RELIGION AMERICAINE
autres ne le sont pas ; ils choisiront leur culte euxmêmes, s'ils en veulent un, quand ils seront plus
àgés(i)».
Esquissé à la fin du XVIII' siècle ce tableau religieux d'une ville des Etats-Unis restera vrai pendant tout le siècle suivant; il n'y aura qu'un trait à modifier : la multiplication des sectes. Mais toutes ces sectes tendront de plus en plus à considérer les choses religieuses du même point de vue positif et social.
De même que s'opérera la fusion politique de toutes les races, une certaine unité religieuse s'établira pour tout le continent ; elle formera la religion américaine.
(i) Voyage, t. I, p. 44.
ipôtre (1819-:
Iples: ics Paulisies.
Au milieu du XIX' siècle, le clergé catholique des Etats-Unis se consolait de toutes ses petites misères en regardant le nombre toujours croissant des fidèles.
Un missionnaire qui l'évaluait à deux millions, émettait les réflexions suivantes :
o Deux millions de fidèles sur un toial de vingt millions d'habitants, c'est un catholique sur dix Américains, tandis qu'à la fin du siècle dernier on n'en complaît qu'un sur deux cents. Si prodigieux qu'ait été le développement des Etats-Unis, on est donc en droit de conclure que les conquêtes de la foi ont marché plus vite encore, puisque les progrès du catholicisme sont vingt fois plus rapides que l'accroissement général de la population. Une autre différence utile à signaler entre les deux époques, c'est qu'autrefois l'Amérique était protestante de nom et de fait, et qu'elle ne l'est plus que de nom. Ses 18 millions de dissidents peuvent se classer ainsi ; 4 millions ^seulement sont attachés à quel-
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LES CONVERSIONS 3l
qu'une des innombrables sectes qui hturmillent aux Etats-Unis et dont aucune, prise à part, n"égale en nombre l'Eglise catholique ; 14 autres millions n'ont pas encore opté pour aucun culte, mais ils espèrent bien ne pas mourir, disent-ils, avatit d'avoir fait leur choix. Pour qui sera leur préférence un jour ? A en juger par les discours qu'ils tiennent, notre foi aurait plus à gagner qu'une autre dans cette moisson flottante. Ce qui résulte de ces données, c'est que l'esprit du protestantisme se retire du corps américain dans la même proportion que le catholicisme y pénèirc, que pour la grande majorité, cet esprit se repose déjà dans l'indifférence et tend chaque jour à disparaître dans le néant de son origine (i).b
Les quatorze millions d'Américains qui, d'après le correspondant des Annales de la Propagation de la Foi, devaient opter en grand nombre pour le catholicisme, sont morts dans les sectes où le hasard les avait fait naître. Les conversions furent relativement peu nombreuses, mais plusieurs convertis ont joué un grand rôle parmi leurs nouveaux coreligionnaires.
De tous ces convertis, le plus célèbre est Hecker.
Isaac Thomas Hecker naquit à New-Vork, le 18 décembre 1819, d'une famille allemande.
(t) Annales de la Pi-opagalion de la Foi, t. XXII (1850). ,p. 337. — Ce tableau encourageant ne comportait pas moins des ombres: voyez, ibid., p. 3ilî, la p.iuvreté lamentable du diocèse de Chicagoen 1849.
Comme ses parents étaient peu fortunés, ils le retirèrent de l'école à l'âge de dix ans. Pendant une année, il apprit le métier d'imprimeur, A onze ans, il devenait ouvrier boulanger et portait le pain en ville tous les matins. C'était un enfant sérieux qui consacrait ses petits loisirs à la lecture. De sa mère, méthodiste fervente, il tenait un profond mysticisme. Souvent, la nuit, couché sur des copeaux devant le four de sa boulangerie, il se réveillait en sursaut, et, comme à l'appel d'une voix mystérieuse, il s'en allait le long des quais d'Eart-River, regardait au clair de lune l'eau couler et se demandait du fond du cœur : « Qu'est-ce que Dieu veut "de moi? Pourquoi m'a-t-il mis au monde ?»
Vers sa quatorzième année, ses sentiments religieux s'affaiblirent. Il s'occupa de politique et de philosophie, A quinze ans il était réformateur et tribun. Rencontrant un jour un so" ciologue distingué, le docteur Brownson(i), qui lui aussi devait se convertir, il lui posa cette question ; « Comment puis-je être certain de la réalité objective des opérations de mon âme? » Le docteur répondit : « Si vous n'avez pas atteint cette période de votre vie mentale, vous y arriverez dans peu d'années. » La philosophie
(i) Sur Brownaon, voy. Revue des Deux Mondes, i" mai i858, Une conversion américaine, an. de Em. Moniégut-
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captivait le jeune ouvrier; elle remplaça dans son intelligeHce toute foi chrétienne. IT ajustait au-dessus de son pétrin un exemplaire de la Critique de la raison pure, afin de pouvoir étudier tout en pétrissant le pain, et ne pas perdre son temps dans un simple travail manuel. Il était si bon que les honnêtes gains de son métier finirent par lui donner des remords. « L'idéal païen de la concurrence en affaires » le chassa du monde (r). En proie à des rêveries mystiques, il se retira à, l'âge de 24 ans dans un phalanstère. Il y ressentit une nouvelle et ineffaçable impression desaint-simonisme. Mais aucun système politique, social, philosophique, ne pouvait donner le repos à son esprit inquiet. L'un de ses compagnons, George -William Curtis, le jugeait « plus impressionnable que logique (2) «, De fait, des formules absolues pouvaient seules le satisfaire. Il quitta le phalanstère et' se mil à la recherche de la vérité dans les différentes sectes chrétiennes.
Brownson lui écrivait à cette époque, en 1844 : « Voici la croix que vous devez charger sur vos épaules. Votre croix est de résister au mysticisme, au luxe de sentiments qui réelle-
(1) Le P. Hecke's 7- édit., p. 34.
(1) Ibid., p. 6a.