UTILITÉ DU RHONE POUR LA LUTTE ÉCONOMIQUE
80. Exportations françaises. Utilité du Rhône. — Ce n'est pas seulement le transit qui serait ainsi acheminé par le Rhône, mais aussi le commerce d'exportation. Supposons la Loire aménagée et raccordée au Rhône, le canal du Midi modernisé et suivons sur une carte économique de la France le cours de ces voies navigables, ainsi que le cours du Rhône. Le nombre et la variété des produits exportables, ayant intérêt à emprunter la voie d’eau, que nous rencontrons sur notre route, sont étonnants. Nous y reviendrons avec quelques détails.
Quant au Rhône lui-même, il traverse la région lyonnaise, longe le Dauphiné et le département de la Loire, pays de commerce et d'industrie par excellence; par la Saône, il communique avec les vignobles de Bourgogne; il longe la Savoie, la Haute-Savoie et l'Ain, pays d’immense avenir, avec leurs réserves de houille blanche. Les exportations françaises, surtout pour la région du Sud-est, peuvent se développer prodigieusement avec le Rhône navigable jusqu’au lac Léman.
81. Avenir des ports du Rhône et de ceux du lac Léman. — Quand on voit l'importance qu'ont pris les ports rhénans on peut penser à la prospérité future des ports du Rhône, surtout du port de Lyon. Mais ce sont aussi les villes, les ports français et suisses du lac Léman qui prendront une importance impossible à imaginer actuellement. [1 faut penser au débouché merveilleux que ce lac présentera pour les chalands du Rhône, avec les 152 kilomètres de développement de ses côtes. Genève, mise à l'écart des voies ferrées de la Confédération, Genève, qui demande vainement à être raccordée aux grandes voies ferrées par le percement de la Faucillet, Genève, avec le Rhône navigable et le raccordement au Rhin deviendrait sans doute une puissante ville industrielle. Les habitants de Genève délégués aux réunions relatives au Rhône navigable le savent bien, et c'est avec un intérêt passionné qu'ils ont suivi les discussions.
Outre le transit par le lac Léman, les ports du lac recevraient les marchandises à transborder et destinées aux pays voisins; le port de Lausanne desservirait la Suisse centrale, celui de Villeneuve, le Valais. Les ports français de Thonon et Evian recevraient les marchandises à destination du nord et de l’est de la Haute-Savoie. Toutes ces régions trouveraient facilement un fret de retour, augmentant ainsi leur commerce d'exportation et d'importation.
4. Sans entrer dans le détail de la question du percement de la Faucille, nous rappellerons que, en 1913, la Chambre de commerce d'Annecy
a fourni de graves arguments, touchant à l'intérêt national, contre ce projet, et en faveur du Saint-Amour-Bellegarde.
L'AMÉNAGEMENT DU. RUONE
ge. Avantages du Rhône navigable or les TER suisses. — L'intérêt de la Suisse à ce que le Rhône soit aménagé n’est pas seulement d'échapper à l'emprise économique, et par suite à l'emprise politique de l Allemagne, et de conserver … par là son indépendance; il est aussi de voir se développer, avee Genève, toutes les villes du Rhône au Rhin : Morges, Yverdon, Neuchâtel, Bienne, Soleure, Olten, Aarau. L'industrie
suisse, qui peut se développer énormément grâce à la houille
blanche que possède le pays, profitera largement des débouchés
fluviaux. Soit par cette exploitation de la houille blanche suisse, soit par l'exploitation de celle du Rhône et des Alpes, il est certain qu’une quantité considérable de charbon sera rendu disponible, et quil en résultera une baisse de la valeur de ce produit,
ou du moins une absence de hausse, qui influera sur le pa de revient des produits. :
Le Conseil national, Chambre des députés de la Suisse, a bien compris l'importance de la question pour la Confédération. Ee 41 juin 1918, il a voté, à l'unanimité des membres présents, une nouvelle loi etoile décidant que la législation sur la navigation cesse d’être du domaine des cantons, pour entrer dans celui de la Confédération. Les fédéralistes les plus déclarés ne firent pas d'objection à cette nouvelle centralisation. D'autre part, tous les Suisses, affirme le Journal de Genève du 12 juin 1918, sont d'accord sur ce que la Suisse ne doït pas s'orienter exclusivement vers la navigation du Rhin, et sur ce qu'il faut à la Suisse deux débouchés, l’un vers la mer du Nord, l'autre vers la Méditerranée, cette seule politique étant vraiment nationale.
83. Danger qu'il y aurait à négliger le trafic suisse. Aîfaire de la convention du Gothard.— Si la France n’accorde pas à la Suisse le débouché vers la Méditerranée dont elle a besoin, et auquel il serait utile d'en joindre un autre vers l'Océan, elle commettrait la même erreur que lorsqu'elle a laissé faire la convention du Gothard. Cette affaire du Gothard doit être sommairement exposée, car elle montre à quel point l'Allemagne tenait à mettre la Suisse sous sa dépendance économique. La ligne du Gothard fut construite vers 1869 par une compagnie privée. Mais cette compagnie reçut des subventions d'Etats : 31 millions de la Suisse, 30 de l'Allemagne, 58 de l'Italie que l'Allemagne espérait ainsi se rattacher économiquement par la Suisse neutre bienveillante. Par la convention de 1869, l'Allemagne et l'Italie obtinrent d’être aussi favorisées sur cette ligne que les nations voisines. En outre, elles devaient participer aux bénéfices quand le dividende distribué dépasserait 7 °/,; c'était peu de chose, l'Allemagne ‘ne reçut que
186. 000 néttee en 20 ans. . 1897, ” Éohecit. fédéral, gouverement de la Confédération suisse, voulut racheter le Gothard, comme les autres lignes, en s'engageant à remplir les obliga- tions à la charge de la compagnie. Mais, pour éviter l’ingérence de: l'Allemagne et de l'Italie dans sa comptabilité, la Suisse proposa de remplacer la participation aux bénéfices par une réduction des « surtaxes de montagne ». Alors l'Allemagne et
__ Fitalie contestèrent le droit de la Suisse au rachat, et, pour
l’'admettre, elles demandèrent que les chemins de fer allemands et italiens jouissent, sur tout le réseau suisse, des avantages accordés ou pouvant être accordés à toute compagnie étrangère aboutissant en Suisse. Cette clause interdisait à la Suisse tout traité avantageux avec une compagnie française, et cela à perpétuité. En outre, les « surtaxes de montagne » étaient réduites de 35 p. 100 dès 1910, de 50 p. 100 dès 1920, au bénéfice exclusif des marchandises en transit allemandes et italiennes. Enfin pour l’électrification de la ligne (qui sera prochainement réalisée), une clause prévoit que les maisons étrangères (les maisons allemandes pensaient bien en profiter) seront admises à concourir sur le même pied que les maisons suisses. L'Italie retirait peu d'avantages de la combinaison ; la réduction des surtaxes favorisait l’entrée des marchandises allemandes dans l'Italie du nord. En Suisse, on protesta; une pétition recueillit 116.000 signatures. Rien n’y fit, les chambres suisses ratifièrent l'acceptation du Conseil fédéral. En résumé, les chemins de fer d'Etat allemands se sont assuré une situation privilégiée vis-à-vis des chemins de fer suisses!.
Cet exemple historique montre à quel point l'Allemagne tenait à avoir dans sa main le transit suisse, et combien il importe que nous aidions la Suisse à conserver sa liberté commerciale, de laquelle dépend sa liberté politique, en lui donnant de bonnes voies d’ accès, meilleures que celles de l'Allemagne, pour ses importations, ses exportations et son transit. € est d'autant plus important que nous verrons un jour, peut-être prochain, un immense effort des Allemands pour le relèvement de leurs affaires industrielles et commerciales.
84. Nature et importance vraisemblables du trafic international par le Rhône. — Il est difficile de prévoir avec exactitude en quoi consistera le trafic de la voie navigable internationale, et quelle en sera l'importance. En effet, il est
4. Une campagne de presse, en Suisse, en 1918, a demandé la revision de la convention du Gothard. Dans son discours de Genève, le 23 déc. 1918, M. Ador, le nouveau président de la Confédération, a annoncé que la Suisse demanderait cette revision. Le projet de traité de paix prévoit la dénonciation de cette convention.
probable que toutes les suppositions seront inférieures à ce que
sera la réalité. Une voie nouvelle appelle de nouveaux échanges,
une nouvelle circulation. Qui aurait osé supposer, en 1835, le développement formidable que devaient prendre les chemins de fers | +
Ce qu’il est permis de prévoir, c'est que la voie du Rhône prendra une notable partie des céréales qui arrivent au Rhin, provenant de la Méditerranée ou de la mer Noire. Il est même possible que ces marchandises aient intérêt à prendre la voie du Rhône, même à destination des régions voisines de la mer du Nord, car la traversée par Gibraltar est longue, et les dangers des brouillards presque permanents grèvent le fret des navires de primes d'assurance élevées.
Prenons le mouvement du port de Mannheim en 1908, ce mouvement s’est élevé à 10 millions 75 milles tonnes; dans ce nombre, figurent les marchandises suivantes :
BR ne rune 834.761 tonnes SONIEN ro ml rut 21.768 — AVOLTO SR RSR No 76.413 — MARS ER a ne 95.899 — Légumes-secs.’....1..: re 13.203 — Graines oléagineuses...... 66.384 — Pétrole te 122.715 — OT RE 1.231.143 tonnes
Or, une grande partie de ces marchandises viennent de la Méditerranée ou de la mer Noire. Il est extrêmement probable que ce trafic sera attribué au Rhône pour une bonne partie.
Les vins du Midi et d'Algérie n’ont guère d'intérêt à employer aujourd’hui la voie du Rhône et de la Saône, qui les dirige sur des pays concurrents. Au contraire, ils formeront un élément de trafic, quand le Rhône permettra, non seulement l'accès au Léman, dont les côtes sont elles-mêmes vinicoles, mais bien un accès plus au nord, par Neuchâtel et le Rhin.
Beaucoup d’autres produits auront intérêt à emprunter la voie du Rhône; les minerais nord-africains, ceux de Grèce, d'Espagne, des Pyrénées, les produits industriels et alimentaires, les savons et aussi les denrées coloniales fraîches, et même encore les viandes, les primeurs, les fruits, par bateaux frigorifiques.
Le fret de retour est plus difficile à prévoir. En effet, la guerre, nous en sommes convaincus, aura donné à la France une organisation et un outillage industriels qui lui permettront de fabriquer quantité de produits qui lui manquaient, produits chimiques, matières colorantes et autres, pour lesquels nous