Houille Blanche, mai-juin
que son principe était trop absolu, car elle estime que l'Etat a été bien inspiré en évitant, pour les projets de captage du Haut-Rhône, tout monopole pour Paris, et en imposant l’établissement d'une sous-station dans chacun des huit départements traversés, et une distribution dans la Haute-Savoie, département riverain du Rhône à Génissiat, lieu du captage . projeté.
C'est avec surprise que nous lisons dans L'Autre Revanche, de M. Marius Richard, ceci : « Par elle (la houille blanche), la vie de régions entières est déjà transformée. Les vallées des Alpes, autrefois désertes, dans lesquelles végétait une population industrieuse, mais misérable, sont aujourd'hui frémissantes de la vie intense des usines qui se multiplient sans cesse. » D'abord, le triste spectacle de ces vallées désertes et de cette population qui végète, s’il existe peut-être dans une partie de la Maurienne. n’est qu'une image propre à frapper l’imagina-tion. De nombreuses vallées des deux Savoies sont très prospères, et forment de belles régions agricoles où la population ne végète nullement. Ensuite, et c’est là l'erreur, ce n’est pas la houiïlle blanche produite qui créé la « vie intense » des usines, et aussi la vie intense des actionnaires, c’est la houïlle blanche consommée. Si vous envoyez l'énergie des Alpes à 500 kilomètres, il restera dans les Alpes des usines génératrices, avec quelques douzaines d'ouvriers pour chacune d'elles, et ii n’y aura pas de vie intense, mais bien une magnifique richesse naturelle qui s’en sera envolée le long des fils de cuivre. IL m'importe peu que l’industrie aille se concentrer à Paris et dans queiques autres villes, autour desqueiles se concentrera aussi la population qui végétera et périra avec la crise fatale du logement, si le reste du pays est devenu un désert.
Or, précisément, il ne faut pas que la France soit un désert, avec les somptueuses oasis de quelques cités industrielles abritant, du reste, plus de misères physiques et morales que de luxe, Ce n’est ni de la politique de clocher, ni du régionalisme - qu’il faut faire, mais de la décentralisation. Or, la houille blanche est dangereuse, car rien n'empêche qu'elle aille se concentrer toute en un même point, en y drainant capitaux et capitalistes, autour desquels se massera une population tassée, serrée, proie de l'alcoolisme et de la tuberculose, et en laissant ailleurs un désert.
La France, quel que soit son gouvernement, centralisateur ou non, est nécessairement, il est regrettable d'avoir à le rappeler, formée par l’ensemble des régions françaises. La prospérité française est faite de chacune de ces régions. elle est faite de la prospérité de chacun des habitants de ces régions.
193. Avantages de l'emploi de l' énergie à proximité du captage. — Il y aunautre argument, extrêmement impor-
tant, que nous allions perdre de vue, à force de ne parler que .
de production d'énergie et de ne plus penser à la navigation. L'aménagement du Rhône pour la houille blanche ne se conçoit que parallèlement ? à son aménagement pour la navigation, Nous avons asséz insisté sur l'importance de la grande artère . fluviale pour qu'il soit évident que les immenses travaux du Haut-Rhône pour la force doivent prévoir aussi la navigation, et que les travaux également importants du moyen Rhône pour la navigation doivent prévoir également le captage de l'énergie.
Or, une grande partie de l'intérêt qui s'attache au Rhône navigable disparaîtra si, le long du fleuve, ne s'établissent pas, précisément en employant l'énergie hydraulique, de nombreuses et puissantes industries utilisant largement la noupelle voie de transport qui amènera les matières premières et emmènera les produits.
La solution serait différente, et même inverse si, pour une cause quelconque, l'énergie hydraulique n’était pas utilisable dans la région; par exemple, si les communications étaient nécessairement très défectueuses et ne permettaient pas l'installation d'usines, ou s’il était nécessaire, pour faire fonctionner les usines, d'y amener par des voies très coûteuses les matières premières. En ce cas, il y aurait intérêt à conduire l'énergie au loin. Mais ce n’est pas le cas pour le Rhône, et nous avons vu quelles nombreuses utilisations l’énergie hydraulique des Alpes et du Rhône trouveraient dans la région même. Nous avons même prévu une utilisation spéciale et importante pour l’énergie supplémentaire d'été.
4. Inconvénients du transport à longue distance dé l'énergie hydro-électrique. — Les-partisans du transport de la force au loin font valoir que la houille, celle de Saint-Etienne par exemple, se transporte elle-même au loin. C’est exuct, mais l'argument est sans valeur; en effet, la mine de houille, avec les débouchés qu’elle donne à la main d'œuvre du pays, est, par elle-même, une richesse pour le pays où elle est située, tandis que l'usine génératrice électrique ne rapporte rien, ne nécessitant qu'un personnel insignifiant.
Ensuite, il n’est pas vrai que la houille se transporte au loin sans inconvénient; elle se trouve alors grevée des frais de transport. Pour éviter cette perte, les industries s'installent à proximité de la mine de houille, comme c'est le cas pour la région de Saint-Etienne et pour les régions industrielles du Nord de la France. La houille a donc tendance à rester sur
| CAPTAGE DE L'ÉNERGIE HYDRAULIQUE re LES
place et ne se dirige pas arbitrairement suivant des volontés -capricieuses. =
Il en est de même pour l’ énergie hydro-électrique. Supposons celle du Haut-Rhône dirigée sur Paris; sans entrer dans des calculs qui n’intéressent que les techniciens et sans indiquer - pour le moment quelle est la puissance que l’on espère tirer du Haut-Rhône, nous indiquons simplement qu'il faudrait, pour le transport, des câbles conducteurs de très forte section représentant, comme capital, de nombreux millions immobilisés et ne rapportant rien. à
En outre, il se perdrait en route, d’après les expériences portant sur des réseaux étendus, environ 50 p. 100 de la puissance. C’est comme si, pour transporter à Paris la houille de Saint-Etienne, il fallait en brûler la moitié; personne ne
. considérerait l'opération comme avantageuse.
Pour le transport à Paris, notamment, on ne peut songer à envoyer guère plus que la puissance correspondante au débit d’étiage du Haut-Rhône, les besoins de Paris étant vraisemblablement constants et réguliers. Cette puissance est de 85.000 HP. environ. Paris recevrait donc cette puissance réduite à 42.500 HP à cause de la perte en route. Or, les usines de Fagglomération parisienne produisent 1.750.000 H. P., et pour un si faible appoint, on priverait la région du Rhône d’une ressource si précieuse. Le principe de ce raisonnement resterait [e même si l’on prend en considération les hautes-eaux d'été, avec cette différence que la perte serait encore plus sensible pour la région du Rhône qui offre des débouchés particulièrement intéressants en été, que la perte en route serait encore plus importante et que l’utilisation de ces « chevaux temporaires d'été » à Paris est difficile à trouver.
La comparaison du Niagara, dont l'énergie est transférée à longue distance, est sans intérêt. Avec les besoins actuels, dans le pays neuf où se trouve cette grande chute hydraulique, le débit du Niagara, même à l’étiage, permet le luxe d’une forte perte d'énergie, et, en outre, la ligne traverse des régions que l’on n’a pas encore commencé à exploiter d’une manière intense.
En résumé, il peut être intéressant d'envoyer à Paris la force électrique qui peut y être envoyée, mais il serait déraisonnable de prendre dans une partie de la France des forces qui peuvent + être employées dans l'intérêt du pays tout entier.