NOS MOTIFS D'UNION
Nous avons, dans les chapitres précédents, développé quelques idées ou étudié quelques institutions sociales qui, à notre époque où les malentendus semolent se propager trop vite, ne nous apparaissaient que comme autant de moyens d'union.
Nous voudrions en quelques lignes très brèves achever toutes ces pages, en évoquant à côté de nos moyens d'union tous nos motifs d'union.
Faut-il rappeler aux catholiques que le premier et le plus impérieux de tous ces motifs se trouve dans la doctrine même dont ils se réclament et qui est une doctrine d'amour et de f>aix mutuelle, et, à ceux qui l'auraient oubliée, a voix autorisée du Souverain Pontife ne cesse de rappeler la nécessité de la concorde.
Léon XIII, Pie X ont donné sur ce sujet d'éloquentes et paternelles instructions.
Et en France les populations, même les plus indifférentes, même les plus hostiles en apparance aux pratiques catnoliques, ont encore trop vivante et trop marquée au fond d'ellemême l'empreinte de la religion du Christ, pour qu'une grande espérance ne demeure pas au fond du cœur de ceux qui, forts de leur foi,
ont rêvé d'identifier, pour le bien de tous, les idées sociales nécessaires, (et ces idées sont chrétiennes), et les intérêts matériels des masses.
Les catholiques demeurés fidèles à l'esprit d'unité et de dévouement qui les distingue, décidés à ne pas dominer et moins encore à ne pas opprimer, mais à convaincre et à gagner leurs adversaires, ont tout lieu de croire au succès de la mission à laquelle ils se sont donnés.
Les Français sont les enfants d'une même mère qu'ils ont défendue ensemble parfois dans le triomphe et la gloire,* quelquefois dans le deuil et la défaite, mais le souvenir des joies ou des douleurs partagées rapproche. Ne senton pas que si elle était attaquée de nouveau, la perversité monstrueuse de certaines doctrines n'aurait aucune prise sur l'âme du pays, et que de toutes parts, de tous côtés, de tous les coins de l'horizon, tous les fils de la même patrie se tendraient la main afin d'être plus forts pour la mieux défendre. Comme on sent mieux à des instants semblables l'inanité des heures passées en invectives ou en luttes intestines! Que de temps mal employé! Et n'agirait-on pas de façon meilleure et plus féconde, si l'on employait ce même temps à rechercher les questions qui unissent et rapprochent et non pas celles qui divisent ?
Dans tous les partis, nous portons le poids de fautes ou d'erreurs dont il est inutile de
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Des malentendus inquiétants, qui malheureusement tendent à s'aggraver, et qu'il importe de dissiper, nous divisent, mais au fond il n y a pas dans notre nation, comme dans quelques grandes nations voisines, une de ces questions fondamentales qui séparent. Il n'y a rien d'inséparable.
Au point de vue historique, il n'y a chez nous aucune de ces scissions latentes qui font présager dans certains grands empires les pires catastrophes. Les fils de la Flandre française, du fond de leur plaine brumeuse, et les enfants du Languedoc, dans leurs régions ensoleillées, sont attachés d'un même cœur aussi filial à la Patrie commune et rien ne les en pourra détacher. Des secousses politiques pourront les troubler, les surexciter, leur donner je ne sais quels accès d'ivresse, de fureur ; l'aveuglement politique les poussera peutêtre, ce qu'à Dieu ne plaise, à des excès regrettables au point de vue intérieur, mais jamais, jamais l'idée de la Patrie commune, communément aimée et désirée ne les abandonnera.
Que d'hommes partant des points les plus opposés, soutenant les doctrines les plus diverses, ont parfois, sans qu'ils s'en doutent eux-mêmes, des motifs d'être unis. Tous ceux qui ont le désir sincère de s'élever, de connaître la vérité et de l'adopter, quelle qu'elle soit, qui cherchent avant tout à combattre l'erreur et à la réprouver, tous ces hommes,
s'ils croient en même temps à la probité intellectuelle de leurs adversaires, sont en fait les soldats de la même cause, les apôtres de la vérité.
Tous les hommes sincères en un mot sont au fond des alliés.
De même que tous ceux qui possèdent au fond d'eux-mêmes la flamme sacrée de Tamour d'autrui, d'où qu'ils viennent, sont aussi enrôlés sous le même drapeau.
Et c'est une consolation et un présage rassurant dans cette lutte si âpre des idées, de voir qu'à certaines heures, un souffle ardent de fraternité et, disons le mot, de charité vient fondre toutes les rancunes, vient réchauffer toutes les tiédeurs.
11 est consolant de penser qu'à notre époque, où les égoïsmes clament parfois si fort et se font si exigeants, des dévouements inépuisables se trouvent aussi quand il s'agit d'apaiser et de consoler les douleurs ou les détresses humaines.
Lors du Congrès national contre l'alcoolisme, tenu à Bordeaux (26 ou 29 octobre 1903), M. Casimir Périer, ancien président delà République, prononçait ces paroles significatives :
« C'est l'honneur de notre temps de comprendre la connexité des questions sociales et de réunir, pour soulager les misères physiques ou morales, tous ceux qui aiment leur pays et qui se sentent solidaires des souffrances humaines. Qu'importent alors les convictions phi-
losophiques ou religieu ses, les divisions de la politique, les misérables rivalités de Tambition personnelle ; nous regardons si haut que tout cela est à nos pieds, nous voulons offrir à la France un terrain où elle se sente comprise et où elle se sente unie.
Quelque honneur que mon pays m'ait décerné, mes ambitions n'ont jamais été Satisfaites, puisqu'il me reste celle-là.
C'est aussi la vôtre ; donnons-nous la main et travaillons ensemble ».
Et Mgr Latty, évéque de Châlons, assistant au Congrès à côté du Président, exaltant le Congrès et son but dans un superbe langage, terminait ainsi sa harangue remarquée :
(( Et quelle satisfaction élevée de se rencontrer, sur ce terrain, avec tous les amis de la France, de quelque horizon qu'ils viennent !
Des Congrès comme celui-ci montrent que nous sommes sans doute plus vinis que nous ne le croyons (Appl.) L'orateur salue en eux des signes avant-coureurs du rétablissement de l'union des esprits (Nouveaux appl.) ».
On pourrait dans le même ordre d'idées citer encore la lettre que M. Mirman répondait au Journal la Croix qui l'avait consulté lors d'une enquête sur le Repos du Dimanche. M. Mirman, dans sa réponse, prouvait lui aussi qu'en certains cas et sur certains sujets les esprits les plus divers pouvaient en toute sincérité unir utilement leurs efforts.
Pourquoi ne pas rappeler également cette pensée d'un Universitaire éminent, M. Alfred Croiset, pensée que M. Denys-Cochin rappelait et développaitdans un de ses beaux discours à la Chambre des députés.
<f M. Croiset, disait-il, défendait cette pensée qui me parait éminemment claire : « Dans un temps, les hommes ne sont pas aussi ditférents les uns des autres qu'ils le pensent (très bien, très bien au centre) » Et M. Cochin ajoutait :
« Ils ont tous en effet des traits ae ressemblance et ici même je crois que cette idée pourrait se défendre. Nous représentons ici les opinions les plus diverses, nous nous livrons à des discussions très violentes, nous nous mettons dans de très grandes colères, comme si jamais rien ne pouvait nous rapprocher, et cependant nous sommes les hommes du même temps, nous respirons l'air de la même époque et bien des choses nous rapprochent. »
Des hommes bien différents, mais obéissant à la même pensée et subissant la même impulsion bienfaisante, ont donc reconnu que nous voulions exagérer à plaisir les raisons mauvaises qui nous tenaient éloignés les uns des autres.
Cette union désirée, nous dira-t-on, n'est qu'une utopie. Le passé la dément, l'avenir ne la réalisera pas : les rêveurs ou les philosophes seuls peuvent en poursuivre l'impossible développement.
Nous répondrons avec Le Play que « quelque soit leur passé les peuples restent maîtres de leur avenir. Ils peuvent toujours compter sur lesuccèsmêmeaprès une longue période d'abaissement, s'ils reviennent à la pratique des lois morales ». (T. I. Ch. IV, p. 31).
Oui, nous voulons espérer en cet avenir d'union, et des motifs puissants nous y poussent. Sans croire à cette chimère de l'unité morale, qui fut toujours un moyen de règne pour les gouvernements despotiques, nous avons (-oniiance dans notre temps, dans son désir et dans sa possibilité de réaliser par la liberté et la justice l'unidn des volontés et des esprits.
Enfants d'un même pays, issus d'une même race, parlant la même langue, héritiers des mêmes traditions, exposés aux mêmes tourmentes, poussés par un égal désir vers une époaue nouvelle qui réalisera plus de progrès et e justice, nous avons au fond dans le sang les mêmes ardeurs et les mêmes fièvres.
Ceux qui luttent les uns contre les autres, le poing tendu et la haine au cœur, s'ignorent plus encore qu'ils ne se haïssent. Leurs sourdes et profondes rancunes ne sont que des affections déformées : ils agissent en frères ennemis.
Prouvons-leur tout le néant de leurs inimitiés : et qu'alors, ayant cessé de se haïr, ils demeurent des frères.