‹ L'amélioration du sort des travailleursChapitre 17 sur 62 · LES BIBLIOTHEQUES POPULAIRES · texte numérisé non relu

LES BIBLIOTHEQUES POPULAIRES

Pourquoi fonder des bibliothèques populaires ? Comment et où les fonder ? La réponse à ces questions nous apportera une solution partielle, très partielle, il est vrai, mais effective à Tun des côtés de ce problème toujours posé et si vaste : que faire ?

Pourquoi donc faut-il fonder des bibliothèques populaires ? Parce que ces fondations sont par elles-mêmes un bien, parce qu'elles constituent un moyen d'élever et d'instruire le peuple, et parce qu'il faut de toutes nos forces, par nos actes, par nos paroles, par nos efforts, démontrer que nous réprouvons le sophisme de ceux qui regrettent l'instruction des masses. Un préjugé, toujours entretenu par des adversaires peu scrupuleux, consiste à répéter que les catholiques en particulier et que les libéraux en général n'ont qu'un but : celui de dominer le peuple, et qu'un de leurs moyens de domination est de l'entretenir dans 1 ignorance systématique, comme si en réalité l'histoire tout entière de l'Eglise d'une part et les exemples de tous les grands esprits vraiment libres à travers les âges ne protestaient pas contre une telle assertion. Nous devons en tous cas montrer à l'opinion par des actes tangibles l'inanité de cette accusation.

L'instruction est un bien puisqu'elle tend par nature, et quand elle n'est pas détournée de son vrai but, à une connaissance un peu plus étendue «et un peu plus complète ae la vérité, et ceux qui dans leurs doctrines se réclament de Celui qui prêchait avant tout la Charité savent que la charité a mille formes, et qu'elle peut porter tous les noms même celui de solidarité, peu importe, pourvu qu'elle demeure l'expression d'un sentiment mélangé d'amour, de devoir et de justice, chez celui qui l'accomplit. Or, nous croyons que la forme intellectuelle de la charité est aujourd'hui l'une des plus nécessaires.

Nous devons encore travailler à la création de ces bibliothèques, parce que nos adversaires ont eu, sur ce même sujet, de dangereuses et fécondes initiatives, et que nous avons pour devoir strict d'entamer avec eux la lutte, partout et toujours, sur tous les terrains où ils l'auront engagée.

Usent organisé des services roulants gratuits de revues, des bibliothèques circulantes, des petites bibliothèques de propagande, imitant en cela d'ailleurs l'exemple de certaines institutions paroissiales déjà existantes, mais en rajeunissant les rouages, en vivifiant l'organisation, et en dépensant pour leur action une énergie, une intelligence, un désir de prosélytisme dans le mal et une puissance d'expansion indéniable.

On nous accuse de méconnaître le besoin d'éducation politique, d'éducation intellectuelle et sociale de la démocratie, et de recourir au mensonge et à Terreur pour menacer « l'existence même de la conscience moderne ». Prouvons au contraire que nous comprenons les besoins et les aspirations de notre époque éprise de science et de connaissances, et secondons tous ceux qui, sans nous, ne verraient pas s'élargir Thorizon de leurs pensées ou seraient peu à peu entraînés vers les détracteurs de toutes les idées et de toutes les convictions que nous aimons, que nous respectons et que nous voulons défendre.

Comment fonder ces bibliothèques ?

Une personne de bonne volonté suffît pour provoquer cette création : elle fera appel au concours de tous ceux qui comprennent la nécessité de développer 1 instruction. La perception d'une cotisation annuelle et volontaire est préférable parce qu'elle facilitera l'achat des livres. Un prix de location des livres, quand la chose est possible, devra être demandé puisqu'il augmentera les ressources. Les dons en livres devront être provoqués, mais une commission devra toujours être nommée afin de procéder au choix des ouvrages admis dans la Bibliothèque: il ne faut pas ouolier qu'en pareille matière, la

Qualité est préférable à la quantité. Sans insister avantage, on comprendra l'importance capitale de ce choix des volumes. La bibliothèque sera

tenue par un bibliothécaire qui, à des jours et des heures déterminés, l^s jours de foire ou de marché, les dimanches, le soir, suivant les lieux et les habitudes ou les pays, distribuera les livres aux lecteurs.

Quand par suite de certaines circonstances locales des membres adhérents ne pourront être trouvés, que des cotisations ne pourront être réclamées, que la location des livres devra être gratuite, il faudra néanmoins, malgré toutes ces conditions défavorables et regrettables, travailler à la création des bibliothèques populaires.

En admettant même que Ton ne trouve, ni par soi-même, ni dans son entourage, quelque stock d'ouvrages susceptibles de constituer un fonds de bibliothèque, on s'adressera avec succès à l'une des nombreuses organisations actuellement existantes et qui viennent au secours des bonnes volo^tés désemparées. La générosité d'un grand propriétaire ou d'un patron suffira au bien de l'entreprise.

Il existe aujourd hui dans les grands centres, à Paris, Lyon, Pau, en particulier, des bibliothèques circulantes et renouvelables, qui, moyennant des prix relativement minimes, consentent des prêts de livres destinés aux classes populaires. Nous signalerons en particulier le service de la Société Bibliographique à Paris ; la bibliothèque Picollet de Lyon. Les bibliothèques renouvelables de la Société Bibliographique sont de 25 ou de 50 volumes. Il existe égale-

ment dans des centres nombreux des services de prêts-revues ou de revties circulantes qui, moyennant des tarifs déterminés peu élevés et

f>ar un jeu varié de combinaisons, permettent a lecture des revues les plus diverses.

Dans tous les départements, dans les chefslieux d'arrondissement même, des bibliothèques ciculantes composées d'ouvrages appropriés aux besoins, aux usages, et à la mentalité des habitants devraient être constituées.

Certairies collections populaires publient aux prix les plus modestes des séries d'ouvrages dont l'acquisition est facile. Nous croyons que dans les très petits centres, petits bourgs, villages, avec une somme de 25 à 30 francs par an, on arriverait à constituer une petite bibliothèque populaire, susceptible de moraliser, d'instruire, d'élever et de récréer plus d'une intelligence et plus d'un cœur. Autant que

f)0^sible, ces bibliothèques devraient êtrecircuantes et l'on s'entendrait de commune à commune pour le mouvement des échanges; les livres, en effet, sont très coûteux et quand ils ont été lus par tout le groupe d'une agglomération, ils ne serviraient plus de rien s ils ne pouvaient être prêtés ailleurs et remplacés par d'autres; que dans un départementpar exemple une bibliothèque circulante soit créée parjcanton, on assurera pour de longues années une lecture retiouvelée à tout un département par le libre jeu des échanges.

On peut reconnaître que d'une manière générale des modifications sérieuses et profondes doivent être apportées à l'organisation actuelle des centres de locations ou de prêts de livres; les besoins intellectuels des générations se sont accrus, et il faudra peu à peu laisser dans un oubli légitime et systématique toute la série de ces volumes incolores ou de valeur nulle qui encombrent trop volontiers certaines bibliothèques. Un organisme central devrait être constitué dans ce but, et tout porte à croire que ce rouage nouveau et indispensable à la propagande du vrai et du bien ne tardera pas à fonctionner. Là encore, le besoin aura précédé Torgane et l'aura créé.

Maintenant, où faut-il faire ces fondations ?

Nous répondrons d'un seul mot : partout.

Dans les villes ces créations seront relativement faciles, mais nous insistons de toutes nos forces sur l'urgence de ces fondations à la campagne.

Il est évident qu'un assaut furieux est livr aux campagnes ; les ligues libre-penseuses ne cachent pas que tous leurs efforts se portent de préférence sur les pays lointains, considérés bien à tort par elles, avec cette nuance de mépris qui ne les quitte pas, comme arriérés : certaines parties de la Bretagne, certaines régions de montagne, quelques coins du plateau central sont choisis comme leurs terrains d'élection, et leur propagande fort

habile s'attache à déchristianiser ces provinces et à enlever dans beaucoup d'âmes la foi simple et robuste qui les soutenait jusqu'alors.

Dans ces contrées, un effort particulier en sens contraire devra donc être tenté, les bibliothèques seront multipliées dans ces cantons et ces villages de montagnes, où l'œuvre poursuivie d'instruction et d'éducation sera

r>eut-étre mieux comprise et plus efficace au'aileurs. Ceux que les sectaires appellent siaédaifneusement les arriérés ont, au contraire, ien souvent des réserves insoupçonnées de force, de cœur et d'intelligence. En tous cas, dans cette circonstance con>m« dans toutes les autres, nous répéterons cette parole . toujours la même : Qu'importe le résultat ! Ce qui importe, c'est l'action ; c'est le devoir accompli, c'est l'effort vers le mieux, ce qui importe, c'est de préparer avec ardeur, avec passion cette coopération des âmes, pour l'œuvre commune de la paix sociale et de l'union dans la liberté par la vérité (1).

(1) Nous fournirons au siège social de V Action Libérale Populaircy à tous les intéressés tous renseignements sur les règlements des bibliothèques, les adresses des bibliothèques circulantes, etc. Nous rappelons enfin qu'un organisme central dû à l'initiative généreuse de la très regrettée Madame Taine est à la veille d'entrer en plein fonctionnement. D'ici peu, les bibliothèques Taine seront outillées de manière à desservir utilement les bibliothèques urbaines ou rurales existantes ou à naître. Madame la comtesse Jean de Gastellane qui s'est occupée avec le plus grsgnd dévouement des bibliothèques militaires a bien voulu assumer la direction des bibliothèques Taine.

Page 1