LES LECTURES EN COMMUN
L'instruction plus répandue de jour en jour a fait naître des besoins et des désirs nouveaux. Loin de partager Tillusion rétrograde et bien inutile de ceux qui se perdent en doléances sur les dangers de l'instruction, il faut applaudir, au contraire, à cette soif de connaissance, qui tourmente aujourd'hui en aspirations confuses les masses populaires. Cette impatience de savoir n'est au fond que Tune des formes dont se colore pour l'humanité ce perpétuel et noble tourment de la vérité. Les disciples du Christ savent d'ailleurs qu'eux, entre tous, fils de la lumière, n'ont rien à redouter des progrès de la science humaine évoluant dans le sens de la vérité.
Ils ont tout à craindre de l'erreur. Leurs efforts doivent donc tendre à répandre ce qui est vrai et à combattre ce qui est faux, et pour lutter en ce sens, ils doivent profiter de toutes les occasions.
Si l'on parcourt la dernière page de V Officiel^ on verra presque quotidiennement la mention d'une foule de sociétés nouvelles, créées dans le but de satisfaire cette passion de connaissance chaque jour plus tenace. L'énoncé seul de ces sociétés est éloquent. Sociétés d'instruction
populaire, Bibliothèques populaires, Patronages ayant pour but la propagation de Finstruction, par des cours ; mais quelle est cette instruction, (juels sont ces cours, ouels sont ces livres qui vont constituer ces blibliothèques existantes ? Autant de questions d'un intérêt primordial. Que d'efforts dépensés, et dépensés souvent pour le mal !
Dans une étude récente, M. Arnotto signalait un moyen d'instruction infiniment simple et tendant chaque jour, à cause de sa simplicité même, à se répandre davantage : il s'agit des lectures populaires faites en commun.
Dans des côtés bien différents de la France, dans le Var, comme aux environs de Lille, à Arras comme dans des communes minuscules du Gard, au Havre, en Bourgogne, dans le Jura ou dans les Alpes, des hommes de bonne volonté ont organisé des lectures populaires. Les soirs d'hiver, à la campagne surtout, dans ces campagnes lointaines où, dès 4 ou 5 heures, sous la nuit obstinée, tout dort et sommeille, dans ces hameaux de montagne ensevelis sous la neige pendant des mois entiers, les veillées sont longues, et qued'heures creuses, que de minutes oisives, ou, ce qui serait plus grave encore, que de minutes dangereuses employées en lectures inquiétantes, aui démoralisent, qui troublent et qui jettent ans le cœur des ferments de haine ou de révolte !
Dans les villes ou dans les centres importants, les lectures populaires greffées aux cours d'adultes ou aux cours du soir, ont facilement conquis droit de cité ; elles font partie de cette « seconde éducation » dont on s'occupe à juste titre. Mais, dans les communes rurales, ce mode d'instruction semblait plus difficile. On pouvait craindre que le public ne vînt à manquer ou ne manifestât une grande indifférence. Et pourtant les lectures ont réussi : on a vu des hommes dévoués, amenés par profession à vivre toute l'année à la campagne ; des médecins, des instituteurs, des propriétaires, créer, soit à l'école, soit chez eux, soit dans tel lieu de réunion adopté : salle de café, de cercle ou d'auberge, des centres de lectures populaires. Et voici par quelle parole réconlortante un des promoteurs de ce mouvement résumait son impression:
« On est toujours écouté avec émotion quand on lit des pages traitant du devoir de la patrie, à des cœurs pleins de franchise comme le sont généralement les braves gens qui nous écoutent. »
Que de choses, hautes, nobles, intéressantes, actuelles, usuelles même, on pourrait apprendre ainsi à tant de paysans, dont l'âme, souvent forte et pétrie de bon sens, saurait mettre à profit les enseignements donnés ! Que de préjugés à dissiper ! Et quelle joie d'élargir le rayon de toutes ces intelligences naïves !
Les livres a lire et les lectures à faire ne manquent pas.
Il ne faut pas croire qu'il faille condescendre vers le peuple, se mettre à. sa portée:
évidemment, il faut, avec tact et discernement, choisir les sujets de nature à Tintéresser, mais d'une manière générale, il faut être très conyaincu qu'il comprendra les sujets élevés, les beaux et grands sentiments.
Aujourd'hui par exemple, oii je ne sais quels égarés ont mis en question l'idée sainte du patriotisme et ont travesti la physionomie si pure de Jeanne d'Arc, croit-on au'il serait inutile de lire le bel ouvrage de Wallon sur la Vierge Lorraine ? Et en écoutant dans cette langue naïve et profonde qui est la sienne, les réponses de Jeanne à l'interrogatoire du procès, je suis bien sûr que des larmes mouilleraient plus d'une paupière, que l'âme du peuple se prendrait d'admiration et d'amour pour cette fille des champs qui demeure la plus sainte incarnation du patriotisme.
Certains romans de Bazin, quelques beaux vers de Victor Hugo ou de Lamartine, des comédies de Molière, la Chanson de Roland^ des livres de vulgarisation scientifique rendant accessibles à 1 intelligence de tous le mécanisme de nos grandes découvertes, quelques livrets de voyage donnant des renseignements sur les colonies et tant d'autres volumes d'histoire, de littérature, de sciences, et mille
autres ouvrages encore seraient lus arec profit.
On peut être sûr qu'une lecture bien faite d'un livre bien choisi, agira avec efficacité sur Tintelligence et sur le cœur de celui qui l'écoute. Certains rapports attestent que le succès de ces lectures populaires a été considérable, inattendu, dans les localités où elles ont été organisées.
Il importe que chacun s'ingénie à seconder ceux qui prenaraient de telles initiatives, en prêtant ou en donnant des livres : dans certains petits centres, les lecteurs, désireux de contribuer eux-mêmes aux frais de cette organisation qui les passionne, ont versé de minimes cotisations pour procéder à l'achat des livres.
Nous ne résistons pas à citer l'exemple que rappelle M. Arnotto, d'après la Revue Pédugogique. Il s'agissait de trouver quelques fonds pour alimenter une bibliothèque d'hiver. Voici quelle idée ingénieuse eut un instituteur du Jura. Après la fondation d^une petite Société de lecture, il demanda aux sociétaires de louer un champ et de le cultiver en pommes de terre. La culture fut faite gratuitement par les associés, et la récolte fut vendue au profit de la Bibliothèque.
Cette idée des lectures en commun, née en réalité en Suisse, dans lé pays des hivers interminables, et des longues veillées monotones
qui se succèdent sans fin^ fait actuellement son chemin en France. Nous avons tenu à la signaler aux Comités de ÏA. L. P. Nous ne saunons trop les engager à la répandre, à Tadopter et à l'accaparer.
Toutes ces belles pages de nos grands écrivains, de nos grands hommes de lettre ou de science, lues devant les auditeurs attentifs et reconnaissants, sont autant de semences jetées dans le cœur du peuple.
Certes, toutes ne germeront pas, mais beaucoup donneront de beaux épis productifs, et pour cette récolte d'union, de concorde, de pacification sociale, à laquelle nous aspirons tous, il faut que les adhérents de VA. L. P., soient au premier rang des moissonneurs.