‹ L'amélioration du sort des travailleursChapitre 18 sur 62 · CE QU'IL FAUT LIRE · texte numérisé non relu

CE QU'IL FAUT LIRE

L'utilité des bibliothèques populaires est généralement comprise ; peut-être même les bonnes volontés pour les constituer ne nianqueraient^elles pas si Ton ne se heurtait de suite à une difficulté primordiale ? Quels livres fautil mettre entre les mains du peuple, avide de s'instruire, et qui, le soir venu, avant l'heure du repos, chercherait à se délasser dans une distra^ction intelligente et utile. La question est grave. Si dans ces esprits souvent incultes, mais ardents, forts et robustes, on jette le germe d'idées fausses et subversives, quelle responsabilité n'encourl-on pas, que de forces perdues .pour le bien et acquises pour le mal ! et l'interrogation que beaucoup se posent confusément arrive à se préciser. Ne vaut-il pas mieux laisser dormir toutes ces intelligences que de les réveiller mal à propos ? Mais, pour peu que l'on y réfléchisse, la réponse à faire est vite formulée et s'impose nettement. Le devoir strict est de travailler dans la mesure du possible à élever, à instruire, à dégager des entraves qui les lient tous ces esprits endormis, et grâce à de belles et hautes lectures.

à les lancer dans la voie de la vérité et de Tamélioration intellectuelle et sociale.

Cette considération nous donne ainsi la solution de ce premier point : que faut-il éviter ? Il faut éviter de donner en pâture au peuple tous les livres dangereux, c'est-à-dire tous ceux qui iraient à Tencontre du but vraiment éducatif et récréatif que Ton se propose, tous les livres immoraux sans doute, mais aussi tous ceux qui pourraient, non seulement démoraliser, mais jeter dans le cœur des semences de colère, de haine ou de désunion ; tous ceux qui sciemment vont à rencontre de la vérité historique ou scientifique, tous ceux en un mot qui propagent Terreur.

Et si, en certains cas, la vérité nous semble contraire, si elle paraît opposée aux thèses <jui nous sont chères, nous la devons néanmoins donner telle quelle, à ceux que nous avons la prétention d'instruire. Même pour défendre la vérité, Terreur est une arme mauvaise ; toujours elle se retourne un jour ou Tautre contre celui qui l'emploie.

Le but poursuivi étant certes de distraire et de délasser, mais aussi d'enseigner, il faut écarter en général tous les ouvrages d'une insignifiance notoire, qui prolongent pour ainsi dire et perpétuent l'enfance de ceux qui de pareilles lectures font leur nourriture coutumière. Un réforme primordiale devra donc être apportée dans la composition d'une foule de bibliothèque

paroissiales, qui sont trop volontiers devenues e refuge des œuvres les plus banales et les lus dignes de tout oubli. Il faut, en effet, avoir e grand, le très grand respect du public spécial

aue Ton veut satisfaire, avoir aussi le respect u temps que ces groupes d'ouvriers et de travailleurs consacreront à s'instruire, de ce temps presque sacré, puisqu'il est pris sur les heures d'un repos légitime ou sur les moments d'une distraction plus bruyante mais bien excusable.

Nous savons ce qu'il faut éviter ; que devrat-on faire ?

Pour faire œuvre véritablement utile et démocratique dans le vrai sens du mot, il faut travailler peu à peu à élever Tesprit de l'homme du peuple jusqu'au niveau de plus hautes questions, plus encore qu'à rapetisser les questions elles-mêmes au niveau du lecteur, sous le prétexte qu'elles ne seront pas comprises.

Il faut en outre adapter les livres dont on composera la bibliothèque aux besoins et aux nécessités des publics divers que l'on veut satisfaire. Les livres destinés aux ouvriers d'une ville ne seront pas toujours les mêmes que ceux dont on voudra faire profiter les paysans. Suivant les régions, certaines sélections pourront être faites.

L'expérience des lieux et des pays permet de comprendre que les habitants du Nord ne se plaisent pas toujours aux mêmes lectures que ceux du Midi : les besoins régionaux, les indus-

tries locales, les traditions particulières, l'histoire même de la province ou du département, seront en outre autant de points dont il y aura lieu de tenir compte pour le choix des livres. 11 faudra agir différemment aussi, suivant que Ton doit s adresser à des hommes seuls, des femmes, des jeunes filles, des jeunes gens ou des enfants séparément, ou simultanément aux uns et aux autres.

11 résulte d'une série de rapports parus chaque année à VOfficiel sur les œuvres post-scolaires et sur les œuvres de toutes natures qui se groupent plus ou moins autour de l'école, que certaines expériences ont été faites sur les livres qui plaisent au peuple, flattent les esprits et auxquels par une sorte de prédestination il revient toujours.

On a remarqué que chez les jeunes gens les récits de voyage, d'exploration, de découverte, les travaux de géographie, exerçaient une influence profonde. On groupera donc avec intérêt certains travaux à ce sujet, et spécialement ceux qui concernent nos colonies : Madagascar, l'Indo • Chine, etc. Certains souvenirs, certains mémoires historiques sont très goûtés des publics populaires, et on a pu constater avec une joie véritable que, n'en déplaise aux internationalistes et aux professeurs anarchistes, les récits patriotiques provoquent toujours un réel enthousiasme. Il a été prouvé aussi, à la suite de nombreuses observations émanées des milieux les

plus opposés, que les belles et grandes œuvres de nos classiques, de nos prosateurs, de nos

Eoètes, que les pages d'inspiration vraiment aute, ou élevée à un point de vue quelconque, frappaient toujours la pensée et l'intelligence des masses. Molière, par « sa mâle gaieté si triste et si profonde », exerce un attrait particulier avec ses Femmes Savantes^ \ Avare, le Bourgeois Gentilhomme^ et, dût-on s'en étonner, avec le Misanthrope ; le Cid et Horace, de Corneille ; Andromaque, de Racine, ont enthousiasmé les illettrés. Parmi les modernes, Chateaubriand, Ponsard, Coppée, Déroulède, Rostand, René Bazin, ont été tout particulièrement goûtés. Bornier, avec sa Fille de Roland^ a été compris et apprécié. Il est évident que certains vieux mystères, certains ouvrages de Léon Gautier, par exemple, ou que la Chanson de Roland plairaient également,

Indications pratiques

Les curiosités à satisfaire sont immenses, les erreurs et les préjugés à rectifier sont considérables; l'histoire, dénaturée et truquée, au lieu d'être un enseignement et une leçon, devient une nouvelle occasion de propager les pires doctrines de haine et de division. La crédulité populaire est exploitée de la façon la plus indi-

gne, et sur quelques sujets toujours discutés, tels que le moyen âge, la Saint-Barthélémy, l'Inquisition, les Dragonnades, la Réforme, la Révocation de TEdit de Nantes, la vie populaire sous l'ancien régime ; sur tous ces points spéciaux, il est temps, grand temps que la lumière se fasse. Des fautes ont pu être commises, qu'on en convienne et qu'on le proclame, mais que l'on rectifie en même temps toutes les exagérations, calomnie^ et erreurs dont on sature l'ignorance des masses, dans un but inavouable de surenchère électorale et politique. Que l'on propage donc les livres qui mettront au point dans un jour exact de vérité les mensonges historiques

Les questions historiques et littéraires, économiques, sociales et politiques, religieuses et morales, législatives et militaires, scientifique^ et professionnelles, devront, suivant les cas, préoccuper les initiateurs des différentes bibliothèques populaires dans le choix des livres.

Certes des ouvrages de fonds toujours très coûteux et d'une tournure scientifique un peu difficile ne pourront pas facilement être mis en circulation; et au début, sachant surtout que des bibliothèques dont le stock n'est passouvent renouvelé sont vouées à l'insuccès, il faudra se contenter d'amasser les brochures ou opuscules accessibles à tous, peu coûteux, de réelle valeur et ayant un but éducatif.

Nous recommandons en particulier les ou-

vrages de l'éditeur Gautier (55, quai des Grands- Augustins) et qui comprennent dans un classement heureux la collection des grands écrivains de toutesles littératures, une bibliothèque littéraire et scientifique pour écoles et familles, une bibliothèque de souvenirs et récits militaires, une suite des récits des grands jours de l'histoire (851 volumes à fr. lOetOfr. 15).

La collection de Science et Religion (Bloud et Barrai, 4, rue Madame), formée par près de 300 volumes, dus aux écrivains les plus solides et les plus sérieux, à des spécialistes en un mot, a eu pour but de réponare aux objections courantes toujours renouvelées dans les points discutés de religion, dogme, morale, sociologie, histoire ou science.

Dans les brochures de propagande publiées par le Comité de défense et de progrès social (0 fr. 05, fr. 10, fr. 25 ; — 54, rue de Seine), on trouvera traitées par les hommes les plus éminents les grandes questions économiques et sociales qui passionnent aujourd'hui Topinion publique.

\J Action Libérale Populaire de Lille (15, rue d'Angleterre) publie régulièrement une suite de tracts de 32 pages (0 fr. 25) du plus haut intérêt sur les questions sociales les plus diverses ; chacun de ces tracts « est le véhicule d'une doctrine, d'une expérience ou d'une enquête ». En « proposant des exemples dans une suite de monographies documentées et précises, on

espère « susciter des imitations » et, comme le disent les initiateurs de ce mouvement, « réveiller des initiatives et des énergies ».

Ces quelques indications pratiques permettent de travailler utilement à ta création de bibliothèques de propagande.

L'œuvre est facile, elle est nécessaire, elle sera féconde.

Le bien que l'on peut faire par des livres loyalement et heureusement choisis est considérable. Un bon livre peut en effet avoir une influence profonde ; il dissipe les préjugés, il rectifie les erreurs et les idées fausses, il affermit la foi, il éclaire les ignorants, il donne des armes contre le mal. Par cette propagande, on retiendra au foyer, dans ce foyer, le centre des affections familiales, où se respire un air réconfortant de calme et de saine endurance, des gens qui, peut-être, sans cela, se fussent adonnés à rinconduile et à l'alcoolisme. Le soir à la veillée, l'enfant déjà grand, au retour de l'école, lit quelques pages patriotiques etchacun l'écoute : les vieux sont attendris et hochent la tête d'un air approbatif; les parents, graves, convaincus et fiers de leur petit lecteur, prêtent une oreille sérieuse au récit qui leur est fait. Je ne sais quelle impression de moralité sereine se dégage d'une telle scène, qu'un livre, qu'un seul bon livre suffira à provoquer dans beaucoup d'intérieurs de tous les hameaux de France.

P. S, — Il serait intéressant de dresser un catalogue détaillé des livres qui devraient trouver place dans les bibliothèques populaires. Nous demandons à nos lecteurs de nous seconder et de nous envoyer leur opinion à ce sujet. Cette collaboration des lecteurs entre eux peut donner naissance à un travail uti^e (^).

(1) M. Goyau dans une série de notes publiées par l'Action sociale de la Femme a donné sur "les lectures à faire de précieux renseignements dont nous avons d'ailleurs emprunté plusieurs." \J Action sociale de la Femme publie également des bibliographies intéressantes que l'on consultera avec grand fruit. Nous signalons enfin que les Bibliothèques Taine dont nous parlions précédemment ont inauguré le système dit des Boites Taine, dans lesquelles on a classé dans un ordre et dans un but déterminés ou en vue d'un service spécial, toute une série de livres. C'est de la bibliographie en action. Nous signalons enfin à tous ceux qu'intéressent les questions de lecture un livre rece'nt : Questions d'Angleterre par J.-B. Piolet (Librairie des Saints-Pères). On y trouvera toute une série de chapitres des plus curieux et très riches en indications pratiques sur les Lectures en Angleterre .

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