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CHAPITRE VI

LE SrORT

Tous les lettrés qui se sont appliqués à l'étude de la Grèce ancienne n'ont pas été sans remarquer que les sports athlétiques, en honneur dans toutes les villes de l'Hellade, étaient entre ces villes comme un gigantesque trait d'union. En effet c'était pour célébrer les jeux isthmiques que de toutes les lies accouraient les jeunes Jmii unes représentant les différents traits du génie grec. Le Spartiate endurci, l'Ionien adonné aux plaisirs, l'Athénien cultivé, s'identifiaient comme autant de produits différents qui se fondent sous l'action de la flamme en un produit unique, c'est-à-dire qu'il n'y avait plus que des Grecs brûlant du même enthousiasme, et réunis dans un môme but de gloire.

Ce qui est vrai pour la Grèce l'est aussi pour les Iles Britanniques ou plutôt pour tous les peuples de langue anglaise : Anglais, Ecossais, Irlandais, Australiens, Canadiens, Américains, oublient leurs divisions, leurs querelles, les configurations géographiques qui les divisent politiquement lorsqu'une manifestation sportive les réunit sur un même point. Le cricket fait

oublier les petites misères humaines et les vanités nationales ; et c'est un des avantages des manifestations sportives que de laisser vainqueurs et vaincus comme autant de camarades prêts à recommencer des luttes pacifiques qui excluent tout autre antagonisme.

La fraternité du turf n'est peut-être pas la fraternité idéale telle qu'on la conçoit au point de vue philosophique; mais pendant des générations elle a été le pont jeté entre les classes de la société anglaise, rapprochant duc, bookmacker, jockey et millionnaire qui se coudoyaient et se traitaient sur un pied d'égalité que justifiaient les besoins réciproques sur un terrain commun.

Pendant vingt ans les sports furent nationaux, c'està-dire qu'ils ne réunirent que des Anglais de la Métropole ou des dépendances ; mais peu à peu en raison des facilités des communications, de l'extension des relations commerciales, ils devinrent internationaux et partant, redoublèrent d'intérêt, non seulement pour les Anglais, mais encore pour toutes les nations qui y étaient conviées.

La manifestation sportive la plus intéressante de 1901, ce que nous appelons le contesi, fut la lutte entre le yacht de sir Thomas Lipton, le Shamrock II, et les yachts américains. Aux yeux de certains moralistes atrabilaires, les courses de Sandy-Hook ont sur le caractère de la race, une action aussi déprimante et aussi historiquement nuisible que l'ancienne rivalité des verts et des bleus de Byzance. Il faut biej) dire que cet argument s'appuie un peu sur la réalité des faits ; car dans la quinzaine qui a précédé la course de l'América-Cup, les progrès de la campagne du Sud de l'Afrique étaient dans la presse ainsi que dans l'esprit public

relégués au second plan, pour faire place aux récits détaillés des performances des yachts rivaux.

Dans cette course internationale nous avons été battus à plate couture. C'est la onzième fois que l'Angleterre essaie d'enlever l'América-Cup, et c'est la onzième fois qu'elle échoue. Il ne faut pas nous plaindre ; nous recevons le traitement que notre veulerie mérite : les Américains ont construit' de meilleurs yachts que les nôtres, et c'est justice qu'il nous dépassent et nous battent.

Sir Thomas Lipton n'a peut-être pas dit son dernier mot, et il est probable qu'en 1903, il essayera encore de lutter contre l'Amérique ; mais s'il renonce à la lutte, il est douteux qu'un autre champion se présente, et son abstention ne sera pas sans signification, quand on saura que Sir Thomas Lipton est un Irlandais partiellement américanisé. Avant Sir Thomas Lipton, le Challenger c'est-à-dire celui qui envoie le cartel pour disputer la coupe était lord Dunraven qui est aussi un Irlandais et qui, comme Sir Thomas, faisait construire ses yachts en Ecosse. Il ressort de ceci que l'Angleterre, exception faite pour la fabrication de la toile à voile, a cessé de tenir le premier rang dans la construction des bâtiments légers.

Il faut envisager aussi l'éventualité d'une victoire des Canadiens et des Australiens, bien que ces derniers ne paraissent pas disposés jusqu'ici à se mettre sur les rangs.

Quel que soit le résultat des courses futures, il faut admettre que les Américains ont affirmé jusqu'ici une supériorité qui fait honneur à leurs dessinateurs et à leurs constructeurs de yachts. La seule autre forme de

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sport aquatique qui retienne l'opinion publique et présente pour elle un véritable intérêt est celle qui se manifeste dans les courses de canots (scullingmatchs) à deux rameurs, laissant volontairement de côté les canots à huit rameurs qui sont employés généralement pour les matchs entre universités.

Le championnat d'Avirons du monde a été disputé à la Grande-Bretagne quand M. E. H. Ten Eyck de Worcester battit Blackburne, et affirma ainsi la supériorité des biceps américains. Des difficultés surgirent à Henley, lors des dernières courses, et cette année le champion américain vit son cartel dédaigné aux ré gâtes nationales de Schuylkill, il dut se retirer de la course et depuis il se repose sur ses lauriers.

Au moment de la course des huit rames, les universités anglaises prétendirent à la suprématie ; mais les universités de Yale et d'Harvard ne paraissaient pas disposées à la leur reconnaître. Tout récemment les autorités d'Henley eurent la fâcheuse idée de bannir les compétiteurs étrangers de la course, fort heureusement ce projet ne fut pas mis à exécution, sans quoi il eût été considéré comme la manifestation d'une crainte de se mesurer contre des adversaires supérieurs.

Après le sport aquatique, celui qui excite le plus grand intérêt en Angleterre est le Turf. L'année 1901 a été fameuse dans les annales du turf britannique, parce que, pour la première fois dans l'histoire de ces deux grandes courses classiques, les Derby et les Oaks, les épreuves ont été gagnées par des Américains : Volodyovski avait été élevé par lady Meux et adopté par M. W.-C. Whitney, un Américain sous les couleurs duquel il courut; mais il avait été entraîné par un Améri-

cain M. Huggins et monté par un jockey américain Lesler Reiff. Une des caractéristiques de cette dernière course, c'est que M. 'Whitney qui l'avait gagné abandonna son gain aux pauvres. Les Oaks furent une victoire beaucoup plus américaine que celle du Derby, car Cap et Bells II a été élevée aux Etats-Unis, elle appartient à un Américain M. Foxhall Keene et a été montée par Martin Henry, un 'jockey américain, bien qu'entraînée par un entraîneur anglais.

L'invasion américaine du turf anglais n'est pas chose nouvelle. Il y a 50 ans environ, M. Ten Broeck amena d'Amérique Lexington et Priorus qui remporta le prix du Césarevitch après un dead heat ; M. Whitney qui gagna le Derby cette année et menaça de quitter le turf anglais comme conséquence de la sentence portée par le Jockey-Club sur le cas de Lester Reiff, n'a commencé à faire courir en Angleterre qu'en 1899. Le plus notable Américain du turf anglais est M. Richard Croker qui s'est établi à Wantage et trouve dans les courses anglaises un délassement hygiénique. L'année 1901 vit triompher les Américains ; sur les cinq principales courses en y comprenant celle de Cambridgeshire, une seule fut enlevée par un cheval auquel les Américains ne s'étaient pas intéressés. Deux des cinq principaux gagnants ont été élevés en Amérique, trois ont été entraînés par un Américain et quatre ont été montés par des jockeys américains.

Le propriétaire américain apparaît cependant pour la masse, d'une importance moindre que le jockey américain dont la monte a quelque peu étonné d'abord et étonné ensuite ses compétiteurs anglais.

Le jockey américain «'assied sur les épaules de son

cheval presque sur son cou, méthode qui selon l'opinion de M. Croker est équivalente à une réduction de poids assez importante. Sloan et les deux Reiff n'ont pas eu grande difficulté à prendre la première place parmi les jockeys vainqueurs dans ces deux ou trois dernières années ; malheureusement l'éclat de leurs succès a été quelque peu terni par la censure prononcée contre eux par le Jockey-Club. Le verdict qui a pesé sur Reiff s'appliquait seulement sur une course courue à Manchester, course au cours de laquelle il fut accusé de ne pas avoir fait tous ses efforts pour vaincre. Sloan fut accusé en 1899 d'avoir reçu 15,000 livres sterling comme honoraires de course et d'avoir gagné davantage en paris. M. Huggins, qui vint avec M. Lorillard, fut également accusé d'avoir reçu un salaire de 10,000 livres sterling par an, plus un pourcentage sur le gain de l'écurie. La discussion a été chaude pour connaître le secret du succès des Américains et des chevaux américains sur le turf anglais. La théorie qui semble prévaloir est celle qui décrit le cheval américain comme supérieur et plus énergique que ses rivaux anglais, les méthodes d'élevage sont absolument différentes et la façon dont nous les pratiquons rend nos chevaux plus nerveux qu'il le faudrait.

Pour les courses d'obstacles, les chevaux américains détiennent le record. Heatherbloom en novembre dernier à New- York a sauté facilement une barrière de 7 pieds 8 pouces.

On ne peut douter du succès des entraîneurs américains ; on a vu des chevaux confiés à leurs soins, chevaux dont on n'attendait rien, gagner course sur course.

Aucun effort n'a été tenté dans le Royaume-Uni pour

dépasser les trotteurs américains. A l'heure actuelle Cresceus est le trotteur champion du monde ayant battu tous les records cette année.

Polo prend sa place également dans les réunions internationales. En 1900, les équipages américains et anglais se rencontrèrent à Hurlingham ; les Américains furent battus par huit arrivées contre deux.

Dans les sports athlétiques, les luttes entre les deux nations sont émouvantes et suivies de très près, et la balance incline le plus souvent du côté des Etats-Unis. Dans les courses de vitesse, les Américains habitués à un maximum de rapfdité battent facilement l'Anglais flegmatique.

Les Américains nous ont battu dans le cyclisme, dan la boxe où le championnat leur est resté.

Ce dernier sport qui était depuis longtemps d'honneuv et la gloire de l'Angleterre, est maintenant pratiqué avec une supériorité marquée par les Américains. Il en sera de même. pour le"Golf bientôt. Déjà, Tannée dernière, Miss Geneviève Hecker du Gonneclicut a gagné le championnat des femmes américaines, or Miss Geneviève n'est âgée que de 15 ans.

Jusqu'ici les Américains n'ont pas fait grand'chose en cricket; mais encouragés par un succès récent dans une course de seconde importance, ils se préparent à nous disputer la palme sur notre propre terrain.

Ce n'est pas sans raison significative que les jeux olympiques que l'on a vu revivre vers la fin du xixe siècle, grâce aux efforts intelligents du baron de Coubei tin, auront lieu la prochaine fois à Chicago au lieu d'Athènes. Cette lutte athlétique internationale durera de un mois à six semaines et se tiendra en sep-

tembre 1904. Les légations et consulats des Etats- Unis, dans toutes les villes de l'Europe, agiront probablement comme agents de propagande et donneront à tous ceux que ces manifestations sportives intéressent, tous les renseignements qui leur permettront d'assister ou de prendre part à cette grande fête du monde.

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