‹ L'américanismeChapitre 17 sur 120 · LE CARDINAL · texte numérisé non relu

LE CARDINAL

avec lequel il vit l'avènement définitif de la démocratie et le tact avec lequel il l'empêcha de se brouiller avec Rome l'ont rendu justement célèbre. Son libéralisme, sa tolérance, le sens rassis avec lequel il s'est exprimé sur les miracles contemporains et les dévotions actuelles, le respect qu'il témoigne aux autres confessions chrétiennes, lui ont acquis une sympathie générale. On a traduit ses ouvrages en plusieurs langues. Le plus connu d'entre eux est intitulé : La foi de nos pères. Adaptation d'un bon vieux livre français (i) à l'esprit américain et aux temps modernes, cette apologie est l'œuvre de jésuites, de sulpiciens, de rédemptoristes, de prêtres séculiers. Le cardinal, qui ne néglige aucune information, aucune bonne volonté, et qui ne s'inféode à aucune école, y a mis sa modération et sa justesse. Ce livre peut symboliser l'œuvre entière de celui qui l'a signé et qu'on pourrait indifféremment surnommer, comme l'un des rois de France, « le victorieux » ou « le bien servi n.

Le cardinal Gibbons semble un homme de bureau et presque uq contemplatif à côté de

(i) La foi de nos pires ou la perpétuité du catholicisme, ouvrage dédié à ses anciens coreligionnaires par le baron Marie-Théodore de Bussierre (Paris, Poussielgue, 1844, in-8, Vlll-588 pp.)

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l'archevêque ireland 57

Mgr John Ireland (i). Les affaires de son diocèse et même de l'Eglise ne suffisent point à l'activité de l'archevêque de Saint-Paul, il s'occupe volontiers de celles de la République et des autres pays : c'est un homme politique. Il prêche sans cesse la marche en avant afin que l'Eglise soit de son temps. Dans un pays qui n'a point de traditions, où mille liens du passé n'enchaînent pas les instit^itions ecclésiastiques, ces propos progressifs sont faciles à tenir. Dans le vieux monde, on aimerait à y voir joindre l'indication de solutions pratiques. Partout où il parle, l'archevêque Ireland conquiert néanmoins son auditoire. On est charmé du bon sens de ses observations, de la manière convaincue et vivante dont il les expose et qui contraste si fort avec les rapsodies ecclésiastiques ordinaires. John-Lancaster Spaldîngfut sacré évêque de Péoria en 1877, à l'âge de trente-sept ans {2).

[i] Né en Irlande-en i838. Quand il avait onze ans, sa fa-, mille émigra en Amérique. Il fut élevé à i'école de la cathédrale de Saint-Paul. Mgr Crétin, premier évéque de cette ville, né à Lyon, l'envoya faire ses études classiques h Meximieujt (Ain), et ses éludes théologiques à Montbel, prés Hyères. Retourné au Minnesota, en 18O1, John Ireland fut ordonné prêtre et nommé vicaire à la cathédrale. Il en devint curé. En 187,1 il fut nommé vicaire apostolique de Nebraska, puis coadjuteur de l'évéque de Saint-Paul auquel il succéda en 1884. En 1888 Saint-Paul fut érigé en archevêché.

(ï) J.-L. Spalding est né dans le Keniucky, en 1840, d'une vieille famille américaine. 11 fit ses études en Europe et re-

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Il a été élevé dans l'Eglise et pour l'Eglise par son oncle, Martin Spaldrng, archevêque de Baltimore. C'est un poète et un philosophe, qui s est nourri des pensées modernes et surtout des allemands. Leurs citations émaillent ses sermons comme autrefois dans le vieux monde celles des Pères de l'Eglise. Il ne s'occupe point des controverses religieuses ou politiques ; il expose ses conceptions et les affirme. On chercherait en vain dans ses œuvres ce qu'on appelle en France « la doctrine », c'est-à-dire un système dogmatique. A beaucoup de lecteurs français, elles sembleraient chrétiennes, sans pouvoir se rattacher à aucune secte caractérisée. L'évêque Spalding, en effet, accepte les dogmes, il se meut dans leurs limites, mais n'en parle presque jamais. Sous ce rapport, comme sous beaucoup d'autres, il personnifie parfaitement une nouvelle génération épiscopale. Il est, d'ailleurs, américain de race, et, dans une église qui est presque toute entière irlandaise, c'est une bonne fortune. A la fin d'octobre 1902, le président Roosevelt le nomma membre de la commission d'arbitrage de la grève des mineurs, d'anthracite, de préférence au cardinal Gibbons et à l'archevêque Ireland, tous deux d'origine

tourna aux Etals-Unis en i865. It fut vicaire «t curé à Louisville, puis vicaire à New-York d'où on l'éleva à i'épîsaopat.

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. LËVÉQCE SFALDING Sp

irlandaise. Le choix f]attait les catholiques dont il s'agissait de s'assurer la bienveillance aux prochaines élections, et il n'indisposait personne chez les Yankees, toujours peu portés pour les immigrés de la verte Erin. Dès lors, i'évèque Spalding devint un personnage politique et social. On répandit sa photographie, le représentant en uniforme de mineur, prêt à descendre dans le souterrain. II donna des conférences dans les villes où l'appelaient ses nouvelles fonctions. Des foules énormes allèrent l'entendre et se déclarèrent très satisfaites. Certainement -ses auditeurs n'ont pas pu savoir quelle était la différence spécifique de la doctrine de ce très révérend gentleman avec celle des autres « dénominations w, "mais ils ont dû penser que si cette différence causait sa supériorité, cette doctrine est la vraie, et son caractère social et positif était bien fait pour leur plaire.

Ces chefs de i'épiscopat des Etats-Unis ont émis sur l'Eglise et les temps nouveaux, des aperçus qui sont peu familiers aux catholiques des pays latins :

L'humanité, disent-ils, est en marche vers le progrès, sous la direction de l'Eglise qui la guide non seulement vers la vie future, mais encore qui bénit, encourage et favorise toutes ses tentatives d'amélioration de la vie présente,

1, Cookie

6o CATHOLICISHE

« Le siècle est ambitieux de savoir. » Eh bien, « le désir de l'Eglise c'est de voir la lumière iatellectuelle se répandre sur tous les hommes et sur toutes les régions du savoir{i). » « Toute vérité est orthodoxe (2). » La science est autonome et n'a rien à craindre du clergé.

« Jésus-Christ n'a enseigné ni la littérature, ni la philosophie, ni l'histoire, ni la science, et par conséquent ce nest pas pour enseigner ces choses qu'il a établi son Eglise. C'est une Eglise qu'il a fondée, et non une académie (3). »

Nous sommes dans le siècle de la démocratie, mais les principes de la démocratie « se lisent à chaque page de l'Evangile ».

« L'histoire de l'Eglise catholique, c'est l'histoire de l'affranchissement des esclaves, de la répression des tyrans, de la défense du pauvre, du peuple, de la femme et de tous les êtres sociaux que l'orgueil et la passion se plaisent à opprimer (4]. »

Le siècle est un siècle de justice sociale:

0 On ne répète pas assez que les principes qui ser-

(1) Ireland, L'Eglise el le siècle, p. 40 ; voyez aussi Spalding, Ofpottunité, p, gi, 120, 24S, et l'opuscule L'éducation supérieure des femmes.

(î) Spalding, Opportunité, p. 96.

(3J Ibid., p. 93 ; et sermon prêché à Washington en octobre 1902, dans New-York Freeman's journal du i5 novembre.

(4) Ireland, Op. cit., p. 42.

CATHOLICISME MODERNE 6l

vent de point d'appui au mouvement social de notre époque, dans tout ce qu'il a de légitime, sont des principes constamment enseignés par les écoles de théologie catholique {i). j» « Le 'résultat de la civilisation, si nous continuons à marcher dans la voie du progrès, doit être d'assurer à tous un travail qui, avec le confortable et le nécessaire, donne à chacun sa part de joie et de consolation, de force, de pureté et de lumière. Quand ce jour-là sera venu, le XIX= siècle ne paraîtra guère supérieur au IX', car une société où des milliers d'individus sont condamnés à un travail abrutissant sous peine de mourir de faim est une société de barbares (2]. » « Notre société fait les criminels, et nos lois pénales les endurcissent dans l'habitude du mal (?). »

Loin de penser que ce monde soit une vallée de larmes et que la vie chrétienne doive être

une pénitence continue, ces évèques se réjouissent de ce que notre siècle est un siècle de progrès matériel :

« C'est la doctrine même de l'Eglise, que la terre a été donnée à l'homme pour qu'il la soumette à ses besoins (4). » a On ne saurait dénaturer plus grossièrement la vérité chrétienne qu'en attribuant à l'Evangile l'idée que, pour parvenir à la béatitude éternelle, il faille se rendre malheureux en ce monde.

(1) Ireland, ibid., p. 4?

(2) Spalding, Op. cit., p. 54-

(3) Ibid., p. 56.

(4) Ireland, Op. cit., p. 44.

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Ceux qui suivent le Sauveur marchent dans les voies de la paix et de la joie ( i ). » « Ici, en Amérique, plus que'pariout ailleurs, les temps nouveaux s'annoncent riches en opportunités. Ici, l'œuvre n'est que commencée, nous n'avons fait que frayer des voies, dessécher le marais, jeter des ponts sur la rivière, nous n'avons qu'éclaircî les forêts et assaini l'atmosphère pour une race appelée à des pensées plus hautes et à des œuvres autrement divines (a). »

« Notre siècle est un siècle d'action par excellence. Tout est à l'action autour de nous; dans le monde matériel, dans le monde social, dans le monde de l'intelligence. Et cependant trop souvent, alors que sont en jeu les intérêts les plus sacrés, qu'il y va notamment de l'avenir de l'Eglise et de la Patrie, on ne trouve chez ceux qui ont la garde de ces grandes choses qu'une immense et inerte indifférence. Ils restent timides et indolents, parfois même ils ont l'audace d'abriter leur timidité et leur indolence sous le manteau de leur confiance en Dieu et du respect qu'ils doivent à la Providence. Il en est qui érigent leur apathie en une véritable doctrine religieuse : habitués à ne rien faire et à ne voir rien faire autour d'eux, ils en arrivent à croire que l'inaction est l'état normal voulu du Ciel et que le service de Dieu consiste à blâmer ceux qui font preuve d'activité.... Travaillez pour la patrie et pour l'Eglise, travaillez avec énergie et persévérance, travaillez quand d'autres travaillent avec vous, travaillez encore si vous êtes seuls, travaillez selon la

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(j)Spalding, Op. t [2)Ibid.,p.5-;.

l'évolution de l'kglisë 63

vplonié de Dieu. Là où il n'y a pas de travail, il n'y a pas la vie; là où il n'y a pas la vie, c'est la mort (i). »

Quant aux objections historiques que l'on peut faire aux conceptions de ces prélats en prouvant qu'elles ne sont pas toujours conformes à la théorie et surtout à la pratique de l'Eglise romaine, ils n'en ont cure, et s'ils montrent quelques fois qu'ils les connaissent, c'est pour les écraser de leur plus profond mépris. Ils ne s'embarrassent pas du passé. L'Eglise est une société vivante.

« L'Eglise, fondée par le Christ pour subsister dans tous les siècles, vit dans chacun d'eux et prend, pour ainsi dire, la forme qui leur est propre. Nous trouvons, par conséquent, dans sa manière d'être extérieure, le variable et le contingent. L'Eglise impérialiste à une époque dans ses alliances politiques, a été féodale à une autre époque, mais jamais elle ne s'est liée par principe ni à l'empire, ni à la féodalité. Elle a parlé grec à Athènes et latin à Rome, et ses fils ont porté la chiamyde ou la toge; mais jamais elle n'a été une institution confinée dans les limites de la Grèce ou de l'Italie. Plus tard, elle a balbuiié le langage primitif des Goths et des Francs, et dans sa marche à travers leurs contrées, elle a reçu plus d'une empreinte de leur barbarie et de leur civilisation défectueuse, sans qu'on ait pu jamais identifier

([) Ireland, Jeanne d'Arc, p. 3o-3i.

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64 L'ÉVOtUTlON DE l'ÉGLISE

sa vie et son organisation avec celle des Goths et des Francs, ses contemporains d'alors. Ses connaissances scientifiques aux différentes époques étaient bornées comme celles de ces époques mêmes, ses lois et ses coutumes étaient aussi grossières et primitives que les leurs. Par ses éléments humains, l'Eglise était tout simplement de son époque, ses éléments divins restaient toujours les mêmes quoique tout changeât à ses côtés sur la scène du monde.

u II y a deux ou trois siècles, sous le règne de Charles V d'Espagne ou de Louis XIV de France, elle s'était adaptée à la cour et à l'aristocratie; mais ce n'était encore qu'une phase transitoire de son existence, et elle peut être, en d'autres temps, aussi démocratique dans sa conduite que la démocratie la plus ardente peut le souhaiter. Son droit canon, qui est l'expression de son adaptation aux circonstances, s'inspire tantôt du code de Justinien, tantôt des capitulaires de Charlemagne, tantôt des édits des Habsbourgs ou des Bourbons, mais jamais elle ne s'est momifiée dans le mou|e des Justinien ou des Bourbons, et son droit canonique peut être américain comme il a été romain; il peut aussi bien être le reflet du vingtième siècle comme il a été celui du moyen âge. Si tout ceci n'était pas l'exacte vérité, l'Eglise ne serait pas catholique comme son fondateur était catholique, étant le Docteur et le Sauveur de tous les siècles et de toutes les nations (1). »

Si l'histoire de l'Eglise contient des pages peu brillantes, la faute en est aux éléments humains

(1) L'Eglise et le siècle, pp. 36-37,

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l'inquisition 65

de cette société divine, à « ce que les pasteurs catholiques et le peuple catholique ont envisagé le monde d'un œil plus ou moins perspicace et ont manié l'épée spirituelle avec plus ou moins d'ardeur ». L'un des faits les moins heureux, que désavoue le plus volontiers le libéralisme américain, c'est l'Inquisition. Voyons commenten parle le cardinal Gibbons, le plus grand apologiste catholique d'outre-mer.

Il ne connaît pas l'inquisition romaine, il ne connaît que l'inquisition espagnole qu'il renie complètement sans paraître soupçonner que son établissement et sa législation ont été sanctionnés par (es Papes. Il dit :

■ o J'abhorre de tout mon cœur et je condamne toute espèce de violence, d'injustice et de persécution dont l'inquisition espagnole a pu se rendre coupable. En élevant la voix contre la violence sous prétexte de religion, j'exprime non seulement mon sentiment, mais celui de tous les prêtres catholiques du monde. Nos pÈres dans la foi, pendant les trois derniers siècles, ont tellement souffert pour la liberté de conscience, qu'ils s'élèveraient contre nous si nous devenions les avocats et les défenseurs des persécutions religieuses. N'attirerions-nous pas sur nous la disgrâce de nos pères si nous venions à fouler aux pieds ce principe de la liberté qu'ils estimaient plus que leur vie?

B Quand je dénonce les cruautés de l'inquisition, je ne me sépare pas de l'Eglise, mais je marche sur

ses traces. L'etTusîon du sang et la persécution n'ap-partiennent pas au Credo de l'Eglise catholique. Elle abhorre tellement l'effusion du sang, qu'un homme devient inhabile à servir comme ministre à ses autels, lorsque, par acte ou par conseil, il contribue volontairement à répandre le sang d'autrui. Avant de pouvoir convaincre l'Eglise d'intolérance, vous devez auparavant produire un acte authentique de ses papes ou des conciles sanctionnant la justice de la vengeance. Après toutes mes lectures, j'en suis encore à chercher un de ces décrets faisant appel à la torture ou à la mort au nom de la conscience....

« Mais, me direz-vous, les auteurs de l'inquisition n'étaient-ils pas les enfants de l'Eglise, et n'ont-ils pas exercé leurs énormités en son nom ? Je vous l'accorde. Mais, je vous le demande aussi, est-ce juste et loyal de rendre l'Eglise responsable des crimes de ceux de ses enfants qu'elle désavoue? Vous ne dénoncez pas la liberté comme une dérision parce qu'un grand nombre de crimes sont commis en son nom ; vous ne rendrez pas non plus un père responsable des fautes de ses enfants indociles (i). »

Une telle candeur dans la transpositioiî des faits de l'histoire désarme les controversistes les plus agressifs. On ne peut mettre en doute la sincérité de ce libéralisme, quand on voit ceux qui le professent s'en iospirer dans leur propre conduite. Le cardinal Gibbons a critiqué la démarche de certaines Eglises de Balti-

(i) Lafoide nos pères, trad. Saurel, p. a55.

njiMnii,GtH>^le

more qui pressaient le maire de supprimer une école du dimanche antichr<5lienne, et il donnait pour raison de son blâme que la contrainte en matière religieuse est antichrétienne, outre qu'elle est impolitique. Par dessus le moyen âge, le clergé d'Amérique va chercher ses inspirations dans l'Evangile. Il n'accepte l'héritage du passé que sous bénéfice d'inventaire. S'il se présente des difficultés doctrinales, que les prêtres du vieux monde les résolvent dans les loisirs de leurs prébendes ou leurs quartiers d'hiver.

Toutefois, ta manière dont les disciples du P. Hecker, le parti irlandais, et les promoteurs de l'adaptation du catholicisme ont parlé de la personne de Léon XIII montre leur conviction que, sans les vues particulières de ce pontife, ils n'auraient pu, avec la même facilité, opérer l'évolution qu'ils jugeaient nécessaire. « Le titre, dit Mgr Ireland, le titre que, par dessus tous les autres, Léon XIII a mérité et que l'histoire lui décernera est celui-ci : le pape de son temps (1)... La réconciliation de l'Eglise avec les temps modernes est l'œuvre de Léon (2). » « Prions Dieu que Léon XIII vive encore longtemps et que, lorsque enfin la mort viendra,

(1) Church and tnodern Society, p. 3(jo. (î) Ibid., p. 405,

son esprit règne toujours au Vatican, et tout ira bien (i). »

Quoique les personnes en faveur sous Léon XIII n'aient point représenté les opinions chères à Pie IX, Rome n'a pas vu sans ombrage les allures d'une partie de l'épiscopat des Etats- Unis. Le troisième concile national qui s'est tenu à Baltimore en 1884, a semblé menaçant à la curie romaine, traditionnelle etcentralisatrice. Les archevêques des Etats-Unis furent mandés à Rome pour préparer cette réunion sous les yeux de Léon XIII. On mit de côté les projets de statuts qu'ils avaient rédigés et on leur en donna d'autres qu'ils furent chargés de faire adopter aux évêques du concile.

Mais s'il était facile d'imposer aux prêtres des Etats-Unis une discipline romaine, il était plus difficile de leur donner l'esprit scolastique et on n'y a pas réussi.

Un des traits principaux du catholicisme américain à mesure qu'on approche du XX* siècle est le peu de place qu'y tient la prédication du dogme (2). Sans doute le clergé progressiste

{ 1 ) L'Eglise et le Siècle, p. 54 ; voyez au

ssi p. 49.

(2) La prédicaiion populaire fut toujoi

iirs principalement

morale, mais les évêques et les prédicateur!

5 des grandes solen-

nités exposaient de préférence autrefois,

comme en Europe,

les mystères de la foi. Il n'en est plus ainsi

. Que l'on compare

les œuvres de l'archevêque Martin Spaldii

ig.ct celles de son

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des Etats-Unis croit aux sept sacrements, à la transsubstantiation, à l'Immacnlée-Gonception, mais il en parle de moins en moins, et de moins en moins il argumente sur ces matières controversées avec les protestants. Il n'y a qu'un dogme auquel il se réfère sans cesse — en cela il imite le P. Hecker — c'est celui de l'infaillibilité du pape. Du moment que le pape enseigne, c'est suffisant pour croire, on est dispensé de pénétrer ces matières difficiles, il faut pratiquer, mettre en œuvre. On ne se livre donc point à des spéculations sur les dogmes définis ; ils sont ainsi ; ils auraient pu être autrement; ce sont des faits, il n'y a qu'à en tirer le meilleur parti. 11 y aurait beaucoup plus de dogmes, tout sans doute n'en irait que mieux: ce serait autant de réglé, les théologiens d'Europe se chicaneraient moins. Dans ce monde aussi actif que récent, les discussions d'école semblent du byzantinisme. Saint Ignace de Loyola et M. Olier apparaissent à peu près sur le même plan que les pères apostoliques. La scolastique ne cause aucune préoccupation. L'archevêque Ireland dé-

neveu, révêque John Spalding. on aura une illustration de l'enseignement épiscopal dans deux générations et de l'abandon actuel de ce qu'on appelle, en P'rance, les questions de doctrine. En lisant les discours de l'évêque de Péoria dans l'ordre chronologique, on suit les phases de l'évolution.

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clare qu'il a des tentations de pessimisme quand il voit « les futilités auxquelles les soldats de la vérité passent leur temps »(i). L'archéologie rituelle et la vieille éloquence sacrée lui paraissent aussi surannées,

<c La religion qu'il nous faut aujourd'hui ne consiste pas à chanter de belles antiennes dans des stalles de cathédrale, vêtus d'ornements brodés d'or, tandis qu'il n'y a de multitude ni dans la nef ni dans les bas-côtés, et qu'au dehors le monde meurt d'inanition spirituelle et morale (2). Cherchez les hommes, parlez-leur non en phrases montées sur des échasses ou par sermons dans le style du disseptième siècle, mais en paroles brûlantes qui trouvent le chemin de leurs cœurs en même temps que de leurs esprits. »

Cette position a été prise par les catholiques d'autant plus facilement que les Eglises protestantes, aux Etats-Unis, ont laissé dans l'ombre une partie de leur propre enseignement. La lutte se concentre, entre les sectes, de plus en plus sur le terrain de la charité et de l'administration. L'une des conséquences qui s'en dégagent encore pour les catholiques américains, est le peu d'enthousiasme avec lequel ils consi-

(1) L'Eglise el le siècle, p, 61.

(2) Ibid., p. 102. Comparez ce passage avec les réflexions de Tocquevilte, rapportées p. 17.

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dèrent les ordres contemplatifs. Sans doute l'Eglise des Etats-Unis en possède dans son sein ; il faut bien qu'elle puisse montrer tout ce dont se glorifie le vieux monde et tout ce qui prouve la variété et la richesse de ses institutions, mais le clergé d'outre-mer aime surtout les congrégations utilitaires, celles qui rendent des services extérieurs, et quand on parle de fondation religieuse, on exprime toujours le désir que ses membres soient « pratiques ».

Les œuvres absorbent de plus en plus l'activité de cette Eglise. Tous les évêques s'occupent de sociétés de tempérance. En 1S94, celui qui administrait le diocèse de Columbus, le T. Rév. John A. Watterson, promulgua même une ordonnance particulièrement zélée. Toute société ou branche de société catholique existante dans son diocèse ne pourrait désormais avoir à sa tête ou parmi les membres de son bureau, une personne s'occupant du commerce des liqueurs enivrantes. Ces mêmes personnes seraient désormais absolument exclues de toute nouvelle société ou d'une nouvelle branche d'une vieille organisation.

L'intérêt que les évêques ont également témoigné aux questions ouvrières les a fait accuser, dans le vieux monde, de socialisme. Un économiste français qui a étudié le cas,

72 CHOIX DES EVËQUES

donne cette conclusion à son examen ; « A l'inverse de quelques-uns de leurs frères d'Europe, ils ne s'effrayent peut-être pas beaucoup du mot, mais ils ne font rien pour la chose (i). » L'esprit pratique des évêques s'explique par leur mode de nomination. Quand un siège est vacant, les curés inamovibles ainsi que les prêtres dits « consulteurs » d'une part, et les évêques de sa province ecclésiastique, d'autre part, dressent, chacun de leur côté, une liste de trois candidats. Pareillement, quand il s'agit de donner un coadjuteur à un évèque, le clergé du diocèse choisit trois noms. Les candidats sont placés par ordre de mérite et qualifiés respectivement de dignissimus, digtiior, dignus. Les listes sont envoyées à Rome. Les membres de la congrégation de la Propagande se réunissent et, au scrutin secret, nomment l'évèque. Ils

([) Joly, Le socialisme chrétien, pp. 145-252. — L'évèque SpaldÎDg s'est déclaré partisan de la journée de huit heures; \oy. New-York Freeman's Journal, 18 avril igoS.

Le duc de Noailles dit ; cr Actuellement, en Amérique, le catholicisme est une précieuse sauvegarde de Tordre social contre les risques de naufrage et les menaces du fanatisme révolutionnaire. Le clergé catholique et son épiscopat libéral autant que dévoué luttent pour [a bonne cause, el s'elTorcent d'imprimer un caractère pacitique et chrétien au mouvement socialiste, dont ils connaissent la violence et les dangers. Puissent-ils ne pas être entraînés eux-mêmes! Deleurcùlé est le sauvetage, de l'autre on n'entrevoit que le radeau de la Méduse. » (Ohi-. cité, 11, p. 444).

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CHOIX DES ÉVÈQUES ■j'i

choisissent ordinairement celui qui est le premier sur !a liste des prélats, et, bien fréquemment, c'est le même sur les deux listes. Il faut de graves raisons pour que la congrégation choisisse un élu en dehors de Tordre de présentation et surtout en dehors des listes. Or, les suffrages américains vont ordinairement h un ecclésiastique éminent, non point par la force de sa pensée, mais par son action. On élit un homme qui a fait ses preuves, qui a réussi dans le clergé paroissial. L'évèque se trouve par là même s'être occupé dans sa carrière sacerdotale de tout le busi}iess ecclésiastique: il a été agent d'affaires, tenancier de bureaux de placement, entrepreneur d'écoles, de patronages, d'églises, mêlé à toutes les choses de la vie publique. Ce n'est point un sacrificateur, un bénisseur, un docteur. C'est un bon administrateur qui sait haranguer ses ouailles et rendre ses comptes. Même s'il adopte un train de maison qui égale celui de ses collègues d'Europe, il ne prétend point devenir un grand seigneur ou un pontife et le Français qui le rencontre le juge beaucoup plus semblable à un évêque protestant qu'à l'évêque catholique qu'il a pu entrevoir ou fréquenter dans sa patrie.

L'Eglise romaine aux Etats-Unis ressemble ainsi à une grande organisation de charité. Elle

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