LE DEVOIR MUTUALISTE
L'importance conquise aujourd'hui par la mutualité est considérable, et chaque jour les services qu'elle est appelée à rendre se développent davantage.
A côté des sociétés de secours mutuels proprement dites qui ont pour but de .parer aux dommages de la maladie, certaines sociétés ont été constituées en vue d'amasser des retraites pour la vieillesse (1).
Les mutualités contre la mortalité du bétail réparent les pertes si pénibles à la campagne qu occasionnent les épizooties ou les accidents sur les bêtes. Les mutualités maternelles intéressantes entre toutes viennent aux secours de la femme en couche et du nouveau-né. Les mutualités scolaires, militaires, sacerdotales s'accommodent aux milieux et aux besoins les plus divers.
Malgré son utilité, la mutualité est encore insuffisamment répandue puisqu'en France, aujourd'hui, plus des trois quarts des travailleurs échappent à ses bienfaits. Ce sont tous ces laborieux, réfractaires ou ignorants, qu'il faut conquérir à l'idée nouvelle, conquête
(1) Voir Caisses agricoles mutuelles de retraites. Commentaires par E. Voron (Grenoble, rue Ghampionnet).
d'autant plus précieuse, qu'elle s'effectuera en respectant la grande idée de liberté, base même de la mutualité.
Mais, pour faire triompher cette liberté qui doit toujours demeurer si chère, et d'une manière générale pour que cette liberté demeure la règle dans un pays à tendances démocratiques comme le nôtre, il faut que le devoir soit compris.
Aujourd'hui, en ce sens, le devoir est précis : il consiste à aller aux mutualités et à les soutenir moralement et pécuniairement. 11 faut organiser un système de propagande et d'encouragement à la prévoyance, créer de véritables voyageurs de la mutualité, préparer dans les villes, dans les bourgades, dans les campagnes, la croisade de demain qui doit être la croisade mutualiste; il faut en un mot faire pénétrer la mutualité dans les mœurs de toutes les façons, par l'enfant, par la femme, parl'adolescent. Suivant un mot pittoresque, il faut organiser aujourd'hui un véritable service de rabatteurs de la mutualité.
Quelle occupation précieuse pour tant de désœuvrements malfaisants et d'un exemple si redoutable ! Quel aliment donné à l'oisiveté de beaucoup de nos inutiles !
Les syndicats agricoles, qui ont déjà de tant de façons imprévues élargi leur programme en y comprenant des institutions d'assistance et de crédit, auraient un rôle prépondérant à jouer.
en organisant, grâce à leur influence, la retraite par la mutualité. Quelle i^éponee péremptoire à opposer ainsi à ceux qui se hâtent trop de décréter la faillite de la mutualité dans les campagnes !
Le rôle de Tindividu sera considérable : il différera suivant que Ton se trouve en présence de Findividu qui possède, de celui qui par son travail se suffît à lui-même, de celui qui ne peut ni se suffire ni épargner.
Celui qui possède interviendra de deux façons. 11 soutiendra nécessairement les sociétés mutualistes. Les cotisations des membres honoraires ne sont aujourd'hui ni assez nombreuses, ni assez élevées.
M. Vermont, membre du conseil supérieur de la mutualité, un des hommes de France qui ont le plus et le mieux étudié ces questions, spécifiait dernièrement de la façon la plus nette, que, sans l'augmentation sérieuse des cotisations, les mutualités demeureraient désarmées pour assurer le service des retraites; il rappelait, non sans une certaine ironie, que les sociétés mutualistes de France reçoivent de leurs membres honoraires à peine un million, alors que tant d'autres associations, sportives, artistiques ou autres, intéressantes, il est vrai, mais d'un intérêt moins vital, reçoivent des libéralités bien supérieures.
Ainsi l'expérience atteste, au point de vue du service des retraites par la mutualité^ qu'avec
Faugmentation dans les cotisations des membres participants, et un accroissement de ressources par rhonorariat, des retraites suffisantes peuvent être établies : l'exemple de certaines sociétés de Lyon et de Rouen est concluant.
Mais le membre honoraire doit intervenir encore en pratiquant personnellement la mutualité et en la faisant connaître, en assistant aux réunions, en devenant le fondateur des sociétés nouvelles ou l'administrateur des mutualités existantes, en apportant aux groupements organisés le concours de son expérience des affaires et* de ses conseils pour faire fructifier les intérêts des sociétaires. Plus encore que par le passé, le pays demande aujourd'hui des hommes disposés à s'occuper gratuitement de l'intérêt général, à accepter avec bonne humeur des fonctions de dévouement et d'initiative.
L'individu qui, par son travail, et au prix de mille efforts, se suffit à lui-même, ira aux mutualités parce qu'elles sauront le soustraire aux conséquences de son isolement, et tout en respectant son initiative et son activité personnelles seront pour lui un véritable encouragement aux sentiments de sobriété, de prévoyance, d'épargne et de persévérance dans l'épargne qui doivent lui assurer la sécurité dans la vieillesse. Il trouvera ainsi la force d'accomplir le sacrifice nécessaire pour le versement d'une cotisation toujours très onéreuse
au travailleur. L'avantage de la mutualité est « d'encadrer Thomme prévoyant » et de soutenir, de rassurer son effort par une propagande incessante.
Quant à l'individu, qui, par suite des misères de la vie, ne peut rien retrancher de ses ressources, insuffisantes déjà, il faut Tamener peu à peu vers la mutualité, et donner à l'assistance dont il va bénéficier un caractère spécial, afin que lui aussi participe aux avantages moraux qui découlent nécessairement de toute association mutualiste.
L'Etat, sous certaines conditions, accordera des subventions aux sociétés, envisagées comme personnes morales distinctes, avec faculté d'en disposer librement. Pourquoi ne les emploieraient-elles pas à encourager des membres nécessiteux par des versements supplémentaires ? Pourquoi les communes, qui ont, elles aussi, un rôle à jouer en pareil cas et qui auraient des sacrifices à consentir, ne prendraient-elles pas à leur charge certaines cotisations, ou ne donneraient-elles pas cet emploi à certains fonds affectés par les bureaux de bienfaisance ? Enfin, pourquoi les membres honoraires ne procéderaient-ils pas à des versements en faveur des personnes incapables de réaliser l'épargne nécessaire. Ne voit-on pas maintenant dans la Société de la Dotation de la Jeunesse de France certains enfants payant la cotisation d'enfants moins fortunés ?
Le rôle de TEtat dans un pareil système est important, mais limité. Il consiste a^nç façon générale à favoriser, encourager, récompenser Pesprit d'épargne et de prévoyance cnez le travailleur. D'abord, au point de vue législatif, il aurait à tenir compte de certaines doléances légitimes.
Les sociétés réclament par exemple l'exonération en leur faveur des droits de mutation sur les dons et legs, l'exemption des droits d'enregistrement, de timbre et de greffe, la franchise postale.
Que l'Etat achève donc de débarrasser les sociétés de secours mutuels des entraves qui les gênent. La seule bienveillance fera disparaître la méfiance de beaucoup de travailleurs. Il est intéressé, au point de vue social et financier, à la prévoyance dont la diffusion diminue peu à peu ses charges d'assistance.
Son intérêt est donc de « se faire le protecteur, le conseiller et le garant des œuvres de prévoyance ». Il devra encourager l'épargne m moyen de subventions, par des bonifications mssi larges que possible, par une majoration suffisante des versements effectués par un conrôle éclairé et une garantie financière. Qu'il lonne aux mutualités une partie des fonds dont I se propose de disposer pour une caisse de retraites gérée par ses propres soins, qu'il les asse jouir d'un taux de faveur; que ce taux foit spécialement rémunérateur pour les ver-
sements effectués à la Caisse des Dépôts et Consignations.
Les sociétés de secours mutuels étant admises à recevoir des versements et à assurer le service des pensions, il est naturel que le gouvernement, tout en leur laissant une très grande liberté d'allures, exige qu'elles présentent de sérieuses garanties de solidité : il ne faudrait pas que rmexpérience des gérants pût compromettre les intérêts des sociétaires.
On doit viser par tous les moyens au rapprochement individuel entre patrons et ouvriers, et, d'une manière plus générale, au rapprochement entre la classe qui produit et celle qui possède ; il faut savoir que, dans le grand travail social qui s'élabore aujourd'hui, parfois au milieu de secousses et de surprises si douloureuses, tous les hommes doivent être les collaborateurs d'une même œuvre de progrès, et concourir ensemble par une action commune à l'amélioration du sort de chacun. — La bonne volonté et les sacrifices de tous sont nécessaires.
Ceux qui possèdent auront à faire des sacrifices de dévouement et d'argent. Ils auront à donner, ils auront surtout à se donner euxmêmes et à montrer l'exemple des dévouements continus, raisonnes et persuasifs.
Ceux qui luttent pour la vie de chaque jour auront, malgré l'âpreté de cette lutte, à faire des sacrifices d'épargne et de sobriété.
Ceux enfin qui dans ce combat de l'existence
sont vraiment les vaincus, ceux-là auront aussi un lourd sacrifice à consentir, le plus lourd de tous peut-être, un sacrifice de patience, car ce n'est pas en un jour que s'accomplit une grande œuvre d'amélioration sociale.
Devant le soufile démocratique qui soulève le monde aujourd'hui, il ne faut ni trembler, ni bouder, ni reculer: de ce soufile, en eff'et, peut émaner, si Ton veut, un renouveau dévie, de force, de jeunesse et de fécondité.
D'ailleurs, il ne s'agit plus de donner à ceux ^ui n'ont pas compris ou voulu comprendre jusqu''à ce jour les oienfaits de la mutualité un avis ou un conseil. Qui peut se flatter jamais d'avoir l'autorité voulue pour donner de tels avis ? Il s'agit de les mettre en présence d'une situation inévitable et de bien poser la mise en demeure qui en découle.
Ou bien doit-on leur dire : vous vous enrôlerez volontairement dans la phalange des mutualistes, et vous ferez avec générosité les sacrifices qui s'imposent.
Ou bien, vous refuserez de comprendre l'urgence et l'importance de la question posée. Malgré vous, alors, vous serez entraînés à.
l'aventure, et vous subirez les conséquences d'un soéialisme d'Etat chaque jour plus exigeant, plus envahissant, et, disons le mot, plus haineux. Vous serez inscrits d'oflice sur le tableau où l'on affichera périodiquement la part de propriété et de liberté que l'on entend vous
prendre. Vous serez à la merci des fauteurs d'agitation et de désordre.
Nous le savons bien, ceux qui sèment la tempête oiit la prétention de l'arrêter à leur gré et à leur caprice. Ils oublient, les insensés, que depuis plus de 19 siècles, il ne s'est trouvé personne dans le passé, comme il ne se trouvera personne dans 1 avenir, à qui le pouvoir ait été donné d'arrêter la tempête et les vents déchaînés. Savent-ils seulement si des profondeurs de cet océan populaire qu'ils auront soulevé à plaisir, il ne s'élèvera pas tout à coup, dans les colères d'un orage imprévu, une de ces lames de fond formidable
aux dévaste tout sur la rive, qui ravage et étruit tout, et qui, pour des temps infinis, ne sème que la ruine et la mort !
A ceux qui poursuivent ainsi avec tant d'acharnement leur tâche de destruction, opposons des effets contraires.
Accomplissons sans relâche notre œuvre de vie et de relèvement. La mutualité permet à chacun d'apporter sa part contributive à cette œuvre nécessaire de la paix sociale. Elle nous permet de répondre victorieusement aux attacjues intéressées des politiciens qui prétendraient nous reprocher d'opposer la digue de nos intérêts, de nos jouissances ou de notre ignorance au souffle démocratique, auquel mieux qu'eux, de façon plus sage et plus utile, nous savons nous abandonner. Elle nous permet
enfin de travailler au but commun qui, on Ta dit, est « d'organiser l'évolution contre la Révolution ».
La mutualité sera le grain de sénevé merveilleux, aplanissant les montagnes en apparence infranchissables qui séparent deux classes sociales faites pour s'aimer, pour se pénétrer l'une et l'autre, faites en tout cas pour se com-
fdéter, car elles sont indispensables l'une et 'autre au maintien, à la stabilité et à la prospérité de la patrie. Nous résumerons donc toute notre pensée dans cette brève formule:
La Mutualité nécessaire.