CHAPITRE IV
LE TIIKATRE
Le théâtre est un sujet, qui, sans m'être absolument étranger, ne m'est pas tellement familier, que je puisse avec la même autorité que dans les chapitres précédents, en parler au point de vue de son influence sur le monde civilisé, et particulièrement sur le monde de langue anglaise ; aussi me suis-je adressé à un éminent critique dramatique, le plus éminent peut-être, de tous les écrivains de cette génération, qui s'occupent de cette partie spéciale des manifestations de la littérature contemporaine ; j'ai nommé M. William Archer.
Voici l'opinion de notre critique sur l'invasion du théâtre américain en Angleterre :
« L'invasion américaine du théâtre anglais a commencé il y a environ 15 ans avec la première apparition de la troupe de M. Augustin Daly.
Bien auparavant de nombreux acteurs américains étaient venus en Angleterre. Mais ce n'était là que des cas isolés et ils y venaient plutôt en sentinelles perdues, chargées de se renseigner sur la situation de l'ennemi, plutôt qu'en gros bataillon disposé à livrer bataille.
Le premier grand tragédien américain qui essaya plus sérieusement de se produire, fut si rudement reçu que ses admirateurs indignés le vengèrent dans la sanglante émeute qui eut lieu sur la place d'Astor à New York, pendant la visite d'adieu de William Charles Macready en Amérique. Thomas Abthorpe Cooper fut également malheureux dans une tentative semblable ; et d'autres encore ayant le talent et la renommée de Davidge Hackett et E. L. Davenport ne rencontrèrent qu'un succès médiocre qui découragea par répercussion, le théâtre américain de ses essais d'exportation.
Il est bon de dire pour rester dans les strictes limites de la vérité que j'écris ces lignes en me fiant à ma mémoire, sans avoir pour les contrôler les livres qui nous renseignent habituellement sur la situation de l'art dramatique dans les pays de langue anglaise. Cette confession terminée on me pardonnera, les quelques inexactitudes que cette étude pourrait contenir.
Edwin Booth, lorsqu'il visita l'Angleterre pour la première fois, y passa presque inaperçu. Il n'y a que lorsqu'il joua au Piïncess's Théâtre sur l'invitation de Sir Henry Irving et au Lyceum que son incontestable génie fut apprécié comme il le méritait. Et cependant son succès ne dépassa pas les rangs clairsemés de la bourgeoisie anglaise » puisqu'il ne connut jamais à Londres la véritable popularité. Charlotte Cushman et Joseph Jefferson cependant partagèrent les faveurs du public anglais, et si ma mémoire m'esVfidèle, ils furent les premiers acteurs qui, à côté du bénéfice moral de la consécration, connurent les joies du gain facile.
Les enfants de Bateman, une famille américaine, surent se faire une place non sans importance sur la scène
anglaise. Ce fut d'ailleurs sous le règne théâtral du pater familias de la bande, M. H. L. Bateman, au Lyceum qu'Henry Irving commença cette carrière théâtrale qui fit sa réputation.
Un ou deux acteurs américains tel que M. J. K. Emmett et Miss Minnie Palmer, ont eu leur heure de popularité, pendant que dans la même décade les comédiens comme John T. Raymond, W. J. Florence, et Henry Dixey, des tragédiens comme John Me Cullough et Lawrence Barrett n'ont fait qu'une faible impression.
En somme la vérité est que, ce ne fut qu'en 1895 que l'Angleterre connut la première étoile américaine Miss Mary Anderson, étoile de première grandeur qui avait sa place marquée dans le firmament du théâtre an-
Pendant ce temps, les acteurs anglais rapportaient des cargaisons de dollars provenant de leurs tournées fructueuses aux Etats-Unis ; citons George Frederick Cooke, Edmund et Charles Kean, Ellen Tree, Macready, Tyrone Power, E. A. Sothern et tant d'autres. Sir Henry Irving fit également une tournée triomphale en Amérique avec une troupe entièrement anglaise : M. et Mme Kendal y trouvèrent à leur tour lé même intérêt moral et matériel; la balance à tout prendre pour la dernière décade du xixe siècle est entièrement en faveur de l'Angleterre.
Cependant les choses tout récemment se sont modifiées, surtout depuis la première représentation de la troupe Daly. Ce n'est pas le premier exemple d'une troupe américaine qui nous arrive à Londres sans comprendre dans sa composition des éléments étrangers ; il faut se rappeler que déjà au Gaiety Théâtre vers 1880
les <( Salusbury troubadours », vinrent dans des conditions identiques. Mais la troupe Daly est la première qui ait conquis, avec le droit de cité, les bonnes grâces du public anglais. On est habitué à ces tournées annuelles qui font partie du programme mondain de la société anglaise, et Miss Ada Rehan et M. John Drew, Mrs Gilbert et James Lewis sont aussi populaires à Londres qu'à New York.
Après quelques saisons fructueuses M. Daly bâtit le beau théâtre de Cranbourne street qui porte son nom, et l'on y joua le soir de l'ouverture alternativement, le Star Spangled Banner et le God Save the Queen.
La fortune de M. Daly n'a cependant pas duré et la direction de l'invasion américaine a passé dans d'autres mains.
Ce directeur (et acteur tout à la fois) n'a jamais produit il faut bien le dire de véritables ouvrages américains ; la plupart des ouvrages qu'il a représentés étaient empruntés à des pièces légères qui avaient vu le jour en Allemagne, plus rarement en France et à trois ou quatre comédies empruntées à Shakespeare. D'ailleurs la première pièce entièrement américaine, j'entends pièce de quelque importance et jouée par une troupe américaine, fut celle de M. William Gillette Secret service. Le succès en fut grand, et il encouragea le directeur M. Charles Frohman à faire de nouveaux efforts dans la voie que la fortune venait de lui tracer.
Il s'intéressa alors avec plus ou moins d'intermittence à plusieurs théâtres anglais, et à un surtout, le théâtre du duc d'York, qui ne fonctionna plus que sous son autorité.
Dans ces différents théâtres M. Frohman a joué de
nombreuses pièces qu'il avait déjà fait représenter aux Etats-Unis, et qui ne sont américaines que de nom. Il y en a en effet qui ont été écrites par des auteurs anglais comme le Chrétien dû à la plume de M. Hall Caine, laquelle pièce malgré le succès qu'elle eut en Amérique, tomba à plat sur une scène anglaise. Il joua aussi des farces d'une valeur douteuse tel que Night 0// et Never Again, tirés de vaudevilles français.
En réalité, l'entreprise de M. Frohman n'a pas différé essentiellement de la manière ordinaire des directeurs anglais ; et bien que les Américains fussent en plus grand nombre dans ces troupes que les Anglais, il ne peut prétendre avoir produit des troupes absolument américaines.
Il faut bien dire aussi que dans les troupes anglaises se trouvent fréquemment un ou deux ou plusieurs acteurs- américains. C'est même une mode qui s'est implantée avec beaucoup de force et qui subsistera longtemps surtout dans les théâtres de Londres d'engager des actrices américaines de la valeur de miss Elizabeth Robins et de miss Fay Davis.
Le troisième et non le moins notable bataillon d'envahisseurs américains arriva en Angleterre en l'an de grâce 1898. Le moule dans lequel on coule la comédie et la farce musicale, ce qui équivaut à l'opérette française, est une invention anglaise ; mais qui s'est vivement fait naturaliser américaine. Une pièce de ce genre le Belle de New York après avoir été représentée avec succès dans cette ville, fut transportée avec armes et bagages, c'est-à-dire avec sa troupe, ses décors et ses accessoires aux Shaftesbury Théâtre de Londres, où un franc succès, éminemment populaire, l'attendait.
Le livret n'était guère supérieur à la moyenne des productions anglaises de ce genre ; mais la musique était prenante, si l'on ajoute à cette dernière qualité que l'interprétation présentait un progrès notable sur tout ce qui avait été fait et vu précédemment, on s'expliquera un succès qui n'est pas en proportion avec la valeur de l'ouvrage représenté.
La réussite de la Belle de New York fit sortir du moins une légion d'imitateurs qui produisirent une douzaine de farces américaines qui furent importées par M. Lederer "l'heureux propriétaire de la Belle de New York et par d'autres imprésario.
C'est avec des pièces de ce genre, que l'Apollo et le Century Théâtre, l'ancien Adelphi, ouvrirent leurs portes. On doit dire que dans aucun cas, ces diverses expériences n'eurent le succès de la première. C'est que ces ouvrages sont la plupart du temps très inférieurs aux œuvres anglaises, en ce qui concerne le livret et surtout très inférieurs à la Belle de New York au point de vue musical. Par contre deux opéras-comiques américains, absolument distincts des farces musicales, et importés par M. De Woolf Hopper et miss Alice Nielsen, ont eu une carrière plus qu'honorable dans la capitale de l'Angleterre.
Quel que soit le destin des pièces pour la représentation desquelles ils sont engagés, bon nombre de chanteurs et de cantatrices américaines, de comédiens burlesques des deux sexes se sont faii^ une réputation sur la scène anglaise. Et si nous reculions les limites de notre étude sur les music halls l'exemple serait encore plus frappant, c'est là surtout que les articles américains sont le plus souvent demandés.
Par ce qui précède nous voyons que pendant ces quinze dernières années, les entreprises théâtrales américaines se sont beaucoup développées en Angleterre. L'invasion s'est produite en trois époques ; qui sont marquées par les noms de Daly, de Frohman et de Lederer. Il arrive fréquemment ou plutôt quelquefois que deux ou trois pièces américaines tiennent l'affiche simultanément "dans les théâtres londoniens. Et au moment où j'écris M. Charles Frohman dirige trois théâtres parmi lesquels le Lyceum. M. Gillette avec sa troupe américaine fait courir tout Londres avec sa version dramatique de Sherlock Holmes.
Cependant ce tableau a deux faces : tandis que les acteurs, les chanteurs américains isolés ou en troupe gagnent en popularité et arrivent probablement à balancer l'exportation des acteurs anglais en Amérique, dans le domaine de l'art dramatique, l'augmentation de l'importation des pièces américaines ne suit pas la même marche ascendante. Car il ne faut pas se le dissimuler pour une pièce américaine soit de tendance, soit d'essence, jouée en Angleterre, dix productions dramatiques dues à nos acteurs traversent l'Atlantique.
Pendant ces dernières années une demi-douzaine de pièces adroitement chevillées et signées par M. Bronson Howard ont vu le feu de la rampe en Angleterre, quelques-unes d'un style absolument anglais ont été jouées avec succès. Plus récemment M. Gillette nous a donné, en outre de Secret service, un drame militaire émouvant, Occupé par Vennemi. Et M. David Belasco une pièce du même genre ; le Cœur de Maryland. Noua devons aussi à M. Paul Potter un sombre mélodrame : Les Conquérants, qui est piteusement tombé, enfin
19 i l'américanisation du monde
M. Auguste Thomas a présenté au public londonien une charmante comédie : Alabama qui n'a remporté qu'un médiocre succès. Des nombreuses pièces de M. Clyde dont la popularité est grande en Amérique, une seulement, le Cowboij et la Dame, a été représentée à Londres. Pamila's Prodigy, et le Dernier des Dandys, du même auteur, deux pièces anglaises d'allure et représentées à Londres, ne peuvent être considérées comme des œuvres américaines.
D'autres productions de minime importance comme l'agréable comédie de Mme Madeleine Lucette Ryley un Citoyen américain et une ou deux pièces du type music hall, complètent la liste de la contribution de la littérature américaine ou de la quasi littérature amé ricaine à la scène anglaise.
La vérité est qu'en r absence d'un droit protecteur sur les pièces européennes, l'auteur dramatique américain est fatalement tenu en échec par ses compétiteurs français et anglais.
La saison théâtrale en Amérique se termine au mois d'avril et quand ce moment est passé, les dramaturges américains dont M. Charles Frohman est incontestablement le chef, prennent le paquebot pour l'Europe, afin de voir et d'acheter toutes les productions dramatiques françaises et anglaises qui peuvent trouver un écoulement facile sur le marché américain. Ne croyez pas qu'ils se refusent à avouer leurs préférences pour ces marchandises d'exportation, ils le confessent au contraire avec ingénuité.
En observant l'effet d'une pièce sur le public anglais ou français ces dramaturges doublés d'imprésarios estiment avec quelque précision, l'effet probable qu'elle
aura sur le public américain. Il y a évidemment une différence d'angle pour juger par une représentation alors que la profession oblige généralement à juger sur manuscrits.
Faut-il encore ajouter qu'un ouvrage qui a obtenu un grand succès à Paris ou à Londres, est ce que l'on appelle boomed, c'est-à-dire appelé à un succès pareil et à l'avance parce que les Américains qui au point de vue littéraire n'ont qu'un patriotisme relatif sont toujours disposés à accueillir avec joie toutes les productions quelle, que soit leur valeur littéraire, lorsque la France et l'Angleterre les ont consacrées par le succès.
En présence de cette attitude des imprésario américains, on comprend que les auteurs dramatiques soient découragés.
Les deux auteurs dramatiques qui nous paraissent les plus originaux, M.James A. Herne et M. Augustus Thomas n'ont pas trouvé auprès des directeurs américains, ceux surtout qui conduisent l'invasion de l'Angleterre, tout l'appui sur lequel ils étaient en droit de compter.
Aucune des pièces de M. Herne n'a vu le feu de la rampe de ce côté-ci de l'Atlantique, et YAlabama, de M. Thomas, n'a pas été appréciée à sa valeur, malgré la solidité de la charpente, la finesse du dialogue et l'intérêt du sujet traité.
M. Clyde Fitch est le seul auteur dramatique américain qui ait été encouragé par le puissant syndicat qui tient les scènes américaines dans sa main. Mais bien que M. Clyde Fitch soit Américain de naissance, cl bien qu'il ait écrit une ou deux pièces qui flatlent le patriotisme américain, il est certainement
très peu Américain de tempérament et ses pièces s'en ressentent.
En dépit des hostilités du syndicat qui paralysent les efforts des producteurs indigènes, l'Amérique ne sera pas longtemps sans posséder une facture originale. L'étude sérieuse de la vie politique, sociale et spirituelle qui est une des caractéristiques du roman américain se transportera tôt ou tard sur la scène, et il est à souhaiter qu'une réciprocité s'établisse entre l'Amérique et l'Angleterre pour les représentations des ouvrages de langue anglaise.
On peut se demander si l'effort sera naturel, c'est-àdire individuel ou s'il résultera au contraire d'une action calculée d'un syndicat ou d'un trust ?
Quoi qu'il en soit, la. solution de ce phénomène n'est pas imminente, d'ailleurs la force du syndicat dramatique américain s'exerce sur une telle étendue, les distances entre les différents centres artistiques sont si considérables, et enfin la situation de New- York par rapport aux Etats-Unis ressemble si peu à celle de Londres par rapport à l'Angleterre et de Paris par rapport à la France que, l'éventualité d'un changement trop brusque doit être écartée.
Nos principaux acteurs peuvent se maintenir sur les scènes londoniennes, leurs tournées à l'extérieur ne comptant guère pour eux, tandis que les étoiles américaines ne peuvent subsister si elles n'ont que New York pour scène d'action. L'artiste américain doit marcher sous peine de sacrifier une partie de ses ressources, non seulement il doit marcher, mais encore il ne peut se soustraire à l'autorité du syndicat qui a presque monopolisé tous les théâtres de la province.
On voit que les conditions que nous pourrions appeler les conditions de travail, ne sont pas les mômes pour les artistes des deux pays. Nous ne voyons pas bien comment un trust théâtral pourrait s'établir chez nous, et imposer ses volontés et ses moyens et cela pour des raisons qu'il serait trop long de développer ici.
Je résume ma pensée, l'invasion dramatique américaine est peu sensible et si l'on en ressent les effets, ce ne sont que des effets atténués qui ne peuvent en aucun cas affecter notre production normale.