres.
Il serait à souhaiter que, partout où les cantines scolaires n'existent pas, on prît l'initiative de les créer et d'en stimuler le fonctionnement. Partout où les instituteurs des écoles libres ou laïques n'ont eu ni les loisirs ni la pensée de mener à bien ces fondations si pratif|ues et si simples, les Comités de V Action ïJhtrale Populaire n'ont qu'à agir. En témoignaiil de leur activité, ils témoigneront aussi di' leur amour sincère pour cette classe si méritante des travailleurs agricoles.
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