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CHAPITRE II

Jusqu'à ces dernières années, il était d'usage de nier que l'Amérique eût jamais produit une littérature. Il n'y a pas encore un quart de siècle que les hautains esprits britanniques dédaignaient môme de reconnaître l'existence d'une personnalité telle que Mark Twain et notre orgueil fut encouragé par une humilité qui ne concorde certainement pas avec notre conception du caractère américain. Dans sa fable pour les critiques, Russel Lowel fait dire à un auteur :

His American puffs lie will willingly burn ail To gain but a kick from a transmarine journal.

Jusqu'au milieu du siècle et môme plus tard, la littérature américaine ne fut pour ainsi dire que la réflexion de la littérature anglaise. L'influence du nouvel entourage n'avait matériellement pas affecté le caractère du stock transplanté. Mais tout ceci s'est modifié : la littérature américaine aussi bien que la constitution américaine, bien que trahissant son origine ost cependant très

distincte de la littérature anglaise. La vieille humilité avec laquelle les écrivains américains écoutaient les critiques d'Europe a disparu. L'Américain a gagné rapidement les grandes lettres de naturalisation en littérature, comme il Ta fait du reste, depuis longtemps dans les autres branches de l'activité humaine, et, devenant de jour en jour plus conscient de sa force même, nous pouvons nous attendre à le trouver exerçant son influence croissante sur la littérature du monde.

Pendant la première partie de ce siècle, les auteurs américains, encore enrégimentés dans la tradition anglaise, produisirent des œuvres sans grande portée sur les peuples de langue anglaise. Les livres qui n'ont jamais été lus en dehors de l'union américaine peuvent avoir exercé une action indirecte sur l'esprit humain par les idées nouvelles qu'ils inspirèrent aux écrivains étrangers ; mais l'influence directe de ces livres sur le monde étranger peut être établie par l'examen des livres américains que les non Américains lisent; ceci réduit l'examen de l'autorité de la littérature américaine à un renseignement de première nécessité celui de savoir quels auteurs américains furent lus en Europe. Les Américains étant un peuple éminemment politique, une grande partie de leur génie pour les études politiques se donna libre carrière dans les ouvrages de science politique, mais ce genre n'avait pas besoin des murs de Chine ou des tarifs de prohibition pour limiter sa consommation dans la patrie d'origine. Les pères ^e la Constitution américaine, les hommes d'Etat et les grands penseurs et juges politiques qui préparaient ce premier développement sont pratiquement inconnus de l'Européen qui n'en a pas fait une étude spéciale.

Les Anglais instruits et quelques politiciens ont lu ces livres, qui sont comme les écritures saintes et politiques des Américains. Nous devons à la vérité de dire que ces ouvrages ont puisé leurs inspirations dans Tocqueville et Bryce.

L'influence de la religion, aussi profonde que celle des hommes politiques des Etats de la Nouvelle-Angleterre, et longtemps la chaire se partagea avec le forum le génie parlé de l'Amérique. Je me suis déjà étendu sur l'action de l'Amérique sur la vie religieuse du monde; dans ce chapitre je m'occuperai plus particulièrement de la place qu'elle tient dans la littérature sous la forme du livre imprimé. Le premier Américain dont les écrits furent largement répandus en Angleterre et qui exerça une influence perceptible quoique légère sur l'esprit anglais, fut Benjamin Franklin. Il est bien oublié depuis! La sagesse proverbiale de « FAlmanach du pauvre Richard » devint familière dans bien des maisons anglaises et Franklin fut certainement un nom bien plus grand pour nos grands-pères qu'il ne l'est aujourd'hui pour "nous. Il paraît môme difficile d'admettre qu'après une période d'obscurité relative sa réputation ne puisse revivre parmi les peuples de langue anglaise. Les premiers Américains dont les œuvres se répandirent en Angleterre composèrent le groupe des New Englanders qui avait fait de Boston le centre littéraire du Nouveau-Monde. Le plus remarquable parmi eux fut Emerson dont les essais sont probablement lus en Angleterre aujourd'hui plus que ceux d'aucun écrivain anglais. Ses « Traits anglais », figurent dans la liste de presque toutes les séries populaires et ses phrases pénétrantes comme des stylets inoculaient un peu de philo-

sophie transcendentale à l'adipeux John Bull. Emerson peut être considéré comme la fleur philosophique et littéraire qui s'épanouit sur la tige quelque peu épineuse de cette génération de prédicateurs puritains dont lui et ses confrères descendaient. Ses exemples furent ensevelis très profondément dans le granit du puritanisme calviniste; mais la force de l'idée se fit jour quand même dans l'évolution de la piété mystique et de la philosophie poétique du Sage de Concorde. Dans notre bibliothèque il est placé parmi les cinq premiers auteurs qui sont lus partout aujourd'hui : Montaigne, Bacon, Addison, Lamb, Emerson. De cette pléiade, Emerson est probablement le premier ou le second.

Après Emerson, Longfellow fut l'auteur américain le plus apprécié des peuples de langue anglaise. Il est probable qu'aujourd'hui il est le poète le mieux connu du xixe siècle, exception faite des poètes qui naquirent vers le xvine siècle et qui virent leurs efforts couronnés de succès dans la première décade. Pour les peuples qui parlent l'anglais, en dehors même des Etats-Unis d'Amérique, il est avéré qu'il y a au moins, sur cent individus, dix personnes qui connaissent plus ou moins Longfellow et une qui connaît Swinburn. On prétend que Longfellow n'était pas Américain; son esprit était plutôt européen et la tendance de ses vers ne comporte aucune communauté d'idée avec l'esprit américain, tel que nous le comprenons aujourd'hui.

Le seul poète américain, jusqu'à ce que nous en arrivions à Witmon, qui se révolta contreda tradition européennne, et dont l'influence peut être comparée à celle de Longfellow, fut James Russel Lowell. Lowell, en effet, peut prétendre succéder à Longfellow et jusqu'à un

certain point, l'avoir précédé en influence directe sur les masses anglaises. Pendant bien des années Lowell ne connut la popularité que par ses Biglow Papers et, ce ne fut que plus tard que son mérite, comme poète sérieux, fut reconnu. Le public anglais se plaît à reconnaître la valeur morale et l'inspiration politique des vers de Lowel. Il a été et est encore une puissance subtile agissant toujours en faveur de la liberté, pour la charité et la vertu. De toutes les influences par lesquelles l'Amérique s'est imposée et s'impose encore aux peuples de lang ;c anglaise, celle de Lowell est des plus appréciables. Wl i.'ttier le poète favori de John Bright s'est acquis une popularité pendant ces dernières années mais il est loin d'atteindre le renom de Longfellow et de Lowell. Dans le domaine de la fiction, l'Amérique a produit deux écrivains dont chacun a écrit un livre au moins qui est connu des non Américains. Le premier Nathaniel Hawthorne, fit The Scarlet Letter; le second Mr» Beecher Stowe, écrivit La Case de VOncle Tom. Tous deux llawthorne et Mr" Stowe publièrent bien d'autres romans qui excitèrent l'admiration de leurs contemporains quand ils parurent et peuvent encore être lus avec intérêt. Quoique les livres de Hawthorne soient encore dans toutes les mains, aucun d'eux, ni tous ensemble ne produisent une impression aussi profonde que « Scarlet Letter. » (La lettre rouge.)

La Case de VOncle Tom, de M" Stowe, est la première œuvre américaine, qui jouit d'une renommée sans précédent.

M™ Stowe fut très heureuse dans le choix de son sujet, parce qu'il était a. cette époque d'une brûlante et épineuse actualité. Quand on lit aujourd'hui La Case de

V Oncle Tom, on peut s'étonner, en voyant la simplicité des moyens employés pour émouvoir, que l'œuvre ait obtenu un si grand succès. Mais le livre parut, à l'époque où il fut écrit, comme une révélation, non seulement des brutalités de l'esclavage, dans les Etats du Sud, mais de l'existence d'une âme quelquefois grande et noble sous l'épiderme de l'homme de couleur. Les Anglais pendant ces deux dernières générations, ont été amenés par l'éducation à sympathiser avec les nègres. Jusque-là on admettait bien, comme proposition abstraite que le noir possédait une âme, mais qu'il eût nos passions et nos faiblesses, qu'il vécût au même titre que nous, qu'il aimât, se repentît et mourût tout comme nous et que dans son cœur naquissent les émotions que nous ressentons ; tout cela n'apparut comme une vérité qu'après cette œuvre qui plaça M" Stowe au premier rang des écrivains humanitaires. L'esclavage des nègres a disparu avec la guerre civile, mais La Case de V Oncle Tom continue d'être lue dans le monde entier et est l'objet de versions dramatiques jouées encore sur les théâtres anglais. A l'heure actuelle dans un groupe d'individus de race blanche, vous trouverez une proportion beaucoup plus grande qui soit familière avec Voncle Tom, Legree, Topsij et Eva, qu'avec les noms des présidents américains exception faire de Washington et de Lincoln. Un auteur américain qui eut une grande vogue vers le milieu du siècle, mais dont les romans sont abandonnés aujourd'hui fut Femihore Cooper dont Le dernier des Mohicans et d'autres histoires indiennes firent des délices de notre jeunesse. Washington Irving un ancien écrivain plus varié s'est toujours imposé

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au public. Il écrivit beaucoup pour familiariser les Américains avec la vie anglaise, et son Bip bon WinckU a ajouté une figure impérissable aux terres élyséennes où reposent les âmes du roman moderne. Parmi les historiens américains, Parkman et Bankroft ont exercé en dehors des Etats-Unis une influence très minime. Prescott et Motley mit pris place parmi les premiers historiens du monde ; Motley est aujourd'hui tout aussi populaire que Mac Gaulay et tout aussi connu ; il peut être compté parmi ceux qui ont contribué à faire connaître aux Anglais les mieux pensants la vraie signification de la lutte qui ravage le sud de l'Afrique. Nous reportant à des temps plus récents, Whitman peut être considéré comme le premier Américain qui débuta dans le. vieux monde par un éclair de défiance et de révolte. Whitman aspirait à devenir le Washington de la littérature, à briser les entraves de la vieille tradition à laquelle lés poètes américains s'étaient soumis sans résistance avant lui, et à fonder une nouvelle école de poésie américaine. Withman, né révolutionnaire, commença à révolutionner les lois de la. mesure et construisit des poèmes sur un métier nouveau. Il n'eut certainement pas le succès de Washington; mais il gagna pour lui-môme une place incontestée parmi les poètes de notre temps ei agrandit l'aire et la méthode de l'expression poétique. Edward Carpentera suivi ses traces mais l'influence de \\ hilman fut certes beaucoup plus grande que celle de ses imitateurs et disciples actuels.

Une des collaborations les plus distinctes que l'Amérique ait apportée à. la littérature du monde est celle de l'humour, manière dans laquelle les Américains ont

surpassé les Anglais. Ces derniers monopolisent la gaieté universelle, créant ainsi l'humanité leur débitrice. L'exportation de leur esprit n'est balancée par aucune importation analogue, car dans le monde des lettres, contrairement aux relations commerciales, il n'est pas nécessaire qu'il y ait réciprocité. Du temps de Sam Slick à celui de Dooley, il y eut une succession continue d'humoristes dont les écrits ont fait beaucoup pour adoucir les soucis de plusieurs millions de familles. Sam Slick avec son Wise Saws et Modem Instances n'est pas Américain des Etats-Unis car il venait de la province maintenant comprise dans la domination canadienne, mais il était bien Américain d'esprit et c'est lui qui fit connaître aux Anglais la note singulière de la gaieté américaine.

Après lui, surgirent des humoristes de toutes sortes. L'ancêtre, Artemus Ward, fut éclipsé par Mark Twain reconnu comme l'un des meilleurs auteurs américains de l'époque. Il n'y a pas d'Américains dont les œuvres soient plus connues et traduites en autant de langues que celles de Samuel Clémens. Qu'il soit grave ou gai, il sait toujours plaire à son public. Il est aussi populaire dans les colonies que dans le Vieux Monde.

L'Amérique exporte des pilules et des drogues de toutes espèces, mais un esprit libre agit plus efficacement qu'une médecine et Mark Twain a certes fait davantage pour rendre les hommes heureux et sages qu'aucune des drogues qui contribuent si largement à augmenter par leur réclame le revenu des journaux et des périodiques.

L'oncle Rémus, avec ses histoires inimitables de Brer Rabbit a apporté un genre distinct et bienvenu dans

la littérature mondiale et il a prouvé que l'humour bien entendue sait triompher des difficultés d'un dialecte, au point de forcer le public à l'approfondir afin d'en apprécier davantage le génie.

Il est encore trop tôt pour se rendre un compte exact de l'effet que les romanciers modernes américains ont produit sur la littérature anglaise; mais W. D. Dowells, et F. Marion sont des auteurs qui s'imposent déjà au monde de langue anglaise. Non seulement ils sont lus par la masse, mais leur style a influencé et influence encore de plus en plus la nouvelle école des romanciers anglais.

Si nous considérons l'action profonde que les Américains ont exercée, grâce à leurs livres, il est impossible de méconnaître l'influence universelle et immédiate apportée par Henry George.

Dans la galerie des portraits des notables du xixe siècle que vient de publier The Berlin Photographie Company, Henry George occupe une place marquante à laquelle il a tous les droits. Son livre Progrès et Pauvreté est un des derniers parus en ce siècle. Il eut quelques difficultés à le faire publier dans son pays natal, mais aussitôt cet ouvrage connu on se le disputait dans tout l'Empire britannique et sur le continent, comme un Evangile nouveau.

L'Amérique, qui personnifie le triomphe de l'individualisme poussé à l'extrême, a produit aussi dans ces derniers temps, des livres qui ont réagi contre l'individualisme.

Looking backward de Bellamy est un ouvrage qui, sans mérite littéraire particulier, sut s'imposer aux

masses, grâce à son affabulation. L'idéaliste et socialiste américain qui aura le génie d'exprimer avec un certain charme littéraire les visions idéales d'un socialisme millénaire, pourra jouir de son triomphe.

En terminant cette esquisse imparfaite de l'influence de la littérature américaine sur l'étranger, une chose s'affirme avec évidence, c'est que, ce qu'elle comportait de mauvais s'est consommé sur place, tandis que le reste a rayonné sur le monde.

Le journalisme américain est un produit absolument distinct de la littérature du Nouveau-Monde. Les journaux américains, grâce à l'absence de droits sur le papier et au revenu des annonces, sont devenus populaires bien avant les journaux anglais. Il y a cinquante ans déjà chaque Américain lisait son journal tandis qu'en Angleterre, un individu sur dix seulement pouvait s'offrir ce luxe. La presse à bon marché n'a pas, chez nous, plus de quarante ans d'existence : en Amérique elle existe depuis près d'un siècle. Les journaux américains qui présentèrent bien avant leurs contemporains, les aspirations, les idées de la masse. Ils sont lé miroir de la vie du peuple américain; ils reflètent son caractère, ses vertus, et les vices de ses vertus. Il est d'usage, dans le peuple anglais, spécialement chez les gens non instruits de se moquer des journaux américains; mais, classés ensemble, ces journaux sont incontestablement supérieurs à leurs confrères du vieux continent. Ils ont d'abord plus de nouvelles, plus d'annonces, et partant sont matériellement plus importants. La vie d'un Américain serait impossible s'il lui fallait lire son journal tout entier; mais comme les peuples ont toujours des goûts et des intérêts différents,

la conception journalistique est toute différente, libre aux lecteurs de rejeter la partie du journal qui ne l'intéresse pas. Quoique les plus affairés du monde et ceux qui ont le moins de temps à consacrer à la lecture, les Américains achètent régulièrement tous les jours plus de papier imprimé que n'en contient le Nouveau-Testament. Ils seconsidéreraient comme manquant auxusages les plus sacrés, s'ils ne recevaient pas le dimanche un paquet de journaux d'un volume égal à celui d'une bible de famille. Ils ne lisent certainement pas tout, pas plus qu'une vache ne mange toute l'herbe qui pousse dru dans la prairie où elle est parquée. Ils parcourent des yeux, retenant çà et là les passages pouvant les intéresser. De ce fait, un journal devient plutôt une gazette ou une encyclopédie.

Le journal américain comparé avec celui de la Grande- Bretagne est beaucoup plus entreprenant, plus énergique, plus extravagant et s'embarrasse moins des scrupules. Les traditions austères des journaux anglais retiennent même parmi les plus fous, dans des limites beaucoup plus étroites que celles où les journalistes américains ont plein droit d'agir. L'interview est une invention tout américaine qui s'est acclimatée en Angleterre quoique encore avec beaucoup de réserve, Le Times par exemple ne publiera jamais une interview si l'entretien de son rédacteur avec le personnage désigné a eu lieu sur le sol britannique. Mais si la même personne a été interviewée par un de ses correspondants étrangers, il n'hésite pas à la faire paraître dans ses colonnes. Sans aucun doute, le journalisme américain a des qualités et des défauts qui ont souvent des résultats qu'un journal anglais regarderait comme

contraire au décorum. Il n'y a cependant rien de mieux, dans le journalisme, qu'une interview consciencieusement rapportée par un journaliste habile ; mais il n'y a rien de pire aussi que les abominables inventions qui sont servies au public sous ce titre.

L'Empire britannique est très malheureux avec ses caricaturistes. Depuis que sir John Tenniel s'est retiré, M. Gould'est un des premiers caricaturistes anglais. M. Furniss est encore avec nous, mais sa renommée a considérablement pâli. M. Ben Gough est le crayon le plus habile que le Canada ait produit tandis que les artistes du Bulletin de Sidney ou de Melbourne punch ont donné des œuvres qui sont honorables. Il y a certainement beaucoup plus de caricaturistes américains de renom que de caricaturistes anglais de même valeur.

M. Pullitzer, un des fondateurs du journalisme moderne, régna pendant un certain temps avec le New-York Herald. Son succès poussa M. \V- R. Hearst à affronter la lutte et, par le placement des capitaux et un instinct très journalistique, il réussit à lancer un journal qui fit le désespoir de ses concurrents. M. Hearst est un tout jeune homme à la tête de grands capitaux qui lui ont permis de couvrir le continent de ses trois journaux : le New-York Journal, le Chicago américain et le San Francisco Examiner. Le tirage de ces trois journaux atteignit des proportions inconnues jusqu'alors pendant la guerre de Cuba. Ils donnaient quelquefois, à la première page, un compte rendu très succinct des hostilités ne ressemblant en rien aux articles interminables des journaux du soir londoniens. C'est une grande erreur de considérer le New-York Journal

comme une feuille sans valeur. C'est un journal qui a des opinions bien définies, et qui les exprime avec opiniâtreté et énergie. En résumé, l'homme sage s'attache beaucoup plus au fond d'un journal qu'à la manière dont il est présenté. M. Hearst nous a fait une définition célèbre de la différence qui existe entre le journalisme qui crée les choses et celui qui les critique. Son idée peut être encore imparfaite, mais sa résolution de gouverner par le journalisme deviendra féconde quand l'expérience et l'âge lui auront apporté un peu plus de résolution. M. Hearst peut devenir, le journaliste le plus puissant du monde; il est sûr de lui-même, entreprenant, défiant et déterminé à arriver quoi qu'il doive lui en coûter.

Un des exploits les plus récents des journaux de Hearst fut de venir en aide à deux jeunes femmes de Chicago, qui, au nom de la Teachers' Fédération intentèrent une action dans le but d'obliger les autorités administratives à établir une imposition juste, équitable de la propriété à Chicago. Comme résultat de l'appui donné aux professeurs de la Fédération, la propriété estimée à 47 millions de livres fut ajoutée à la valeur proportionnelle de la cité de Chicago, ce qui permit de réaliser un demi-million de revenu, pour la cité, tout en n'élevant pas les taxes. Les juges, en prononçant leur verdict, ne purent que reconnaître l'énergie qu'avait montré dans leur campagne les journaux le Chicago americàn ei le Nëiv-Yorh Journal.

Ceci n'est pas le soûl cas nù les journaux de Hearst surent dédaigner les affaires faciles. Connaissantcette particularité, nous pourrons comprendre l'animosité que professe pour ces organes toute une classe

de pillards. Comme le certifie du reste M. Hearst, le New-York Journal et le Chicago examiner, sont plus scrupuleux qu'aucun autre journal d'une circulation analogue. Ils se tiennent en dehors de toute politique, et les chefs des partis qu'ils ont eu à combattre ont été obligés de reconnaître eux-mêmes qu'ils avaient été traités avec la plus grande courtoisie. Le secret de leur force vient de ce qu'ils n'hésitent pas, pour employer l'expression vulgaire, « à marcher avec leurs souliers ferrés sur les pieds des gens malhonnêtes ». Au commencement de l'année 1901 il élaborèrent un programme qui mérite d'être reproduit :

1° Election des sénateurs par le peuple;

2° Dissolution des pactes criminels;'

3° Protection refusée aux associations oppressives ;

4° Propriété publique des privilèges publics;

5° Impôt proportionnel sur le revenu ;

6° La réforme des courses ;

7° L'amélioration nationale et municipale du système de l'enseignement public.

C'est là, dit le journal, une ligne politique progressive qui représente l'américanisme le plus sincère.

Le périodique est une autre forme d'activité littéraire dans laquelle les Américains ont amplement dépassé les Anglais, surtout au point de vue des illustrations, le Century, le Scribner et le Harper sont trois périodiques que nous pourrions chercher enjyain dans toute la littérature du monde. Le Cosmopolitan, le Mac dure et Everybody's Magazine sont tout aussi bons, sinon meilleurs que n'importe laquelle de nos revues populaires à 60 centimes. The American Review of Reviews est

bien supérieure soit comme prix, soit dans son ensemble et dans ses annonces à la Revue des Revues anglaise. Nous n'avons certes pas de périodique comparable au \\ Dild's, Youtiïs Companion, The Ladies, Home Journal, etc.

Parmi les périodiques qod illustrés, lé North American liri'icir lutte avantageusement avec le Nineteenth Ceniury et parmi les périodiques d'un certain prix, le vieux continent tient encore le record. Le périodique américain a encore un avantage sur ses concurrents anglais dans les affranchissements postaux, car en Angleterre cet affranchissement atteint souvent 50 0/0 de la valeur du périodique.

Nous ne pouvons étudier l'effet de l'influence américaine sur le monde, sans dire une mot de cette influence sur la langue anglaise. On dit couramment d'une part que les Américains corrompent la langue anglaise, mais ces derniers prétendent au contraire que leurs mots et leurs phrases sont réellement du pur anglais tel qu'on le parlait au temps éloigné de la grande Elisabeth. Ils prétendent en outre, que c'est à Londres que la prononciation anglaise a la plus grande tendance à se corrompre, et l'on doit reconnaître que si l'académie des langues se formait, bien des grands puristes viendraient de Tau delà de l'Atlantique. D'un autre côté, les Américains se sont octroyés le droit d'éliminer toutes les lettres qu'ils considèrent comme superflues dans les mots anglais. Cette façon de procéder peut apporter un grand changement à l'orthographe des mots sans toutefois en changer l'acception.

L'Association de l'éducation nationale a adopté tout récemment une abréviation dans l'orthographe de

quelques mots : program, tho, altho, thoro, thorofare, thrut, thruout, catalog, prolog, decalog, demagog, pedagog.

Le gouvernement des Etats-Unis forma, il y a quelque temps de cela, une commission pour décider l'orthographe uniforme des mots géographiques. Cette commission se déclara en faveur de l'élimination des caractères qui n'étaient pas nécessaires. On agit de même pour les termes de chimie. On peut prévoir, dès à présent, un changement beaucoup plus considérable. Un jour ou l'autre, l'Américain avec son caractère et sa façon d'aller droit au but, reconnaissant les difficultés sans nombre de l'orthographe anglaise, osera s'avancer jusqu'à modifier la langue de Shakespeare et de Milton, et la réduira. Certainement un grand danger en résultera, car cette transformation équivaudra à un changement presque radical. Actuellement un Américain peut parler anglais, car il ne peut faire aucune différence entre sa langue et celle de la mère-patrie ; mais une fois l'orthographe rectifiée, l'Amérique possédera sa langue propre. Espérons que malgré ce désastre, la race sera sauvée par l'Union qui adoptera les altérations apportées par l'orthographe en général, dans toutes les parties du monde où l'anglais est parlé.

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