‹ L'américanismeChapitre 11 sur 120 · DÉMOCRATIE I · texte numérisé non relu

DÉMOCRATIE I

d'Amérique ont divisé le monde iniellectuel en deux pans ; dans l'une, ils ont laissé les dogmes révélés, et ils s'y soumettent sans les discuter ; dans l'autre, ils ont placé la vérité politique, et ils pensent que Dieu l'y a abandonnée aux libres recherches des hommes. Ainsi, les catholiques des Etats-Unis sont tout à la fois les fidèles les plus soumis et les citoyens les plus indépendants (i). »

L'adaptation générale qui se produisit aux Etats-Unis de toutes les sectes chrétiennes et même des catholiques à la démocratie, entraîna de grandes conséquences. M. de Tocqueville les exposait ainsi :

^ A mesure que les hommes deviennent plus semblables et plus égaux, il importe davantage que les religions, tout en se mettant soigneusement à l'écart du mouvement Journalier des affaires, ne heurtent point sans nécessité les idées généralement admises, ei les intérêts permanents qui régnent dans la masse ; car l'opinion commune apparaît de plus en plus comme la première ei la plus irrésistible des puissances, il n'y a pas en dehors d'elle d'appui si fort qui permette de résister longtemps à ses coups. Cela n'est pas moins vrai chez un peuple démocratique, soumis à un despote, que dans une république. Dans les siècles d'égalité les rois font souvent obéir, mais c'est toujours ta majorité qui fait croire; c'est donc à la majorité qu'il faut complaire dans tout ce qui n'est pas contraire à la foi.

([) Tocqueville, 1, ch. XVil, p. 35o.

fS LE CLERGÉ

« J'ai montré dans mon premier ouvrage comment les prêtres américains s'écartaient des affaires publiques. Ceci est l'exemple le plus éclatant, mais non le seul exemple, de leur retenue.

« En Amérique la religion est un monde à part où le prêtre règne, mais dont il a soin de ne Jamais sortir ; dans ses limites il conduit l'intelligence ; au dehors, il livre les hommes à eux-mêmes et les abandonne à l'indépendance et à l'instabilité qui sont propres à leur nature et au temps. Je n'ai point vu de pays où le christianisme s'enveloppât moins de formes, de pratiques et de figures qu'aux Etats-Unis et présentât des idées plus nettes, plus simples et plus générales à l'esprit humain. Bien que les chrétiens d'Amérique, soient divisés en une multitude de sectes, ils aperçoivent tous leur religion sous ce même jour. Ceci s'applique au catholicisme aussi bien qu'aux autres croyances. I! n'y a pas de prêtres catholiques qui montrent moins de goût pour les observances individuelles, les méthodes extraordinaires et particulières de faire son salut, ni qui s'attachent plus à l'esprit de la loi et moins à la lettre, que les prêtres catholiques des Etats-Unis ; nulle part on n'enseigne plus clairement et l'on ne suit davantage celte doctrine de l'Eglise qui défend de rendre aux sainis le culte qui n'est réservé qu'à Dieu. Cependant les catholiques d'Amérique sont très soumis et

« Une autre remarque est applicable au clergé de toutes les communions : les prêtres américains n'essayent point d'attirer et de fixer tous les regards de l'homme vers la vie future ; ils abandonnent volontiers une partie de son cœur aux soins du présent ;

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ils semblent considérer les biens du inonde comme des objets importants, quoique secondaires; s'ils ne s'associent pas eux-mêmes à l'industrie, ils s'intéressent du moins à ses progrès et y applaudissent, et tout en montrant sans cesse au fidèle l'autre monde comme le grand objet de ses craintes et de ses espérances, ils ne lui défendent point de rechercher honnêtement le bien-être dans celui-ci. Loin de faire voir comment ces deux choses sont divisées et contraires, ils s'attachent plutôt à trouver par quel endroit elles se touchent et se lient (1).

a Tous les prêtres américains connaissent l'empire intellectuel que la majorité exerce, et le respectent. Ils ne soutiennent jamais contre elle que des luttes nécessaires. Us -ne se mêlent point aux querelles des partis, mats ils adoptent volontiers les opinions générales de leur pays et de leur temps, et ils se laissent aller sans résistance dans le courant de sentiments et d'idées qui entraînent autour d'eux toutes choses.

H Ils s'efforcent de corriger leurs contemporains, mais ils ne s'en séparent point. L'opinion publique ne leur est donc jamais ennemie; elle les soutient plutôt et les protège, et leurs croyances régnent à

(1) Ailleurs Tocquevïlle dit encore: ■ Les prédicateurs américains reviennent sans cesse à la terre, et ils ne peuvent qu'à grand'peine en détacher leurs regards. Pour mieux toucher leurs auditeurs, ils leur font voir chaque jour comment les croyances religieuses favorisent la liberté et l'ordre public, ei il est souvent difRcile de savoir, en les écoutant, si l'objet principal de la religion eal de procurer l'éiemelle félicité dans l'autre monde ou le bien être en celui-ci. » Tome 111, p. 107.

la fois et par les forces qui lui sont propres et par celles de la majorité qu'ils empruntent ([]. *

M. de Tocqueville résumait ses impressions dans cette antithèse ;

H J'avais vu parmi nous l'esprit de religion et l'esprit de liberté marcher presque toujours en sens contraire. Ici, je les retrouvais intimement unis Ton à l'autre : ils régnaient ensemble sur le même sol (2) ».

En effet, au moment où écrivait l'illustre observateur, dans les pays latins, le clergé catholique était si intimement lié aux vieux partis antilibéraux qu'il semblait en constituer l'armature. Il était légitimiste en France, carliste en Espagne, particulariste et ennemi de l'unité nationale en Italie, partout absolutiste et obscuratitiste.

Aux Etats-Unis, le catholicisme pouvait se vanter d'avoir été la première secte libérale, celle du glorieux lord Baltimore. Depuis, le clergé avait coopéré de toutes ses forces à la

(i) Tocqueville, ill, p. 43-4.5. Dans son opuscule The Prédictions of Hamilton and De Tocqueville (p. 43, noie 1), J. Bryce Jit des pages de Tocqueville sur l'influence du christianisme aux Etais-Unis e rhey are among ihe wisest and most permanenily irue that he has written. u

(2) Tome 1, ch. XVII.

fondation de la république, et fidèle à ses traditions, au lieu de se mettre en travers de l'évolution sociale, il marchait dans le sens des événements.

Jamais la nation ne pourra lui reprocher une obstruction politique. Quand deux partis se dessineront, le républicain et le démocrate, il aura soin de ne s'inféoder ni à l'un ni à l'autre et, pour qu'ils ne se réunissent pas contre lui, il ne se constituera pas à l'état de parti distinct. Il tire toutes ses espérances de la diffusion des idées de liberté, pendant que le clergé du vieux monde considère ces idées comme filles de la Révolution et la Révolution comme satanique. Il en résultera que dans les pays latins où tout le monde nait catholique, un parti sécularisateuret progressiste se formera d'hommes nés catholiques, mais qui, sans sortir de l'Eglise romaine, se déclareront contre ses alliances politiques, ses tendances, l'enseignement suranné de ses prêtres par rapport à la Bible et à l'histoire et enfin contre tout ce qui, à lort ou à raison, se résume dans « le cléricalisme ». Et c'est ce parti qui avec des oscillations, après des défaites momentanées, assurera le triomphe des idées modernes en France, en Italie, en Espagne, en Portugal, Que l'on prenne l'histoire de ces pays et l'on y constatera, par exemple après

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chaque période de vingt-cinq ans, que la société esl-de plus en plus laïque, et l'on croira que l'Eglise y est plus affaiblie, parce que son clergé fait opposition aux idées modernes et qu'au lieu d'accepter le présent, il rêve encore du passé.

Rien de tel aux Etats-Unis. Les catholiques qui composaient la dernière des sectes lors de la proclamation de l'indépendance, acquièrent sans cesse le prestige du nombre et du pouvoir social. Tous les dix ans on voit qu'ils se sont augmentés, qu'ils ont plus d'évêques, plus de prêtres, plus de biens au soleil. Les belles réunions conciliaires frappent l'esprit public. C'est là qu'on fortifie l'organisation ecclésiastique et qu'on l'étend; tout y est pratique, actuel, social.

Tandis que le clergé du vieux monde, après avoir lutté contre les idées politiques modernes, emploie le reste de son activité à des controverses comme celle de la liturgie romaine, à propager de nouvelles dévotions, à défendre des positions désespérées en exégèse et en histoire, le clergé des Etats-Unis décide, sans aucune discussion, qu'il n'aura qu'un seul rituel, qu'un seul catéchisme; il enregistre deconfiance toutes les discussions dogmatiques et, chacune selon son degré de probabilité, toutes les opinions théologiques qui lui viennent des pays latins.

mais il tourne ses préoccupations vers l'essentiel, l'amour de Dieu, l'organisation de la charité. Il prêche une religion où, beaucoup plus qu'en Europe, il est question des vertus naturelles, de responsabilité et d'activité morale. Il s'ensuit que tout en étant le même de chaque côté de l'Atlantique, dès la première partie du XIX^ siècle, le catholicisme des Etats-Unis présente des particularités et des modifications comparables à celles que le climat, les croisements, la nourriture produisent dans la population immigrante.

. Si le catholicisme aux Etats-Unis ne se fût augmenté que par les naissances, nul doute qu'il eût formé de bonne heure une variété très spéciale. Mais les tendances américaines étaient sans cesse combattues par l'immigration étrangère apportant le catholicisme d'Europe, et comine la majorité des immigrants était irlandaise, le catholicisme celte. Bien plus, l'Eglise américaine subit toujours l'influence de congrégations religieuses dont les supérieurs généraux vivent à Rome ou en France, dont les supérieurs locaux sont français ou italiens, et dont les membres, lors même qu'ils sont nés en Amérique, ont presque tous fait leur noviciat en Europe. Cet élément tend k ramener à Tuniformité te catholicisme du nouveau monde. On y

retrouve les dévotions à saint Patrick et à sainte Brigitte, comme celle de Notre-Dame de Lorette, et comme on y trouvera plus tard celles de Lourdes et de saint Antoine de Padoue.

L'Eglise romaine sur le territoire représente toujours moins une conquête qu'une colonisation. A part une poignée de fidèles, originaires du Maryland et de la Louisiane, et qu'on peut appeler véritablement américains, les catholiques sont étrangers et fils d'étrangers. S'ils étaient restés dans leurs pays, ils auraient été catholiques et même moins exposés à perdre leur foi. Leur entourage et les traditions locales les auraient retenus. Aux Etats-Unis, ils ont d'abord à subir le dangereux contact du protestantisme et plus tard, vers 1840, ils entrent dans une atmosphère d'indifférence religieuse produite par la dissolution du dogmatisme protestant de la majorité des habitants de la République.

En tant que protestants, ceux-ci professaient primitivement un christianisme déjà simplifié. Ils furent promptement amenés à le réduire encore davantage. Dispersés dans un immense territoire, privés de communications faciles, éloignés des centres de prédication, ne recevant que rarement la visite de pasteurs, beaucoup se firent une religion sans dogme et toute morale. Elle n'avait plus guère de chrétien que l'habitude de lire la

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Bible. Mais comme les colons s'établissaient dans un pays complètement neuf, sans légendes ni traditions, que l'enseignement religieux leur faisait défaut, que le sens pratique se développait extraordinairement en eux, ils prirent le dégoût du surnaturel. Le merveilleux biblique si réfractaire à l'esprit moderne, tendit h devenir pour eux lettre morte, bien avant l'introduction de la critique et lorsque les préjugés de l'éducation les empêchaient de le rejeter expressément.

Résumant ses voyages aux Etats-Unis, en 1795-1797, La Rochefoucauld-Liancourt disait déjà ,- « En tout, à quelques individus, et aussi à quelques sociétés près, la religion est un des articles qui occupe le moins le peuple américain, et l'on assure que dans les Etats où le presbytérisme a conservé le plus d'apparence d'influence et de rigidité, il ne l'exerce généralement que par et pour la forme (i). L'étude de la théologie est très bornée dans les collèges d'Amérique (2) ». Au sujet de la situation du catholicisme au Maryland, il ajoutait : « Cette religion, sévèrement observée par ceux qui la suivent, fait peu de nouveaux prosélytes. En

(1) Ottv. cjM, VIII, p. [5o.

(1) Ibid., VIII, p. t40.

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