CHAPITRE V
Parmi les facteurs qui ont servi à américaniser le inonde, la jeune fille américaine est certainement le plus remarquable.
» Très peu de gens ont une idée, me dit lord Dufferin il y a quelques années, de l'américanisation de la diplomatie par le mariage des diplomates avec des américaines. Presque tous les attachés des différentes puissances à Washington sont captivés bien avant l'expiration de leur mandat par la beauté de nos héritières.
Le comte Hatzfeldt, qui fut pendant bon nombre d'années ambassadeur d'Allemagne à Londres épousa une Américaine.
Lors de la guerre contre les Boxers, le comte de Waldersee lui-même marié à une Américaine dut partir pour aller venger la mort de l'ambassadeur d'Allemagne à Pékin marié aussi à une américaine.
Pendant la conférence de la Haye, deux de nos plus éminents représentants de la diplomatie européenne, le baron d'Estournelles, chargé d'affaires à Londres et le
baron de Bildt, ministre de Suède à Rome, avaient tous deux contracté un mariage américain.
Un fait incontestable, c'est que la plupart des jeunes officiers de marine ou attachés d'ambassade qui commencent leur carrière à Washington ayant le plus souvent, dans le monde, une position très élevée, souvent des titres de noblesse, se laissent séduire par les charmes et la fortune des Américaines.
Les diplomates anglais succombent tout aussi fréquemment que les autres. Tout récemment encore Mlle Belle Wilson de New- York accorda sa main à l'honorable Michel Herbert, ministre plénipotentiaire à Copenhague dont le prédécesseur avait aussi épousé une jeune fille américaine.
Il n'y a pas que dans la diplomatie que la jeune fille américaine triomphe; les diplomates sont peu nombreux tandis que les hommes de distinction sont en grand nombre. Tous les ans un nombre croissant d'héritières américaines contracte des unions avec des familles européennes soit en France, soit en Allemagne, et surtout en Angleterre. Dans quelque temps il est probable que toutes les nations d'Europe auront le privilège de posséder des fiancées offertes en sacrifice volontaire sur l'autel de l'hyménée américain.
C'est surtout l'héritière la plus en vue qui attire l'attention générale et dans bien des cas les mariages sont motivés par tout ce qu'on peut supposer, sauf par le sentiment. En réalité, on troque des dollars contre un titre de noblesse, faisant ainsi du mariage un vulgaire marché. Il y a deux ans environ, dans une correspondance échangée entre la reine Nathalie et feu le roi
Milan de Serbie, Ton put voir que les préoccupations royales étaient de trouver le moyen de rétablir la forlune des Obronovitch, que les aventures du jeune roi avec la reine Draga avaient légèrement endommagée. Milan suggérait l'idée de marier le jeune roi Alexandre à une héritière américaine, non parce qu'elle était Américaine, mais pour les millions de dollars qui figureraient dans son contrat.
Il y a quelques siècles, les aventuriers titrés qui avaient subi des pertes d'argent ou qui s'étaient ruinés sur les tables de jeux, partaient à l'étranger avec la ferme intention d'y faire fortune, d'y découvrir quelques mines d'or et -de revenir riches comme Crésus. Aujourd'hui les choses se passent de même et c'est aux jeunes héritières américaines ou plutôt à leur dot que ces aventuriers vont demander de redorer leur blason.
Quelle sera l'influence de ce continuel afflux d'héritières américaines dont les millions viennent combler les caisses- vides de la noblesse européenne ?
M. Jean Finot, le pénétrant et sagace directeur de La Revue, m'a exposé, lors de mon séjour à Paris, une théorie de l'influence du travail américain sur le développement de l'Europe, théorie qui suggère de profondes réflexions. M. Jean Finot affirmait que la. ploutocratie américaine venait donner un nouvel élan aux forces réactionnaires du Vieux Monde. Les grands propriétaires terriens, les héritiers de titres historiques, quelques dynasties royales même s'acheminaient vers la ruine.
L'action continue des causes économiques, aidée de la concurrence américaine auraient détruit les restes
de féodalité en Europe, en moins de deux générations, et préparé ainsi la voie à une république plus ou moins socialiste. Mais voici qu'arrivent, comme des fées malfaisantes, les héritières américaines restaurant du coup la puissance oligarchique qui semblait prête à disparaître à jamais.
C'est ainsi que les vieux châteaux féodaux sont réparés, les hypothèques purgées, et les grandes propriétés rendues à leurs propriétaires. La ploutocratie du nouveau continent vient en aide à l'aristocratie de l'Europe paralysant en quelque sorte le triomphe de la démocratie.
Il convient de dire que ce grand déplacement d'argent ne gêne en quoi que ce soit l'extension du commerce américain, car, tandis que l'héritière apporte sa dot sur le continent, son père et ses frères concentrent tous leurs efforts et leur fortune pour combler le déficit créé par le versement de la dot.
C'est presque un déshonneur pour la jeune fille américaine d'avoir été considérée jusqu'à ce jour, comme une source inépuisable de dollars qui faisait de son mariage une affaire où l'amour et le cœur étaient étrangers. Si on épousait la femme, c'était pour l'argent et. non par inclination. Ce marchandage, comme le dit si bien Lord Randolph Churchill, est une sorte de trait d'union entre l'aristocratie et la démocratie; il semble être devenu indispensable aujourd'hui, et presque passé dans les mœurs. Ce qui est dans la racine arrive bientôt aux branches, et à cet effet, les Américains ont copié cette morale sur leurs ancêtres anglais.
Il serait certainement injuste de prétendre que les mariages entre les Européens de distinction et les héritières
du Nouveau Monde ne sont jamais accompagnés d'affection. Il serait aussi ridicule d'affirmer que tous les mariages qui ont lieu entre Européens et Américaines, sont tous intéressés, car certainement la jeune fille américaine n'a pas besoin de ses dollars pour être séduisante. D'un caractère toujours gai, vif, intelligent, d'une beauté souvent remarquable, elle sait devenir, par ces qualités seules, 'une épouse et une mère de famille accomplies.
Les raisons qui attirent la jeune fille vers le continent ne sont pas difficiles à, expliquer. L'idée de s'allier à une noblesse de vieille roche , ou à un homme éminent, frappent l'imagination vive de la femme. Qn peut affirmer aussi, et c'est là peut-être une conséquence de leur tempérament, que les hommes du continent montrent un plus grand empressement, plus de chaleur dans leur dévouement h la femme, que les Américains dont l'esprit semble être tout à fait concentré sur les affaires. Il est à remarquer que quatre membres du cabinet anglais ont épousé des Américaines ; c'est ainsi que M. Chamberlain après avoir contracté deux mariages anglais put trouver la suprême félicité auprès de l'américaine, Miss Endicott. La femme américaine exerce sur le continent une influence politique très restreinte, quoique par sa position il lui serait facile de l'accroître si elle le désirait.
Nous retrouvons encore de grands noms de femmes américaines dans les journaux du continent; d'abord miss Heine qui s'unit au prince de Monaco, miss Clara Ward qui épousa le prince de Chimay et Caraman. Quoique la femme américaine paraisse quelque peu
extravagante en Europe, il est rare qu'elle fasse scandale comme Lola Montés par exemple.
Un écrivain américain prétend que la femme américaine une fois mariée, sur le continent, ne manifeste aucune intention de revoir la mère-patrie. Il est vrai que malgré la différence de nationalité, les mariages ainsi contractés et surtout les unions anglo-américaines sont des plus heureuses et quoi que nous en ayons dit plus haut, neuf de ces mariages sur dix sont des mariages d'inclination.
Ce n'est pas seulement par le mariage que la société s'américanise ; la colonie américaine s'étend un peu partout. Il n'est point d'année sans que l'une ou l'autre des familles américaines ne vienne louer ou acheter quelque ancienne ou grande propriété du continent.
Combien ne veulent plus quitter Paris! D'autres se fixent sur la Riviera et créent partout où ils se trouvent une sorte de colonie nouvelle.
Les nouveaux venus, malgré leur fortune, ne se livrent pas à des dépenses extravagantes à quelques exceptions près. Nous n'avons pas trop eu à souffrir de l'envahissement de ces riches parvenus. La classe des Américains qui est entrée dans nos milieux est surtout une classe de gens instruits, dont la seule ambition était de vivre tranquillement et sans ostentation dans la société qu'ils ont faite leur. Quinze mille Américains vivent à Londres. L'élément féminin y domine, et ppur celte raison M™ Hugh Reid Griffin a fondé à Londres une association des femmes américaines.
Le nom de M. Pierpont Morgan est bien connu dans la cité. Son influence est plutôt financière que
sociale. On peut se rappeler qu'il prit seul à sa charge les frais d'installation de la lumière électrique dans la cathédrale de Saint-Paul. Les frais, il est vrai, qui s'élevaient à la somme de 220,000 francs sont bien peu de chose si l'on considère que M. Morgan est archi-millionnaire.
La générosité américaine n'a pas eu de grande influence sur le continent. Un des premiers exemples de cette générosité jamais lassée, est celui de M. Peabody qui fut le fondateur de ces asiles où les gens sans demeure peuvent trouver un abri.
Mais aucun ne sut prêcher l'évangile de la générosité et surtout le pratiquer comme M. Andrew Carnegie, qui eut à lutter et lutte encore contre les malédictions des millionnaires. Si nous en croyons une liste publiée lors de son retour à New- York au mois de novembre dernier, il ne distribua pas moins de 200 millions de francs dans les différents quartiers de la ville. De cette somme, 50 millions furent destinés aux universités d'Ecosse, 25 millions parvinrent aux bibliothèques de la cité de New- York, près de 40 millions furent envoyés à l'institut Carnegie de Pittsburg. Quant aux autres 20 millions, ils furent distribués en majeure partie aux différentes bibliothèques des Etats-Unis et d'Ecosse. Le sou de la veuve qui tombe dans la main du pauvre, est certainement bien plus touchant que la générosité facile du richard; cependant, pour être moins méritoire la générosité de M. Carnegie est un bel exemple que nous aimerions à voir imiter par les millionnaires anglais.