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LES SALAIRES DANS LE PRÉSENT ET DANS LE PASSÉ

$ 1. — Considérations générales sur le salaire agricole. $ 2. — Le mouvement de ces salaires.

$ 3. — Leur protection légale.

$ 1. — Considérations générales.

Le salaire agricole est la rémunération du travail appliqué à l’agriculture. Variable en tous pays suivant les régions, son taux dépend, dit M. Levasseur dans une étude très approfondie sur la question, de la productivité du travail — de l’accroissement de la richesse — du coût de la vie et de la concurrence entre patrons ou entre travailleurs (1).

Ce ne sont pas là les seules causes de fluctuations, mais

1. Levasseur, Salaires et salarial. A ces causes, on peut, avec M. Beauregard, ajouter la tradition, grâce à quoi les salaires ne res-

sentent pas pratiquement les oscillations nombreuses auxquelles certaines causes devraient théoriquement les soumettre.

PE ce sont les plus importantes et à ce titre nous allons les étudier sommairement.

1° La concurrence entre patrons fait varier le salaire en raison directe de son intensité. Ce n'est pas seulement une : vérité d'évidence, c’est une vérité de fait. Sans entrer ici dans d’infimes détails qui ne seraient point à leur place, nous pourrions constater la vérité d'évidence soit en nous plaçant à un point de vue général (grand nombre d'employeurs, pénurie d'employés), soit en considérant un seul travailleur dont la réputation serait telle que chacun demanderait à l’embaucher. Pour la vérité de fait, il suffit de remarquer l'élévation continuelle des salaires agricoles depuis qu'a lieu l'émigration vers les villes. Diminution de la, main-d'œuvre, compétition plus vive entre salariants, la loi de l’offreet de la demande s’applique et le salaire ne peut pas ne pas hausser.

Dans l’hypothèse inverse, le bon sens indique que les phénomènes se produiraient en sens contraire : augmentation ou surabondance de la main-d'œuvre, saturation des exploitations rurales, baisse du salaire. Mais dans l'état présent des choses, cette hypothèse demeure purement imaginaire. Bien loin d'exister entre employés, la concurrence est réservée aux employeurs qui, presque tous et presque partout se plaignent du manque de travailleurs. C'est que, comme l'a dit M. Daniel Zolla, les cadres du patronat agricole se sont élargis tandis que ceux

des salariés devenaient plus étroits (1). Dans ces conditions,

1. D. Zolla, La Grève, les salaires et le contrat de travail, p. 106.

la prévision d'une saturation agricole n’est rien moins que spéculative.

29 Que le coût de la vie influe sur la détermination des salaires, rien de plus logique ni de plus fatal. Mais il faut bien se garder de prendre les mols « coût de la vie » au pied de la lettre, sans englober dans cette expression, en sus du prix des denrées nécessaires à l'existence et à la santé, tous les besoins, même artificiels, qui naissent du progrès social. En conséquence les salaires doivent s’élever au fur et à mesure de l'augmentation des besoins. C'est très exactement ce que l’examen des faits permet d'établir. Dans les régions où les exigences modernes n’ont pas encore pénétré, les salaires se maintiennent à un niveau assez bas. Au contraire, là où ces exigences se sont fait sentir avec le plus de force, soit à cause de la proximité d’une ville, soit pour toute autre raison, les salaires tendent à une ascension qui, graphiquement, devrait se traduire par une ligne de pente très accentuée. Cette idée, nous l’exprimons sans oublier qu'il faut rarement chercher un motif unique à la variation des salaires, mais en nous persuadant que, là où elle existe avec quelque intensité, la cause du coût de là vie est l’une des plus prépondérantes ;

3° Quant à l'accroissement de la richesse, son action sur

les salaires n’est pas douteuse non plus (1), qu'on se

1. Ch. Gide, Principes d'Économie politique, 12° éd.. p. 563: « Il est évident que la productivité du travail doit exercer une influence générale sur le taux des salaires, en ce sens que, en accroissant la richesse du pays, elle accroît la masse à partager ». D. Zolla, loc. cit., p. 88 et suiv.

place au point de vue de la richesse générale ou au point de vue de la richesse particulière de l'employeur. A ce second point de vue M. Passama, dans son étude sur les salaires du Minervois, a fait une remarque tout à fait caractéristique : « Le taux de ces salaires, explique-t-il (p.79), a suivi chez nous la fortune de la vigne. Il y a cinquante ans, avant que celle-ci prit une extension considérable, l’on payait les hommes 1 fr. 50 et les femmes ! franc en été. À mesure que se développait la prospérité du Minervois, les salaires s’élevaient progressivement. Une fois la contrée ravagée par le phylloxéra, ils fléchirent. Et au moment de la gelée de 1902, ils subirent çà et là un petit affaissement de 0 fr. 25 pour les hommes. »

Voilà bien faite en quelques lignes la preuve que la courbe des salaires suit généralement celle de la richesse, mais la preuve aussi que le parallélisme n’est pas intégral.

-Remarquons, en outre, que malgré la baisse considérable des produits agricoles dans la décade 1882-1892, les salaires et les gages ont subi une hausse certaine, quoi qu’en ait ditla dernière statistique décennale, dont les assertions à ce sujet sont aujourd’hui vivement contestées (1).

4° Pour ce qui est de la productivité du travail, on peut

1. En ce sens, D. Zolla. Le même auteur constatait, le 30 mars 1911, qu'un mouvement de hausse des denrées agricoles s'était produit ou allait se produire prochainement. Ce phénomène, disait-il, est dû à l'accroissement de la production de l'or. On extrayait chaque année, sous Louis-Philippe, 20 à 50.000 kilos de ce métal. Aujourd’hui on en extrait 689.000. D'où une dépréciation de cette marchandise spéciale et un accroissement corrélatif du prix des autres.

la considérer elle aussi sous deux aspects : celui de la productivité générale mesurée par le rendement total de l'industrie agricole, et celui de la productivité particulière d’un ouvrier déterminé.

Dans le premier cas on peut affirmer que le machinisme, les engrais, les nouvelles méthodes de culture ou de défense contre les fléaux, brefles progrès agronomiques, n’ont pas été sans effet sur l'accroissement du salaire, parce que, pour reprendre une fois encore le mot de M. Charles Gide, en augmentant la richesse du pays, ils ontaugmenté la masse des biens à partager.

Dans le second cas, l'influence de la productivité du travail sur le salaire est moins nette, car pour qu'il n’y ait pas équivalence de rémunération pour les ouvriers similaires d’une ferme et d’une région déterminée, il faut vraiment que certains se signalent par leur médiocrité ou leur compétence, leur maladresse ou leur habileté, leur activité ou leur lenteur. Néanmoins, chacun sait, et le bon sens l'indique. qu’un faucheur renommé ne saurait s’employer au même prix qu'un mauvais faucheur. Chacun sait aussi que les « premiers » laboureurs, les « premiers » charretiers », les « premiers » bouviers, les « premières » servantes, gagnent des sommes plus élevées que ceux dont

ils dirigent l’action.

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$S 2. — Le Mouvement des salaires

Après cet examen théorique, il nous faut en venir à examiner sans retard au point de vue pratique, le mouvement des gageset salaires dans l’agriculture.

Ce mouvement est caractérisé par une tendance progressive à la hausse, tendance dont M. Baudrillart en son enquête monographique sur les populations rurales de la France (1), fait remonter l’origine à 1832, c'est-à-dire au moment précis où se développèrent chez nous les moyens de communication. Cette influence des moyens de communication sur les salaires se rattache, par un lien facile à découvrir, à la concurrence entre patrons pour l’obtention d'une main-d'œuvre moins commune : phénomène qui s'est manifesté en tous pays de manière identique. M. Vandervelde le rapporte à propos de Gaesbeek en Belgique, où les salaires ont commencé leur graduelle ascension au moment de l'extension des moyens de transport (1833). alors qu'auparavant, de mémoire d'homme, ils étaient figés en une invariabilité remarquable (2).

En France, pour démontrer l'élévation qui nous intéresse, un éminent statisticien, M. de Foville (3), nous a donné le prix moyen de Ja journée de travail de 1840 à 1882. Ce

1. Baudrillart, Rapport à l’Académie des Sciences morales et politiques, 1885.

2. Vandervelde, Le sort des campagnards s’améliore-t-il ? p. 9.

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