LA TERRE QUI SAUVE
Un livre récent de M. Méline, livre opportun d'ailleurs, tout rempli de pensées graves et vraies, vient de donner une actualité nouvelle à une question qu'il est toujours utile d'étudier, car elle correspond pour une nation à des nécessités profondes et vitales.
Les moralistes, les économistes, les hommes politiques, les romanciers eux-mêmes ont, sur des. modes différents et dans des termes variés, mais avec des tendances toujours identiques et dans un même but, poussé le même cri d'alarme : la Terre est abandonnée, la Terre se vide; la Terre se meurt, le retour à la Terre s'impose. Qu'on le veuille ou non, la Terre pour un pays est la réserve, la sauvegarde et la force. Elle régénère les tempéraments, retrempe les caractères.
Labourage et pâturage, disait déjà Sully de son temps, sont les deux mamelles nourricières de la France, et cette vérité énoncée en axiome il y a trois siècles est toujours aussi vraie qu'au temps de Henri IV.
La dépopulation des campagnes tient à des causes variées, morales, économiques, politiques et sociales. La stérilité systématique des ménages qui n'est pas seulement le fléau des
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villesmais aussi celui des campagnes, en amoindrissant les foyers, en rétrécissant les intérieurs, en réduisant le nombre des agents de la puissance expansive nationale, augmente d'année en année le malaise mortel de la patrie. Les forces vives sont atteintes ; ses réserves de vie, d'avenir, d'activité future semblent se dessécher. Le remède à ce mal spécial ne se trouvera que dans un réveil de l'esprit de foi d'abord et dans une modification à la législation testamentaire ensuite.
La transformation des petites industries agricoles, les retours offensifs de la crise agricole sont aussi des causes occasionnelles économiques auxquelles on peut, pour une part, imputer cet exode rural persistant depuis de nombreuses années. Enfin le service militaire, l'orientation de l'enseignement primaire, le développement du fonctionnarisme, l'absentéisme prolongé des grands propriétaires complètent le cycle de ces causes politiques ou sociales qui, d'une manière si accentuée, ont déterminé ce mouvement progressif delà population rurale vers la ville.
On a calculé que de 1896 à 1901 les villes ont augmenté de 855.000 habitants. Comme, pendant cette période, la population générale de la France est à peu près demeurée stationnaire, comme la natalité est moindre encore dans les villes que dans les campagnes, il faut en conclure que pendant ce temps près d'un
million de bras ont quitté les champs. Tout fait craindre que depuis 1901 la progression n'ait pas diminué.
Si le mal est devenu si profond, la responsabilité en revient, en très grande partie, à ceux qui par la contagion mauvaise de leurs exemples ou de leurs doctrines ont envenimé la plaie au lieu de la guérir. Les grands propriétaires ruraux d'un côté et les politiciens d'autre part sont au premier rang des responsables. Ceux qui pouvaient habiterla campagne et l'ont désertée, ceux qui pouvaient mêler ainsi leur vie et leur personnalité à la vie et à la personnalité des masses rurales et villageoises dont ils sont entourés, se sont abstenus, ou ceux qui, en s'éloignant toujours ont paru ne pas comprendre combien cette attitude, contraire même à leurs intérêts matériels les plus immédiats, entraînerait de multiples conséquences, tous ceuxlà sont aujourd'hui devenus des étrangers chez eux. Chaque année, ils arrivent en villégiature pour un séjour de quelques semaines, mais ne se fondent pas avec le cœur même du pays.
Aussi les considère-t-on comme des promeneurs ; on ne leur reconnaît plus le droit non seulement de diriger les intérêts politiques etmoraux de la contrée; par un exclusivisme
f)oussé à l'extrême on leur dénie même jusqu'à a possibilité d'y participer et de s'v intéresser. En prolongeant son séjour dans le milieu rural, en participant à toutes le^ meinifestations
collectives de la viç villageoise en faisant pour ainsi dire de nouveau connaissance avec le pays natal, on reconquerra peu à peu une influence
au'il importait de ne pas perdre et surtout on onnera un exemple salutaire. De tous les services que Ton sera appelé à rendre par cette vie locale, le plus grand sera peut-être cet exemple lui-même, c'est-à-dire cette prédication nouvelle mais significative en faveur de Texistence à la campagne.
Si la responsabilité morale mais négative de certains grands propriétaires terriens est indéniable, que dire de cette responsabilité bien autrement lourde, toute eff'ective, faite de propagande active qui pèse sur tant de politiciens? Ceux-là ont en réalité perverti les campagnes ; ils ont semé la hantise du fonctionnarisme, pour obtenir ou conserver certains sufl'rages, ils ont fait miroiter le mirage des places. Avec ce mot magique et néfaste : une place, les députés, se transformant en véritables « racoleurs », ont modifié la vieille mentalité terrienne de tous ces paysans qui aimaient leur terre d'un amour exclusif et touchant; ils ont fait des déracinés que le moindre orage vient abattre à jamais: tandis que le paysan, comme le vieil arbre millénaire, plonge au cœur même du sol des racines profondes et tutélaires, le travailleur de la ville, égaré loin de son clocher, ne se rattache à rien, ne s'appuie sur riçn ; ss^ns force, san3 aucun soutien, ballotté
en tous les sens, il est la victime désignée de toutes les adversités dont le séjour des villes est la source pour le pauvre.
En allant répéter partout que le « gouvernement est tout », en rompant ou en brisant les liens si profonds, les liens sacrés qui existent entre 1 homme et la terre, en attirant le f^aysan vers le gouffre des grands faubourgs, es politiciens ont agi comme de véritables malfaiteurs. 11 faut faire connaître au contraire .à tous ces malheureux qui viennent sans ressource dans ces immenses agglomérations plus dangereuses et plus meurtrières que le désert, ce que sera fatalement pour eux la ville.
La ville tentaculaire La pieuvre ardente et V ossuaire
Il faut leur répéter qu'aujourd'hui la concurrence industrielle et le machinisme ont plutôt restreint qu'augmenté le chiffre utilisable des bras dans l'industrie, que, par suite de la surproduction, du manque de débouchés, de la concurrence étrangère, les grandes industries diminuent au lieu d'augmenter le nombre de leurs ouvriers ; il faut leur répéter que si la ville tue par les fatigues des nerfs ceux qui travaillent du cerveau, elle tue presque infail-
liblement par Talcoolisme, la tuberculose ou la misère les malheureux qui, venus de la campagne, s'entassent au milieu du plus affreux dénûment dans des habitations insalubres ; il faut leur répéter que, sur mille morts dans les hôpitaux'; il en faut environ mettre 500 au compte de la tuberculose ; il faut leur rappeler que le désespoir, la détresse, le vice ou la mort attendent beaucoup de ceux qui sont arrivés de leurs champs, étant robustes, sains, confiants dans la vie et pleins d'espérance.
Jean-Jacques Rousseau écrivait déjà de son temps des pages éloquentes sur le danger de cette atmosphère fétide qui se respire dans les villes. L'atmosphère ne s'est pas purifiée depuis son époque. Ce ne sont pas dans les taudis urbains mais bien dans les champs et les campagnes que circulent les souffles assainissants du plein air.
Une œuvre existe à Paris, l'œuvre contre l'Emigration provinciale. Elle se propose de recueillir et de publier dans les journaux de province les mésaventures arrivées aux provinciaux venus à Paris. Elle demande (47, rue de Bourgogne) le concours de tous, et ce concours ne lui doit pas être refusé.
Il faut surtout travailler sur place matériellement d'abord en améliorant dans toute la mesure possible la situation du rural, en multipliant les institutions de toutes natures qui peuvent le seconder, lui rendre service ; il
faudrait s'appliquer à défendre les petits propriétaires contre la licitation, l'hypothèque, la saisie, ces terribles ennemis qui rôdent sans cesse autour des petits domaines et arrivent peu à peu à les mettre en poussière.
Le gouvernement, qui a lui aussi sa grande part de responsabilité dans cette dépopulation des campagn,es, puisqu'il a laissé s'accumuler sur la tète des agriculteurs de formidables impôts et a fait de la politique de surenchères et de places un instrument tout puissant de règne, le gouvernement s'est ému lui-même récemment d'un mal dont l'intensité l'a effrayé. Il voudrait maintenant enrayer la dépopulation des campagnes. 11 a repris à son actif une belle et très haute idée dont l'inspirateur et l'apôtre fut l'abbé Lemire, et il a déposé un projet de loi sur le bien des familles.
« Si l'on pouvait fixer l'ouvrier agricole d'une façon stable à la campagne, il en résulterait des avantages incalculables pour le pays, pour la famille, pour l'unité sociale. »
Il faut aussi dans ce but travailler moralement, c'est-à-dire combattre cette fièvre des villes qui se gagne parfois dès l'enfance au contact de l'école : l'utilité d'un bon enseignement professionnel s'impose plus que jamais et remplacerait avantageusement l'exposé de toutes ces doctrines néfastes ou prétentieuses que certains instituteurs, sûrs de l'impunité , se croient autorisés à répandre .
Quelques fonctionnaires de renseignement n'ont pu s'empêcher eux-mêmes de signaler le mal.
« II ne faut pas, lit-on dans une circulaire officielle, que l'enseignement donné aux enfants des cultivateurs les fasse aspirer à des emplois de banque ou de commerce. Au contraire, il faut leur donner une instruction qui les retienne sur la terre paternelle, et les préparer à devenir, par une formation quelque peu spéciale, des cultivateurs instruits. »
11 faut soi-même demeurer au foyer familial ; on pourra ensuite avec autorité prodiguer les conseils, redire partout et prouver que l'agriculture sous toutes ses formes et à tous les degrés demeure une occupation moralisante, saine et tout aussi productive que beaucoup d'autres.
Certains symptômes font espérer que l'heure est proche peut-être où le mal, à son apogée, sera combattu et vaincu peut-être.
L'histoire est là pour nous attester qu'à travers les âges, aux neures de crise, dans l'attente inquiète ou au lendemain des secousses profondes, c'est à la terre que l'on revient toujours. Elle demeure quand tout le reste disparaît. Elle produit, elle donne quand tout est ruiné ; elle est la consolatrice, elle est la confidente, la nourrice pacifiante et robuste, elle est la Mère, toujours jeune et féconde.
Etant vie par elle-même, elle est la grande dispensatrice de la vie pour les autres.
Elle offre dans ses aspects les plus variés et sous des formes différentes un aliment à toutes les activités, de 'même qu'elle rassasie matériellement tous les appétits et toutes les faims. Elle est si multiple et si riche ! les moissons ardemment convoitées et suivies avec un intérêt passionné au cours de leur longue gestation, ces moissons des plaines qui ont occupé tant de travailleurs depuis le semjeur qui jette son grain aux brumes de l'automne, jusqu'à la pauvresse qui glane aux soirs de l'été, les montagnes avec leurs pâturages immenses où se déroulent dans leur simplicité les rites de l'existence pastorale, les vergers et les vignes où se dorent et mûrissent les fruits, la forêt avec ses mystères d'ombre que les équipes de bûcherons viendront éclaircir afin de préparer les pousses de l'avenir, les landes incultes, gagnées et conquises chaque jour, les marais eux-mêmes où se cristallise le sel, oui tout cela, vallées, coteaux, bois, landes ou prairies, tout cela c'est encore et toujours la Terre, la Terre nourricière qui, dans un geste d'immense et perpétuel amour, ouvre ses bras à l'humanité, c'est la Terre qui régénère, la Terre qui sauve.
Les belles paroles que le syndicat agricole de * Poligny a voulu graver dans ses statuts devraient être la devise de tous les propriétaires ruraux aujourd'hui.
« Il s'efforcera de faire aimer la profession par excellence qui, depuis des siècles, constitue la principale richesse de la Patrie, d'attacher les populations rurales à leur foyer et au sol qu'elles cultivent, en employant tous les nnoyens en son pouvoir pour remettre en honneur le travail de la terre et pour le rendre plus lucratif et plus rémunérateur. »