CHAPITRE IV
DR L'KXPLOITAraUTK DANS SES RAPPORTS AVEC LA R1CI1ES9K PUBLIQUE
Je voudrais maintenant, pour mieux faire sentir la portée de l'élude qu'on vient de lire sur Texploitabilité, donner une idée de la perte que fait subir à la France^ le maintien du régime d'exploitation en taillis, qui est actuellement appliqué à la plus grande partie des forêts dont son territoire est encore couvert.
D'après la statistique dressée par les soins de l'administration^ à l'occasion de l'Exposition universelle de 1878, le sol forestier, en France, aurait une étendue^ en nombre rond, de 9 millions d'hectares.
Si ce sol était couvert de futaies, dMis des conditions moyennes de végétation, il produirait, à raison de cinq mètres cubes par hectare, chiffre extrêmement modéré, 45 millions de mèlres cubes, dont une moitié, au minimum, propre au service. Or, il ne produit, d'après la statistique précitée, que 25 millions de mètres cubes, sur lesquels 5 seulement sont en bois d'œuvre.
11 rapporterait en argent, en évaluant le prix du mètre cube sur pied, à 20 francs pour le bois d'œu-
\(yH AMKNAfiKMENT DES FOH'-.TS.
vre, el à 7 francs pour le bois de feu, plus de 607 millions de francs, tandis que, toujours suivant la même statistique, il n'en rapporte que 237!
Il est vrai que la faiblesse du revenu actuel ne tient pas seulement au régime du taillis; qu'elle tient aussi à l'état déplorable dans lequel se jrouvent nos forêts, y compris, il faut bien l'avouer, celles qui sont domaniales; mais quand même ces forêts seraient restaurées, leur rendement n'en resterait pas moins inférieur, de plusieurs centaines de millions, h celui qu'on en obtiendrait si elles étaient traitées en futaie.
Ainsi, c'est par plusieurs centaines de millions de francs que se chiffre le préjudice causé, chaque année, à la richesse publique, par le fait d'une méthode d'exploitation, qui s'oppose au développement maximum de la force vitale dont la nature a doté les arbres de nos forêts ! * *
C'est à des centaines de millions de francs qu'il est permis d'évaluer le revenu annuel, dont serait susceptible l'étendue de terrain que nos forêts occupent inutilement, puisqu'on pourrait la leur enlever sans amoindrir leurs produits, si on appliquait à la partie réservée, les principes de la culture intensive qui sont ceux de la futaie I
C'est par des centaines de millions de francs que se traduit le déficit qu'occasionne, dans la production générale annuelle de notre territoire, le culte du profil net, la poursuite de la rente la plus élevée en matière d'exploitation forestière! Et il faut remarquer que ces centaines de millions de francs repré-
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sentent une matière première qui donne lieu à une foule de manipulations, et qui est en conséquence une ressource des plus précieuses pour la classe ouvrière.
Il ne saurait donc y avoir aucune incertitude sur les avantages considérables que Ton procurerait à notre pays, si on adoptait pour les forêts qu'il possède encore, des exploitabililés reculées.
II n'est pas permis d'espérer que les particuliers Irouveront jamais intérêt à exploiter leurs bois feuillus en futaie; car, pour cela, il faudrait non seulement que le loyer de l'argent baissât considérablement; mais, ce qui est plus difficile, que l'imprévoyance, le besoin du moment, l'incertitude du lendemain, cessassent d'intervenir dans les actions humaines.
C'est donc à l'amélioration des forêts de l'État et des communes que Ton doit songer, et le lecteur sait maintenant dans quel sens il importe de la diriger.
On n'apprécie pas assez chez nous, la place que les forêts occupent dans le domaine où la société puise incessamment les matériaux, les éléments, qui peuvent servir à son existence, à son bien-être, au développement de sa prospérité. Chose remarquable ! le bois est indispensable à la plupart des industries : presque tous les meubles dont Thomme se sert sont en bois, depuis son berceau jusqu'à son cercueil ; c'est avec le boisqu'il prépare ses aliments, se chauffe, construit son habitation, laboure son champ, transporte ses denrées ; c'est le bois qui lui a permis d'étendre son empire sur l'Océan, et de créer ces voiesde fer qui ne feront peut-être un jour du monde entier, qu'une
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seule famille! Supprimez le bois, toutes les fonctions sociales sont interrompues ; tout s'arrête en même temps, les travaux de la paix comme ceux de la guerre^ les travaux qui donnent le nécessaire comme ceux qui donnent le luxe. Enfin, de quelque côté qu'on jette les regards, le bois se présente à nous comme l'auxiliaire le plus puissant, que la nature ait mis à noire disposition pour améliorer notre sort ! Et pourtant , de toutes les ressources qui nous environnent, c'est celle dont nous nous préoccupons le moins. Aussi les forêts s'en vont-elles avec une évidente et alarmante rapidité ; la spéculation les poursuit à outrance^ et si l'on n'y prend garde, elle en aura bientôt fait table rase \
1. Quelques années à peine se sont écoulées depuis le rejet, par le Corps législatif, du projet d'aliénation présenté sous l'empire par le ministre des Finances, et déjà Ton voit se reproduire des proportions dans le môme sens, propositions toujours appuyées sur les mêmes considérations, les mêmes sophismes : les besoins de ragricul* lure, les ressources des bois de particuliers, la faible renie des forêts de l'État, l'existence dans certaines contrées de forêts indéfinies et inr>puisables, etc., etc.
On oublie que nous avons encore en France plusieiurs millions d'hectares, qui ne sont couverts que de bruyères; et que par conséquent le terrain ne manque pas à Tagricnlture ;
Ou oublie que les particuliers défrichent de plus en plus et qiVils y sont poussés, d'un côté, par rimpossilnlîté pour eux d^élever des futaies; de l'autre, par la dépréciation du bois de chauffage;
Ou oublie que la faible rente des forêts de TÉtat, est précisément la prcnve de l'intensité de leur culture et de la supériorité de leors produits;
On ignore enfin qu'il n*y a de forêts indéfinies et inépuisables nulTe part; qu'on défriche aujourd'hui arec noe sorte de fureur dans tontes les parties du monde, et que les Américains eux-mêmes n'ont plus ai^scz de bois pour leur propre consommertion. (Lire k ce sujet un iotéressaut article de M. G. Fabre dans la Hevue des eaux et forêts, fév. 1872.)