MACHINISME ET PROGRES
«Vous aussi, soyez des hommes de votre temps, acxîeptez le progrès comme un bienfait, méfiez-vous de la routine, renoncez surtout à vos habitudes d'isolement, associez-vous, croyez à cette puissance de l'association, qui peu à peu décuplera vos forces, vous permettra de lutter contre la concurrence étrangère et vous donnera, pour le maintien de vos droits et le succès de vos revendications, une autorité et une puissance que vous ne soupçonnez pas. » Ces paroles extraites d'une profession de foi électorale n'avaient qu'un tort, peut-être, c'est précisément de figurer dans un de ces documents spéciaux auxquels il est désormais convenu que le public ne veut plus attacher aucune importance. Car en elles-mêmes, elles exprimaient pourtant une vérité réelle et indiscutable.
Notre époque est celle du progrès et nous devons avoir pour tâche d'en seconder la marche et le développement le plus possible, puisqu'il en doit résulter du bien-être et du bien tout court pour la masse des travailleurs.
Dans les campagnes, l'infiltration de ce progrès si désirable est très lente ; on doit entreprendre à ce sujet une véritable croisade, croi-
sade persévérante et continue : la puissance de certaines inerties et de certains préjugés est redoutable, mais l'obstination de ceux qui ont juré de vaincre les routines nuisibles doit être plus décisive encore.
Il est évident que si Ton excepte les régions de grande culture et les grandes exploitations personnelles, l'emploi des machines agricoles se propage lentement. Dans beaucoup de régions, le retard au point de vue des instruments aratoires ou de culture est considérable : on y compte à peine quelques faucheuses ou moissonneuses, les charrues y demeurent primitives, les herses et rouleaux à traction animale sont rares. Le machinisme ne se développe pas.
En quelques pays le morcellement des propriétés, le§ accidents du terrain rendent aiflicile, il est vrai, le fonctionnement normal de certaines machines. Mais il en est quelquesunes dont, par leur nature même, l'usage f courrait être courant si ce double obstacle de 'inertie et du manque d'argent ne venait entraver certaines bonnes volontés et certaines initiatives.
L'inertie doit être combattue par la patience et par l'exemple ; peu à peu le paysan comprendra que cette machine qu'il avait presque méprisée au début, qu'il redoutait un peu
Earce qu'il la comprenait mal est en réalité un on serviteur; certes, il faut entretenir et sur-
veiller cet auxiliaire un peu mystérieux, mais il ne ménage pas ses services s'il est bien dirigé et il épargne àtous de la peine et du temps.
Le manque d'argent est l'obstacle dont on triomphe le plus facilement. L'existence de certains syndicats d'industrie agricole, dont le but unique est d'acheter des machines en commun, démontre une fois de plus les bienfaits et la puissance insoupçonnée de l'association. Ces syndicats rendent possible aux petits cultivateurs l'utilisation de machines qui semblaient ne convenir qu'aux grands propriétaires. Ils peuvent ainsi désormais exploiter à très peu de frais et sans payer patente des machmes coûteuses et perfectionnées. Grâce au concours des Caisses rurales, quand il en existe, et des syndicats agricoles, la contribution personnelle du paysan devient insignifiante.
Sous forme de société civile, comme en Anjou, par exemple, sous forme d'association professionnelle agricole régie par la loi du 21 mars 1884, comme dans la région des Pyrénées, on a formé des sociétés ayant pour but l'achat et l'exploitation de machines à battre, de trieuses ou de toutes autres machines. La situation de ces associations est très prospère : les adhérents se montrent très satisfaits : des économies ont été réalisées et, fait important, tous les entrepreneurs de battage de la région ont dû baisser leurs prix.
Il faut donc aujourd'hui arracher le paysan malgré lui, s'il est nécessaire, à la routine et aux procédés vieillis, il faut lui faire connaître le matériel agricole qui, dans cette lutte pour la vie si âpre, dans l'obtention de ce pain quotidien si durement gagné, au prix de tant de sueurs et de fatigues, lui économisera des eftbrts et de la peine.
Mais l'homme vraiment instruit, conscient de son devoir et de sa mission, auquel sa vie sédentaire à la campagne donne accès et confiance auprès des paysans, s'il est, par profession, agronome et compétent dans les choses agricoles, doit mettre sa science et son expérience à la portée de ceux qui l'entourent. 11 faut qu'il devienne l'exemple vivant et parlant de tous les bienfaits qu'entraîne le progrès, sagement et habilement exploité. Il indiquera les méthodes nouvelles d'ensemencement et d'engraissement des terres.
Il est évident que les professeurs d'agriculture répartis dans tous les arrondissements ont obtenu déjà des résultats appréciables à ce sujet : ils en eussent obtenu de plus grands encore si, n'étant pas fonctionnaires, ils avaient pu vivre en dehors de toute politique; leur influence au point de vue strictement professionnel a pu être bonne ; ils ont pu propager les champs d'expérience, améliorer certaines méthodes culturales, donner des indications utiles ; mais l'apostolat permanent, quotidien
de l'agronome sédentaire, dont les intérêts sont liés à ceux des hommes qui l'entourent, vivant de la même terre également aimée, est bien autrement puissant et fécond en résultats.
Cet apostolat pour être vraiment pratique doit s'étendre à toutes les notions susceptibles d'augmenter le bien être ou la richesse du pays.
Ainsi dans toute la région du Centre et du Sud-Ouest, en particulier, où la question de la vente des porcs est d'un intérêt primordial, il faut employer son influence à lutter contre les inerties paysannes qui refusent de faire vacciner leurs animaux. L'Institut Pasteur à la suite de travaux rigoureux a découvert un sérum j victorieux, qui, appliqué dans des conditions données, permet à l'animal de triompher du mal. Le rouget vaincu, ce sont des millions sa vives, ce sont par suite des vies humaines moins misérables, échappant à la détresse où jette à la campagne la mort des animaux puis- I que l'animal soigné et engraissé représente les ressources du lendemain. Il faut donc organiser des syndicats contre le rouget des porcs. Et cet exemple que nous spécialisons pour une région et pour une espèce particulière pourrait être élargi ; que d'idées fécondes à puiser dans cette Institut Pasteur, où, silencieuse- Iment, de grands savants poursuivent l'œuvre du Maître qui demeurera comme un des bienfaiteurs de l'humanité ! Que de conseils à y
demander et à répandre ensuite, à vulgariser autour de soi !
Dans ce champ d'action illimité du progrès, chaque région, chaque culture^ pour ainsi dire, ont des raisons spéciales pour évoluer dans un sens précis. C'est le terrain de cette évolution qu'il importe de défricher un peu partout, et de cultiver pour l'avantage de tous. L'utilisation des chutes d'eau, le développement des petites industries agricoles, distilleries, beurreries, etc., l'amélioration des races, la sélection des espèces ou des plantes, la reconstitution ou le traitement des vignes, les moyens de lutter contre les épizooties ou certains fléaux, etc., apparaissent tour à tour comme autant de questions susceptibles d'être étudiées. Que de richesses perdues et qui auraient pu être sauvées ! Que de trésors inexploités, que de biens mal défendus !
Comme il est aisé de s'en convaincre, les dévouements et les initiatives ont libre carrière sur ce point.
La vie à la campagne aujourd'hui ne peut plus, ne doit plus être le passe-temps des oisifs ou des médiocres, la sauvegarde des fannilles économes ou ruinées ; elle doit être l'existence utile, réfléchie et instruite des hommes qui, dans l'exploitation et la conduite de leurs intérêts personnels, trouvent encore un moyen, l'un des plus pratiques et l'un des meilleurs peutêtre, « d'élever » leur milieu habituel, de \e
conquérir peu à peu aux idées utiles et bonnes, en gagnant la confiance, en améliorant la situation matérielle trop souvent abaissée et en pacifiant le cœur de tant d'êtres moralement abandonnés.
Sans rien changer aux habitudes coutumières par ce seul désir du bien, par cette seule direction imprimée à tous les actes simples et quotidiens de Foccupation professionnelle, quelle belle utilisation de l'activité personnelle ! La monotonie, la banalité des journées qui se succèdent, toujours les mêmes, disparaissent dans la joie intime que fait éprouver à tout homme cette conviction : Etre utile !
Quelle ampleur et quel rayonnement donnés à la vie tout entière !