JARDINS OUVRIERS
L^œuvre des Jardins ouvriers constitue l'une des formes les plus intéressantes et les plus pratiques de l'assistance par le travail. Elle n'implique pas l'idée d'aumône dans laquelle le bienfaiteur seul apparaît avec un rôle unique et prépondérant; loin de là, en pareil cas, au contraire, celui qui reçoit, ne reçoit pour ainsi dire qu'à condition, à la condition que son travail, que son effort personnel, que sa peine viendront fructifier le terrain confié.
Les initiateurs de cette très belle idée s'accordent à dire que Madame Hervieu, de Sedan, fut la première inspiratrice du mouvement qui s'est aujourd'hui développé un peu partout.
Mais qu'importent' les préséances en pareille matière : mieux vaut unir ensemble dans un même élan de reconnaissance et d'affection tous ceux qui ont cru à l'efficacité et à la beauté de cette idée, et qui avec un zèle admirable en sont devenus les propagateurs.
MM. Rivière et Fontaine, d'autres encore, mais surtout l'abbé Lemire, l'apôtre infatigable de l'idée terrienne et de la glèbe, ont prêché de parole et d'exemple ; un organe est né, auquel un titre significatif fut donné : Le Coin de Terre et du Foyer^ pour coordonner
et cimenter les efforts et répandre dans l'opinion ridée nouvelle et dans cet organe que dirige Fabbé Lemire, la bonne semence de ridée familiale et de Tamour pour la terre de France est jetée à pleines mains depuis plusieurs années.
Dans le Nord, en Bretagne, à Rouen, dans le Midi, dans TEst, à Tours, à Beaune, dans le Lyonnais, à Marseille, bref, dans toute la France entière les jardins ouvriers ont fleuri.
Le nom que Madame Hervieu donna à son initiative caractérisait bien le but poursuivi. Œuvre de la reconstitution de la Famille, Société d'assistance par le travail de la terre, la fondatrice avait été guidée par cette double pensée. L'homme n'est pas fait pour mendier, mais pour travailler : il a le droit de vivre de son travail. La vraie charité ne doit pas consister à lui donner « le pain de 1 aumône, mais le pain du travail ».
C'est à cette même pensée qu'ont obéi dans la suite tous les amis des Jardins.
Les avantages d'une telle création sont multiples au point d^vue matériel, au point de vue moral et au point de vue social.
Au point de vue matériel, nous l'avons vu, le Jardin ouvrier constitue un mode d'assistance par le travail très facile à réaliser, qui, en fait, se plie encore aux conditions de temps, de lieu les plus variées, et gui ne réclame de celui que l'on rémunère ni connaissances, ni
capacités spéciales. On a calculé qu'un acre de terrain rapportait en moyenne dans de pareilles conditions de 15 à 20 francs : il rapporte surtout des légumas qui peuvent constituer une amélioration sensible dans Talimentation de la famille ouvrière : enfin le jardin même éloigné du logement constitue en lui-même une amélioration dans ce logement dont il devient une annexe, une succursale aérée et vivifiante.
Au point de vue moral, ce jardin ouvrier contribue puissamment à la reconstitution de la famille. Aujourd'hui la famille est attaquée de toutes parts : il faut donc saisir avec empressement un moyen de la relever. Dans le monde des travailleurs, où la misère et l'âpre lutte pour le pain quotidien rendent la vie si rude, que deviennent trop souvent les vieillards, les enfants, ou les femmes retenus à la maison par le poids écrasant du ménage ?
Les grands parents sont à charge, et on leur fait durement sentir qu'ils sont devenus des « bouches inutiles ». Les enfants poussent à l'aventure dans les ruisseaux et sur le trottoir, 1 : femmes succombent à la besogne dans les map sardes étouffantes sans air et sans lumière. x\vec le jardin, au contraire, les vieux pourront utilement employer les restes d'une force au trois quarts disparue, les enfants pourront jouer ou respirer, les femmes pourront, soit jardiner elles-mêmes, soit se livrer en plein îiii à certains travaux de couture en sur-
veillant les enfants : qui sait, la mortalité des nourrissons s'atténuera-^t-elle peut-être ; çt le dimanche, la famille entière réunie dans le petit enclos pourra jouir ensemble de la douceur du plem air.
Un lien plus intime et plus étroit se forgera entre les membres d'une même famille, qui ne sera plus condamnée aux promiscuités constantes et affreuses des logis trop exigus. On a constaté dans certaines régions que depuis l'apparition des jardins ouvriers, il avait été procédé à la régularisation de nombreux mariages.
Au point de vue social, le jardin ouvrier est un moyen, et l'un des meilleurs peut-être, de lutter efficacement contre la tuberculose et l'alcoolisme. « Si le jardin ouvrier se trouvait dans l'officine du pharmacien, écrivait le 0^ Pascalin, le médecin ne prescrirait pas autre chose contre la tuberculose et l'alcoolisme, » Suivant l'expression du D"* Lancry, le jardin ouvrier est un sanatorium à domicile, et il a sur le sanatorium en général cet avantage qu'il ne donne pas à un être déjà atteint et malade le spectacle toujours poignant des misères identiques et des catastrophes qui en sont les conséquences. Le concours du corps médical ne pouvait pas faire défaut à une institution de ce senre, et les grands maîtres de la science moderne l'ont prise ouvertement sous leur protection. Tout dernièrement, lors du Congrès de
la tuberculose, les praticiens les plus éminents redisaient toute Topportunité des jardins ouvriers. Le jardin ouvrier et la dot terrienne, disait le professeur Brouardel, apparaissent comme un moyen de régénérer la population ouvrière, et à cette interrogation : Comment tuerons-nous le microbe de la tuberculose ?
plusieurs médecins ont fait la réponse suivante: « En l'enfouissant dans les jardins ».
A certains points de vue,' il constituera un préventif puissant contre Talcoolisme. Le docteur Lucas Championnière soutenait cette opinion daitô une récente interview^ : « Le jardin, disait- il, occupera les loisirs de l'ouvrier qui négligera peu à peu le cabaret, ce foyer de culture microbienne : de plus le travail auquel il se livrera au grand air neutralisera facilement 1 action du germe absorbé à l'usine ou dans Tatelier ». Dans les villes où existent les jardins, beaucoup d'ouvriers au sortir de l'usine, de l'atelier vont à leur petit enclos au lieu de se rendre au cabaret.
L'instinct de l'épargne et de l'économie se trouve ainsi développé : on donne au travailleur d'une manière tangible le sens de la propriété individuelle et de la stabilité ; voilà peutêtre une des meilleures armes contre les utopies du collectivisme. On rétablit enfin de la sorte le contact nécessaire entre l'homme et la terre : il est bon en effet que l'homme aime d'un grand amour, d'un amour robuste et fort la
terre nourricière où il doit aller dormir un jour. Il n'en peut surgir en son cœur qu'un attachement plus décidé encore au sol de la patrie.
Cette institution est encore de nature à atténuer la misère aux heures de chômage et en certains casa rendre moins aiguë la crise du salariat. Après les développements qui précèdent, on comprend alors cette expression de Tabbé Lemire affirmant que le jardin ouvrier apporte un concours utile au salariat, au machinisme et au prolétariat.
Comment fai re pour des créations de ce genre ? Les moyens à employer sont très simples. Quelques personnes de bonne volonté su (lisent.
Elles se réunissent, acquièrent certains terrains appropriés ou en font abandon et les distribuent à raison généralement de 4 à 5 acres, comme contenance minima, par jardin.
Généralement, on donne .avec la terre les graines, les outils etles engraisnécessairespour commencer à cultiver. Dans certaines villes, toutes ces concessions sont essentiellement gratuites, dans quelques centres une rémunération est exigée, et le principe d'une redevance offre par lui-même de très sérieux avantages ; ailleurs, à Reims en particulier, on a adopté le système d'une combinaison progressive.
La première année on donne : terrain, semence, fumier, outils ; la seconde année, terrain et fumier ; la troisième année, le terrain
seul ; ensuite on exige un prix de location; au bout d'ui^i certain temps plus ou moins long, il est fait don à l'assisté de son terrain.
Le concours des municipalités et des bureaux de bienfaisance devra être sollicité : récemment certains conseils généraux, celui du Nord, en particulier, émirent des vœux en ce sens : ie conseil général du Pas-de-Calais demandait que les bureaux de bienfaisance employassent une part de plus en plus importante de leurs ressources soit en organisant des jardins ouvriers, soit en donnant des allocations aux œuvres qui s'en occupent.
Un règlement très simple a été presque partout adopté. On exi^e seulement des assistés que le terrain soit cultivé avec soin : on interdit les gros travaux le dimanche afin que l'ouvrier ne reporte pas au dimanche tout le travail à faire, et ne^ fréquente en semaine le cabaret au lieu du jardin. Il est en outre défendu de rien céder ou sous-louer sans permission. Enfin les assistés ne donnent rien à faire qui puisse porter atteinte au renom dePœuvre.
Ce règlement n'a jusqu'à ce jour soulevé aucune difficulté et l'œuvre, partout où elle existe, fonctionne à la satisfaction générale.
En beaucoup de cas, elle a réussi au delà de toute espérance et des œuvres annexes, prêts gratuits, écoles ménïigêres, maisons ouvrières,
abris et cabanes pour les outils, puits coopératifs se sont greffés sur un tronc vivace et déjà puissant.
Enfin à qui accorder ces jardins ? Il faut que cette œuvre ne soit jamais politique et les concessions doivent être faites à ceux qui les demandent, sous la réserve de certaines références au point de vue de la moralité et du travail, il ne faut rechercher ni les opinions politiques ni les opinions religieuses des occupants; les plus malheureux doivent a priori être les plus méritants.
Dans tous ces jardins répandus sur tant de points de la France, quelques fleurettes ont germé déjà, assurément trop pâles et d'un éclat modeste, mais bien douces à voir et que Ton ne saurait trop cultiver et faire croître : fleurs de santé et de bonheur pour quelques enfants ; fleurs de sécurité et de calme pour les vieux parents; fleurs de bien-être pour la mère, surchargée de besogne ; et surtout fleurs d'apaisement pour tant de cœurs aigris, qui, au contact de la terre saine et fortifiante, ont retrouvé leur équilibre et oublié beaucoup de leurs rancunes. Quelle émulation et quel encouragement pour tousi ceux qui ont pu delà sorte embellir et améliorer un peu tant d'existences souffrantes.
LES BOULANGERIES COOPERATIVES
Les boulangeries coopératives commenicent à se répandre dans les milieux ruraux, eil dehors des centres industriels. Un mouvement très net en ce sens se dessihe aujourd'hui un peu partout.
Les services rendus aux populations des campagnes par ces boulangeries sont très réelé.
Elles permettent de fournir du pain de bonhe qualité à un prix modéré, subissant aussi peu que possible les variations du cours.
Enfin, elles contribuent à répandre la bonne idée de la coopération, qui est bien Fune des plus humaines et l'une des plus fortes qui soient, à condition bien entendu de ne pas sortir de son domaine et de ne pas envahir celui du commerce en dehors duquel elle doit toujours se tenir.
Autrefois, cette question des boulahgieriea coopératives rurales ne se posait pas, car la coutume qui consistait à faire le pain dans le4 ménages était générale. Cette coutume subsista encore dans bien d'endroits, mais tend à dinii* nuer peu à peu, et le temps approche où, d'une manière presque générale, les ménages ruraux auront recours aux boulangers.
Quand on compare le prix du blé, auquel le
vend le cultivateur, et le prix du pain vendu par le boulanger, on constate que ce dernier prélève trop souvent un bénéfice exagéré.
11 dépend des agriculteurs dé parer à cet inconvénient en fondant des boulangeries coopératives.
Ces sociétés ne sont, en résumé, que des œuvres de mutualité dont le but spécial était ainsi défini de façon fort juste dans le préambule d'une des sociétés de panification les plus florissantes de la région de TOuest :
« Acheter au comptant des farines, fabriquer le pain et le fournir à ses membres à des conditions plus avantageuses que celles qui se rencontrent généralement dans le commerce.
Bonne qualité, poids constant et des prix modérés, telles sont les trois garanties spéciales que la société de panification s'applique à offrir. Son calcul consiste, en achetant en gros, à épargner, au profit des consommateurs, les frais des intermédiaires, d
Les sociétaires ont généralement à payer un droit d'entrée, mais beaucoup de sociétés n'hésitent pas à accepter, au nomore de leurs adhérents, sans cotisation, ceux mêmes qui seraient dans l'impossibilité notoire de payer ce droit : il leur est délivré des bons de pain, comme aux iutres sociétaires, avec cette seule différence, ^u'en cas de liquidation, ils ne peuvent prétendre en rien à l'avoir de la société.
Les sociétaires qui récoltent eux-méme leurs