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CHAPITRE III

Il n'y a pas cinquante ans, qu'une allusion même discrète faite à l'art américain aurait provoqué un sourire railleur de la part de nos académiciens royaux. On supposait, non sans raison, que les Américains possédaient une capacité incontestable pour les affaires, mais qu'ils étaient inaptes aux choses de l'art. Nous n'avons qu'à nous reporter aux journaux anglais de l'époque tandis que MM. Trollope et Dickens étaient considérés comme faisant autorité dans les choses américaines, pour comprendre combien absurde pouvait paraître une appréciation sur ce terrain.

Le couronnement d'Edouard VII est certainement l'événement qui revêt le plus de solennité pendant cette année 1902. Il y a plus de soixante ans que la vieille abbaye de Westminster n'a été témoin du couronnement d'un souverain anglais. Toutes les ressources du pays seront employées pour faire du couronnement du roi un tableau aussi parfait et un symbole aussi complet de l'Empire que puisse concevoir l'imagination d'un homme, et nul, dans les conseils, n'y a

contredit; mais quand s'est élevée la question des artistes qui devaient se disputer le droit de représenter les grandes scènes de ce tableau sur lequel les yeux du monde se fixeront ce mois de juin 1902, le roi passa en revue tous les artistes anglais et choisit pour la suprême tâche, un citoyen de la République américaine. C'est grâce au pinceau d'Edwin Abbey, un artiste américain, que sera reproduit, pour la postérité, le couronnement d'Edouard VIL Cet hommage royal au génie de la' République n'est certes pas le seul, pas plus que M. Abbey n'est le seul Américain qui soit ou qui ait été, de l'opinion des Anglais eux-mêmes, un grand génie parmi les artistes anglais.

L'Académie royale de Munich a choisi cette année par faveur spéciale trois artistes parlant anglais. Deux, MM. Sargent et Abbey, sont d'origine américaine et le troisième M. Walter Crâne est anglais. Mais ces deux artistes américains sont déjà très acclimatés. M. Sargent est né en Italie de parents américains et s'est ainsi européanisé par sa naissance. M. Abbey né à Philadelphie, fut élevé en Amérique mais il quitta le Nouveau-Continent il y a quelque vingt ans. Il est incontestable que l'ancien continent attirera toujours, pour un certain temps, les artistes; les sculpteurs américains trouvent à Rome un milieu convenant mieux à leurs aptitudes et les peintres préfèrent de beaucoup Paris ou Londres à New- York ou Chicago. Et tandis qu'ils s'en vont à l'étranger pour s'européaniser et profiter ainsi des différentes galeries de tableaux de l'Europe, ils ne sont pas cependant sans exercer, plus ou moins, une influence américaine dans le milieu où ils se trouvent, car l'Amérique est comparable au morceau

de sucre ou à la goutte de vinaigre qui, jetés dans un verre d'eau, l'imprègnent de leur saveur. Les étudiants américains émigrent à Paris dans de telles proportions qu'ils y ont fondé une association et y organisent chaque année une exposition. Bien entendu cette association n'est pas exclusivement composée d'Américains; toutefois le nombre des citoyens des Etats-Unis y domine. On prétend qu'il n'y a pas moins de 200 architectes américains à l'Ecole des Beaux-Arts, et que dans les autres branches de 1 art, ils sont encore beaucoup plus nombreux.

En Angleterre nous avons pu, tout récemment encore, être témoins de la formation d'une société internationale de sculpteurs, peintres et graveurs qui a ses expositions privées auxquelles ses membres envoient leurs meilleurs ouvrages. Son président M. Whistler est un Américain; M. Pennell qui est un des meilleurs artistes métis à Londres est aussi Américain ; MM. Saint Gaudens, Mac-Monnies, Chase, Alexander et Melchers sont au nombre des membres honoraires; MM. Humphreys Johnston, Muhrman au nombre des associés. En un mot, la société internationale est essentiellement américaine. Les Américains sont en général un grand élément d'internationalisme; se reconnaissant eux-mêmes un amalgame de plusieurs nations, ils constituent une sorte de flux humain qui réduit à néant les divers éléments des nationalités hostiles pour former une harmonie générale. Nous possédons en ce moment, dans notre Académie royale, deux Américains qui représentent très avantageusement le talent des Etats- Unis. Il y a cependant d'excellentes raisons à ce que les artistes américains préfèrent peindre sur le conti-

nent d'abord. Nul n'est prophète en son pays dit le proverbe; et M. Alexander, le peintre bien connu, déclare que le prix d'un tableau peint aux Etats-Unis est presque réduit au cinquième de la valeur à laquelle il serait estimé s'il avait été exécuté à l'étranger par le même artiste, dans le même style et avec la même conscience. Une taxe très lourde étant appliquée aux œuvres d'art à leur entrée en Amérique, il en résulte une sorte de protection pour les artistes américains ce qui oblige les grands collectionneurs de cette contrée à conserver leurs tableaux plutôt à Londres qu'à New- York. Dans toutes les grandes cités d'Amérique le nombre des galeries de tableaux augmente de jour en jour. Ces derniers servent de modèles et deviennent une source d'études pour la jeune démocratie. Un artiste français, Edmond Aman Jean qui visitait l'Amérique tout récemment a publié une étude remarquable sur l'art américain. Il a dit, entre autres choses que, ayant fait partie plusieurs fois du jury du Salon de Paris, il n'avait jamais rencontré une justice et une impartialité comparables à celles manifestées dans l'examen des œuvres exposées à la « Carnegie Exhibition de 1901 ».

Et se laissant aller à parler de l'art américain en général : « Ma conviction est que, tout comme Venise, les Etats-Unis d'Amérique posséderont un jour une des écoles de peinture des plus remarquables. Venise commença, comme l'Amérique, par l'industrie et le commerce ; elle eut des marchands7 avant d'avoir ses peintres; elle fut obligée d'abord d'acquérir la fortune et le pouvoir bien avant d'avoir une école d'art. Les générations succéderont aux générations avant que le monopole de l'art de la vieille Europe soit définitivement

vaincu. Mais les générations naîtront, elles vivront, elles mourront et l'art nouveau tiendra sa place d'une façon permanente dans l'existence. » L'architecture américaine est mal comprise par ceux qui s'imaginent que son triomphe consiste dans la construction des édifices à trente étages. Nul ne commettrait certainement cette erreur s'il avait, au préalable, visité le « World's Fair » de Chicago ». La cour d'honneur avec ses palais entourant une grande fontaine, les majestueuses colonnes du péristyle, le dôme doré du bâtiment de l'Administration, forment un ensemble grandiose. Les longues lignes harmonieuses des grands palais, la magnificence des colonnades et la beauté de ses lagunes dans lesquelles se reflétait l'image des bâtiments quand les eaux n'étaient pas sillonnées par les gondoles, laissaient une impression de beauté parfaite, de symétrie harmonieuse sans pareille au monde.

En sculpture, les Américains sont également en progrès, ils possèdent une vitalité tout aussi parfaite que les artistes du vieux continent. M. Saint-Gaudens est probablement le plus grand sculpteur de l'époque, exception faite de M. Rodin.

Passant de l'art à la science, je dirai que les deux premiers naturalistes américains dont les noms sont connus du vieux continent furent Audubon pour l'ornithologie, et le professeur Agassiz. Ils ont disparu depuis si longtemps qu'ils semblent avoir appartenu à une époque chimérique. Il paraît cependant qu'il y ait de grandes chances pour qu'au xx« siècle les Américains nous aient devancé dans les sciences d'une façon plus nette et plus marquée que dans aucune autre division de l'activité humaine, mais les raisons de tout ceci pui-

sent leurs racines dans le génie du peuple, et aUssi dans les grands sacrifices que font les millionnaires américains pour les recherches scientifiques.

Sir Norman Lockyer se plaignait tout récemment de la négligence scandaleuse apportée aux recherches scientifiques par le gouvernement anglais. Les recommandations faites il y a bien des années pour la formation d'un •conseil scientifique n'ont jamais abouti et on trouve rarement une section de recherches scientifiques qui ait les fonds nécessaires pour se procurer les instruments indispensables. Non seulement les Américains pourvoient leurs grandes universités d'appareils magnifiques, mais encore ils envoient les étudiants les plus capables à l'étranger pour apprendre avec les meilleurs maîtres tous les secrets de la science. Un autre avantage à considérer, est que les Américains ouvrent le champ de la science aussi bien à la femme qu'à l'homme tandis qu'en Angleterre à très peu d'exceptions près, la science est le monopole du mâle. Un des faits les plus remarquables d'après lesquels on peut apprécier sainement l'avantage du travail des deux sexes dans la science est l'histoire des sœurs Klumpke. Elles étaient quatre, Miss Dorothea Klumpke, bien connue à San Francisco, gagna en travaillant avec opiniâtreté un poste unique et distingué à l'Observatoire de Paris où elle avait été employée pendant des années à la direction d'un personnel de jeunes filles chargées de dessiner des cartes célestes. Elle fut un des astronomes choisis par le gouvernement français pour observer récemment une éclipse de soleil. Elle est non seulement un astronome mais aussi un aéronaute intrépide. Les demoiselles Klumpke forment un groupe remarquable peut-

être même le groupe de sœurs le plus remarquable de notre monde sublunaire. Dorothea l'astronome, est Talnée; après elle vient sa sœur Anna qui est une artiste distinguée et une des grandes amies de Rosa Bonheur; Augusta la troisième est entrée comme chirurgien dans un hôpital de Paris, et a épousé un docteur français. Julia Klupipke, la plus jeune a déjà sa situation faite comme violoniste et cantatrice. Malheureusement des groupes tels que les sœurs Klumpke sont rares aujourd'hui, même aux Etats-Unis.

L'astronomie est une des sciences les plus vieilles et les plus sublimes, et c'est probablement dans cette partie de la science que les Américains tiennent le record du monde. Ceci tient probablement de ce que le caractère américain possède cet esprit intense de curiosité appelé par les Anglais « the Yankee inquisitiveness ». De nos jours, cette habitude de dévisager l'étranger qui met le pied sur leur sol, de connaître tous les détails de sa vie et de ses affaires, continue d'exister quoique elle soit peu conforme aux traditions de l'hospitalité qui est une vertu américaine. Cet esprit d'inquisition, ce besoin de se renseigner forment en quelque sorte la base de tout progrès scientifique. L'Américain qui dans le compartiment de chemin de fer vous demande qui vous êtes, ce que vous avez fait, quel est votre revenu, et ce que vous comptez faire, traite de même un phénomène inconnu qui se présente à ses investigations.

Ce résumé très succint nous démontre que dans l'art,

la science et la musique, l'Amérique cherche à is

devancer comme elle a su le faire pour le commerce et l'industrie.

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