PRÉFACE DE U TROISIÈME EDITION
des affaires d'iotérêt public, par la voie de la presse, peut avoir sur la znarebe de ces afibires, ils le trouveraienl, malgré Tappareuce du contraire, dans les e^^sais entrepris par M. de Maby avec l'aide de M. Lorentz, pour kiéorgauisatiou du personnel forestier^ réorganisation dont j'avais dit un mot dans la préface de La deuxième édition de mes études d'aménagement, et sur laquelle j'ai» depuis, publié un gros volume.
Ces essais n'ont pas été continués par le successeur de M. de Maby, ce qui a entraîné un grand trouble, comme il advient de toute tentative avortée. Mais les principes de la réforme commencée, l'unité de gestion^ la distinction à établir entre celui qui régit et celui qui n'est que son instrument, la diminution du nombre des fonctioonaii^es de la première catégorie, l'augmentation du nombre de c^ux de la seconde, ces principes n'en ont pas moins été maintenus, reproduits dans le texte même des décisions qui avaient cependant pour but d'en suspendre les effets; et l'hommage qui leur a été ainsi rendu est un sûr garant de llntenlion que l'on a de les remettre en pratique, dès que les influences temporaires qui en ont arrêté l'application auront cessé d'exîater.
Je viens de résumer les faits qui ont le plus signalé le
mouvement forestier pendant les douze dernières
années. — Je dois dire en quoi la troisième édition, que
je présente aujourd'hui à mes lecteurs, diffère de la
précédente.
Mil AMÉNAGEMENT DES FORÊTS.
Cette troisième édition, en ce qui concerne les règles fondamentales de l'aménagement, n'offre rien de bien neuf: Je me suis, en général, borné à éclaircir certains passages de mon œuvre, surtout dans le chapitre relatif au sujet ardu de Texploitabilité et, par de nouvelles considérations sur le tr^iitement des forêts jardinées, à mieux marquer, que je ne l'avais fait précédemment, le lien commun qui existe entre des méthodes d'aménagement qu'on avait crues jusqu'alors séparées, les unes des autres, par leurs principes mêmes.
Pour ce qui est du chapitre qui terminait mes éludes sous le titre : État des forêts envisagées dans leur ensemble^ comme la situation qui me l'avait suggéré a <»témodi6ée par la législation récente sur la restauration des terrains en montagne, je l'ai refondu presque en entier. Je me suis appliqué à y démontrer que la puissance de l'État est la seule qui soit assez forte pour sauvegarder la conservation des forêts, et qu'un peuple qui méconnaît cette vérité, est un peuple dont l'avenir est en péril.
On peut juger par là que ceux qui, dans l'art d'aménager les forêts, ne cherchent que les moyens d'en retirer le plus de bénéfice pécuniaire, ne gagneraient rien à lire la partie de mon ouvrage que je regarde comme la plus imporlante. A parler franchement^ en faisant cet ouvrage, j'ai eu presque exclusivement pour objectif l'intérêt de la chose publique. Ce n'est pas à mon âge, à la veille de perdre toute notion du temps,
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qu'il serait raisonnable de s'attacher aux choses temporaires. Ce n'est pas lorsqu'on est près de donner à son tour, dans sa propre personne, une preuve du néant des intérêts individuels, qu'on peut avoir beaucoup de goût pour les défendre, surtout en une matière où ils sont souvent en désaccord avec l'intérêt général.
Afin que mes lecteurs soient complètement éclairés surFesprit dans lequel a été préparée la présente édition, il me reste maintenant à faire une dernière déclaration, laquelle m'entraînera à quelques développements dont ils reconnaîtront, je l'espère, Topportunité.
Quoique les préceptes de la culture des bois ne soient pas l'objet de mes études, j'ai dû plusieurs fois les rappeler et même m'en servir, quand j'ai eu à comparer entre elles les difFérenles méthodes d'exploitation.
Ces préceptes sont ceux que MM. Lorentz et Parade ont exposés dans leur Cours de Culture. — Je n'y ai rien changé.
Voilà ma déclaration.
Il 7 a douze ans, il m'eût paru tout à fait superflu de la justifier. Actuellement, je ne saurais m'en dispenser.
En effets dans ces derniers temps, les doctrines de nos maîtres ont été assez vivement attaquées. Elles ont cessé d'être regardées comme des articles de foi par un certain nombre d'agents forestiers. J'ai même lieu de craindre qu'elles ne soient plus professées à l'École
AMÉNA/GEMENT DES FORÊTS.
de Nancy qu'avec des réserves faites, hélas ! pour les ébranler, et si, malgré tout cela, je persiste à les tenir peur excellentes, il convient que j'en donne les raisons. — C'est ce que je vais faire en répondant aux cri • tiques qui leur ont été adressées.
Ces critiques sont résumées dans un ouvrage intitulé : Étude sur V expérimentation forestière en Aîlemagney qui a paru, en 1884, dans les « Annales de la science agronomique », et qui a été reproduit, en partie» l'année dernière, dans le 8' bulletin du ministère de l'agriculture *.
Or, si l'on devait en croire cet ouvrage, le corps de doctrine forestière constitué par MM. Lorentz et Parade présenterait à la fois — je cite textuellement — « des lacunes et des parties défectueuses, c'est-àr-dire, des conceptions en l'air, des considérations mal étayées et peu dignes de foi » .
Quelles sont ces lacunes, ces parties défectueuses, ces conceptions enrair,ces considérations mal étayées et peu dignes de foi? — On ne les précise pas ; on se borne à les excuser et voici de quelle façon.
« G*est qu'alors, dit-on, —je cite encore textuelle* <( ment, — tout en prétendant s'appuyer sur la nature* « on employait le raisonnement à suppléer l'observa-
1. Cette étude est le résultat d*iiDe mission confiée à M. M. £. Reuss, inspecteur adjoiut des forètSi répétiteur k TÉcole nationale fore»tière, et E. Bartet, inspecteur adjoint des forêts, attaché à la station des recherches de la même école. Elle a donc une origine officielle, et ToiUi pourquoi je me suis cru autorisé à en parler dans cette préface.
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« tion plutôt qu'à la dirige. On se conlenlait de ama clu&ions pi^éisaturôes, quelquefois de girapleâ intui- « tîons ; on voulait être plu6 clair que le fait et « expliquer par uu mot les phénomènes les plus « complexes; on se livrait à des généralisations « hâtives ; on étendait à de vastes contrées des règles « qa'on n'était en droit d'appliquer qu'à une région « étroitement circonscrite. Tous ces errements étaient « largement tdérés ; ils faisaient pour ainsi dire partie « des mœurs scientifiques de l'époque. »
Ainsi, mes chers maîtres, voilà comme vous êtes traités pour avoir composé votre <iours de culture à une époque où les Guvier, les Geoffroy SainMïilaire, les Brongniard, les Biot, les Ampère, les Dumas, les Gay- Lussac^ les Floureup, les Arago, les BecquereU etc., et l'illustre M. Chevreul dont on s'apprêle à célébrer le centenaire, remplissaient le monde de leur renommée; mais à une épo^iue dont cependant, paraît-il, les HMBurs scientifiques s'accommodaient de conceptions en l'air et de simples intuitions !
Et, après avoir apprécié en ces termes l'œuvre des fondateurs de l'École forestièie, qu^e est la conclusion à laquelle s'arrêtent les auteurs de ce jugement un y^eu sévère ? Cette conclusion, ils ne la formulent pasexjwpessément ; mais ils la laissent deviner en disant « qu'il « s'est élevé des voix de plus en plus nombreuses pour « demander qu'on allât au fond des choses, qu'on sou- 4i mît les théories en vigueur à des épreuves con-
xii AMÉNAGEMENT DES FORKTS.
« cluantes ; en un mol^ qu'on a[)pliquât à l'étude des « questions forestières le moyen souverain employé « dans les sciences physiques et naturelles, Vexpéri- « mentation r> .
Puis, afin de bien marquer ce qu'ils entendent par là, ces messieurs ajoutent :
« Pour aborder les problèmes variés qui se posent en « sylviculture, il faut choisir son terrain, se placer dans « des conditions bi«^n déterminées de milieu etde temps, € enfin opérer et observer f^vec méthode et esprit de « suite,
€ Or, faire cela, c'est expérimenter^ car Y expérience « a été définie : une observation provoquée (Cl. Ber- « nard). »
D'après des voix de plus en plus nombreuses, il en serait donc des phénomènes? sylvicoles comme des phénomènes physiques ou chimiques, qu'on peut provoquer par une préparation dont on est le maître, et laquelle consiste à réaliser certaines conditions déterminées ! Pour apprécier les influences de la lumière, de la température, de l'air, de l'eau, du sol, sur la végétation forestière,- d'une manière qui permette de les adopter comme les bases de la sylviculture, il serait indispensable de connaître par l'expérience, c'est-à-dire par la reproduction artificielle des phénomènes, dans quelle mesure exacte ces divers agents, et môme les éléments qui les constituent, doivent être associés, pour que les forêts mises en contact avec eux, et traitées d'une cer-
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taine façon, produisent, dans un temps donné, un^ certaine quantité de matière!
Et, comme, incontestablement, les doctrines de MM. Lorentz et Parade n'ont pas été justifiées par cette expérimentation rigourftise, la logique voudrait qu'on les rejetât jusqu'à nouvel ordre !
Évidemment, celte thèse n'est pas soulenable, et les écrivains dont j'examine le travail le savent d'ailleurs tout aussi bien que moi.
En eflTet, dans les vœux que forment ces écrivains, dans les propositions qu'ils développent, dans les expériences qu'ils recommandent, à l'instar de ce qui se passe en Allemagne, pour tirer l'administration forestière de la routine afQigeante dans laquelle elle marche en aveugle, il n'y a rien qui rentre dans le domaine de la méthode expérimentale, et il s'y trouve au contraire beaucoup de choses qui ont été soumises en France à de très nombreuses et consciencieuses observations.
Veut-on une autre preuve du manque de solidité des considérations qui servent de fondement aux reproches que l'on adresse à MM. Lôrentz et Parade ? C'est encore dans l'étude même où ces reproches sont formulés, qu^on la trouvera. Elle est contenue dans une note imprimée au bas de la page 191 de cette étude, et destinée à justifier la cilation de ces mots de Claude Bernard : que l'expérience est une observation p7*ovoquée,
« En adoptant cette définition, dit la note dont il c< s'agit, il faut reconnaître qu'entre l'observalion pure
« et simple et rexpérimentation, il y a tous les inter- « médiaires imaginables, et qu'il est parfois difficile de te décider si on a recours à Tune ou àTaulre....
« La méthode expérimentale est surtout mal carac- « tôrisée en ce qui concerne les étude? forestières ; elle c< tend sans cesse alors à se rapprocher de Tobservation « pure....
« (?est ?ans doute le motif pour lequel différentes « personnes, voire môme des hommes distingués, ont *< émis des doutes sur Tefficacité de ^expérimentation « forestière, du moins en ce qui concerne la solution de i( beaucoup de problèmes. A leurs yeux, la sylviculn ture, comme les aiftres sciences naturelles, ne relh- ^ verait que de Tobservation pure et simple... Mais ces *i mêmes personnes ne nient point l'intérêt qu'il y a à *< entourer l'observation de certaines garanties de suc- « ces, à l'effectuer dans des conditions particulières, à *< la préparer en un mot. Aussi le dissentiment qui les <( sépare des partisans de l'expérimenlation forestière « n'est guère, en somme, qu'un malentendu portant sur « la définition des termes. »
Eh bien! est-ce que cette note n'est pas édifiante? Est-ce qu'elle ne contredit pas absolument les raisons objectées àl'œuvre des maîtres? Est-cequ'elle ne montre pas combien, précisément, l'enthousiasme des partisans de rexpérimentation en matière forestière était exagéré ? Sans doute , ces messieurs ne déclarent pas formellement qu'ils partagent l'opinion des hommes
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qui croient que la sylviculture ne relève que de Tobservation pure et simple. Sans doute, ils parlent encore de la possibilité de préparer celle observation ; mais ici, par le mot préparer, ils entendent : entourer Tobservation de certaines garanties de succès, Teffectuer dans des conditions particulières, ce qui veut purement et simplement dire qu'il ne faut pas la faire sans ulilité et sans y apporter quelque attention.
Les partisans de Texpérimentation forestière avouent^ du reste, qu'ils ne sont séparés des hommes précités que par un malentendu sur la définition des termes employés, de sorte qu'en définitive nous voilà tous d'accord sur ce point capital.
On doit donc reconnaître que la sylviculture est une science d'observation et, par conséquent, une science empirique; que c'est perdre son temps que de cheroher à faire une science positive, exacte; que les phénomènes qui s'y rapportent, sur lesquels elle s'appuie, étant déterminés par des conditions de milieu qui sont insaisissables, ne sauraient être provoqués, reproduits par des procédés infaillibles; que les lois qui les régissent, resteront toujours en partie obscures, impénétrables; que tout ce qu'on peut demander aux savants qui recherchent, qui étudient ces lois, ponr en tirer des règles de conduite, c'est de dégager des rapports nécessaires qui les constituent, ceux qui paraissent les plus accusés, les plus importants et les moins variables.
XVI AMÉNAGEMEiNT DES FORÊTS.
Mais, s'il en est ainsi, que subsiste-t-il des critiques dirigées contre renseignement classique de TÉcole de Nancy ?
Ah! vraiment, je ne puis me défendre d'une certaine émotion quand je vois combatlre par de simples affirmations, et sous prétexte qu'elles n'ont point été vérifiées par une méthode reconnue inapplicable, les doctrines discutées et conseillées par MM. Lorentz et Parade avec tant de compétence, de sagacité, de sagesse et de clarté.
Parmi les reproches que Ton fait à ces maîtres, il n'y en a qu'un qui pourrait leur nuire dans l'esprit des lecteurs peu au courant des exigences de l'enseignement : C'est celui qui leur impute d'avoir étendu à de vastes contréera, des règles qu'on n'élait en droit d'appliquer qu'à une région étroitement circonscrite. Mais ce reproche vient, me semble-t-il du moins, d'une confusion facile à dissiper.
Il est certain que la manière d'appliquer les principes, les préceptes, les règles si l'on veut, du Cours de Culture de MM. Lorentz et Parade, ne saurait être la même partout ; et, de ce que celle qui donnait de bons résultats dans tel climat, en donnait de mauvais dans tel autre, on a conclu que les règles étaient défectueuses, lorsqu'il n'y avait de défectueuse que la manière de s'en servir.
Ces règles sont-elles formulées en termes assez généraux, pour que l'on puisse les appliquer d'une façon,
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souvent très difiTérente, sans violer leur esprit? — Voilà ce qu'il fallait se demander. Si on se Télait demandé, on ne les aurait pas condamnées comme n'étant applicables que dans une étroite région. On aurait reconnu sans doute qu'elles péchaient seulement parce qu'elles manquaient de ce que leurs éminents auteurs ne pouvaient guère y mettre. Dans la culture agricole ou forestière, il y a, en elfel, tant d'accidenls, de circonstances, qui font varier non pas les principes d'exploitation, mais les moyens de les pratiquer, que si Ton voulait les prévoir tous dans un livre, on n'en finirait réellement pas.
Qu'est-ce que cela démontre?
Gela démontre que l'enseignement écrit ne suffi L point à former un bon forestier, vérité qui n'est pas neuve; qu'on doit y joindre l'enseignement oral qui comporte plus de développements^ qui peut mieux marquer les nuances, mieux préparer l'esprit à surmonter les difficultés sans nombre inhérentes à la pratique des arts. Et à cet enseignement oral, on doit ajouter encore autre chose : l'observation directe et attentive des exigences locales, c'est-à-dire l'enseignement du forestier par luimême, ce qui constitue l'expérience, sans laquelle tout le reste n'est rien.
Les personnes qui ne partagent pas mon admiration pour l'œuvre de MM. Lorentz et Parade, s'étonneront peut-être de la vivacité avec laquelle je viens de plaider la cause de ces illustres maîtres. C'est qu'elles ne les connaissent pas comme je les connais : j'ai vécu dans
AJléNAOBJiEXr DES FORÊTS. 2
xvin AMÉNAGEMENT DES FORÊTS.
leur intimité ; j'ai écouté leurs leçons ; ils m'ont fait voir dans leur Cours de Culture bien des choses que je n'y aurais peut-êlre jamais vues, s'ils ne me l'avaient pas commenté oralement. Ce cours a besoin d'être médité pour être bien compris; tous les mots en ont été pesés; mais il n'y paraît point, de sorte qu'on le lit avec une facilité qui vous expose à ne pas en saisir toute la substance ; c'est du moins ce que j'ai éprouvé pour mon propre compte. En tout cas, je professe — nul ne l'ignore — un véritable culte pour les deux hommes à qui nous le devons, et cela explique la sollicitude avec laquelle j'essaye de protéger leur mémoire contre tout ce qui pourrait la voiler, pour si peu que ce fût.
J'ajouterai que les critiques auxquelles je viens de répondre m'ont d'autant plus touché qu'elles sont contenues dans un travail qui, en dehors de ces critiques, est instructif, curieux, et écrit d'un style coulant et agréable, ce qui ne gâte jamais rien.
J'aurais bien à relever encore des omissions regrettables, au détriment des forestiers français, dans la revue que renferme ce travail, des expériences relatives à la sylviculture. Je me bornerai à rappeler, parce qu'elles ont un caractère en quelque sorte officiel, les expériences nombreuses auxquelles ont procédé les commissions d'aménagement, audébut de leur institution. Il suffit, du reste, de compulser les [anciennes annales forestières et la collection de la Revus des eaux et forêts qui leur a succédé, pour s'assurer que depuis
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Buffon et Duhamel, les forestiers français sont loin d'être demeurés impassibles eu présence des phénomènes qui intéressent leur métier. Je m'associe d'ailleurs entièrement aux désirs exprimés par les auteurs dudit travail, au sujet de l'impulsion, et surtout de la direction, que Tadministration supérieure des forêts devrait imprimer à rexpérimeulalion forestière, pourvu que celle-ci se maintienne dans les limites indiquées par la note, si sage, que j'ai reproduite plus haut, pourvu aussi qu'elle ne poursuive pas de vaines curiosités, et pourvu enfin qu'elle ne confonde pas, dans ses recherches, Tétude de l'arbre avec celle de la forêt, l'étude de l'arboriculture avec celle de la sylviculture, deux choses que l'on ne dislingue pas toujours assez.
Sous ces réserves-là, qu'on fasse de Texpérîmentation, je ne m'y oppose pas; je le souhaite au contraire, puisque je l'ai proposé dans mes études sur l'aménagement. Mais, pendant que des agents spéciaux, en petit nombre, se livreront à cette expérimentation, et en attendant qu'ils en fassent jaillir la lumière, qu'on laisse les agents du service ordinaire conlinuer leurs opération habituelles avec confiance, en s'appuyant sur les vieilles doctrines consacrées par des témoignages évidents, par la pratique journalière, par le consentement universel ou quasi universel.
Ah! qu'on évite surtout, en cherchant à inculquer aux agents forestiers le goût des expériences de laboratoire et Tesprit scientifique qu'elles comportent; qu'on
iN'no
évite, en rétrécissant trop le champ de leurs observalions, de leur faire perdre le sentiment de runité dans les manifestations de la vie, Taptilude à embrasser les choses dans leur ensemble et à pressentir au moins leurs rapports, puisque la connaissance exacte de ces rapports est au-dessus de Tintelligence humaine.
Cuvier, dans sa correspondance, faisant la critique des auteurs de son temps, leur reprochait de ne savoir saisir aucun trait. « Pour représenter une tempête, disait-il, ils se mettent à compter les vagues ; un arbre, ils le font feuille par feuille, et cela, copié fidèlement, ressemble moins au vrai, que les inventions d'un homme qui joint à quelque, élude le sentiment de la nature. »
Qu'on médite ces j)aroles et, en définitive, qu'on prenne garde, par des exigences trop minutieuses, de détruire chez les agents forestiers le sens commun des choses, le bon sens, dont on a dit qu'ilétaitle maître de la vie humaine, le bon sens faute duquel la science ferait plus de mal que de bien.
En vérité d'ailleurs, et quoi que Ton ait prétendu à cet égard, ce n'est pas le manque de science qui empêche les agents forestiers sortis de l'école de Nancy de rendre plus de services qu'ils ne le font.
Sans contester le moins du monde qu'il serait désirable d'ajoutar aux enseignements que leur ont légués leurs illustres devanciers, on peut assurer que ce n est point l'insuffisance de ces enseignements qui s'op-
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pose au développemant et à reflîcacité de leur action.
Ce qui s'y oppose, hélas ! il faut bien le dire hautement, c'est rignorance ou au moins l'intelligence incomplète des résultais que Ton devrait chercher à obtenir de leurs efforts; c'est, par suite, la faiblesse des moyens d'exécution dont les lois budgétaires ou autres leur permettent de disposer.
L'administration forestière est, de toutes les administrations publiques, celle qui mériterait le plus d'être soutenue, fortifiée, et c'est celle qui l'est le moins. Voilà le vrai mal qui la paralyse. Voilà le mal qui menace de détruire une des forces vitales du pays; et comme ceux qui l'ont causé et qui seuls pourraient le guérir, n'ont pas même l'air de se douler de son existence, je ne saurais mieux terminer cette préface, qu'en essayant de dissiper leur aveuglement.
Il se fait actuellement, sur le petit globe que nous habitons, une révolution extraordinaire qui tend à y changer, de fond en comble, les conditions d'existence des hommes. La lutte, une lutle acharnée, p<>ur l'existence matérielle, y pousse les peuples, comme les classes dont ils se composent, àélendre les limites de leuraction,à conquérir de nouveaux débouchés pour les produits de leur industrie. Or, croit-on qu'il nous suffira, pour nous mettre en état, nous autres Français, de maintenir notre rang et notre puissance au milieu de ce conflit universel, dont l'inévitable résultat sera d'abais-
ser les uns et d'élever les autres ; croit- on qu'il nous suffira d'ouvrir des écoles, d'établir des manufactures, de créer des chemins de fer et des canaux, de fondre des canons, de consiruire des forteresses, des vaisseaux cuirassés, des torpilleurs, et de former des soldats ?
Est-ce que le plus vulgaire bon sens, dont je parlais il y a un moment, ne nous indique pas que chez une nation placée dans les conditions géographiques, climatériques et politiques où est la nôtre, et que la nature a dotée d'un territoire capable de lui fournir tout ce qui est nécessaire à la vie des hommes, c'est à la culture de ce territoire que devraient tendre tous les efforts, que devraient être subordonnés tous les autres intérêts, sous peine de voir le sort du pays livré aux chances d'une bataille?
C'est l'agriculture qui nous a faits ce que nous sommes. Cest elle qui nous a permis de nous relever après toutes nos chutes. Aujourd hui, dans l'état où elle est, nous sauverait-elle encore, si nous éprouvions . un désastre comme celui qui a été la conséquence de la dernière guerre ? — C'est douteux, et c'est certainement là ce qui devrait le plus inquiéter nos législaleurs.
Mais dans ce laboratoire d'où tout sort et où tout rentre, qu'on appelle la terre, il y a un élément essentiel, surtout par ses services immatériels, qui mérite avanl tout qu'on s'en occupe : c'est la forêt.
Rien ne saurait ôlre négligé de ce qui la concerne, puisque, jusqu'à présent, les hommes n'ont point réussi
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à se passer d'elle, et que, un peu plus tôt ou un peu plus tard, ils ont dû quitter tous les lieux d'où ils Pavaient chassée.
Ce fait inconteslable est peut-être celui qui, dans rhîstoire des nations, marque, de lamanière la plus saisissante, les funestes conséquences de Ti m prévoyance humaine. Parmi les contrées rendues désertes, slériley et inhabitables par cette imprévoyance, il y en a cependant où la nature, recouvrant ses droits et usant de sa force éternelle, a ramené la fertilité et la vie. Les forêts y ont repris leur ancien empire ; elles ont regarni peu à peu les montagnes et rempli les vallées de leur épaisse végétation ; et, alors, quand des hommes nouveaux, à la recherche des moyens d'améliorer leur condition, viennent explorer ces régions régénérées, ils sont étonnés de rencontrer, dans les profondeurs silencieuses des bois, de vastes espaces jonchés de pierres tumulaires, où sont gravées des inscriptions en une langue inconnue : dernier vestige de la civilisation •disparue.
Si nous ne voulons pas que nos tombes montrent, à leur tour, ce qu il en coûte à Thumanité quand elle prétend maîtriser la nature au gré de ses désirs, faisons à nos forêts la place nécessaire pour la protection de nos cultures, Talimenlation de nos cours d'eau, la purification de Tair que nous respirons, la satisfaction des besoins de notre outillage, et rétablissons entre elles et les terrains cultivés un équilibre qui est encore
plus désirable pour ces terrains, au profit desquels il a été rompu, que pour les forêts elles-mêmes.
Au point de vue de leur consistance, de la manière dont elles sont réparties entre les diverses régions de la France, et des produits qu'elles fournissent, ces forêts sont dans une situation vraiment déplorable; il n'y a aucune illusion à se faire à cet égard : Sur plus de la moitié de leur étendue, ce ne sont plus qne de chétives broussailles, qui ne rendent pas à leurs propriétaires ce qu'elles leur coûtent pour rimpôt et la surveillance !
Il n'y a point non plus d^illusion à se faire sur les causes qui ont amené cette situation. Je les ai exposées à satiété dans mes divers ouvrages. La principale de ces causes réside dans l'abandon de la plus grande partie du sol forestier, soit aux particuliers qui ont intérêt à diminuer la production matérielle de leurs bois, pour en tirer la plus grande rente, soit aux communes qui regardent, en général, les leurs, comme une source inépuisable de revenus, et dont Tadministration forestière est impuissante à combattre les exigences.
C'est, par conséquent, principalement avec son propre domaine, en l'améliorant et en l'augmentant, que rÉtat pourra restituer à Télément forestier la place qu'on n'aurait jamais dû lui ôter.
Ceux qui ne sont pas déjà pénétrés de la vérité de ce que j'avance là, le seront, je n'en doute pas, quand ils auront lu et médité le dernier chapitre de cet ouvrage;
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et ils reconnaîtront alors que nos législateurs ont fait fausse roule, — qu'on me pardonne la crudité de Texpressîon, — lorsque, dans la loi du 4 avril 1882 sur la restauration des terrains en montagne, ils ont tenu compte du concours que les communes et les particuliers pouvaient apporter à cette œuvre, et réduit à presque rien — on peut l'affirmer — les moyens d'action du service chargé de la mener à bonne fin; qu'ils ont fait fausse route, lorsque, en Algérie, malgré des avertissements réitérés, ils ont laissé se créer des forêts communales et particulières; et qu'ils ont enfin réalisé la f )lus ruineuse des économies lorsque, Tannée dernière, ils ont diminué le budget des dépenses de Tadministralion forv?slière, tandis qu'il aurait fallu hardiment le tripler.
Mes lecteurs reconnaîtront aussi qu'il est vraiment inouï que, à la suite de tant de discussions sur les forêts, et au lendemain du jour où celles-ci ont été placées dans les attributions du ministre de TagricuUure, des représentants de l'intérêt général du pays songent à affaiblir la tutelle qu'exerce l'État sur les forêts communales, et en soient encore à apprécier les services de l'administration forestière par le rapport existant entre ce qu'elle coûte et ce qu'elle rend en espèces sonnantes.
Il est clair que, dans le monde politique, les questions forestières sont regardées comme ne présentant qu'un intérêt très secondaire, et qu'il y a môme dans
ce monde des personnes de beaucoup d'esprit qui ne les prennent pas au sérieux. C'est par là que s'expliquent les décisions regrettables auxquelles je viens de faire allusion, et elles n'en sont que plus décourageantes. Mais la vie des nations n'en reste pas moins attachée à celle des forêts. C'est une loi fatale et ce n'est point en s'en moquant qu'on la supprimera.
Si l'on ne se presse pas de reviser la loi du 4 avril 1882 sur la restauration des montagnes^ ou si l'on persiste à refuser au service forestier l'argent nécessaire pour en corriger, par des acquisitions de terrain, les dérisoires dispositions, on peut considérer comme ayant été dépensés en pure perte les trente-cinq à quarante millions qu'a coûtés cette restauration; et on peut s'attendre à ce qu'un pacage presque improductif se substitue de plus en plus aux cultures variées, qui faisaient autrefois la richesse et l'ornement de toule la parlie de la France située au sud du plateau central.
Si l'on ne se décide pas à des mesurt^s énergiques, non seulement pour arrêter la marche du déboisement en Algérie, mais pour amélîorerles forêts qu'elleconlientencore et en créer d'autres, nos colons auront bien vite épuisé les éléments de ferlililé ([ue nous avons trouvés dans ce pays, quand nous en avons fait la conquête; les sables du Sahara envaliiront les hauts plateaux; les pluies de plus en plus rares et torrentielles ne serviront qu'à dépouiller les pentes de leur terre végétale; les Kabyles eux-mêmes seront forcés de déserter leurs
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champs, et les Bédouins, avec leurs moutons, se mettront à la place de celte race intelligente, tenace au travail, hospitalière et docile. Voilà ce que deviendra cette nouvelle France où Prévost -Paradol voyait, pour Tancienne, un moyen, une source inespérée de régénération !
En présence de ces perspectives qui n'ont rien d'excessif, voulons-nous persévérer dans notre insouciance?
Si oui, alors, déchargeons ladministration publique d'une gestion qu'elle est impuissante à exercer utilement; abandonnons les forêts au laisser faire et laisser passer des économistes; livrons les forêts communales aux municipalités qui en feront ce que bon leur semblera; livrons les forêts domaniales à la spéculation qui les convoite.
Si non, alors, jie marchandons pas au service forestier lautorité légale et les ressources jRnancières dont il a besoin pour accomplir sa mission; traitons les affaires forestières d'une autre façon ; traitons-les comme des affaires d'État; élevons-les au-dessus des fluctuations de la politique courante, des convoitises ou des récriminations individuelles et surtout des influences électorales ; élevons-les assez haut pour que la scène surprenante à laquelle a donné lieu. Tannée dernière, à la Chambre des députés, la discussion du budget des forêts, ne se renouvelle pas, et qu'il ne soit plus loisible à des orateurs, eussent-ils infiniment d'esprit, de rapetisser les débats dont elles pourront être encore l'objet.
xxviii AMÉNAGEMENT DES FORÊTS.
en cherchant à jeter du discrédit sur des fonctionnaires aussi distingués par leur mérite et leur dévouement à la chose publique, que par leur délicatesse ; envisageons enfin le? intérêts forestiers comme on ne dédaignait pas de le faire sous les anciens gouvernements, quoique Ton eût, pour s'en distraire, d'aussi fortes raisons que celles qu'on pourrait alléguer aujourd'hui :
C'est au commencement de sa lutte acharnée contre Charles-Quint, que François V' rendit ses célèbres ordonnances sur les eaux et forêts (1515-1316-1523).
C'est à une époque où la France était aux prises avec les plus grandes puissances de l'Europe, qu'a été élaborée l'ordonnance de 1669 sur les eaux et forêts, ordonnance que tous les autres peuples s empressèrent de s^'approprier.
C'est au milieu des préoccupations politiques les plus sérieuses, qu'a été discuté et voté le Code forestier du 21 mai 1827, auquel nous devons la conservation du peu de forêts qui nous restent.
Or, en 1827, le rôle des forêts n'était pas connu comme il l'est actuellement. On ne savait point encore par quels moyens on pouvait obtenir d'elles les produits matériels les plus considérables et les plus utiles. On n'avait qu'une idée confuse de leurs produits immatériels, c'est-à-dire de leur influence sur les conditions mêmes de la vie humaine.
La science a éclairé ces questions d'une lumière éclatante, et l'on sait aujourd'hui que l'État seul est
PHÉFACE DE LA TROISIÈME ÉDITION. xxii
capable de porter la production forestière, sous toutes ses formes, à son maximum de puissance :
D'abord, parce que Tobtention de ce résultat réclame un esprit de conservation qui ne se renferme dans aucune limite de temps, et que cet esprit ne peut se rencontrer que chez un ôlre qui ne meurt pas ou doit se regarder comme ne devant pas mourir;
Ensuite, f»arce que ce même lésultat se traduit surtout par des avantages qui sont dépourvus de valeur commerciale.
Ces deux considérations dominent toute l'économie forestière. Elles sont d'une justesse inattaquable; elles devraient faire partie du catéchisme de nos écoles primaires ; et je crois que le gouvernement qui les méconnaîtrait, assumerait devant Thistoire une responsabilité des plus graves.