‹ L'américanismeChapitre 46 sur 120 · DIFFICULTÉ DE CROIRE · texte numérisé non relu

DIFFICULTÉ DE CROIRE

petit groupe de prêtres instruits qui aplanissaient les difficultés, mais ils donnaient une doctrine si nouvelle et ils étaient si fortement malmenés par la grande majorité de leurs congénères, qu'ils restaient suspects. Ils pouvaient se croire catholiques, mais il semblait bien qu'ils ne l'étaient pas. Oh ! si on avait été sûr de leur orthodoxie !

Par ce qu'il se présente comme une religion révélée, le protestantisme orthodoxe soulevait les mêmes objections que le catholicisme et, de plus, il avait contre lui les préjugés séculaires enracinés dans la nation.

Quant au protestantisme libéral, son nom serait-il moins impopulaire ? Reste-t-il encore une religion ?

M. Henri Bérenger, qui passait pour le principal représentant de l'état ' d'esprit de la jeunesse des écoles en 1890, sentait fort bien les objections dogmatiques et il les exposait sans détours. Il disait :

B Noble et grande tentative que celle de M. de ■ Vogué et qui témoigne de généreuses préoccupations ! Ne craignons pas cependant de dire qu'elle avortera. II y a dans l'Evangile un moi que M. de VogUé connait bien et qui condamne son effort : 0 II ne faut pas mettre le vin nouveau dans les vieilles outres. i> C'est ici le cas : les cadres de l'Eglise sont trop

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vieux; si le monde moderne y enirait, il les ferait éclater, ou ce sont eux qui l'étouEferaient, L'Eglise n'existait point au temps de l'Evangile : si elle avait existé, c'eût été pour condamner le Christ. Si l'organisation catholique parait compatible avec l'organîsaiion démocratique, c'est l'effet d'une illusion. Le sentiment religieux n'est point inconciliable avec l'esprit scientifique, mais une religion révélée Ta toujours été et le sera toujours... Toute religion révélée est condamnée à périr dans sa forme... Un seul héritage aura éié légué par la tradition au monde moderne ; ce n'est point l'Eglise catholique, c'est l'esprit chrétien (i). »

La dénomination de « néo-chrétiens » était donc une des rares que l'on pût donner au groupe nouveau si préoccupé de l'idéal. L'on devait convenir qu'ils comptaient dans leurs rangs de véritables païens. Mais pourquoi se montrer si difficiles et séparer des hommes de bonne volonté ?

Quelques indices permettaient de croire que des fusions , autrefois réputées utopiques , n'étaient plus impossibles. Le pape semblait vouloir prouver que « l'organisation ecclésiastique n'est point incompatible avec l'organisa- . tion démocratique m. Le cardinal Lavigerie élargissait tes « vieux cadres » de l'Eglise. Il n'avait

(i) H. Bérenger, Les idées modernes et M, de Vogûi, dans la Revue bleue, lo octobre 1891, p. 437,

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parlé que sur l'ordre du pape, et le pape ne permit pas qu'on faussât ou qu'on détournât le mouvement qu'il imprimait à l'Eglise de France. Il le fit sentir doucement jusqu'à l'encyclique du 16 février 1892 (i) où il détachait à jamais l'Eglise de France des anciens partis, avec la même autorité et la même simplicité qu'autrefois ses prédécesseurs déliaient les peuples du serment de fidélité envers les empereurs ou les rois. Dans cette lettre célèbre, Léon XIII affirmait que l'Eglise seule a pu conserver et conservera sûrement jusqu'à la consommation des siècles sa forme de gouvernement.

Cl Quant aux sociétés purement humaines, ajoutait-il, c'est un fait gravé cent fois dans l'histoire, que le temps, ce grand transformateur de tout icibas, opère dans leurs institutions politiques de profonds changements. Parfois il se borne à modifier quelque chose à la forme de gouvernement établie ; d'autres fois il va jusqu'à substituer aux formes primitives d'autres formes totalement différentes, sans en exempter le mode de transmission du pouvoir

(i) L'encyclique commence par ces mots: n Au milieu des soUicitudei de l'Eglise »; son texte original est le français.

V. le livre anonyme de MM. Georges Goyau et Jean Brunhes, jeunes catholiques à peine sortis de l'Ecole Normale : Du loast à l'encyclique, Paris, Lecoffre (1891.)

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M. l'abbé HAIGNEN 2o3

L'encyclique contrista ou révolta nombre de

laïques catholiques, royalistes ou impérialistes. Il y eut même des ecclésiastiques qui affectèrent de ne pas en tenir compte ou de ne pas en voir la portée. Un prêtre, membre de la Congrégation des Frères de Saint-Vincent-de-Paul, M. i'abbé Maignen, répéta bien haut la déclaration de feu Mgr Freppel :

1 Dans l'ordre politique, après tant d'aventures et d'expédients, plus stériles les uns que les autres, il faut revenir franchement et sans hésitation à la monarchie nationale, incarnée et personnifiée dans la Maison de France. »

Mais comme la théologie n'arrivait plus à permettre de prêcher une révolution royaliste, M. l'abbé Maignen trouvait par ailleurs le moyen d'imposer aux ralliés d'embarrassantes obligations de conscience.

« Parmi les catholiques français, disait-il, Jl en est qui croient à l'avenir d'une république en notre pays, ■ libre à eux de travailler à en réunir et à en préparer les éléments. Seulement, il y a une condition qu'ils ne sauraient se dispenser de remplir. C'est une répudiation absolue de toutes les erreurs du droit moderne. Rappeler au peuple qu'il n'est pas le maître, confier aux magistrats chargés de gouverner, comme représentants de Dieu, le triple pouvoir législatif,

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judiciaire et exécutif, enlever à l'opinion publique tout moyen d'influencer sur ta direction des affaires de l'Etat, proclamer la religion catholique, seule religion du pays et de son gouvernement, effacer de la législation tout ce qu'il y a de contraire aux droits et aux libenés de l'Eglise: ces conditions sont les seules auxquelles le régime constitutionnel pourra être accepté. Nous les exigeons de la monarchie, nous ne saurions en dispenser la république. Ainsi amendé le régime serait purgé des principaux vices, avec lesquels il ne soutient pas l'examen (i). <>

Les réfractaires aux directions pontificales n'avaient point assez de talent pour entraver le cours des idées modernes et leur argent restait impuissant à contrecarrer l'impulsion donnée. Elle semblait d'autant plus opportune et d'autant plus sûre du succès qu'elle coïncidait avec le mouvement néo-chrétien.

Dans ces circonstances des hommes de bonne volonté, tout dévoués à la pacification religieuse et politique, et désireux de rendre au catholicisme, en France, sa puissance sociale, résolurent de faire connaître à Paris un prélat des Etats- Unis dont on parlait communément comme d'un grand patriote, d'un bon républicain et d'un esprit plein de confiance dans l'avenir:

(i) M. Maignen, La souveraineté du peuplée: p. 48 et 6i.

l'archevêque Ireland. Il reveoait de Rome. Un comité d'initiative (i) l'invita à donner une conférence. Elle eut lieu le samedi 18 juin au soir dans la salle de la Société de géographie. « Qui eût pris tes noms de tous les auditeurs, aurait fait, en partie, la liste des esprits les plus distingués de France et les plus loyalement ouverts aux idées de l'avenir (2). » Le clergé y était représenté par l'abbé Duchesne et quelques prêtres alors encore peu connus, mais dont les idées étaient aussi pieusement suspectées. Comme de coutume, la hiérarchie ecclésiastique s'était complètement abstenue. Sur l'estrade où siégeait le comité, l'archevêque avait à sa droite le vicomte de Vogué, a sa gauche le comte Albert de Mun. M. de Vogiié présenta brièvement l'illustre conférencier dans une allocution qui fût très applaudie : « De passage à Paris, dit-il, Mgr Ireland, pour céder à nos instances, va nous exposer quel progrès ses confrères et lui réalisent dans le nouveau monde, dans leur liberté de prêtres et de citoyens, n

L'archevêque n'avait pas à conquérir ses au-

(1) MM. le vicomie Melchior de Vogué, Georges Picot, Anatole Leroy-Beau lieu, Albert de Mun, Henri Lorin ei Maï

(2) Klein, l'Eglise et le siècle, p. m5. — Voy. aussi l'Univers, 34 juin.

diteurs. Ils savaient que dans son Etat il n'est pas d'individualité plus en vue que la sienne, « Protestants et catholiques s'accordent à reconnaître en lui a splendid man, comme on dit làbas, c'est-à-dire un homme possédant à un haut degré les qualités distinctives de l'Américain de marque, l'énergie, l'initiative hardie, relevée par un amour sincère et éclairé du bien public (i). »

Sa réputation l'avait précédé et elle lui avait été faite par des écrivains tels que Le Play, Claudio Jannet, le vicomte de Vogué (2), Max Lederc. Comme on n'avait point encore eu occasion de combattre son influence en Europe, ses côtés attaquables — tout homme en présente — n'étaient point signalés et son prestige ne subissait aucune ombre. Pour beaucoup de ses auditeurs, il offrait même les qualités sympathiques d'être Irlandais et d'avoir reçu son éducation en France.

Si prévenu qu'on puisse être contre l'archevêque Ireland, sa parole désarme, séduit, enlève

(1) Rousiers, op. cit., p. 3i5.

(1] En avril 1887, M. E.-M. de Vogué écriîaît de Mgr Ireland: • un apôtre et un penseur; fait comprendre les conquêtes des grands évêqucs du IV* et du V* siècle, pionniers de l'Eglise chez des races neuves ; il fait comprendre aussi le mot des pèlerins d'Emmaùs : a Notre cœur était ardent tandis qu'il parlait. >■ ~ Aff. de Rome, g III et V.

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toute possibilité d'opposer une résistance. Sa taille élevée, sa carrure athlétique lui donnent un aspect solide et dominateur. Il a beau être né en Irlande, son port et sa physionomie disent qu'il est un « Yankee ». La vivacité de son regard, son abondante chevelure grise, son air beaucoup plus jeune que son âge, montrent qu'il a conservé, toutes ses forces ; il ne ressemble point à ces conducteurs de fidèles, ou de prêtres, qui ne commandent qu'en vertu du sacerdotalisme ; c'est un directeur de citoyens libres, par prérogative de son intelligence, de sa franchise, de son énergie. Vêtu de la simple redingote, comme le sont en dehors des cérémonies religieuses tous les prêtres de son pays, ses manières contrastent singulièrement avec un type épiscopal très fréquent dans le vieux monde, celui dont l'idéal reste d'être, malgré le malheur des temps, bien nippés de violet et de doré, aristocratiques et bénisseurs.

Le succès de l'archevêque fût si grand qu'on résolut de le faire parler devant les étudiants du cercle catholique du Luxembourg. Chaque année ils se réunissent à la Saint-Pierre pour fêter, outre le patron de leur société, la fin de l'année scolaire. Le banquet fut avancé de quatre jours pour permettre à Mgr Ireland de le présider. A la suite de divers toasts, il prit la parole.

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Dans le discours qu'il avait prononcé, le 1 8 juin, il avait seulement exposé, raconté, sans se permettre de donner des conseils à la société distinguée qu'il entretenait. Devant des jeunes gens, toute autre était sa liberté d'expression, et il en usa :

B Si l'on veut, dit-il, que les républiques soient partout comme celle de l'Amérique, ayez pour elles les soins que les citoyens de l'Amérique ont pour leur république...

« Ce qu'il faut pour la France, ce sont des soldats. Ah ! Messieurs vous êtes ces soldais; vous devez ramener le peuple français dans le giron de l'Eglise.

u Mais, pour le ramener, il faut que vos cœurs battent en unisson avec les coeurs de ce peuple. Pour l'instruire dans la vérité, il faut que vous vous serviez des armes et des pensées qui sont les armes et les pensées des lenips modernes.

a Messieurs, les vérités sont éternelles ; l'Eglise est immortelle. Mais le Maître de l'Eglise nous a dit que le pire de famille tire des trésors de l'Eglise tantôt des choses neuves, tantôt des choses vieilles.

« Aujourd'hui tirons les choses nouvelles(i)! Allez aux cœurs, allez aux âmes du peuple, Messieurs, Il faut sauver le peuple parce que ce sont des âmes im-

(i) Plus tard Mgr Irdand dira : n Esprji de Matthieu Loras, esprit des premiers pionniers de l'Evangile, sois toujours avec nous ! Point n'est besoin de nouveaux plans, de méthodes nouvelles; les vieilles et fortes vertus qui ont servi l'Eglise

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mortelles. Mais, il y a aussi une raison spéciale pour sauver le peuple aujourd'hui. Et quatid je parle du peuple, je parle des ouvriers, des paysans, des grandes masses. Aujourd'hui, le peuple est une force ; si l'Eglise doit triompher, il faut qu'elle triomphe avec le peuple et par le peuple. Il a été des temps historiques dans lesquels l'Eglise pouvait, et je ne veux pas apprécier les faits, je constate simplement, il y a eu des temps dans lesquels l'Eglise pouvait s'assurer le peuple en s'assurant ceux qui gouvernaient le peuple. Ces temps sont changés,

a Le peuple a maintenant le suffrage universel. L'ouvrier le plus pauvre est juge dans son pays. Ceux donc qui veulent aujourd'hui le triomphe de l'Eglise doivent aller former le peuple et gagner le peuple à l'Eglise. Pour cela il faut être du peuple. Le peuple ne veut pas aujourd'hui que nous lui montrions de la condescendance. Il se révolte contre cette prétention. Il se croit aussi grand et aussi puissant que vous, qui que vous soyez. Il faut qu'il sache que nous sommes ses frères, que nous nous conduisons comme des frères et que nous lui parlons le langage de frères,

« Par conséquent, agissez avec le peuple et pour le peuple, car c'est aujo.urd'hui le temps de la démocratie. Des siècles et des siècles se sont écoulés les uns après les autres ; que nous pensions une chose ou une autre des résultats, voici devant nous l'océan,

nouvelles pourront modifier leur allure, elles n'altéreront e rien leur susbtance divine, puisée dans l'Evangile. » Discour prononcé à Dubuque, le 17 avril 1901. — Loras, Français, fu le premier évêque de Dubuque.

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et cet océan se nomme la démocratie, et si vous voulez voguer sur cet océan, il faut apprendre à naviguer sur les vagues de la démocratie... (i). Dites au peuple qu'il a des devoirs, mais aussi des droits. On ne lui parle que de ses devoirs, de la patience, de la résignation et on lui promet uniquement une récompense dans l'éternité. C'est beaucoup pour ceux qui ont la vraie foi, mais pour ceux dans les âmes desquels la foi est presque morte, ce sont des paroles qui ne signifient presque rien.

« D'ailleurs, ce n'est pas le langage de la foi chrétienne. Le langage de la foi chrétienne est celui-ci : n Chaque enfant de Dieu, quel qu'il soit, est placé par Dieu sur la terre pour vivre de son travail ; par conséquent celui pour qui il travaille doit lui donner les moyens de vivre. Chaque enfant de Dieu a donc des droits. )i Or, la société est ainsi constituée, qu'un grand nombre ne trouvent pas à vivre, selon les expressions du Saint-Père, d'une manière digne de leur position. 11 y a donc des défauts quelque part. Mais il y a des remèdes à ces défauts (2). «

Après la jeunesse, le clergé de Paris voulut avoir aussi sa conférence. Mgr Ireland la lui adressa dans la salle du comité ecclésiastique d'études sociales (3). Cent cinquante prêtres et une vingtaine de curés du diocèse étaient présents.

(1) L'Eglise et le SUcle, -p. 166-168.

(2) Ibid., p. 170-171.

(3) Maison de la Bonne Presse, 5, rue

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a La première force sur laquelle nous comptons, leur dit l'archevêque, c'est de se faire aimer, connaître et apprécier du peuple. Mais, pour cela, il faut être au milieu de lui comme un frère ; pas de condescendance outrée, pas d'effort sensible, mais de Taffection et du désintéressement. Il faut qu'on voie que notre affection est loyale et sincère.

« On gagne beaucoup à s'occuper des petits enfants. J'ai connu un curé américain qui excellait dans le genre. Il faisait un grand éloge des enfants devant leurs parents et disait devant le plus beau : « comme il ressemble à sa mère! »; la mère était aussitôt gagnée.

a Nous oublions beaucoup trop de nous occuper des intérêts temporels qui sont si chers à l'ouvrier et au petit marchand ; ces pauvres gens ont tant de diificuttés à vivre !....

" Ce n'est pas seulement par des paroles, mais par des actes, qu'il faut montrer que nous sommes bien de notre temps et que nous aimons tout ce qu'il y a de bon et de bien. Pour moi, je vais à toutes les réunions qui se tiennent dans ma ville épiscopale. Plus d'un, en France, serait scandalisé si l'on savait quels discours j'ai fait là-bas !... Allez, Messieurs, à ces réunions, plus vous irez, plus on voudra vous avoir; plus on vous connaîtra, plus on vous aimera. Le grand malheur du prêtre français est d'être trop modeste. Nous sommes dans un temps où on ne va plus à la recherche de la perle. Il ne faut pas meure la lumière sous le boisseau, mais dessus... Quand le peuple sera persuadé que vous êtes ses défenseurs. quand il comprendra que vous avez étudié ses questions avec plus de siireié et mieux que lui, que vous

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connaissez et que vous aimez les œuvres d'économie sociale, il ira à vous. Ah ! Messieurs, étudiez plus ces œuvres que celles de Bourdaloueei du P. Lejeune. Par elles vous attacherez le peuple à l'Eglise. Ce que nous voulons avec nos idées américaines, c'est l'union du peuple et du prêtre. Le peuple est roi maintenant. C'est à vous de lui dire comment régner. Un prêtre me disait un jour, à propos des inventions modernes : a Tout cela c'est te monde, laissons les morts "ensevelir leurs morts. » Eh bien! Messieurs, il ne faudrait pas continuer longtemps ce système pour entendre le peuple nous retourner le mot et dire de nous: « Laissons ces morts ensevelir leurs morts.» ic Après tout, il n'est pas tellement difficile de diriger le peuple, c'est plus facile que de diriger les puissants. Prêtres, versez sur le peuple l'affection de vos âmes !.,. Gagnez, par votre amour, le géant de la démocratie moderne. Faites-nous une démocratie chrétienne. Le Christ vaincra et régnera (i). »

On ne remarqua point que Mgr Ireland ne faisait que reprendre l'enseignement de Lamennais et de Montalembert dont il s'est nourri. Lamennais, lui aussi, envisageait l'Eglise au point de vue social ; il s'était parfaitement rendu compte de l'avènement de la démocratie et il avait essayé de conclure une alliance entre cette puissance nouvelle et le catholicisme. Un peu plus tard, le plus cher des disciples de Lamen-

(i) L'Eglise et le Siècle, cdit. H. Gautier, p. :

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nais, Montalembert, avait formulé un programme qui n'était autre que celui de l'archevêque de Saint-Paul : Nationaliser le clergé et catholiciser la nalion(i). Malgré les protestations et les réfutations des théologiens absolutistes, ces idées libérales avaient grandi en dehors du clergé et c'étaient elles que les auditeurs de l'archevêque applaudissaient le plus dans ses discours. Quand il définissait la situation de l'Eglise catholique aux Etats-Unis : « C'est l'Eglise libre dans un Etat libre. Et elle se trouve très bien de sa liberté {2)», l'assistance

(r) « Nationaliser le clergé et catholiciser la nation, voilà le problème complexe dont dépend le maintien et le progrès de noire société. N'en doutons pas, il sera résolu. Un jour viendra où le clergé, dépositaire des principes fondamentaux de la sociabilité, cessera d'être plus longtemps ta dupe des passions de ceux qu'on a si justement et si spirituellement nommés les étrangers de l'intérieur. Il ne mettra plus une cocarde et un lambeau de dynastie entre son cœur el celui du peuple français. Un jour tiendra où la nation, non pas cette nation indifférente et inerte qui donne ses fils et ses tributs à un pouvoir quelconque, mais la nation active, politique, dont les idées et les paroles font la loi, où celte nation-là, fatiguée de ses agitations ei^ de ses incertitudes, lèvera la tête et cherchera la lumière dans le ciel, a Montalembert, dans La France contemporaine, avril i838, p. la.

(i) Discours du 18 juin 1892, reproduit dans L'Eglise et le Siècle, p. 140.

On peut rapprocher ces théories américanistes du texte

« Les privilèges qui furent accordés à l'Eglise et dont l'Eglise peut se passer, l'histoire dira qu'elle les acheta bien souvent

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témoignait une Joie très vive de ce que les résultats fussent aussi séduisants que la théorie, et même elle semblait acclamer cette formule comme la solution la plus pacifique et la plus rationnelle du problème religieux qui trouble la France.

Le spectacle de ce prélat républicain et démocrate affirmant sa foi religieuse et ses opinions politiques avec une force égale et les conciliant ensemble sans embarras, causa autant d'allégresse chez les progressistes que d'étonnement chez les conservateurs. Les mécontents n'osèrent point entreprendre de campagne d'opposition, ne sachant pas si, comme naguère le cardinal Lavigerie, l'archevêque de Saint-Paul n'avait pas reçu du pape quelque mission. Néanmoins la manière dont ils se sont exprimés plus tard décèle la vivacité de leur irritation. Ils comprenaient bien que la situation du

bien chèremeni au prix d'une dépendance qui entravait plus ou moins sa divine action. Ce que l'on nous promet aujourd'hui vaut mieux, La liberté dans le droit commun, c'est ce qui sied à l'Eglise

« Liberté de conscience, ce cri de l'Eglisi venu le cri de l'humanité

« C'est ; le libre exercice de tous les cultes, forme e: de la foi, expansion sociale de la pensée religieuse, si j ainsi parler, développement naturel, par conséquent, d liberté de conscience. » L'abbé de Salinls, à Bordeaux, 1 avril 184^, lettre à l'archevêque.

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catholicisme en France n'était pas brillante, mais ils ne permettaient pas à ceux qui croyaient avoir trouvé te moyen de faire mieux, de venir proposer de telles recettes. Un gentilhomme auquel les docteurs d'orthodoxie ont fait une réputation d'historien, parmi les catholiques, ira jusqu'à écrire :

« Il y a quelque temps déjà, un évêque américain était venu en France se faire le commis-voyageur de la Révolution; je ne saurais dire combien nous fûmes étonnés d'entendre un étranger venir nous donner des leçons de tenue politique et patriotique: un successeur des apôtres accouru à Paris pour féliciter la France d'être une république maçonnique, la congratuler de voir les religieux exilés, les prêtres sac au dos, les fabriques pillées, les couvents fermés et le reste qu'on sait. Beaucoup de bons Français pensèrent que le fin prélat était un étourneau ou un sauvage, les plus polis se contentèrent de le croire flatueux. Les journalistes joyeux déclarèrent que Mgr Ireland était un pétard; ce n'était pas sans" quelque raison, et cette fusée partait d'un feu dontnous ne tardâmes pas à connaître l'étendue et l'intensité(i). n

(i) Revue générale (Bruxelles) juin 1898, p. 770. — Il est permis de regretter que M. Charles de Ricauli d'Hcricault n'aitpoint dit ce que peut être un prélat « Dalueux 0 et quels journalistes joyeux on: déclare ce prélat c flatueux » a un pétard u. Cet article fut désavoué par le secrétaire de la rédaction (n- de juillet 1898, p. 144). Alors M. d'Hérîcault se retira de la Revue en lui envoyant celte explication : « Les écrivains '

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Les chefs du mouvement néo-chrétien exultaient, M. Henry Bérenger écrivait;

" J'ai eu le bonheur d'entendre l'archevêque Ireland prêcher à Paris cette nouvelle croisade de l'Eglise. L'allure, le geste, la voix de ce prêtre américain étonnaient visiblement un auditoire habitué aux grâces cléricales. Le ton jovial et héroïque, je ne sais quoi de familier dans le profond et le sérieux, une éloquence libre des fleurs de séminaire et comme imprégnée des souffles salés d'un autre océan, et jusqu'à cette soutane noire, jetée comme un manteau de combat sur les hautes épaules du prince de l'Eglise en faisaient vraiment le missionnaire d'un catholicisme nouveau. Il avait la bonhomie, le charme, l'ironie, la vigueur qu'on désire aux conducteurs spirituels de l'humanité. Dans son discours, les conceptions de réformes étaient peintes avec des couleurs si vives qu'on était ébloui, qu'on ne raisonnait plus. On avait devant soi un nouveau

de mon âge savent ce qu'ils disent, et ils ne disent que ce qu'ils veulent dire. » [N' d'août, p. agi).

Quant à Mgr Turinaz, il écrivit : n M. Klein croit-il que les évéques d'Amérique ont seuls une autorité et des droits, et qu'il leur est permis de contribuer à répandre en France toutes les doctrines qui leur conviennent sans que les évêques de France puissent examiner ou réfuter ces doctrines et en approuver la réfutation ? Les évèques de France sont-ils allés porter la désunion parmi les (idèles et le clei^é des Eiats-Unis i Si j'y suis contraint, je démontrerai la charité très patiente du clergé et des évèques de France à l'égard de tels évèques amés Lettre à M, Maignen, 28 août 1898.

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clergé, une nouvelle race, une religion renouvelée (i). »

M. Desjardins n'était pas moins enthousiasmé :

« Mgr Ireland, disait-il, a montré aux Français, désireux de se spiritualiser et de se pacifier, que l'Eglise romaine n'est pas cette sourde, cette endormie qu'on croyait ; il a rappelé aux prÉircs la nécessité de l'union avec la société moderne, de l'apostolat populaire et de la tutelle des pauvres; enfin, il a recommandé aux jeunes gens la foi en l'avenir. Ces paroles flottaient déjà parmi nous, mais il était bon qu'il s'y ajoutât l'autorité d'un homme. Car c'est un homme véritable, ce tribun évéque, ce combattant à l'œil clair, qui a visiblement en soi, et non en quelque coutume commune, les motifs de ses actes. Sa santé morale et sa force sont une partie de sa preuve: on voit en sa personne qu'une Eglise catholique moderne est viable, qifelle serait môme, si nos nécessités étaient comprises, le meilleur support de la démocratie... (2), n

Au moment ou Mgr Ireland prononçait ses discours, Léon XIII avait l'occasion d'écrire à Mgr Fava, évèque de Grenoble. Un congrès de la jeunesse catholique s'était tenu au mois de

(1) H. Bérenger, L'AHslocralie intelUctueUe (1894), p. gî.

(i) Desjardins, La Conversion de l'Eglise, dans Revue chrétienne, mars 189^, p, i63. — Cette élude parut d'abord dans le Journal des Débats.

mai dans cette ville et l'évèque en avait envoyé les actes à Rome. Le pape, comme pour préciser et approuver les idées alors en faveur, disait dans sa réponse :

« ... Il est de la prudence chrétienne de ne pas repousser, disons mieux, de savoir se concilier dans la poursuite du bien, soit individuel, soit surtout social, le concours de tous les hommes honnêtes. La grande majorité des Français est catholique. Mais parmi ceux-là même qui n'ont pas ce bonheur, beaucoup conservent malgré tout un fond de bon sens, une ceriatne rectitude que l'on peut appeler le sentiment d'une âme naturellement chrétienne ; or ce sentiment élevé leur donne, avec l'attrait du bien, l'aptitude à le réaliser... Quand tous s'élevant audessus des partis, concerteront leurs efforts, les honnêtes gens avec leur sens juste et leur cœur droit, les ■ croyants avec les ressources de leur foi..., alors le peuple finira par comprendre de quel côté sont ses vrais amis et sur quelles bases durables doit reposer ce bonheur dont il a soif; alors il s'ébranlera vers le bien. [I)»

Devant ce document pontifical l'enthousiasme des néo-chrétiens s'exalta encore davantage. Jusque là ils avaient cru que les catholiques devaient, de par leur foi, faire bande à part et que leur relations interconfessionnelles se ba-

(i) Bref daté du ii juin 1892.

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saient sur l'aphorisme Hors de l'Eglise point de salut. Quelle erreur, ou, peut-être, quel changement ! M. Henry Bérenger écrivait :

« Voici que le chef vénérable delà chrétienté, voici que ses plus illustres lumières annoncent que la grande œuvre de l'Eglise c'est désormais l'union des bonnes volontés. Soyez proiestant, soyez Israélite, soyez même libre-penseur, si vous avez à cœur les principes de la morale évangéliquc, l'Eglise vous admet et vous bénii. Les siÈctes ne sont plus où les bûchers s'allumaieni pour des nuances de dogme. Ariens, pelages, s'ils revivaient en nos jours, auraient leur place dans l'Eglise nouvelle. Par dessus les cristallations dogmatiques dont Taplanissement reste l'office des seuls théologiens, un dogme fécond se dresse sur l'humanité et l'abrite : c'est le dogme de l'Ame de l'Eglise, de cette société mystérieuse et sainte à laquelle les incroyants sincères et éclairés, s'ils sont avec Jésus, participent eux-mêmes. L'Eglise redevient donc vraiment catholique, c'est-à-dire selon tous ; elle groupe autour de la figure du Christ toutes les âmes touchées du divin (1). ■>

Une ère nouvelle semblait commencer, La jeunesse catholique avait, sous Louis-Philippe, crié : La liberté comme en Belgique! De ses aspirations était né le catholicisme libéral et elle avait conquis la liberté de l'enseignement. Maintenant elle voulait : La religion comme aux

tO L'aristocratie inlellecttielle, p. 91,

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