‹ L'américanismeChapitre 65 sur 120 · LE CARDINAL GIBBONS · texte numérisé non relu

LE CARDINAL GIBBONS

« Cathédrale de Ballimore, Maryland, 14 avril 1H98.

«1 Mon cher Père Elliot,

0 C'est une satisfaction pour moi de consigner, pour la faire connaître, mon appréciation sur le P. Hecker.

B Le Père Hecicer a été incontestablement un instrument de la Providence pour la diffusion de la foi catholique dans notre pays. Il a fait un bien immense en rapprochant de nous les non-catholiques, en diminuant les préjugés, en gagnant à notre sainte religion l'attention bienveillante du public, sans parler de la multitude de ceux qui, directement ou indirectement, lui sont redevables de leur conversion. Son esprit a été celui d'un enfant soumis de la Sainte Eglise, un esprit catholique sans restriction et dans toute la plénitude du sens que ce mot comporte ; sa vie a été ornée de tous les fruits de la piété personnelle. Il était, en particulier, animé pour les âmes d'un zèle vraiment apostolique, hardi et toutefois prudent, de nature à attirer les protestants sans rien sacritier de l'orthodoxie.

a La divine Providence lui a associé une communauté d'hommes pénétrés d'un esprit aussi généreux que le sien.

« La congrégation des Paulistes continue l'œuvre à laquelle il a consacré sa vie, la conquête des âmes à la foi catholique et, avec la bénédiction de Dieu, ils ont merveilleusement réussi. La grande mission qu'ils viennent de prêcher dans leur Eglise de New- York City en a encore donné la preuve et par le très grand nombre de pécheurs qu'ils ont amenés au

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repentir et par la foule d'infidèles et de protestants qu'ils ont convertis, instruits et baptisés. Ils ont en outre prêché de nombreuses missions à l'usage exclusif des non-catholiques, et cela dans toutes les parties des Etats-Unis. Souvent leurs auditoires étaient presque entièrement composés de protestants. lisent de plus donné une puissante extension à la propagande des écrits catholiques instituée par le Père Hecker. Les Paulistesse sont montrÈs à la hauteur de grandes entreprises apostoliques.

« Ils ont aussi organisé dans le clergé diocésain en diverses parties des Etats-Unis l'œuvre des conversions. A cette oeuvre, comme à toutes les autres entreprises, ils apportent — nous n'avons pas besoin de le dire — un respect et une obéissance sans réserve à l'égard de l'autorité ecclésiastique.

<i J'apprends avec plaisir que la carrière catholique du Père Hecker est appréciée chaque jour de plus en plus en Europe depuis qu'on y a publié et répandu sa vie et ses écrits.

« En vous souhaitant les saintes joies du temps de - Pâques,

a Je suis votre tout dévoué,

H J. Cardinal Gibbons, a

Sur ces entrefaites les articles de M. Maignen parurent en volume sous le titre Le P. Hecker est-il un saml?{i) L'auteur qui avait tant repro-

(t) m, labbé J. Pierr Chardonnet, a publié su

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ché au fondateur des pauHstes sa confiance en lui-même et son illuminisme, dédiait humblement son ouvrage aux très saints Cœurs de Jésus et de Marie, qui, disait-il, l'avaient composé en lui-même{i). Au lieu de porter Vitnprimalur du cardinal de Paris, le livre se présentait avec celui du maître du Sacré-Palais, c'està-dire de la censure du pape.

Dès les premiers jours de juin, l'archevêque Keane fit entendre au cardinal Rampolla en personne ses représentations contre la concession de Vimprimalur h un livre si dur pour tes plus distingués évèques des Etats-Unis et dont le cardinal Richard n'avait pas voulu permettre l'impression. Le cardinal Rampolla déclara qu'en effet cette concession était très regrettable, mais que ni lui ni le saioi-père n'en avaient eu connaissance, et qu'on prendrait les mesures convenables. L'archevêque Ireland et le cardinal Gibbons envoj'èrent aussi à Rome leurs protestations. On leur répondit avec beaucoup de bienveillance.

Il semble qu'une considération plus attentive

dans la Vie Catholique des 27, 3 1 octobre et 14 novembre 1899. Celle étude qui aurait pu grandement influencer la coniroversc, passa inaperçue dans ce journal. Elle fut refusée par l'Univers et la Quinjaine.

(1) Cordibus SSmis Jesu et Mariae opus quod ipsa operata sunt in nobis voto v

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de la question ait changé les opinions du pape et de son secrétaire d'Etat.

Quelque temps après, V imprimatur romain était de nouveau accordé à l'édition anglaise du livre et il était accompagné d'une lettre approbative du cardinal Satolli.

L'édition anglaise fût très mal accueillie en Amérique. Les grands éditeurs de New-York, Cincinnati, Chicago, les frères Benziger, tout allemands qu'ils soient, et malgré leur titre d'imprimeurs du saint siège apostolique, câblèrent à M. Maignen de faire retirer leur nom qu'il avait cru pouvoir mettre sur la feuille du titre. Les libraires refusèrent le dépôt, sauf un à Saint-Louis, M. Arthur Preuss.

En, France, le livre devait être difficile h patronner, car la revue publiée par les jésuites, les Etudes, n'osa le faire ouvertement. Désireux de ne pas se compromettre, ils imaginèrent de ne point en rendre compte dans le corps de leur périodique, mais d'insérer une forte approbation sur la quatrième page de la couverture. De cette manière les lecteurs seraient renseignés. Si la chose était mal prise, on pourrait reporter toute responsabilité sur l'éditeur de M. Maignen qui était aussi le leur, l'honorable M, Victor Retaux, et Ton représenterait l'approbation comme une simple annonce.

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Imprimée sur le numéro du 5 mai, elle fit son chemin, naturellement, comme un oracle. La Voce délia Verilà du i" juin et la Vérité Française du II la reproduisirent in-exienso. Le Calholic Times du 17 et d'autres journaux en parlèrent.

Pour défendre son livre, M. l'abbé Klein publia sous le pseudonyme de H. Delorme, dans le Correspondant du 25 juin, un article intitulé Une campagne contre l'Eglise d'Amérique. Le titre et le morceau étaient trop vifs(i). Bien que la majorité des évèques aux Etats-Unis partageassent les idées de Gibbons et d'Ireland, on devait tenir compte des antiaméricanistes. M. Maignen prétendait même n'attaquer qu'un petit groupe. De plus l'américanisme était certes en soi une doctrine discutable, et du moment que les intransigeants la discutaient, il était bien à penser qu'ils le feraient de leur manière traditionnelle. M. l'abbé Maignen mérita les approbations des pères Chamard{2) et Brucker;

{rl Voyez une critique de cet ariide dans la Vérité du ] [ juillet iSg».

(z) Dom Chamard, au nom de sa congrégation, féliciia M. l'abbé Maignen par une lettre datée du 21 septembre 11^9^ et publiée dans \d Vérité du 1" octobre el Annales Catholiques du i5. " !1 me semble, écrîvaii-il, qu'il ne convient pas que les enfants de dom Guéranger restent muets en présence d'une polémique qui touche au fond même du christia-

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ses procédés polémiques ne diffèrent en rien des ■ leurs, et ils appartiennent tous à la grande école du catholicisme intransigeant. Enfin, M. l'abbé Klein avait le malheur d'écrire :

o N'est-ce pas assez que nous ayons perdu rOrient, au IX' siècle, par le schisme de Photius, la moitié de l'Occident, au XVI', par le protestantisme, et, dans ces deux derniers siècles, par l'incrédulité ou l'indifférence, ha moitié de ce qui nous restait chez les peuples latins ? Après avoir tenté de faire croire ici, malgré l'enseignement des papes et des conciles, que le catholicisme est incompatible avec le progrès de la science et de la civilisation, va-t-on entreprendre la tâche insensée de faire croire, ailleurs, qu'il ne pourra jamais s'accorder avec le libre génie d'une race qui détient la moitié du globe ? »

De telles considérations produisaient peutêtre de l'effet sur les lecteurs du Correspondant^ mais elles prouvaient aux. intégristes que M. Klein n'était pas un théologien au sens où ils l'entendent. Un théologien ne voit que ses « principes », qu'il confond volontiers avec la doctrine de Jésus-Christ. On n'en peut rien retrancher, quand même il faudrait perdre tous les peuples de la terre. Un bon théologien possède la vérité absolue ; on ne transige pas avec l'absolu.

Malgré ses faux pas, M. Klein impressionna

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favorablement nombre de spectateurs (i). Comme il avait rangé les Etudes parmi les périodiques qui essayaient de faire uq triomphe au livre de M. Maignen, leur directeur, le père Brucker, qui avait jusque-là gardé le silence devant les reproductions de son approbation-réclame, protesta en déclarant que son recueil n'avait pas encore publié une ligne d'appréciation et qu'il ne saurait être indifférent aux conséquences d'une pareille erreur propagée par une revue telle que le Correspondant. Celui-ci répondit qu'il semblait évident que l'habile jésuite ciierciiait à bénéficier, tantôt de la publicité de l'article, tantôt de son désaveu ; qu'il permettait avec complaisance qu'on lui attribuât certaines idées devant ceux qui les partageaient et protestait ensuite contre ces mêmes idées devant ceux qui les désapprouvaient, laissant alternativement entendre que l'appréciation en litige était un véritable article ou seulement une annonce irresponsable(2). Le père Brucker déclara, d'un air offensé, qu'il ne répondait pas « à cette supposition méchante (3)«.

(]) M. l'abbé Périès dit que les sulpiciens autoriserez dans le grand séminaire de Paris la vente de la brochure de Dclorrne et prohibèrent celle du livre de M. Maignen [La Vérité, i6 septembre [898).— Un article anonyme de l'Eclaii- {>•■ juillet 1898), avait déjà accusé les sulpiciens d'enseigner l'amé-

(3) Correspondant, 10 juillet 1898, p.

(î) Etudes, ïo juillet [898, p, i35.

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Il devenait cependant de moins en moins périlleux de se ranger à la suite de M. Maignen. Le cardinal Labouré (i), des évêques comme Mgr Gouthe-Soulard, Mgr BaptifoUier, Mgr Belmont, Mgr Turinaz(2), Mgr Renouard(3), le félicitaient publiquement (4). Mgr Isoard lui adressait une lettre motivée qui montre parfaitement la position dans laquelle se tenaient les intégristes :

ÉVÉCHÉ d' ANNECY

(Haute-Savoie) Annecy, !e 1 juin T898,

a Monsieur l'abbé,

« Vous avez bien voulu. m'offrir le volume d'études sur l'américanisme que vous avez publié sous ce titre : Le P. Hecker est-il un saint ? Vous me priez de vous donner ma pensée sur ce travail. Je le fais volontiers.

B J'avais lu avec fe plus grand intérêt la vie du Père Hecker. On suit avec une émotion très sympathique le mouvement généreux de cette âme

(0 Leiire du 5 juin 1898.

(3) La letire de Mgr Turinaï, à cause des longues explications dans lesquelles elle entre, mérite une mention spéciale. Elle esi datée du iS août et a été publiée dans la Revue canonique, t. I, p. 634-638.

(3) Vérité, I août.

(4) M. Maignen reçut aussi les félicitations de MM. Jude Ghauveaude Kernaeret (WriW, 17 juin), Jules Didioi (/*irf., 11 juin), de dom Gréa [Ibîd., 12 juillet), théologiens.

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L EVEQIÎE D ANNECY

honnête et loyale, se débattant contre les erreurs, s'avançant toujours vers la véricé. On bénit Dieu lorsqu'elle l'a enfin trouvée.

» A partir de ce moment, dans fa seconde partie de cette existence si éprouvée, apparaissent de grandes ignorances, de vastes lacunes, mais l'homme semble le même en son fond, et nous voyons qu'il inspire l'estime et nouede nobles amitiés. Ces défectuosités, on les recqeilie, on veut en conserver le souvenir : ce sont, en effet, de grandes leçons offertes aux esprits qui se plaisent dans l'incomplet et appellent de leurs vœux les aventures.

B Malheureusement, les prêtres qui se sont donné la tâche de concilier les extrêmes, la foi catholique avec le monde intellectuel et social qui a rompu avec noire sainte foi, ces prêtres, loin de consentir à recevoir des leçons de prudence et d'humilité dans les lacunes doctrinales et les erreurs de conduite d'Hecker, ont été tout heureux de saluer en lui un homme, un prêtre qui peut accréditer leurs idées téméraires.

B 11 apporte une conception nouvelle de la vie sacerdotale, de la vie religieuse et des religieux, une conception nouvelle du gouvernement des églises et bientôt de l'Eglise universelle. Hecker est un saint, se sont-ils écriés ; il est donc le réformateur attendu. Les vertus qui font le catholique, l'humilité, la dépendance de l'esprit vis-à-vis de l'autorité souveraine dans les matières de foi ou tenant à la foi, l'obéissance proprement dite vont donc revêtir une forme nouvelle ; elles conserveront leur nom, après avoir perdu tous leurs caractères essentiels.

M Les hommes si dangereux que je signale ici abritaient ainsi leurs doctrines sous le nom et les

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vertus d'un saint, et d'un saint donné par Dieu comme le réformateur qu'actend l'époque actuelle.

Cl J'estime, monsieur l'abbé, que vous avez fait une oeuvre très utile en prouvant d'une manière inéluctable que le P. Hecker n'a pas été un saint. Il ne saurait donc être un réformateur. Je répète qu'il nous instruit par ses ignorances et ses erreurs beaucoup plus que par ses lumières propres et ses vertus.

a Recevez, Monsieur l'abbé, avec l'expression de ma gratitude, celle de mes sentiments affectueux et dévoués,

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