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CHAPITRE PREMIER

L'idée qui fit agir ceux qui partirent les premiers à la recherche des « Indes d'or » au delà de l'Atlantique, n'était pas qu'intéressée. Le xve siècle aussi bien que le xixe subit en même temps d'une façon visible une période d'accaparement et de religion tout à la fois.

De nos jours, le missionnaire précède d'habitude le flibustier; mais au temps de la conquête de l'Amérique par les Espagnols, ce fut le contraire qui eut lieu. Aussitôt que les aventuriers génois et espagnols eurent découvert l'existence d'un nouveau monde au delà des mers, l'Eglise de Rome s'empressa d'exploiter cette découverte en envoyant des missionnaires de la Croix, qui obtinrent des passages de faveur à bord des barques qui emportaient les flibustiers de l'ancien continent vers la proie qui leur était destinée. On peut encore voir à Rome la carte sur laquelle le pape avait solennellement

divisé le Nouveau-Monde entre l'Espagne et le Portugal. Deux nations, toutes deux, essentiellement catholiques, acceptaient les délimitations du pape comme l'oracle de Dieu. Les destinées, cependant, furent moins obéissantes, et aujourd'hui, le visiteur qui examine cette carte au musée du collège de Propaganda Fide se laisse aller à des réflexions mélancoliques sur la vanité des anticipations humaines, quand il s'aperçoit que, même sur le plus petit Ilot de ce nouveau monde, on ne voit plus flotter aujourd'hui un seul drapeau espagnol ou portugais.

Si l'Ancien Continent imposa violemment ses croyances aux populations indigènes du centre et du sud de l'Amérique, l'Amérique du Nord n'a pas manqué d'exercer une action semblable sur l'Ancien Continent, quoique par une méthode de propagande toute différente. Prescott, dans son histoire de la conquête du Pérou, nous a laissé un tableau frappant des moyens employés par les pirates bigots qui conquirent le royaume des Incas. Les malheureux Péruviens qui furent capturés par les Espagnols eurent à. choisir entre la conversion au christianisme ou la mort. Il n'est pas étonnant qu'ils aient accepté la religion qui leur était ainsi imposée à la pointe de l'épée; mais, si nous devons en croire la chronique, leur conversion s'accomplit dans la moindre forme habituelle d'une conviction intelligente. Exposer les mystères du christianisme à un pays vaincu, tandis que le sol était encore humide du sang répandu par les conquistadores était un procédé quelque peu sommaire; mais on a rarement vu chose plus grotesque que ce qui se passait au Pérou : les conquérants espagnols ignoraient la langue de leurs

captifs et, par conséquent étaient forcés d'avoir recours a, quelques interprètes égarés dans le pays, dont l'intelligence était par trop limitée pour comprendre le symbole de saint Athanase. Il s'ensuivit que quand les Péruviens furent appelés à confesser leur foi dans la religion chrétienne et le dogme fondamental de la Trinité, les interprètes leur dirent de déclarer qu'il y a trois dieux et un Dieu, ce qui faisait quatre et, sur l'acceptation de cette proposition arithmétique, on les baptisa incontinent et ils furent admis dans le sein de l'Eglise chrétienne.

Telles furent les méthodes primitives de Pizarro et de bien d'autres Espagnols non moins célèbres qui prêchaient l'Evangile, le sabre à la main, il y a quatre siècles à peine. A des millions d'infortunés et paisibles indigènes, que les Espagnols faisaient mourir par un travail ininterrompu, on offrait gracieusement le ciel après le tombeau, en compensation du très réel enfer dans lequel les avait plongés la conquête.

A cette époque, sans aucun doute, le triomphe de l'Espagne et de Rome semblait complet. Jusqu'à ce jour, du nord du Mexique a. la Terre de Feu, la religion catholique domine. Ce fut dans l'Amérique du Sud que les jésuites trouvèrent l'occasion de réaliser leur idéal politique et religieux et, à l'heure actuelle c'est dans les Etats de Colombie que les moines dépossédés des Philippines trouvent l'accueil le plus cordial. L'Amérique du Sud et du Centre sont restées, depuis la conquête, de véritables Etats de l'Eglise. Cependant, églises aussi bien qu'individus sont affligés par le fardeau des concessions qu'il faut faire. La religion catholique romaine, ainsi imposée à la moitié de la partie méridionale de

l'hémisphère ouest, est singulièrement dépourvue de force vitale. Il serait difficile de citer un seul mouvement religieux qui ait pris naissance dans le sud de l'Amérique ou de nommer un seul homme ou une femme célèbre, dans le sud ou le centre des Etats d'Amérique, qui ait eu une influence quelconque sur l'histoire de la religion du monde.

Jusqu'à présent le sud de l'Amérique est une des hontes de l'Eglise catholique. Après une période de domination, pendant laquelle les prêtres et les jésuites régnèrent sans conteste, la révolte éclata avec violence ; les jésuites furent expulsés et les libres-penseurs prouvèrent amplement, par leur législation anticléricale, que le mot d'ordre de Gambetta « le cléricalisme, voilà l'ennemi » pouvait être un cri de ralliement aussi enthousiaste dans le Nouveau-Monde que dans l'Ancien. Mais les ardentes passions engendrées par le conflit qui subsiste entre les forces de l'orthodoxie et de la libre pensée, ne purifièrent pas l'Eglise. La moralité de bien des prêtres dans le sud de l'Amérique laissait tant à désirer qu'il fut beaucoup question, au Vatican, de la nécessité de suspendre, pendant un certain temps, le célibat imposé aux prêtres, qui avait engendré, non la chasteté, mais un universel concubinage. Au lieu d'être une gloire, l'Eglise de l'Amérique du Sud est devenue un scandale et un reproche pour le Christianisme.

Il en fut tout autrement pour la moitié nord de l'hémisphère ouest. Là, au contraire, le mouvement religieux fut le plus efficace facteur de la^ôlonisation du pays. Les mines d'or de la Californie étaient heureusement inconnues dans les xvie et xvir3 siècles. Les Etats-Unis de l'Amérique et du Canada n'avaient pas plus d'at-

traits pour les conquérants que n'en ont les régions pastorales du Transvaal pour MM. Werner, Beit et Eckstein. Ils laissèrent cette contrée du nord à ceux qui, tels que les Boers primitifs, se répandaient dans des pays inhabités, non à la recherche de l'or, mais à la conquête de la liberté. Pendant que le sud de l'Amérique se colonisait par des aventuriers avides de richesse, le nord de ^'Amérique fut créé par de froids idéalistes, fuyant le Vieux-Monde pour le désert vierge dans lequel ils espéraient reconstruire, sur d'éternelles fondations, la cité de leur Dieu.

Il est vrai que les premiers colons qui partirent en compagnie de Raleigh pour Virginia n'étaient pas mus par une idée aussi élevée. Ils étaient plutôt, comme les colonisateurs de notre époque, tentés par la perspective de choisir des propriétés et de se créer une famille dans les riches régions qui produisent le tabac, au sud du Potomac. Ils étaient les premiers; leur position sociale était probablement supérieure à celle des hommes du Mayflower.

Il existait un contraste singulier entre les nombreux et ardents cavaliers qui peuplèrent les Etats-Unis du Sud et l'homme austère qui se fixa sur les. côtes sauvages de la Nouvelle-Angleterre. Les habitants du Sud avaient la richesse et les aises, le sol fertile et le radieux soleil, cependant, la destinée de ce continent n'était pas entre leurs mains mais entre celles des colons du Nord, fugitifs et proscrits, fuyant à travers l'Atlantique sur des « coquilles de» noix » pour échapper à la persécution des prêtres et des rois.

Les motifs qui firent agir les hommes de « Mayflower » de l'autre côté de la mer furent d'ordre religieux, avant

de devenir politiques; ils furent aussi, dans une très petite mesure, économiques et financiers. A l'époque, le mouvement paraissait comparativement insignifiant. Qu'importait aux souverains et aux hommes d'Etat de l'Ancien Continent qu'une colonie ou deux de fanatiques s'établissent sur les côtes ouest de l'Atlantique ? Aujourd'hui, tout le monde se rend compte que c'était un exode aussi funeste dans son influence sur l'histoire humaine, que l'exode du peuple de Dieu à travers le désert.

Le siècle dernier fut témoin d'un mouvement semblable, mouvement qui est peut-être devenu assez puissant maintenant pour constituer ou démembrer un empire. L'émigration vers le Nord des Boers hollandais à travers le Vaal semblait même moins significative que le débarquement des puritains à Plymouth Rock; cependant aujourd'hui, il ne semble pas impossible, que comme l'un, qui fut la cause de la fondation de la plus grande République du monde, l'autre ne soit pas la raison de la diffusion du militarisme dans le monde entier.

Il serait injuste de croire que les puritains de la Nouvelle-Angleterre furent, avec leur enthousiasme religieux, le seul élément qui créa la riche République américaine. Les catholiques de Rome qui colonisèrent Maryland étaient dans une certaine mesure, des exilés « par acquit de conscience ». Les efforts de propagande de l'Eglise romaine dans le nord de l'Amérique différaient toto cœlo de la façon brutale dont le prosélytisme était conduit dans le Sud. Les jésuites du genre de Livingstone qui étaient tout d'abord missionnaires et explorateurs, devenaient les pionniers de la colonisation européenne au Canada et le long du Mississipi. Sur la côte du Pacifique les pères des différents ordres reli-

gieux furent les seuls pionniers de la civilisation chrétienne dans le Far-West, jusqu'à ce que les Argonautes de 1849, les eussent débordés en bouleversant leur simplicité pastorale. Le phénomène du début se répète : Les deux continents du Nouveau-Monde étaient divisés entre le principe d'autorité et le principe de liberté. Dès sun origine, la République américaine proclama avec grandeur, comme droit inaliénable et fondamental de l'humanité, la liberié de conscience et la liberté de religion.

Dans les questions de religion, l'influence indirecte de l'Amérique sur le monde a été probablement plus importante que tout autre effet direct produit par les docteurs ou prédicateurs américains, bien que, comme je vais le démontrer, l'influence de ces derniers n'ait pas été, en aucun cas, inutile. Ce sont les citoyens des Etats- Unis qui fournirent au monde, pendant un siècle et même plus, une grande leçon de choses en ce qui concerne la possibilité de maintenir la religion sans l'intervention de l'Etat et sans les pénalités des législations intolérantes. A une Europe intraitable dans l'entêtement de l'ancienne tradition qui admet qu'une religion ne peut exister sans que l'Etat intervienne et donne force aux symboles religieux, les Etats-Unis présentaient le spectacle d'une grande communauté chrétienne dans laquelle les rites de la religion étaient pratiqués aussi rigoureusement et où l'esprit de la vraie religion était au moins aussi puissant dans l'exercice fécond de la vertu que dans la communauté ou l'Eglise avait le privilège de se « carrer » bizarrement parée dans toute la magnificence de sa livrée d'Etat. Cette puissante influence existe toujours fortement dans le Vieux

Monde. L'exemple des Etats-Unis a été un dissolvant bien plus important pour les idées du Vieux Continent par rapport à la nécessité d'une union inséparable entre l'Eglise et l'Etat que toute l'activité de la société libérale. La formule de Cavour, d'une Eglise libre dans un Etat libre, n'a pas été émise moins de deux siècles après que cet idéal avait été formellement accepté comme base de la République américaine. Dans un monde où les hommes peuvent encore comparer le xxe siècle avec les conceptions religieuses du moyen âge, l'exemple de l'Amérique éclaire ainsi que les rayons du soleil levant la terre sombre et ténébreuse.

En dehors de cette action subtile et indirecte des idées américaines sur les rapports de l'Eglise et de l'Etat et sur la liberté de conscience, l'observateur le plus superficiel ne saurait douter de l'influence directe que la vie religieuse d'Amérique et les idées religieuses ont eu sur de grandes sections des individus de langue anglaise dans la Grande-Bretagne et dans les possessions d'outre-mer. Il est très naturel qu'il en soit ainsi, car, au moins la moitié des peuples parlant l'anglais sympathisent, en tant que religion, davantage avec les Américains qu'avec les anglicans. L'église anglicane en Angleterre est l'église d'une secte cultivée et richement dotée; c'est une institution aussi distincte de la vie de la race que la Chambre des lords et la monarchie. Ni monarchie, ni Chambre héréditaire, ni église établie n'existent au delà des mers. Une église épiscopale, sans doute, c'est-à-dire ecclésiastiquement affiliée à l'église anglicane vit dans toutes les colonies et les Etats-Unis, mais n'est établie comme religion d'Etat et dotée nulle part; son clergé n'est jamais inoculé avec le virus de la

supériorité sociale et, bien que le germe du sacerdoce se montre de-ci, de-là, on le constate sous une forme très atténuée. Les non-conformistes 'de notre pays sont spirituellement plus d'accord avec l'église américaine qu'avec l'église anglicane. Ceci est surtout vrai chez les indépendants et les baptistes, les unitariens et, dans une proportion moins importante, chez les presbytériens. Quant aux méthodistes qui n'ont nullement contribué aux glorieuses traditions de la fondation de la Nouvelle- Angleterre, ils se sont augmentés et multipliés à un tel point dans les Etats-Unis que leur nombre surpasse les méthodistes du pays d'origine et ainsi le méthodisme peut être regardé comme la secte religieuse la plus américanisée de toutes. . Les nonconformistes et les méthodistes, qui sont considérés conventionnellement par le clergé établi comme des étrangers à la République d'Israël, et à qui on rappelle, en toutes occasions, qu'ils sont des parias indignes de s'asseoir à la table commune avec les brahmines de l'établissement, se trouvent plus" à leur aise dans la grande République américaine. Les congréganistes baptistes unitaires et presbytériens sont solidaires des puritains et de leurs descendants. Les méthodistes, dans toutes leurs divisions, sont également solidaires de l'église méthodiste épisçopale ; s'ils changent de chaire, ils ont les mêmes livres de dévotion et, par-dessus tout, ils chantent les mêmes hymnes. Chaque fois qu'une pierre est lancée dans le lac de la vie religieuse d'Amérique ou de la Grande-Bretagne, les ondes ne sont jamais repoussées par l'Atlantique; elles s'étendent d'un continent à l'autre, dans l'harmonie calculée du mouvement. A l'indifférent qui est présumé n'appartenir à aucune

organisation religieuse, tout cela peut paraître puéril, mais l'Anglais attache plus d'importance aux manifestations religieuses qu'aux combinaisons politiques. Sa chapelle le préoccupe beaucoup ; elle est toujours avec lui. Deux fois le dimanche, au moins, elle rappelle pour assister à un service public à heures fixes. Ceci n'est encore rien; il faut qu'il se rende à diverses assemblées, qu'il professe à l'école du dimanche ; il doit aussi distribuer des brochures, prêcher dans les paroisses, passer le peu de temps qui lui reste à pratiquer des devoirs religieux, tandis que les demandes de services de la part de l'Etat sont intermittentes et comparativement insignifiantes. La solidarité basée sur l'identité des croyances est souvent plus importante que la solidarité qui existe entre habitants du même pays. Il en est autrement en temps de guerre. Quand le pays est envahi, le patriotisme est supérieur à tout autre sentiment, mais les pays de race britannique ne savent guère ce qu'est, jusqu'à présent, l'invasion. La grande majorité des peuples de langue anglaise n'a jamais entendu un coup de canon. Mais la guerre ouverte ne cesse jamais entre l'homme et la femme qui pratiquent, et les forces du mal. L'Eglise est l'armée du Dieu existant, toujours mobilisée pour Faction. Naturellement la pensée de ses partisans se reporte plutôt vers la chapelle ou l'église que vers l'Etat. Il est difficile aux adeptes du culte anglican de se rendre compte jusqu'à quel point les livres, les prédicateurs et les hymnes américains façonnent les^ intelligences des adeptes de l'Eglise libre de cette nation. Si une réminiscence autobiographique peut m'être permise ici, je puis dire que j'ai encore d'une façon frappante à l'esprit les

rayons de la bibliothèque de mon père tandis que tout enfant je faisais partie de la congrégation presbytérienne de Tyne-Side. A la place d'honneur se trouvaient de magnifiques ouvrages (fruit défendu pour moi) contenant les œuvres de Jonathan Edwards, le professeur de la Nouvelle-Angleterre qui représentait le calvinisme dans son effrayante austérité. Un autre rayon contenait les œuvres de Channîng l'Unitarien qui pardonnent rarement l'offense faite à son hérésie unitaire. De Jeremy Taylor, de Barrôw, de South et des auteurs classiques ou orateurs de la secte anglicane, il n'y avait aucune trace. Chalmers et Guthrie représentaient le presbytérianisme d'Ecosse, mais parmi les prédicateurs modernes, les œuvres d'Henry Ward Beecher étaient les plus en évidence quoique Spurgeon vînt après lui cum longo intervallo ; c'était là un stock bien réduit d'ouvrages théologiques, mais on peut douter que de mes lecteurs même parmi les plus instruits, surtout parmi ceux qui pourraient sourire du peu d'importance de la bibliothèque du ministre indépendant, beaucoup nient lu eux-mêmes autant d'œuvres théologiques que celles que je viens de citer plus haut.

Si nous examinons les mouvements religieux du dernier siècle, chez les peuples parlant anglais, nous en distinguerons très nettement cinq. De ces cinq, un seul est d'origine anglaise. Le premier et le plus persistant est le retour aux sentiments religieux (revivalisme). Il était bien américain d'origine.

Sans aucun doute nous retrouverons des revivais, ce que les catholiques appellent les missions, dans tous les âges de l'Eglise. Mais l'organisation étudiée des services religieux dans le but de surexciter l'en-

thousiasme moral de l'humanité est d'origine essentiellement américaine et date du siècle dernier. Wesley et Whitfield peuvent en avoir semé les graines mais elles ont poussé au delà de l'Atlantique. Le revivalisme devint florissant dans les Etats-Unis, bien avant qu'il ne prît de l'extension de l'autre côté des eaux. Le vrai porte-parole du revivalisme fut le professeur Finey du collège Oberlin et, comme résultat direct de son enseignement, nous avons l'armée du Salut qui est simplement un retour aux sentiments religieux sur une base constante et placé sous une discipline quasi militaire. Il est aisé de se moquer de ce revivalisme, mais c'est grâce à lui que des centaines et des milliers d'hommes et de femmes ont pu trouver une existence plus pure et plus noble.

Ceux qui retournent au sentiment religieux peuvent parfois paraître rudes, sans civilisation, vulgaires même, mais par leur éloquence naturelle, des millions d'hommes ont entendu pour la première fois l'écho de la voix divine qui parla sur le Sinaï. Le revivalisme a fait bien des choses que les esprits les plus éclairés et les plus affinés n'auraient jamais osé tenter.

Il n'y a pas qu'une seule forme de revivalisme qui nous soit venue des Etats-Unis ; il y a encore une longue liste de revivalisles dont les services ont été grandement appréciés, soit en Angleterre, soit aux Etats- Unis. De ces derniers les plus connus sont Moody et Sankey. Moody par ses discours, Sankey par ses chants, exercèrent une grande infWnce sur le peuple anglais pendant la deuxième moitié du siècle dernier.

Les hymnes de Sankey occupent encore la première place dans les lieux de dévotion de l'Empire britan-

nique. Elles sont chantées bien plus fréquemment et par un nombre de personnes beaucoup plus grand que n'importe quel autre cantique, exception faite de l'antienne nationale.

La seconde collaboration importante apportée par l'Amérique à la vie religieuse du monde est celle dont la signification est appréciée par un petit nombre. Le phénomène mystérieux et surprenant du spiritisme se manifeste vers le milieu du siècle, mais ce n'est pas avant le docteur Home, c'est-à-dire à l'époque où l'Angleterre se vautrait dans le sang russe en Crimée. Le docteur Home, comme M. Carnegie, était né en Ecosse; mais il traversa l'Atlantique à neuf ans et ne revint au pays natal qu'une fois américanisé.

De son œuvre comme spirite et de sa tournée bien extraordinaire à travers les différentes cours et villes principales de l'Europe, nous ne parlerons pas. La majorité le traitait en charlatan. Robert Browning le ridiculisait en l'appelant « Fange de médium », mais sa femme beaucoup plus spirituellement inspirée que lui, reconnut la réalité du phénomène qui démontrait à l'humanité la possibilité de communiquer avec ceux qui n'étaient plus.

Ce n'est pas le lieu de discuter la valeur du spiritisme ou plutôt de la promesse qui ressort du grand problème :«Si un homme meurt, vivra-t-il de nouveau?» Cependant il est bon de noter en passant que des hommes éminents appartenant au monde de la science, tels que Williams Crookes, le professeur Alfred Russel Wallace et M. Camille Flammarion ont publiquement affirmé leur croyance au spiritisme. De plus, M. Myers après avoir consacré un quart de siècle à une investiga-

tion scientifique et laborieuse du phénomène psychique, arriva au terme de sa vie avec la ferme conviction que la persistance de la personne après la dissolution du corps était susceptible d'une démonstration scientifique. Quant à moi, voici ma conviction : cette doctrine est comme la pierre que les maçons rejettent et qui devient la pierre angulaire d'un édifice.

Deux mouvements d'origine religieuse ont eu une grande action sur la société américaine et partant sur le monde entier, le mouvement de tempérance, l'émancipation de la femme.

Il serait exagéré de prétendre que le mouvement de tempérance ait eu son origine aux Etats-Unis, mais sans aucun doute, la plus grande part de sa force venait de la Nouvelle-Angleterre. L'Etat du Maine a occupé longtemps une position prééminente comme Etat de prohibition, et sa loi rigoureuse sur les boissons a, depuis cinquante ans, été l'objet d'une admiration profonde de la part des prohibitionnistes de la Grande-Bretagne et de ses colonies.

Le mouvement pour l'émancipation des femmes ne prit pas naissance aux Etats-Unis. Mary Wollstonecraft peut être considéré comme le prophète de son sexe. Mais ce n'est que lorsque les Américains s'en occupèrent sérieusement que la question de l'affranchissement des femmes entra dans le domaine de la pratique. De nos jours, il n'y a guère que dans les Etats-Unis d'Amérique et, tout récemment, en Australie et en NouvellerZélande que les droits civiques de la femme ont été reconnus. On peut dire que les deux mouvements furent combinés par ÏVnion des femmes de la tempérance chrétienne qui avait son siège principal à Chicago

avec Mi-s \v illard comme Egérie. L'Union des femmes de la tempérance chrétienne est une des grandes organisations qui ont pris naissance en Amérique et ont depuis établi des agences sur toute la surface du monde où la langue anglaise domine. Son action indirecte, en poussant les femmes à reconnaître leur responsabilité et leur capacité à. servir l'Etat en préservant la pureté et la sainteté de la famille, n'a certainement pas été la moindre contribution apportée par l'Amérique à l'amélioration du monde.

Le quatrième mouvement qui, commençant en Amérique, arriva à américaniser tous les pays de langue anglaise est celui de YEffort chrétien. Le mouvement de Y Effort chrétien est plus récent, mais, par contre, le plus actif et le plus enthousiaste de l'humanité organisée sous les auspices du christianisme. Il fut d'abord fondé dans la province du Maine par le Rev. Francis E. Clark. Il a depuis enserré l'univers dans une chaîne de sociétés solidaires qui sont basées sur les mêmes principes et visent à une même fin généreuse. Le mouvement de V Effort chrétien fait appel d'abord aux jeunes, ce qui est d'un caractère bien américain; il assure l'égalité absolue des sexes, l'obligation absolue et réciproque de la loi morale pour l'homme et pour la femme; il inculque la tempérance et diffère nettement en cela de bien des mouvements évangéliques. Enfin, il revendique, pour ses membres, d'une façon énergique, le droit d'essayer de purifier la vie publique et d'user des pouvoirs de l'Etat pour assurer ce résultat.

Il est fort possible que beaucoup d'entre ceux qui liront ces pages n'aient jamais entendu parler de l'existence de YEffort chrétien ou de YUnion des femmes de la tempe-

rance chrétienne ou, s'ils en connaissent les titres, n'y aient prêté qu'une faible attention, mais ces sociétés n'en sont pas moins pour cela des organisations florissantes sans comparaison aucune avec les sociétés similaires fondées à la même époque* dans le Royaume-Uni.

A côté cependant de ces différents courants dont l'existence ne dépend certainement pas d'une organisation anglaise, il y a une autre influence d'une puissance spirituelle qui affecte profondément la vie religieuse des masses et qui a été exercée par des Américains notables. Parmi ceux qui ont contribué à exciter la vigilance religieuse des peuples de langue anglaise, il convient de citer Channing Emerson, Théodore Parker et James Russel Lowell qui rédigea en vers la philosophie transcendentale qu'Emerson cristallisait dans ses essais. A côté d'eux quoique plus rapproché du domaine de l'Eglise orthodoxe, on trouve le brillant orateur et philanthrope catholique, Henri Ward Beecher. Plus loin encore, bien que retirés de l'Eglise orthodoxe, se trouvent les grands penseurs James Fiske, le docteur Draper et M. D. White.

On ne peut terminer cette description rapide et imparfaite de l'influence que l'Amérique et les Américains ont exercée sur la vie religieuse du monde sans rendre hommage à la mémoire du père Hecker. Les Etats- Unis d'Amérique d'essence essentiellement protestante ont influencé, d'une façon plus directe, les contrées du monde qui s'étaient soustraites à la domination papale. C'est la gloire du père Hecker d'avoir ainsi réussi dans une large mesure à introduire un esprit salutaire d'américanisme dans la vie de l'Eglise de Rome. Les forces de la réaction, il est vrai, ont triomphé

pour un temps et les doctrines américaines fléchissent sous l'habile diplomatie du Vatican; mais l'œuvre entreprise par le père Hecker ainsi que les principes qu'il a enseignés, continuent de porter leurs fruits. Les catholiques romains d'Amérique, en vrais fils de l'Eglise, se sont respectueusement soumis aux ordres de Rome. Cependant le siècle présent verra ses bases lavées par la irïarée montante de l'esprit américain et il est probable que le Pape, quel qu'il soit, prononcera de nouveau sa condamnation ; mais quand la marée montera pour la troisième fois, le Souverain Pontife devra reconnaître que les principes d'américanisme sont part et parcelle du gage sacré de la vérité que l'Eglise a le devoir de conserver religieusement et de répandre parmi les nations du globe.

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